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Chroniques
Comptes rendus

Le mystérieux Mister Mocky : Éric Le Roy, Jean-Pierre Mocky

Aix-en-Provence, Rouge profond, coll. « Raccord », 2024, 252 p.
Michel Marie
p. 201-205
Référence(s) :

Éric Le Roy, Jean-Pierre Mocky, Aix-en-Provence, Rouge profond, coll. « Raccord », 2024, 252 p.

Texte intégral

1Éric Le Roy vient de publier une nouvelle monographie de Jean-Pierre Mocky aux éditions Rouge profond sous la forme d’un beau livre grand format de 252 pages, riche en iconographies multiples, photos, reproductions de documents, affiches, lettres, etc. Il avait auparavant publié un premier volume plus modeste sur le cinéaste (Courbevoie/Paris, Durante/BIFI, coll. « Ciné-regards », 2000). Ce nouveau livre est l’aboutissement d’un très long travail de recherches qui s’est développé sur près de quatre décennies, un travail fondé sur le dépouillement scrupuleux des archives du cinéaste, croisées avec des sources très diverses, des dizaines d’entretiens inédits, des plongées dans les archives de l’INA et dans celles du CNC, comme en témoigne la liste de documents consultés dans la bibliographie finale.

2Le Roy a connu Mocky dès les années 1983-1990, il a été son assistant de production pour À mort l’arbitre (1983) et le Miraculé (1987), puis son archiviste par intermittence tout au long des années ; il est devenu son ami jusqu’à sa disparition en août 2019, mais il est toujours resté lucide sur la personnalité du cinéaste aux visages multiples, à la parole facile, souvent mythomane et offrant une version toujours personnelle de la genèse complexe de ses films et de l’ensemble de sa carrière.

3La carrière de Mocky est foisonnante et se déroule selon une très longue période de l’histoire du cinéma puisqu’elle débute dans les années 1950 et va jusqu’en 2019, soit près de soixante-dix ans de cinéma français. De la Tête contre les murs qu’il interprète en 1959 et les Dragueurs en 1960, son premier long métrage, à Tous flics ! en 2019, année de sa mort, il a réalisé pas moins de soixante-huit longs métrages auxquels il faut ajouter des dizaines d’épisodes de séries, des courts et moyens métrages, des films publicitaires, des bandes annonces, des clips. Sa filmographie est aussi riche et diversifiée que celle de Jean-Luc Godard, son contemporain, vieil ami et « complice de près de trente ans », comme en témoigne sa présence dans Prénom Carmen en 1986 et, plus encore, leur collaboration dans Grandeur et décadence d’un petit commerce de cinéma en 1988, où Mocky interprète le rôle du producteur Jean Almereyda, patron d’Albatros Films. L’un et l’autre ont systématiquement une pratique de la production et de la réalisation totalement atypique dans le système de fabrication des films de l’artisanat ou l’industrie du cinéma français, utilisant selon leur propre stratégie, mais avec une réelle efficacité, le statut des acteurs vedettes. Le livre de Le Roy est remarquable de ce point de vue car il expose de l’intérieur ce que l’on peut qualifier de « système de production artisanal », système que Mocky met très rapidement en place dans les premières années de sa carrière, à partir de la Cité de l’indicible peur (1964), grâce au soutien de Bourvil avec sa société, Les Productions Raimbourg, et la création de sa propre société de production, Balzac films.

4Si la carrière de Mocky se déroule sur près de soixante-dix ans, elle se divise en périodes très inégalement connues du public. Le Roy en distingue particulièrement quatre qu’il intitule « Les années Nordey, 1958-1972 » ; « Les années Marysa, 1973-1982 » ; « Les années Mystère Mocky, 1983-1989 » ; enfin « Les années Voltaire, 1990-2023 » ; Nordey et Maryza désignant ses compagnes de ces années-là, Mystère Mocky le titre de sa série (Mister Mocky présente… d’après les nouvelles d’Alfred Hitchcock) et Voltaire l’adresse de son dernier domicile et bureau, quai Voltaire. La période la plus connue est sans doute la première car elle concerne les débuts de la carrière du cinéaste et ses quatre plus grands succès publics avec Un drôle de paroissien (1963, 2,3 m) ; la Grande lessive (1967, 2,1 M) ; les Dragueurs (1959, 1,5 M) ; l’Étalon (1970, 1,2 M). Jacques Charrier et Charles Aznavour sont les vedettes des Dragueurs et Bourvil est celle des trois autres titres avec trois rôles principaux à contre-emploi et très différents les uns des autres. Il est la première star dans le cinéma de Mocky avant Michel Serrault et ses onze films des Compagnons de la marguerite (1967) jusqu’au Bénévole (2007) ; et Francis Blanche, de Snobs (1962) à Un linceul n’a pas de poches (1975). Mais c’est en fait Mocky lui-même, acteur principal de ses propres films, dix ans après la Tête contre les murs (1959), à partir de Solo (1969) suivi de l’Albatros (1971), qui va asseoir et consolider sa notoriété publique, d’autant plus qu’il va intervenir de plus en plus régulièrement en tant que réalisateur trouble-fête et provocateur à partir des années 1970 sur de nombreux plateaux de télévision, à la radio et dans la presse.

