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Chroniques
Notes de lecture

Lionel Renaud, le Spectacle du sexe. L’évolution de la consommation du film pornographique des années 1990 à nos jours

Paris, L’Harmattan, 2024, 263 p.
Jean-Marc Leveratto
p. 205-208
Référence(s) :

Lionel Renaud, le Spectacle du sexe. L’évolution de la consommation du film pornographique des années 1990 à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2024, 263 p.

Texte intégral

1Cet ouvrage est la publication d’une thèse, dirigée par Fabrice Montebello, soutenue en 2019 à l’Université de Lorraine. On regrette qu’elle intervienne un peu tardivement, compte tenu du rythme très accéléré des changements qui caractérise la sphère Internet. Celle-ci occupe en effet une place centrale dans cette recherche, ce qui renforce son intérêt historique et sociologique. L’ouvrage se structure en trois parties. La première reconstitue la genèse du marché du film pornographique en France (« Le marché du film pornographique »). La seconde analyse, à partir d’un corpus de films représentatifs, des années 1990 à aujourd’hui, l’émergence de ce que l’auteur appelle « une pornographie de qualité » ; le brouillage des frontières entre ce marché et le commerce cinématographique ordinaire (« Le glissement pornographique dans le cinéma courant : vers une pornographie de qualité »). La troisième enfin examine l’expansion de la consommation du spectacle pornographique entraînée par la numérisation et ses multiples enjeux collectifs et individuels.

2La première partie, qui retrace rapidement le passage du film pornographique de son exclusion à sa libre circulation dans l’espace public, serait convenue n’était son attention particulière à la domestication de sa production et de sa consommation – qui conduit l’auteur à comparer les sites web pornographiques et les cabinets de curiosité de l’Âge classique – et surtout à la posture méthodologique originale adoptée par Lionel Renaud. Cette posture méthodologique qui fait tout l’intérêt du livre, consiste, à rebours d’une tradition à la fois de la critique esthétique et de la philosophie morale, à appréhender, comme l’indique le titre de l’ouvrage, la pornographie non en tant qu’image, verbale, imprimée, photographiée ou filmée, mais en tant que « spectacle ». C’est-à-dire à partir de la nécessité de saisir, dans une perspective anthropologique, en tant que corps-à-corps entre l’image et le spectateur, ce qui est une occasion de plaisir sexuel pour ce spectateur. Ce point de vue interdit l’objectivation définitive, qu’elle soit scientifique ou artistique, de l’image pornographique. La visibilité de l’« acte sexuel non simulé » qui sert ordinairement à cette objectivation n’est pas contestée, mais inscrite dans un continuum perceptif et affectée d’une intensité variable selon ses cadres de perception, ce qui peut rendre acceptable dans certaines situations ce qui serait par ailleurs unanimement rejeté comme pornographique. C’est ce que nous rappelle la liste que l’on peut trouver aujourd’hui sur Internet de films proposant des « scènes sexuelles non simulées », bien qu’ils soient normalement distribués dans les salles de cinéma, et bénéficient pour certains d’entre eux de critiques très élogieuses dans des revues pour cinéphiles très réputées.

3Cette posture méthodologique explique l’introduction dans cette première partie de réalisateurs célébrés aujourd’hui comme des artistes, tels Jean-Luc Godard et Nagisha Oshima, et le fait que Renaud accorde à leurs œuvres une place stratégique dans son identification, en deuxième partie, de l’évolution contemporaine de la consommation du film pornographique.

4Cette deuxième partie est très novatrice, par son étude d’une dimension du cinéma d’auteur des années 2000 encore très peu explorée en France, que ce soit dans le domaine critique ou dans le domaine universitaire. Renaud propose en effet une approche esthétique critique de la « New French Extremity » – un terme regroupant des réalisateurs français contemporains très différents, de Gaspard Noé à Catherine Breillat, en passant par Bruno Dumont, etc. –, en l’éclairant contextuellement par une évolution des mœurs stimulée par les réseaux sociaux, la libération de la parole des usagers, l’intérêt pour le quotidien exploité par la télé-réalité, la revendication publique de son intimité sexuelle, etc. L’analyse faite par Renaud de ce phénomène artistique, mis en relation avec la publicisation de l’art contemporain opérée par la multiplication des happenings et des performances, est une contribution à la compréhension des usages de l’image du corps dans la société contemporaine bien plus convaincante que certains essais contemporains d’historiens des émotions très médiatisés. Renaud montre bien comment le recours aux scènes pornographiques explicites dans certaines des productions françaises du cinéma d’auteur – qui ont fini par faire exister ces films aux yeux de la critique anglo-saxonne sous l’intitulé de « New French Extremity » – résulte d’une double évolution de la sensibilité des spectateurs et des artistes. La capacité des premiers à neutraliser les effets les plus dégradants et les plus gênants du « spectacle du sexe » autorise les seconds à faire de ce dernier un spectacle « naturel ». Renaud propose ainsi une analyse très pertinente de ce qui fait la spécificité esthétique du cinéma de la « New French Extremity », de ses qualités notamment, non pas en dépit de l’utilisation de scènes sexuelles explicites mais précisément du fait de cette utilisation dans le cadre de projets artistiques à la fois très personnels et très cohérents, susceptibles de répondre à la demande d’autonomie et de liberté d’une certaine fraction du public de cinéma, notamment des cinéphiles cultivés, amateurs de cinéma art et essai.

