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Chroniques
Comptes rendus

Mireille Berton, Spectatrices du cinéma. Aux origines d’un imaginaire

Paris, Classiques Garnier, coll. « Recherches cinématographiques », no 15, 2025, 276 p.
Élodie Hachet
p. 185-187
Référence(s) :

Mireille Berton, Spectatrices du cinéma. Aux origines d’un imaginaire, Paris, Classiques Garnier, coll. « Recherches cinématographiques », no 15, 2025, 276 p.

Texte intégral

1Au début du xxe siècle, notamment durant les années 1910, l’émergence du cinéma en tant que divertissement populaire et abordable a profondément modifié les dynamiques sociales aux États-Unis et en Europe, favorisant une mixité de genre et de classe d’une grande ampleur. C’est sur cette toile de fond que l’ouvrage se propose d’analyser la perception de la présence – physique, morale et sociale – des jeunes filles et des femmes au sein de ces premiers lieux de projection. Mireille Berton – enseignante et chercheuse à la section d’Histoire et esthétique du cinéma de l’université de Lausanne – s’attaque à la complexité de l’expérience féminine du cinéma, en s’appuyant sur un corpus allant des archives historiques aux témoignages contemporains, pour déconstruire les représentations monolithiques de la spectatrice souvent véhiculées par la critique et la théorie. Elle met en lumière la diversité des pratiques de visionnage, des émotions ressenties et des interprétations des films par les femmes, révélant ainsi une multiplicité de subjectivités qui défient les cadres préétablis. L’exemple américain est mis en avant en raison de la richesse des sources disponibles, notamment les magazines de fans. L’accent n’est pas tant mis sur l’histoire sociale des publics que sur « l’imaginaire des spectatrices », analysant comment leur présence dans des espaces publics, traditionnellement dominés par les hommes, était interprétée. L’introduction met en lumière l’ambivalence qui entoure les premières audiences féminines, les dépeignant à la fois comme sujets et objets du regard, libres de profiter de leurs soirées, mais soumises aux normes sociales. Elle aborde les visions contradictoires de l’impact du cinéma sur les femmes, certaines le considérant comme un refuge sûr, d’autres comme un lieu dangereux. L’intérêt de la recherche menée par Berton est d’autant plus fort qu’elle examine la perception des spectatrices à travers de nombreuses sources variées, y compris les caricatures et d’autres matériaux visuels, afin de comprendre l’expérience partagée de la fréquentation des salles de cinéma. Elle permet de mettre en lumière comment le cinéma, en tant que nouvel espace public et forme artistique, a contribué à redéfinir les rôles et les perceptions des femmes dans la société. L’ouvrage ne se contente pas d’une approche historique ; il s’inscrit dans une perspective d’histoire culturelle et d’histoire des femmes, en se penchant sur les « publics féminins », le « cinéma des premiers temps », les « salles de cinéma » et la « culture vernaculaire ». Sa structure en trois parties guide le lecteur à travers différentes facettes de l’expérience de la spectatrice.

2Dans la première partie intitulée « Keep it up : aller au cinéma », il s’agit de présenter la construction progressive du cinéma, passant d’un simple « spectacle de curiosité » à un divertissement majeur de la modernité, qui prend notamment ses quartiers dans de véritables « palaces » conçus pour accueillir des milliers de spectatrices et spectateurs. Cette partie aborde le succès populaire du cinéma et les débats qui ont entouré sa définition, oscillant entre un loisir commercial et un outil d’édification des masses, y compris les enfants. Il explore la dynamique complexe entre les élites économiques, politiques et morales, ainsi que les revendications de légitimation culturelle de l’industrie cinématographique elle-même. Les classes dominantes apparaissent divisées, certaines craignant une érosion des valeurs traditionnelles, tandis que les professionnels du cinéma s’efforcent de trouver un équilibre entre les contraintes extérieures et leurs propres intérêts. Cette partie permet de mieux saisir comment le cinéma, perçu comme une nouvelle sphère publique, est influencé par divers facteurs tels que son succès grandissant, la puissance des images animées, l’obscurité des salles et la diversité de ses publics. Il retrace ainsi l’évolution du cinéma d’une simple curiosité technologique à un véritable phénomène de masse, attirant un public varié et s’établissant dans des lieux emblématiques.