5Cette notoriété va être consolidée au cours des années 1960-1980 par une dizaine de films à budget modeste qui obtiennent entre 520 000 et 824 000 spectateurs, des Compagnons de la marguerite (1967, 520 340 spectateurs) au Miraculé (1987, 824 503) en passant par l’Albatros (1971, 570 598), les Vierges (1963, 630 464), la Bourse ou la vie, (1965, 625 323), Agent trouble (1987, 636 232), Solo (1970, 663 855), la Grande frousse (1964, 679 693), les Saisons du plaisir (1988, 770 591), Y-a-t-il un Français dans la salle ? (1982, 799 921).

6Ces succès appartiennent majoritairement au genre comique, mais on y trouve aussi un film assez personnel comme les Vierges et deux récits policiers à forte portée politique, anarchisante « à la Mocky », Solo et l’Albatros, typiques de la thématique qui traverse toute son œuvre. Ses débuts dans la carrière de jeune réalisateur contemporain de la Nouvelle Vague offrent une grande variété de succès public puisque ses cinq premiers films : les Dragueurs, Un couple, Snobs, Un drôle de paroissien et les Vierges ont des résultats en dents de scie passant de 1,5 million de spectateurs pour les Dragueurs, à 319 230 pour Un couple, 186 187 pour Snobs, puis 2 371 855 pour Un drôle de paroissien et 603 464 pour les Vierges. Deux très gros succès, deux échecs retentissants et une audience très moyenne pour les Vierges malgré les nombreux débats sur le film dans la presse.

7Comme le rappelle très justement Le Roy, même si Mocky a souvent dénoncé les réalisateurs de la Nouvelle Vague qui se sont embourgeoisés selon lui, tels François Truffaut ou Éric Rohmer, il n’en demeure pas moins que son entrée dans le cinéma français en 1960 est parfaitement synchrone avec les débuts de Claude Chabrol, Truffaut, Jacques Rivette, Rohmer et Godard. Comme trois d’entre eux, il débute par un grand succès (les Dragueurs, avec ses deux acteurs vedettes). Il essuie aussitôt deux échecs personnels cinglants avec Un couple et, plus encore, Snobs, qui est pourtant un film-clef à l’origine de sa veine burlesque la plus féconde jusqu’à ses derniers films. Qu’il le reconnaisse ou non, Mocky est un « auteur Nouvelle Vague » en 1960 avec ses trois premiers films, films admirés par Godard et Truffaut. Mais ses deux films burlesques l’en différencient par l’originalité de sa démarche et le recours à des acteurs populaires très éloignés de « l’écurie Nouvelle Vague », tels Francis Blanche, Bourvil, Jean Tissier ou Noël Roquevert et bien d’autres encore.

8Le Roy donne en sous-titre de son livre le Mystère Mocky et part d’une question initiale très juste : « Pourquoi l’œuvre de Jean-Pierre Mocky n’est-elle pas reconnue à sa juste valeur ? Pourquoi n’occupe-t-elle pas la place qui lui revient dans le cinéma français ? » Son livre en expose magistralement les causes qui concernent la personnalité du cinéaste, ses provocations envers la critique de tous bords, la revendication de son indépendance la plus extrême. Il a, par exemple, toujours refusé d’être membre de la Société des Réalisateurs Français (la SRF). Il a toujours refusé d’être intégré au « système » qui encadre le cinéma français comme institution contrôlée par l’État lui-même, via le CNC. Et pourtant il a pu produire, réaliser, distribuer et projeter en salles ses très nombreux films pendant soixante-dix ans, selon des modalités qui ont évidemment évolué au cours des décennies. Lire le Mystère Mocky, c’est suivre, année après année, de manière plus informée et objective, les causes de ce mystère et mieux le comprendre. C’est autour de 1995-2000 que Mocky se proclame lui-même « cinéaste underground » à la manière d’un cinéaste expérimental, mais qui offre en parallèle des rôles de premier plan à des acteurs populaires comme Francis Blanche, Bourvil, Michel Serrault, Jean Poiret, Michael Lonsdale, Richard Bohringer, Jeanne Moreau, Catherine Deneuve, Dominique Lavanant, Bernadette Lafont, Stéphane Audran et des dizaines d’autres.

