- 1 Pride and Prejudice, écrit en 1796-97 sous le titre de « First Impressions », fut proposé à l’édit (...)
- 2 Penelope Corfield analyse le lent déclin, au cours des xviie et xviiie siècles, des concepts de ra (...)
1Les concepts de « médiocrité dorée » et de « classes moyennes », associés à l’idée de « vertu », soulèvent de nombreuses questions de définition et de représentation dans l’œuvre de Jane Austen (1775-1817), composée à une période charnière : ses trois premiers romans – Northanger Abbey, Sense and Sensibility et Pride and Prejudice – ont, en effet, été ébauchés à la toute fin du xviiie siècle,1 mais publiés au début du xixe siècle, respectivement en 1818, 1811 et 1813, tandis que Mansfield Park (1814), Emma (1816) et Persuasion (1818) font référence à des débats idéologiques, des réalités sociales ou des changements historiques plus caractéristiques de la deuxième décennie du xixe siècle. Dans le sillage des bouleversements économiques et des révolutions politiques, les années 1790-1817 virent également s’accélérer le glissement paradigmatique de la notion de « rank » à celle de « class », donc de « middle ranks » à celle de « middle class », comme l’a montré Penelope J. Corfield.2
- 3 Dans la classification qu’il établit en 1803, Patrick Colquhoun utilise cette terminologie : « I- (...)
- 4 Certains auteurs du xviiie siècle semblaient, d’ailleurs, privilégier la terminologie de « middlin (...)
2L’émergence de nouveaux concepts pour tenter de désigner ou de classer des catégories sociales dont le foisonnement et les nouvelles prérogatives venaient défier les tenants de l’ancienne hiérarchie fondée sur le rang et le statut, s’inscrivait dans une dynamique plus large : « It was a period of expanding vocabulary, experimentation in usage and fluidity of style and expression. […] In such a context, it is not surprising to find that linguistic fluidity interacted creatively with social changes, both promoting a new vocabulary and conceptual framework for the analysis and interpretation of society itself » (Corfield 39). Une telle fluidité, propre à une période de transition, est manifeste lorsqu’on juxtapose les multiples expressions en vigueur à l’époque : « the middle state », « the middle ranks »,3 « the middle stations », « the middling sorts,4 « middling orders », « the middling class(es ) » (où le suffixe indique justement un processus de transition), « the middle classes » ou encore la catégorie plus moderne de « middle class », dont l’historien Harold Perkin situe l’émergence après Waterloo, en 1815, à l’instar des « working classes » (17, 209).
3Si Jane Austen n’emploie guère de telles expressions dans ses romans, qui se focalisent, pourtant, sur les tensions entre les membres de l’élite foncière et les nouvelles fortunes, en quête de statut et de reconnaissance sociale, voici en quels termes le romancier et critique littéraire Walter Scott analysait le microcosme foisonnant d’Emma, en 1815 :
We bestow no mean compliment upon the author of Emma when we say that, keeping close to common incidents, and to such characters as occupy the ordinary walks of life, she has produced sketches of such spirit and originality, that we never miss the excitation which depends upon a narrative of uncommon events, arising from the consideration of minds, manners, and sentiments, greatly above our own. […] the author of Emma confines herself chiefly to the middling classes of society; her most distinguished characters do not rise greatly above well-bred country gentlemen and ladies; and those which are sketched with most originality and precision, belong to a class rather below that standard. (193)
- 5 Comme l’explique Dror Wahrman, le concept de « middle ranks » avait des connotations beaucoup plus (...)
4L’étiquette « middling classes of society » est pertinente car elle suggère un microcosme en évolution, tandis que le pluriel sous-entend à la fois une multiplicité de personnages aux occupations diverses et une absence d’homogénéité5 : or, jusqu’à Persuasion, Jane Austen dépeint, en effet, moins une classe dans son ensemble que des situations individuelles.
5Il s’agit donc de comprendre comment caractériser ce « middle », cette « strate médiane » au sein d’une œuvre littéraire – qui implique, à l’évidence, une représentation partielle, une reconstruction romanesque indissociable d’influences génériques, d’une modulation des points de vue et d’un recours à la symbolique – composée par une romancière dont la position sociale et le statut doivent d’abord être précisés. Parmi les personnages les plus emblématiques des middle ranks, dont la diversité des revenus et des statuts mérite d’être analysée, seul Mr Weston, dans Emma, incarne l’état de « médiocrité dorée », synonyme de vertu.
