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Chroniques
Notes de lecture

Critanalyse : Philippe Roger, L’ange écoute. Vivre avec les films de Jaime Rosales ; Jaime Rosales, la Caméra & la plume

François Albera
p. 210-211
Référence(s) :

Philippe Roger, L’ange écoute. Vivre avec les films de Jaime Rosales, Lyon, Libel, 2025, 142 p.

Jaime Rosales, la Caméra & la plume, Lyon, Libel, 2025, 111 p.

Texte intégral

1« Philippe et moi avons collaboré sur plusieurs initiatives au long des dix dernières années. Grâce à Philippe, je me sens un peu moins seul. Il m’a fait l’honneur de regarder mes films avec attention. Il a exploré, comme il dit, les contours de mes films pour révéler au lecteur le sens caché derrière les images et les sons. Il dit que mes films l’aident à vivre. Il n’existe pas de meilleur compliment pour un artiste. C’est le seul but que l’art peut ambitionner : aider à vivre » écrit Jaime Rosales dans ce livre de Philippe Roger qui lui est consacré. Il précise encore : « les idées à l’origine de mes films sont des intuitions vagues, des concepts liquides aux contours mal définis (…) d’où l’importance d’une bonne analyse a posteriori » et les textes de Roger se livrent à cette analyse, ils « expriment les idées qui étaient derrière leur fabrication ». Ces idées il les cherche « là où il faut » et « comme il faut » : ni dans le scénario, ni dans la dramaturgie mais dans les aspects formels, ses particularités stylistiques, « il plonge dans les formes filmiques » (formes de la mise en scène, de la mise en cadre, du montage, effets de la musique sur l’image et la dramaturgie) et cela, continue Rosales, « à l’opposé de la plupart des critiques » (p. 11). Dans les 14 pages de sa préface à ce nouvel exercice de critanalyse de Philippe Roger (conception de la critique et de l’analyse de film qu’il a exposée dans sa monographie consacrée à Lumière d’été de Grémillon), Rosales expose moins sa poétique que sa poïesis, sa méthode de travail et celle-ci peut surprendre car elle se fonde sur une certaine gêne voire répulsion pour le tournage lui-même, la fabrication ; comme le dit le cinéaste : « le tournage est un calvaire », le dernier jour « un soulagement », « un moment d’arrêt de souffrance » qui aboutit à deux conclusions : se féliciter d’avoir « survécu au tournage » et la conviction de ne plus « jamais refaire un film » (pp. 13-14). Doit-on voir dans cette attitude une pose ? En fait tout tient dans la distinction qui est faite, dans la « fabrication d’un film », de la phase qu’il appelle « idéation », soit « le processus de penser le film dans sa forme ». Il s’agit d’un processus mental qui commence lorsque le scénario est terminé et où le cinéaste fait et refait le film des milliers de fois dans sa tête, y compris en choisissant le type de pellicule, d’optiques, de supports de caméra, les types de plans, d’improvisation des acteurs, de répétition technique, etc., en fonction des « effets psychologiques sur le spectateur » recherchés. Ce film imaginé, très abstrait, idéal pour tout dire, sera ensuite oublié, perdu quand le film en construction prendra le pas sur le film idéal pour devenir le film réel. « Le film en construction m’obligera à me conformer à lui » et il deviendra « hélas un film quelconque », « forcément vulgaire entre mes mains » ; le « grand plaisir de l’idéation aura disparu, la frustration de la réalité se sera installée ». Ce n’est que petit à petit qu’il apprendra à se conformer à son film, voire à l’aimer. La phase décisive de ce nouvel amour, cette reconquête, tient à la promotion du film, à la rencontre avec le public, un plaisir qu’il qualifie de « gigantesque ». On en arrive donc à Philippe Roger, quintessence du public capable d’atteindre le « noyau » du film d’où l’on perçoit « l’horizon (…) qui aimante le créateur sans qu’il le sache » (il est question d’une « maturité et d’une ascèse » exigées du public, p. 68). Quoique critique (pour Études et Jeune Cinéma) autant qu’analyste (à l’Université Lyon 2), Roger veut partir de l’« expérience privée » qu’est pour lui la réception du film et l’œuvre d’un cinéaste qui « l’aide à vivre », tout en posant que « penser le contemporain c’est ne pas dissocier l’artiste de son travail ». La structure de son livre reprend donc la chronologie de sa rencontre avec le cinéma de Rosales puis avec le cinéaste lui-même, leurs échanges (y compris les vœux de Nouvel An) et les différentes critiques qu’il publie sur ses films, occasion de récapituler, en somme, ce qu’il en a dit et pensé. Il reste l’écart qui se creuse à mesure qu’on le lit entre la position qu’a exprimée Rosales dans sa préface – et qu’il développe dans le livre qu’il signe chez le même éditeur (la Caméra & la plume) – qui ne tient pas seulement à la découverte de la cohérence que l’analyste construit d’un film à l’autre et de ce sens « caché » derrière les images et les sons. Roger écrit que « comme tous les artistes dignes de ce nom, Jaime Rosales part du matériau qu’il travaille, qu’il pense – en art on pense avec la matière » (p. 65). Le cinéaste a parlé d’idéation et de déception, de perte lors du travail « réel » (le tournage), de soulagement quand ce « calvaire » est fini et à son analyste il dit, lors du tournage de Morlaix, « je ne sais pas si j’aurai un film à l’arrivée mais au moins j’ai l’impression d’avoir fait du cinéma » (p. 97). Roger disant que « la grande affaire du cinéma est pour Morales celle de l’incarnation. Filmer c’est incarner » (p. 129) et que dans Morlaix il s’agit même d’Annonciation, car « le cinéma de Morales est peuplé d’anges », « le regard de l’ange occupe une place centrale dans [son] écriture cinématographique », articule de cette façon cette contradiction de l’idée et de la matière.

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Pour citer cet article

Référence papier

François Albera, « Critanalyse : Philippe Roger, L’ange écoute. Vivre avec les films de Jaime Rosales ; Jaime Rosales, la Caméra & la plume », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 210-211.

Référence électronique

François Albera, « Critanalyse : Philippe Roger, L’ange écoute. Vivre avec les films de Jaime Rosales ; Jaime Rosales, la Caméra & la plume », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12810 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ts0

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Auteur

François Albera

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CC-BY-SA-4.0

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