9Mais il importe de nuancer cette marginalité de Mocky, certes réelle à la fin des années 1990, et en grande partie provoquée par son attitude jusqu’à sa disparition en 2019. Dès 1975, la Revue du Cinéma/Image et Son lui consacrait déjà un numéro spécial (no 301) au sein d’un « Dossier Mocky » très riche, sous la direction d’Alain Garel et Serge Champenier. Sept de ses films sont édités en 16mm et distribués dans les ciné-clubs de l’UFOLEIS : Un couple, Snobs, Un drôle de paroissien, les Compagnons de la marguerite, la Grande Lessive !, Solo et l’Albatros, qui deviendront les plus diffusés et ses classiques. Le critique André Cornand commente ses films régulièrement dans la Revue du cinéma/Image et Son, la plus lue par les adhérents de ciné-clubs, tout comme René Prédal, de Jeune Cinéma, qui publie la première monographie du cinéaste dans une collection dirigée par Pierre L’Herminier (Paris, Quatre-vents, 1988). Gaston Haustrate publie en 1989 un livre d’entretiens avec Mocky, Dialogues, édité en album chez Edilig, maison d’édition de l’UFOLEIS. Le Roy publie sa monographie en 2000, Noël Simsolo publie à son tour un nouveau livre d’entretiens couvrant toute la carrière du cinéaste, la Longue marche (Gy, Éditions Neige, 2014). Mocky n’est donc pas ignoré par les critiques, bien au contraire. Son image publique de trublion du monde cinématographique français suit alors une courbe inverse du nombre de ses spectateurs, surtout à partir des années 2000.

10Enfin, deux grands albums de nature assez différente paraissent en 2015-2018 et 2024, l’un de facture journalistique pour le grand public, Mocky, une œuvre en solo (Éditions Mocky Delicious Products, 2015), suivi d’une seconde édition en 2018 sous le titre Mocky une vie de cinéma (Éditions Néva). Il est co-écrit par Mocky lui-même avec le concours de Laurent Benyayer et Philippe Sichler, réunissant de nombreux articles de presse parus au moment de la sortie des films. Et aujourd’hui le livre d’Eric Le Roy, le plus rigoureux du point de vue de l’approche historique dans la mesure où toutes les données prises en compte ont été scrupuleusement vérifiées dans les archives consultées, de même que toutes les informations apportées par le cinéaste dans ses entretiens ont été croisées avec des sources contradictoires.

11Il faut ajouter à ces titres de monographies ceux que Mocky a publiés lui-même tout au long des années 2000 à partir de M le Mocky, mémoires d’outre-monde (Paris, Denoël, 2001) ; Mister Flash, gentleman gangster (Paris, Flammarion, 2005) ; Cette fois, je flingue (Paris, Florent Massot, 2006) ; Mocky s’affiche (Saint-Cyr-sur-Loire, Christian Pirot, 2007) ; les Vacances du pouvoir. Après la campagne, la plage (Paris, Michalon, 2007) ; Pensées, Répliques, Anecdotes (Paris, Cherche-Midi, 2009) ; Je vais encore me faire des amis ! (Cherche-Midi, 2015) ; enfin Mocky soit qui mal y pense (Cherche-Midi, 2016). Ces livres sont écrits comme les films sont tournés, ils offrent des informations parfois contradictoires ou approximatives que Le Roy fait apparaître par confrontations des sources et recherche de documents fiables et vérifiables. La préface d’Olivier Assayas, alors jeune admirateur du Mocky des années 1960 à 1980, quand il était critique aux Cahiers du cinéma de la période post-maoïste, démontre que Serge Daney tolérait Mocky plutôt que Jean-Pierre Melville pour une « normalisation » de la revue et le retour à la critique des films distribués en salles. Les deux premiers chapitres, « Une enfance polonaise » et « De Mokiejewski à Mocky (1945-1957) », offrent des informations précises sur l’origine sociale de ses parents, leur trajectoire jusqu’à l’émigration à Nice en 1922 suivant le mouvement des communautés russes et polonaises. Adam Mokiejewski et Janine Zylinska seront naturalisés dès 1928 et le jeune Jean-Paul naît le 6 juillet 1929. En 1939, ils quittent Nice pour Grasse et le jeune Jean-Paul suit une scolarité traditionnelle jusqu’en 1944. Jean-Paul obtient un petit rôle en 1944 dans Vive la liberté de Jeff Musso tourné aux Studios de la Victorine. La famille s’installe à Paris en 1945, moment où Jean-Paul Mokiejewski prend le pseudonyme de Jean-Pierre Mocky pour sa carrière d’acteur de théâtre et de cinéma. Le