6Enfin, si chaque roman met en miroir des personnages en compétition dans leur quête de statut, l’évolution de l’œuvre austenienne permet d’entrevoir ce glissement d’une hiérarchie fondée sur le rang et la déférence sociale, à un nouvel ordre prenant appui sur le critère économique : la représentation de la gentry et des groupes qui se situaient sur ses marges évolue radicalement dans Persuasion, qui manifeste une ligne de fracture, avec la faillite financière et morale de l’élite foncière, compensée par l’ascension des officiers de marine.
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- 6 « They had lived since their marriage at the rate of 18,000 £ a year, of which Mr Cecil’s estate b (...)
7Dans ses œuvres de jeunesse composées entre 1787 et 1793, Jane Austen choisit d’esquisser des personnages extrêmement riches, tels Henry et Eliza Cecil avec leurs 18 000 livres de rente annuelle,6 ou alors plongés dans les affres de la pauvreté, comme la très vulnérable Louisa Leslie, dans une situation désespérée : « to be married would be the only chance she would have of not being starved » (« Lesley Castle », Catharine 114).
- 7 L’entrée théâtrale de Charles Bingley dans le microcosme de Longbourn, « in a chaise and four […] (...)
8Or, par opposition à ces Juvenilia, par ailleurs caractérisées par une esthétique de l’excès, sans doute inhérente à ces années d’apprentissage, de réaction à la lecture de romans sentimentaux ou gothiques et de formation de l’esprit critique, Jane Austen se détourne de telles représentations dans ses six romans de la maturité pour se concentrer sur les bouleversements, mais aussi sur la dynamique, suscités par l’essor des middle ranks, tels les négociants, commerçants, membres des professions libérales, hommes de loi, pasteurs, soldats ou marins, si l’on suit la classification établie par Patrick Colquhoun en 1803 (Perkin 2021). Détenteurs d’argent liquide, ayant amassé un capital (ce qui les distingue des lower orders) ou ayant fait fortune par leur travail, leur industrie, leur courage, ces personnages ne sont en rien les héritiers d’une fortune familiale ; au contraire, ils sont représentés dans leur accession à un nouveau statut, à une visibilité accrue dans l’espace public, tel Charles Bingley,7 qui possède une voiture, signe de richesse et de mobilité, et parvient à la propriété foncière, couronnement de sa réussite (Pride and Prejudice 3.19.247-48).
- 8 Cependant, comme le rappelle le dialogue suivant entre Charles Bingley et Darcy, Pemberley reste u (...)
9La place grandissante occupée par les middle ranks met en tension deux hiérarchies, bien distinctes dans l’œuvre austenienne : l’une fondée sur le statut, aux marqueurs multiples, tels le rang, l’ancienneté et la pureté de la lignée (blood), le patronyme (name), le lien à la terre – par le biais d’un domaine foncier (estate) –, l’influence au sein d’une communauté (consequence), les relations (connections), enfin l’éducation et la culture ; l’autre s’appuyant sur le critère économique, donc sur l’argent gagné, fruit d’une activité et non pas d’une vie oisive. Or, la référence en termes de statut et d’idéal de vie restait la gentry terrienne et ses domaines opulents, grâce à la rente foncière, parfois accessibles du fait de la porosité caractéristique de la société anglaise de l’époque. Le domaine inestimable de Pemberley, dont l’espace se prête aisément à une lecture symbolique, en est la représentation la plus aboutie, qui incarne l’équilibre ancestral entre nature et culture, éthique et esthétique, ainsi que les liens organiques entre passé et présent.8
- 9 « Anne was ashamed. Had Lady Dalrymple and her daughter even been very agreeable, she would still (...)
10Si les romans austeniens ne comptent, par conséquent, que quelques représentants du milieu très prospère et très fermé de l’aristocratie, comme la redoutable et hiératique Lady Catherine de Bourgh dans Pride and Prejudice, ou, dans Persuasion, les très insignifiantes Lady Dalrymple et Miss Carteret9 – si ce n’est eu égard à leur titre et à leur rang –, c’est sans doute parce que la romancière préférait peindre ce qu’elle connaissait le mieux et qui l’intéressait le plus, à savoir ce milieu majoritairement rural des petits propriétaires terriens – dont l’existence était ponctuée de séjours à Londres ou à Bath pendant la saison d’hiver.
