« Dans l’histoire du film-document, le Chagrin et la Pitié présente une sorte de révolution d’Octobre ». C’est en ces termes que Marc Ferro, historien spécialiste de la révolution russe, présente le film dans un texte sur l’art de l’interview chez Marcel Ophuls, André Harris et Alain de Sédouy en 1973. Réalisé par Ophuls et produit par le duo de journalistes, le Chagrin et la Pitié représente une rupture culturelle à bien des égards. Diffusé sur la chaîne publique allemande ARD-1 en octobre 1969, il sort au cinéma en France en avril 1971, où il fait près de 500 000 entrées en première exploitation – succès inattendu pour un documentaire de plus de quatre heures. Coproduction germano-suisse, le film est consacré à l’histoire et à la mémoire de l’Occupation en France. S’appuyant essentiellement sur des interviews de témoins, le film propose, sur un registre impertinent, une relecture démystificatrice des années noires. Dans la France des « Trente Glorieuses » où prédomine le récit gau...
Le Chagrin et la Pitié, film politique
Résumés
Dans une société marquée par la mémoire gaulliste de la guerre, le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls constitue une rupture paradigmatique pour l’évolution des imaginaires collectifs de l’Occupation. Cette révolution mémorielle est analysée à travers son articulation à l’histoire politique française. Les journalistes frondeurs André Harris et Alain de Sédouy conçoivent le film au sein de l’ORTF d’avant mai 1968, dans une logique ouvertement antigaulliste. Dès lors, le documentaire-fleuve décrit l’Occupation au prisme d’une philosophie de l’histoire à rebours du récit gaulliste : l’accent est mis sur la faible représentation de la Résistance française, ses divisions internes, la politique de collaboration franco-allemande, et la complicité de l’État français dans la persécution des Juifs. En conséquence, la sortie du film polarise le débat public en mobilisant des clivages habituels (droite contre gauche) ou en réactivant ceux de l’Occupation. Un paradoxe de cette réception conflictuelle est la polémique opposant Marcel Ophuls à Simone Veil. Au fil des décennies, cette dernière devient la principale détractrice du film. Bien qu’il contribue à mettre en lumière le sort des Juifs durant la guerre, Simone Veil s’oppose frontalement à la vision de l’histoire de France véhiculée par le film, allant jusqu’à œuvrer pour sa non-diffusion à la télévision française. Cristallisant les débats sur le rôle de la France durant la Seconde Guerre mondiale, le Chagrin et la Pitié apparaît comme un des lieux privilégiés de la tension entre la vie politique française et les représentations collectives de l’histoire.
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Simon Rozel, « Le Chagrin et la Pitié, film politique », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 104-129.
Référence électronique
Simon Rozel, « Le Chagrin et la Pitié, film politique », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 04 janvier 2030, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12668 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16trm
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