3Dans la partie intitulée « Keep it Quiet : déranger la séance », Berton explore la manière dont les comportements des spectatrices au début du xxe siècle étaient perçus comme des sources de perturbation dans l’espace public des salles obscures. Elle s’appuie sur des anecdotes et des observations détaillées pour illustrer ces frictions, comme la figure de la spectatrice élégante et gloutonne entravant le passage dans les rangées, ou encore les illustrations de magazines qui métaphorisaient la présence féminine par des corps jugés encombrants. Un point central de cette analyse réside dans les commentaires récurrents concernant les chapeaux des femmes, souvent considérés comme excessifs et obstructifs. Au-delà de l’aspect visuel, l’auteure met en lumière les nuisances sonores attribuées aux spectatrices – lectures à voix haute des intertitres, conversations, rires, pleurs et soupirs –, des manifestations émotionnelles et sociales qui étaient enregistrées comme des dérangements significatifs. Elle révèle également comment certains critiques extrapolaient des comportements individuels, parfois issus de la sphère domestique, à l’ensemble des femmes spectatrices, notamment celles issues de la bourgeoisie. Enfin, est souligné le fait que si le cinéma n’imposait pas un code vestimentaire formel, il incitait néanmoins les femmes à porter une attention particulière à leur tenue, inscrivant leur présence dans un cadre de normes sociales, même au sein de cet espace de divertissement. Berton dépeint ainsi la tension inhérente à l’intégration des femmes dans un lieu de sociabilité naissant, où leur visibilité et leurs pratiques étaient constamment scrutées et souvent jugées.

4La partie « Keep it Dark : séduire et être séduite » explore de manière approfondie le cinéma en tant qu’espace propice aux rencontres sexuelles et amoureuses. Elle examine comment la salle obscure est perçue comme un lieu privilégié pour les couples en quête d’intimité, un stéréotype qui a traversé l’histoire du cinéma. L’analyse révèle également comment la salle de cinéma peut fonctionner comme un espace hétérotopique, favorisant une certaine fluidité des identités sexuelles, comme en témoignent les représentations où l’obscurité conduit à des confusions identitaires. Parallèlement, Berton aborde la perception de la salle de cinéma comme un terrain potentiellement dangereux, investi par des prédateurs, reflétant les discours de l’époque qui la décrivaient comme un lieu de vice et de « traite des Blanches ». L’étude met en évidence le rôle émancipateur du cinéma pour les spectatrices, leur offrant un espace où elles pouvaient se rendre sans être accompagnées, ce qui favorisait les interactions et la formation d’une communauté féminine. L’auteure souligne la vitalité sexuelle, à la fois incontrôlée et incontrôlable, associée à la salle de cinéma, qui a suscité de nombreuses tentatives de régulation des comportements, souvent vaines. Enfin, elle explore la confusion fréquente entre l’amour du cinéma et l’amour romantique chez de nombreuses spectatrices, révélant la puissance des projections et des fantasmes liés à l’expérience cinématographique.

5Enfin, les critiques formulées à l’égard des femmes spectatrices révélaient des inquiétudes sous-jacentes concernant la féminisation de la culture et les effets de la culture de masse. L’imaginaire entourant les spectatrices est caractérisé par une forte ambivalence, oscillant entre la reconnaissance de leurs capacités et la crainte de leurs « débordements ». La modernité, en stimulant la distraction et l’attention discontinue, a également influencé leur expérience cinématographique. La salle de cinéma est dépeinte comme un lieu paradoxal où coexistent discipline et anarchie. L’étude de cet imaginaire met en lumière la construction sociale des stéréotypes de genre. Bien que les femmes ne subissent plus les mêmes moqueries au cinéma aujourd’hui, elles sont souvent encore cantonnées à un rôle de consommatrices. L’imaginaire persistant des spectatrices reste tiraillé entre fantasmes et réalité, associant fréquemment féminité, superficialité et consommation. Berton ne se contente pas de pointer les lacunes des approches passées, elle propose des outils conceptuels novateurs pour appréhender les dynamiques complexes entre le film, la salle et l’individu, en insistant sur l’agency des spectatrices dans la construction de leur propre expérience. Un ouvrage nécessaire donc, qui vient combler un manque sur le sujet et fait écho à ceux qui proposaient davantage un panorama historique de la place des femmes dans les salles de spectacle, les salles de théâtre et les spectacles de danse tels les Spectateurs du cinéma. Histoire des théories de la réception filmique d’Emmanuel Plasseraud (Classiques Garnier, 2021) et Spectatrices ! De l’Antiquité à nos jours, sous la direction de Véronique Lochert, Marie Bouhaïk-Gironès, Céline Candiard, Fabien Cavaillé, Jeanne-Marie Hostiou et Mélanie Traversier (CNRS, 2022).

6Avec l’ouvrage de Mireille Berton, la spectatrice de cinéma reprend la place qui lui revient.

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Pour citer cet article

Référence papier

Élodie Hachet, « Mireille Berton, Spectatrices du cinéma. Aux origines d’un imaginaire », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 185-187.

Référence électronique

Élodie Hachet, « Mireille Berton, Spectatrices du cinéma. Aux origines d’un imaginaire », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12740 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16tru

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Droits d’auteur

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