- 10 Comme l’explique Park Honan dans la biographie qu’il consacre à Jane Austen, « Jane Austen herself (...)
- 11 C’est, d’ailleurs, par l’expression pejorative « a spinster of the middle class » que William H. A (...)
11Par son histoire familiale, Jane Austen se situait elle-même sur les franges de la gentry, mais au sein d’une fratrie dynamique, en quête d’ascension sociale : son père, George Austen, était un pasteur cultivé, mais peu fortuné, puisque le bénéfice ecclésiastique de Steventon, dans le Hampshire, ne rapportait qu’entre trois cents et six cents livres par an, au mieux, ce qui permettait tout juste à cette famille nombreuse d’avoir un train de vie confortable. Et Jane ne profita guère des liens de sa mère Cassandra Leigh avec l’aristocratie.10 L’impécuniosité relative des Austen et la très faible dot de leurs filles expliquent en partie le célibat de Jane, autre position marginale à l’époque, la « spinster » signifiant un fardeau, une parente à charge pour les autres membres de la famille.11
- 12 Edward avait été adopté vers l’âge de dix ans par des cousins de George Austen, Mr et Mrs Knight, (...)
12En revanche, l’accession de son frère Edward12 au statut de riche propriétaire terrien, grâce à son adoption par des cousins fortunés, les Knight, permit à Jane Austen d’être gracieusement logée dans le manoir de Chawton à partir de 1809, donc d’avoir le loisir de réviser ses romans en vue de leur publication. Enfin, notons que deux de ses frères, Frank et Charles, faisaient de brillantes carrières dans la marine, alors vecteur d’ascension sociale, et que Jane désirait, elle aussi, s’insérer dans cette dynamique professionnelle, ne cachant pas sa satisfaction et sa fierté devant les profits qu’elle avait enfin réalisés grâce à la publication de Sense and Sensibility en 1811 :
You will be glad to hear that every Copy of S&S is sold & that it has brought me £ 140 – besides the Copyright, if that shd ever be of any value. I have now therefore written myself into £ 250 – which only makes me long for more. I have something in hand – which I hope on the credit of P&P will sell well, tho’ not half so entertaining. (Letters 86.217)
13Si, par ses origines, son éducation, sa culture et ses relations, la romancière avait un statut comparable aux membres de la gentry, sa situation financière la plaçait dans une classe inférieure. La « médiocrité dorée » représentait donc incontestablement un idéal pour Jane Austen, femme célibataire constamment dépendante de son père, jusqu’à la mort de ce dernier, en 1805, puis de ses frères, pour ses dépenses quotidiennes ou son accès à la consommation.
14Ainsi, par son entourage immédiat, Jane Austen se trouvait à la frontière de plusieurs groupes sociaux et de plusieurs visions de l’argent, inhérentes aux différentes sources de richesse : la haute gentry foncière par Edward Knight et le monde des professions, aux intérêts divers, mais qui procuraient un salaire en échange de compétences. C’est à ce groupe-là qu’elle appartenait par son état de romancière. La famille Austen montre bien les liens étroits et la porosité entre gentry et middle ranks, sans qu’il n’existât d’opposition nette entre ces catégories, dans la mesure où leurs représentants étaient unis par le désir et par la même conscience de participer à la prospérité nationale.
- 13 La géométrie sociale de Highbury, verticale et pyramidale, est faite de seuils et d’échelons déter (...)
- 14 Dans Emma, Harriet Smith est secourue in extremis par Frank Churchill alors qu’elle se retrouve ce (...)
- 15 Voir entre autres, à ce sujet, l’article d’Edward Said, « Jane Austen and Empire » (Mansfield Park(...)