12Roy suit avec précision la recherche d’insertion professionnelle de l’adolescent, sa rencontre avec Monique Bodin dans un sanatorium en Allemagne qu’il épouse très jeune en août 1947 quand elle se retrouve enceinte, puis sa formation théâtrale au Conservatoire national d’art dramatique, son premier rôle marquant au théâtre dans une pièce mise en scène par Pierre Fresnay en 1948, Pauline ou l’écume de la mer de Gabriel Arout au Théâtre de la Michodière, et son premier rôle significatif au cinéma dans Orphée de Cocteau en 1950. Les années 1952-1954 sont marquées par des allers-retours entre la France et l’Italie où il obtient un rôle important dans I Vinti de Michelangelo Antonioni en 1952 et dans le Comte de Monte-Cristo de Robert Verlay (1953-1954), puis dans Gli sbandati (les Égarés) de Francesco Maselli (1954). Le Roy apporte beaucoup de rectifications au récit postérieur du réalisateur parfois loin de la réalité des faits. C’est au Théâtre de la Huchette en 1956 qu’il rencontre Véronique Nordey dont il tombe amoureux. Elle va alors jouer un rôle-clef dans la partie initiale de sa carrière cinématographique, d’abord comme actrice puis rapidement comme compagne, collaboratrice dans de multiples fonctions de gestion administrative de ses premiers films. D’où la partie « Les années Nordey, 1958-1972 ». C’est une des premières caractéristiques de l’organisation du travail du jeune cinéaste, l’imbrication de la vie privée et de la vie professionnelle, qui va se retrouver tout au long de sa carrière. Mocky sait admirablement s’entourer de collaborateurs techniques dévoués et compétents, comme en témoignent la qualité et la fidélité de ses opérateurs et de ses assistants. Un autre aspect est la polyvalence des compétences et le caractère interchangeable des fonctions. Lui-même peut être scénariste, adaptateur, dialoguiste, producteur ou directeur de production, acteur principal ou second, simple silhouette si nécessaire. Il peut être ensuite monteur, distributeur, exploitant et même projectionniste. Et surtout, il a un sens exceptionnel de l’adaptation aux situations nouvelles, aux difficultés qui peuvent surgir de manière imprévue. C’est d’abord vrai pour les lieux choisis et les conditions de tournage qui sont chez lui des sources immédiates de création et de réalisation. Tout au long du livre, Le Roy en donne des dizaines d’exemples, dans les solutions créatives qu’il trouve aux changements d’acteurs, le passage très rapide d’un scénario à un autre en puisant dans la réserve des sujets de films, des scénarios originaux, ou des adaptations de série noire ou d’autres types de récits. Pour la promotion de ses films, il invente un type de publicité nouvelle qui rivalise avec celle de Godard. Il renouvelle le graphisme des affiches de cinéma et les slogans pour le lancement des nouveaux titres. Le Roy développe en fin de volume un article de synthèse très informé sur les talents publicitaires du cinéaste avec l’exemple de la bande annonce d’Un linceul n’a pas de poches en voix off en référence aux débuts des films américains des années 1950 ; il place un confessionnal sur les Champs-Élysées pour le Miraculé, une poursuite dans un supermarché avec des fous furieux pour les Saisons du plaisir.

13Du point de vue de l’audience publique, Une nuit à l’assemblé nationale marque une rupture dans la diffusion des films de Mocky, jusqu’alors distribués dans certains circuits de salles de 1960 jusqu’en 1988. Ce film très provocateur, faisant état d’un trafic de la légion d’honneur attribuée à un militant de la cause naturiste incarné par Michel Blanc nu pendant tout le film, est projeté entre les deux tours des législatives de 1988 à huis clos devant les journalistes politiques par Jean Labadie, distributeur pour Bac Films qui avait auparavant distribué avec succès Agent trouble (1987) sans en informer le réalisateur. Celui-ci est furieux et se fâche avec Ladadie, provoquant une rupture avec le milieu des distributeurs et exploitants. Le film est alors retiré des salles la deuxième semaine et n’obtient que 22 669 spectateurs alors que la Saison du plaisir en avait obtenu 770 591. Après 1988, les films n’auront que des audiences limitées entre 30 000 et 5 000 spectateurs, puis 1 000 et se limiteront aux salles appartenant au cinéaste, Le Brady dans le xe, racheté en 1994, puis l’Action-Écoles repris en 2011 et renommé Le Désesperado, et, pour finir, après les Compagnons de la pomponette et Monsieur Cauchemar (2015), ils ne connaîtront que des éditions en DVD après 2014, sans présentation en salles.