5La troisième partie constitue le débouché heuristique de l’exposé en proposant une analyse pragmatique des différentes formes d’expertises engendrées aujourd’hui par la consommation du film pornographique. La posture méthodologique qu’il adopte confère un intérêt particulier à cette partie, du fait de l’élargissement qu’il opère tant de la notion de techniques du corps que de celle d’expertise. Le spectacle du sexe est dans cette perspective une situation de corps à corps qui non seulement est soumise à une expertise institutionnelle, mais constitue pour ses usagers une ressource pour agir et juger. Ainsi, l’expérience du film pornographique, au sens de l’engagement corporel du spectateur dans la vision du film, désigne aussi un savoir personnel retiré de cette expérience. C’est ce avec quoi doit composer aujourd’hui l’expertise juridique, de même que les dispositifs pédagogiques d’éducation sexuelle qui prolifèrent désormais à l’intention des adolescents. La transmission par le film pornographique de techniques du corps qui s’éprouvent en dehors de tout spectacle et qui ont contribué au développement, voire à l’amélioration, des jeux du sexe et de l’amour entre adultes consentants, constitue la raison des expertises de juristes sollicités par l’État et tous les acteurs individuels et collectifs soucieux de la protection des mineurs et de l’épanouissement, pour chacun, de sa sexualité. Ce point de vue permet d’éviter certaines postures courantes dans l’appréhension et l’observation du phénomène pornographique en matière d’études cinématographiques, la fascination au principe de l’enfermement disciplinaire dans les « Porn Studies », comme l’attention portée à la « grammaire des corps » ou le dogmatisme idéologique des minorités sexuelles organisées et militantes. L’approche de Renaud permet d’opposer une attitude pragmatique, et la prise en compte du sens pratique de la consommation, à la dénonciation systématique des effets nocifs de la pornographie (de l’addiction au déséquilibre psychologique ou au traumatisme, voire à la reproduction de la domination patriarcale et à la misère sexuelle) que portent notamment les institutions scolaires et leurs différents acteurs (parents, enseignants, éducateurs, psychologues, travailleurs sociaux, etc.) mais aussi les groupes agissants, qu’ils relèvent de l’État ou de la société civile (partis politiques, associations familiales, églises, collectifs d’artistes, classes dominantes). La pornographie n’est pas réduite à un « blob » gluant et envahissant qui dérègle les consciences ou qui subvertit la rectitude morale des sociétés et le monde apollonien de l’Art, mais est un spectacle et une activité professionnelle – encore majoritairement dominés par la gent masculine adulte, ce qui est une donnée centrale de l’analyse du phénomène – dont le cadrage est le produit conjoint de l’action de l’État, des professionnels, des consommateurs et des familles. Cette dernière partie de la thèse observe ainsi la manière dont l’abondance pornographique est aujourd’hui contenue par sa normalisation, ce dont témoigne le développement depuis vingt ans des « Porn Studies » dans le monde académique anglo-saxon, qui ont contribué indéniablement en France à neutraliser intellectuellement la charge spontanément corrosive de l’objet. De la même manière, le travail de thèse de Renaud, en se penchant sur le « spectacle du sexe », contribue lui-même à le normaliser, c’est-à-dire qu’il contribue à cette évolution que son auteur observe. Il s’agit d’une tâche d’autant plus salutaire que le tournant autoritaire actuel des démocraties européennes présage malheureusement d’une régression du droit des personnes et d’une future répression de la liberté sexuelle par des politiques intolérantes.

6Au final, on ne peut que conseiller la lecture de cette thèse aux étudiants et aux chercheurs en cinéma et, au-delà, à tous les adultes concernés par des questions d’éducation sexuelle. Très bien écrite, avec une grande fluidité, elle est aussi très riche, apporte nombre d’informations objectives et de références théoriques multidisciplinaires et offre de nombreuses pistes de réflexion sur l’usage contemporain du corps et de ses images.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Marc Leveratto, « Lionel Renaud, le Spectacle du sexe. L’évolution de la consommation du film pornographique des années 1990 à nos jours », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 205-208.

Référence électronique

Jean-Marc Leveratto, « Lionel Renaud, le Spectacle du sexe. L’évolution de la consommation du film pornographique des années 1990 à nos jours », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12786 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16trz

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Auteur

Jean-Marc Leveratto

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CC-BY-SA-4.0

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