15Situer la romancière socialement permet ainsi non seulement de mieux comprendre ses angoisses par rapport aux questions d’argent, récurrentes dans les romans, mais aussi la perception aiguë qu’elle avait des différences sociales, des marqueurs de statut ou des possibles déchéances, comme dans Emma, avec le cas des dames Bates13 et de Jane Fairfax. Cela dit, la pauvreté et l’indigence, plus caractéristiques des « Lower Orders » restent cantonnées sur les marges de l’œuvre,14 tandis que l’esclavagisme, pratiqué par Sir Thomas Bertram dans ses plantations de canne à sucre à Antigua, n’est que très discrètement mentionné ; mais plusieurs critiques voient, dans cette allusion à des ‘absents’, une présence lourde de sens qui structure le roman Mansfield Park dans son intégralité.15
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- 16 François-Joseph Ruggiu explique que « les substituts possibles du terme ‘classe moyenne’, comme ’g (...)
16Divers critères permettent de cerner les représentants les plus emblématiques de cette strate médiane dans les romans. Au-delà des étiquettes, comme le souligne François-Joseph Ruggiu, il faut comprendre « quelle place occupaient dans l’espace social les individus qui n’appartenaient ni aux élites foncières (nobility et gentry) ni aux masses de journaliers agricoles et d’ouvriers urbains, deux ensembles facilement identifiables en termes de revenus et de statuts ».16
17Précisons cette définition en examinant les caractéristiques avancées par Joel Mokyr :
Eighteenth-century Britain was no longer a « traditional economy » in that it had a substantial number of people who might, with some license, be called « middle class », or in the language of the time, « the middling sort ». Historians have defined this group as yeomen and farmers who had managed to augment their holdings, merchants and craftsmen who had benefited from the spread of a commercial economy and some professionals. One important thing about these people was that they lived above the level of subsistence and provided the main source of the surge in demand for middle-class consumer goods that appeared as luxuries to contemporaries. (15)
- 17 Concernant la définition de seuils économiques, Ruggiu estime que ces catégories intermédiaires di (...)
18Toutes les catégories citées par Mokyr figurent dans les romans d’Austen, par l’intermédiaire d’au moins un personnage. Si plusieurs facteurs ont favorisé leur essor – transformations économiques et culturelles, émergence d’une culture du travail ou d’un nouveau rapport au profit –, le critère distinctif est moins le montant de leurs revenus, susceptible de varier considérablement d’une profession à une autre, que leur nature.17 Dans Emma, dont l’intrigue se focalise sur les tensions grandissantes entre classe et statut, le lien entre temps, travail et salaire est souligné au sujet de Mr Perry, l’apothicaire :
If Jane does not get well soon, we will call in Mr Perry. The expense shall not be thought of; and though he is so liberal, and so fond of Jane that I dare say he would not mean to charge anything for attendance, we could not suffer it to be so, you know. He has a wife and family to maintain, and is not to be giving away his time. (2.1.139)
- 18 Il en est de même avec Mrs Clay, fille du régisseur de Kellynch-hall, dont le mépris pour les prof (...)
19De même, les nouveaux rapports entre argent, travail et savoir-faire au sein des professions sont brièvement évoqués lors d’une discussion entre John Knightley et Jane Fairfax, sur le fonctionnement efficace de la poste : « ‘The clerks grow expert from habit. If you want any further explanation’, continued he, smiling, ‘they are paid for it. That is the key to a great deal of capacity. The public pays and must be served well’« (2.16.239). Ces exemples soulignent non seulement la place grandissante de l’argent en tant que monnaie et moyen de paiement en échange de services – voire d’un talent – dans l’économie romanesque et, plus largement, dans l’économie de référence, mais aussi en tant que rouage principal des mutations sociales, donc facteur de décloisonnement. Des résistances sont, néanmoins, constamment réaffirmées, y compris par les membres des professions, comme le servile pasteur Collins au sujet de sa bienfaitrice Lady Catherine : « She likes to have the distinction of rank preserved » (Pride and Prejudice 2.6.105).18
- 19 Les commentaires d’Edward Ferrars au sujet des préjugés de sa mère, la très ambitieuse Mrs Ferrars (...)
- 20 Voir à ce sujet « Entail et primogeniture : Origines, but et fonctionnement », Massei-Chamayou 242 (...)