14Le « Mystère Mocky » tient aussi à la richesse exceptionnelle de sa filmographie, au rythme de tournage des films et à leurs modalités de production. Le Roy en donne un certain nombre de causes et offre des chiffres de production, très en-dessous du chiffre moyen des budgets des films français. Certes, Mocky a généralisé avec les acteurs le système de la rémunération à la participation, en fonction des recettes obtenues. Il n’est pas le seul à pratiquer les budgets serrés. D’autres cinéastes tels Luc Moullet, Marguerite Duras, Rohmer avec les Films du Losange, Paul Vecchiali avec les Films Diagonale et quelques autres ont eu une politique de production tout aussi modeste. Mais Mocky semble être le seul à pratiquer l’équipe réduite de collaborateurs, le recours à ses acteurs marginaux constituant « la bande à Mocky », ce que lui-même a nommé le « Mocky Circus », avec des acteurs relevant de l’excentrisme selon l’heureuse expression de Raymond Chirat et Olivier Barrot – tels Marcel Pérès, Jean Tissier et Noël Roquevert pour la génération des années 1930. Il renouvelle ces excentriques à travers les décennies jusqu’à la fin de sa carrière et prolonge la présence à l’écran de gueules parfois grotesques, mais toujours originales, tels Gérard Hoffmann, Jacques Dufilho et Philippe Castelli. Suivent Jean Abeillé, Henri Attal et Dominique Zardi (dans 41 films), et enfin la dernière génération recrutée par Christophe Bier, avec Michel Stobac, Simsolo, Francine Bertin et des dizaines d’autres. Il arrive que l’une d’elles, comme Evelyne Harter, simple apparition dans Bonsoir (1992), devienne l’actrice principal dans le Glandeur (1999). Mais tous ces acteurs de second ou dernier rôle entourent dans presque tous les films une vedette du cinéma populaire ou marginal, comme Bourvil, Serrault, Poiret, Birkin, Azéma, Menez, Berling, Moreau, Deneuve, Seydoux, Renucci, Ledoyen ou Mocky lui-même. Il est étonnant d’observer cette participation d’acteurs reconnus à des films marginaux, hors des circuits commerciaux habituels et qui pourraient nuire à leur image de marque. C’est en fait tout le contraire qui se produit. Les spectateurs sont curieux de les voir interpréter des rôles à contre-emploi qui donnent une autre image de leur personnalité, comme Deneuve avec sa perruque rose et ses grandes lunettes dans Agent trouble. Et il est par ailleurs évident que tous prennent du plaisir à entrer dans le « Mocky Circus ». Serrault, après une simple apparition dans les Vierges, ira jusqu’à interpréter onze films du réalisateur, des Compagnons de la marguerite au Bénévole.

15L’étude de Le Roy se termine avec le décès du réalisateur mais elle est suivie d’un abécédaire original allant de « Animaux » et « Aptonyme » à « Société » et « Vent », avec dix-huit entrées dont les plus riches se trouvent à « Bricolage », « Cirque », « Mocky Circus », « Montage », « Musique », « Publicité » et « Série noire ». Chaque notion permet de reparcourir l’ensemble de l’œuvre et de percevoir les multiples liens qui relient les films entre eux, sans se limiter à la succession chronologique. Le Roy démontre que tourner un film était une activité vitale pour Mocky et qu’il ne pouvait interrompre cette activité, même si les spectateurs étaient de moins en moins nombreux. Il a su bien négocier toutes les évolutions techniques du cinéma, notamment la transition numérique qui va lui permettre de continuer à tourner à moindres frais. Jean-Pierre Mocky mérite bien son nom de Roi des bricoleurs, du titre d’un de ses films. Une très grande partie de son œuvre est disponible en DVD, notamment tous ses derniers films restés confidentiels.

16Le livre d’Éric Le Roy est une très bonne introduction à la découverte de tous ces titres trop méconnus jusqu’à Tous flics !

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Pour citer cet article

Référence papier

Michel Marie, « Le mystérieux Mister Mocky : Éric Le Roy, Jean-Pierre Mocky », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 201-205.

Référence électronique

Michel Marie, « Le mystérieux Mister Mocky : Éric Le Roy, Jean-Pierre Mocky », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12754 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16trv

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Michel Marie

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