20La catégorie des middle ranks ne formait donc pas un groupe homogène, et les membres des professions tenaient également à se distinguer du soupçon pesant toujours sur les activités commerciales, moins prestigieuses en termes de statut. En outre, certaines professions – l’Église, l’armée, le droit, la marine, parfois la médecine19 –, étaient souvent choisies par les fils cadets de la gentry foncière, exclus de tout accès à l’héritage du fait des règles de primogéniture et de l’entail,20 ce qui expliquait aussi la porosité des frontières de classe. Ainsi, dans Sense and Sensibility, le colonel Brandon choisit de s’engager dans l’armée pour échapper à son aîné, dépensier impénitent aux mœurs dissolues. Après la mort de ce dernier, le colonel devient héritier du domaine de Delaford et des prérogatives qui lui sont attachées, tel le droit de patronage, grâce auquel il propose le bénéfice ecclésiastique à Edward Ferrars, injustement privé d’héritage et transformé en fils cadet par les foudres maternelles. Également spolié par son frère aîné, le héros de Mansfield Park, Edmund Bertram, défend dignement sa vocation religieuse face au mépris de la très matérialiste Mary Crawford, ce qui permet à la romancière de mettre à l’honneur la profession de son père et de souligner la logique édifiante du roman :
I cannot call that situation nothing, which has the charge of all that is of the first importance to mankind, individually or collectively considered, temporally and eternally – which has the guardianship of religion and morals, and consequently of the manners which result from their influence. (1.9.66)
21Au sein d’une même profession, il existait aussi des nuances de statut : John Knightley, dans Emma, est représenté comme un avocat respectable, établi à Londres, tandis que Mr Philips, dans Pride and Prejudice, n’exerce qu’à Meryton. Les demoiselles Bennet, pourtant membres de la gentry foncière, voient donc leurs chances bien diminuées sur le marché matrimonial, du fait de leurs relations familiales, de basse extraction :
‘I have an excessive regard for Jane Bennet and I wish with all my heart she were well settled. But with such a father and mother, and such low connections, I am afraid there is no chance of it.’
‘I think I have heard you say, that their uncle is an attorney in Meryton.’
‘Yes; and they have another, who lives somewhere near Cheapside.’ (Pride and Prejudice 1.8.25)
22Or l’ironie de ce dialogue provient de ce qu’il traduit le point de vue méprisant des sœurs de Charles Bingley, qui cherchent à tout prix à masquer leurs origines sociales :
They were in fact very fine ladies; but proud and conceited. They […] had a fortune of twenty thousand pounds, were in the habit of spending more than they ought, and of associating with people of rank; and were therefore in every respect entitled to think well of themselves and meanly of others. (1.4.11)
23Les demoiselles Bingley font partie des parvenues qui ont réussi leur ascension sociale – « crossing lines » ; or, elles se montrent aussi virulentes que les membres de l’aristocratie, telle Lady Catherine, lorsqu’il s’agit de renforcer les barrières de classe – « closing ranks » : « Are the shades of Pemberley to be thus polluted ? », s’indigne cette dernière (3.14.229). Même si la gentry dans son ensemble gardait une certaine déférence pour l’argent, le critère financier n’était pas tout, notamment les fortunes liquides issues du commerce. Comme le rappelle avec humour Juliet McMaster, un certain laps de temps était nécessaire dans le processus d’intégration : « Trade represents new money, and money, like wine, isn’t considered quite respectable until it has aged a little » (23).
24La crainte de la souillure et la peur de devoir se compromettre avec un « nobody » sont récurrentes, d’Emma à Persuasion, révélant l’angoisse fondamentale inhérente à toute transmission ou filiation : par opposition à la famille de Mr Knightley – « untainted in blood and understanding » (Emma 3.6.286-87) –, celle de Harriet Smith est plus problématique sur le plan moral et social : « the stain of illegitimacy, unbleached by nobility or wealth, would have been a stain indeed » (3.19.379).
- 21 En effet, bien que les références à l’argent contribuent à « l’effet de réel », les sommes mention (...)
25C’est, d’ailleurs, dans Emma qu’est le plus subtilement représentée une lutte pour le statut social, initiée par l’héroïne elle-même, dans la mesure où ses prérogatives risquent de lui échapper du fait de l’ascension de quelques personnages. « Highbury […] afforded her no equals. The Woodhouses were first in consequence there. All looked up to them (1.1.25) : tandis que le premier volume insiste sur l’architecture sociale statique du microcosme, mêlant, non sans ironie, le point de vue du narrateur omniscient à celui de l’héroïne, la dynamique économique qui caractérise le deuxième volume participe, ironiquement, à la déconstruction de sa vision. Différents personnages font ainsi évoluer les catégories préalablement définies dans la narration, tels Mr et Mrs Cole, couple de négociants, le franc-tenancier Mr Martin, l’apothicaire, Mr Perry, ou Mrs Elton. Leurs revenus ne sont pas toujours précisés,21 mais d’autres indices parsèment les textes, comme leur inscription dans l’espace social ou leur rapport à la consommation. La validation de leur statut par l’élite qu’ils tentent d’intégrer est avant tout fonction de la reconnaissance sociale qu’ils parviennent à susciter, par leurs manières, leur culture ou leur éducation. Or, comme le souligne justement Paul Delany, « status groups form cultures of stability, exclusion and distinction, and place great value on sheer length of tenure » (Emma 509). Ces trois termes sont particulièrement pertinents dans le cas de Mr et Mrs Cole, dont le statut semblait stabilisé: « The Coles had been settled some years in Highbury, and were very good sort of people. On their first coming into the country, they had lived in proportion to their income, quietly, keeping little company and that little unexpensively » (2.7.173). Leur installation relativement récente à Highbury, où ils cherchent à ancrer leur statut, prouve un détachement « sain » par rapport à leurs activités commerciales à Londres, théâtre de leur réussite économique. Cette compartimentation des espaces témoigne de la conscience respectueuse qu’ils ont de leur place au sein de la hiérarchie pré-établie. Cependant, leur nouvelle prospérité bouleverse le statu quo initial:
But the last year or two had brought them a considerable increase of means — the house in town had yielded greater profits, and fortune in general had smiled on them. With their wealth, their views increased; their want of a larger house, their inclination for more company. They added to their house, to their number of servants, to their expenses of every sort. (2.7.173)
26La fortune liquide, synonyme de déstabilisation, ouvre une brèche dans l’économie locale ; les Cole changent de catégorie sociale, menaçant les prérogatives de l’héroïne : « By this time, [they] were, in fortune and style of living, second only to the family at Hartfield » (2.7.173). Les remarques condescendantes d’Emma sur leur statut social refont donc surface: « On the other hand, they were of low origin, in trade and only moderately genteel » (2.7.173).
27Or ces réflexions sur l’ascension sociale des Cole surgissent au sujet de l’invitation qu’ils ont eu l’audace de lancer à la bonne société de Highbury: « The Coles were very respectable in their way, but they ought to be taught that it was not for them to arrange the terms on which the superior families would visit them » (2.7.173). Par la décision d’Emma de se rendre chez eux, qui revient à légitimer leur accession à un nouveau statut, Jane Austen suggère qu’il était devenu impossible de nier les mutations économiques et sociales, car l’exclusion menaçait ceux qui refusaient de les accepter.
28De même, l’idéologie conservatrice est bouleversée par la prospérité grandissante de Mr Martin, dont les investissements dans son exploitation agricole en pleine expansion reflètent l’enrichissement des yeomen au début du xixe siècle ; par celle de Mr Perry, dont le désir d’investir dans une voiture sous l’influence de son épouse fait l’objet de spéculations, entremêlant plusieurs économies. Enfin, dans le cas de Mrs Elton, son insistance sur ses moyens, ses relations, sa voiture et sa prétendue culture la conduisent à vouloir s’arroger le statut de « Lady Patroness », jusque-là apanage de l’héroïne : « Emma found herself obliged to consent to an arrangement which would probably expose her even to the degradation of being said to be of Mrs Elton’s party ! » (3.6.282). La focalisation interne associée à une syntaxe passive qui réifie l’héroïne dans les discours des commères de Highbury trahissent l’effroi ressenti face à la perte de pouvoir. Or, la vraie victime est moins Emma, dont la fortune est assurée, que l’impécunieuse Jane Fairfax, dont Mrs Elton veut accentuer la dépendance en l’enfermant dans le système de la dette : « A most desirable situation was in question […] Delightful, charming, superior, first circles, spheres, lines, ranks, every thing » (3.6.287). Le pluriel emphatique couplé aux entorses à la syntaxe – mimétiques des entorses à la morale – métaphorise l’auto-glorification comique de cette parvenue, qui sera exclue du happy end final, condamnée à demeurer spectatrice, en marge d’une société régénérée.
- 22 Au-delà du concept de « médiocrité dorée », il y a, par ailleurs, dans l’œuvre austenienne des per (...)
29Seul Mr Weston incarne, en fin de compte, l’état de « médiocrité dorée », cher à Horace, synonyme à la fois de respectabilité et de vertu:22 « Mr Weston was a native of Highbury, and born of a respectable family, which for the last two or three generations had been rising into gentility and property » (1.2.30). L’accession de ce personnage à la propriété n’est ni soudaine, ni brutale et respecte les règles tacites d’une progression sur plusieurs générations. Bien qu’il ait quitté Highbury afin de faire fortune, Mr Weston ne renie ni son mode de vie, ni ses origines: « He engaged in trade, having brothers already established in a good way in London, which afforded him a favourable opening. It was a concern which brought just employment enough. He had still a small house in Highbury, where most of his leisure days were spent » (1.2.31). Son acceptation incontestée par les membres du premier cercle tient à ses manières affables et à son attitude détachée envers le commerce et l’argent. Le substantif « leisure » prépare la reconversion du commerçant en vrai « gentleman » : sa propriété de Randalls, symbole de statut et de pouvoir, devient un lieu de sociabilité, en harmonie avec le mode de vie de la gentry. Jane Austen défend Mr Weston, car il incarne un negotium cum dignitate, pour reprendre en l’inversant la formule de Cicéron, otium cum dignitate (De Oratore 1.1.8) : dans le système de valeurs défendu par les romans, le négoce n’est pas incompatible avec la notion de gentility, dans la mesure où il s’accompagne d’un comportement honnête et permet, à celui qui le pratique, d’être utile à la communauté.
30On remarque ainsi, à travers ces différents exemples, que Jane Austen esquisse ou dépeint des personnages en pleine ascension sociale, dont la réussite économique vient dynamiter l’ancienne organisation statique de la société, représentée à travers le point de vue de ses membres les plus conservateurs par les concepts de « rank », de « circle » ou de « sphère » (Pride and Prejudice 3.14.229). C’est dans Emma que l’on perçoit les frémissements d’une « middle class » dans le sens le plus neutre du terme, dont les intérêts sont parfois clairement défendus par le narrateur, comme dans le cas de Mr Martin. Le changement de paradigme s’opère subtilement dans le rapport des personnages à la consommation, dans leurs stratégies afin de gagner en visibilité ou de s’approprier certaines prérogatives de la gentry, comme le pouvoir de lancer des invitations et d’être au centre d’une nouvelle sociabilité. Néanmoins, c’est dans Persuasion que le concept de « rank » perd toute légitimité – sauf au sein de la marine – et qu’un nouveau groupe émerge, fort de ses victoires et conscient de sa légitimité.
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31Persuasion est d’abord le roman des mutations de la gentry, mais le narrateur s’abstient prudemment de toute interprétation dans le cas des Musgrove : « The Musgroves, like their houses, were in a state of alteration, perhaps of improvement » (5.27-28). C’est aussi le roman des chutes, telle celle de Louisa Musgrove sur la jetée de Lyme Regis (12.74), des fractures et des cassures, à mettre en relation avec la faillite comportementale de l’ancienne élite foncière incarnée par le vaniteux Sir Walter Elliot : prisonnier du récit dynastique refermé sur des exploits passés, celui d’une famille dont l’histoire arrive au point mort faute d’accepter d’intégrer les représentants d’un nouvel ordre social, Sir Walter dénigre la profession de marin en ce qu’elle ouvre des perspectives sociales indues aux hommes de basse extraction. Or, l’ascension à la fortune et à la reconnaissance des capitaines Benwick, Wentworth (au patronyme ironiquement évocateur de la noblesse anglaise) ou de l’Amiral Croft, permet à Austen de faire l’apologie, sinon de la « middle class » dans son ensemble, du moins d’une profession utile à laquelle appartenaient deux de ses frères, et d’insister sur le rôle essentiel joué par ses représentants dans le triomphe maritime et politique de l’Angleterre.
32Les marins gagnent aussi en visibilité parce qu’ils prennent littéralement la place de l’ancienne élite foncière, ruinée et en déclin : au sein même du domaine, transformé par l’amiral Croft, et au cœur de l’intrigue, puisqu’après Darcy et Knightley, héros issus de la gentry foncière, le capitaine Wentworth offre un autre modèle d’héroïsme, national, qui brille par son courage et ses prises de guerre. Dans ce roman, les marins ne doivent plus rien à la hiérarchie foncière : ils ne lui doivent même plus le respect, dans la mesure où elle n’en est plus digne, coupée de ses racines, de sa verticalité, de toute transcendance, le Baronetage ayant remplacé la Bible.
33Quant au concept de rank, martelé par les tenants de l’ordre ancien comme pour tenter de conjurer son inanité, il ne reflète plus que vide et vanité, comme les nombreux miroirs qui tapissaient Kellynch-hall, et ne renvoie plus aux obligations autrefois caractéristiques de la gentry foncière. Le point de vue de la romancière sur cette nouvelle classe transparaît à travers celui de l’héroïne :
The navy, I think, who have done so much for us, have at least an equal claim with any other set of men, for all the comforts and all the privileges which any home can give. Sailors work hard enough for their comforts we must allow. (3.14)
34C’est vraiment dans Persuasion que l’idée de « class » affleure, pour plusieurs raisons : à la fois du fait du réel pouvoir économique des marins, qui leur confère une visibilité accrue ; par la conscience qu’ils ont de leur rôle sur le plan national alors même que la gentry titrée a abdiqué toute éthique ; par la représentation de leurs codes, de leurs valeurs et de leurs aspirations partagés, étroitement liés à leur métier ; enfin, parce que la marine se fait vecteur d’ascension sociale et de promotion au mérite.
35On note enfin, dans ce roman, un changement spectaculaire concernant le rôle et la place des femmes de la classe moyenne : qu’il s’agisse de Mrs Smith et de ses créations artisanales qui la maintiennent dans le circuit de l’échange, de Nurse Rooke qui, à défaut d’avoir des fonds, possède d’autres ressources – « a fund of good sense and observation (17.103) –, ou de Mrs Croft qui occupe l’espace public en accompagnant son mari en mer ou en négociant d’égal à égal avec le baronnet pour la location du domaine, les femmes se qualifient elles-mêmes de « rational créatures » (8.47), faisant écho au discours radical d’une Mary Wollstonecraft. Une telle représentation conduit au parallèle établi par Clara Tuite entre, d’une part, la volonté manifeste d’élever les personnages féminins dans la hiérarchie – mimétique du propre désir de reconnaissance sociale de la romancière – et, d’autre part, sa défense du roman en tant que capital culturel respectable : « Austen’s novels elevate the female-identified genre within the generic hierarchy and vindicate the upward social mobility of the lower-gentry or upper middle-class female within the marriage market » (10).
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36Si Jane Austen reste prudente quant à la terminologie sociologique, il n’en demeure pas moins que ses romans mettent subtilement, mais efficacement, en scène certains changements économiques et sociaux dont elle fut le témoin. Le microcosme représenté n’est en rien rigide ou étanche, puisque l’ancienne hiérarchie se voit remise en question, voire subvertie, par les réalités financières, notamment l’afflux d’argent liquide issu du commerce ou des professions libérales, et par l’ascension sociale de nombreux personnages en dehors des relations de dépendance ou de patronage. La notion de « classe moyenne », donc de (juste) « milieu », devient pertinente dans Persuasion, dans la mesure où elle connote positivement l’unification d’un groupe, en lui donnant une position de centralité sur un axe social repensé, à cause d’une aristocratie décriée.
37Jane Austen a manifestement contribué, par l’écriture, par sa volonté de publier ses romans, par son analyse de la consommation, par son désir d’accession à cet état de « médiocrité dorée », à la représentation de cette middle class, le roman étant un site privilégié de formation de l’imaginaire pour la nation. Cette « médiocrité dorée » qui suggère une forme de stabilisation rassurante de la position sociale, apparaît d’autant plus pertinente en lien avec son œuvre que la romancière avait toujours mis en garde son lectorat contre certaines séductions – « the false glare of fortune and the deluding pomp of title » (« Love and Freindship », Catharine 79). Car Jane Austen appréciait l’équilibre et le juste milieu, comme l’a si bien résumé Denis Bonnecase : « Jane Austen est une romancière de la mesure bordée, mais jamais débordée, par la démesure » (4-5).