Gare au gorille ! Le gorille vous salue bien, Bernard Borderie (1958), Pathé-TF1, 2025, 100’ ; la Valse du gorille, Bernard Borderie (1959), Pathé-TF1, 2025, 100’
Texte intégral
1En 1952, le gorille, « supérieur à l’homme dans l’étreinte », fait une entrée fracassante dans la chanson française grâce à Georges Brassens, renouant avec l’imagerie du xixe siècle consécutive à la découverte du primate « mi-homme, mi-bête » dont la postérité au cinéma comme en littérature n’est plus à dire (notamment King Kong et ses avant-courriers qu’avait bien mis en lumière un numéro fameux de Midi Minuit Fantastique [no 3, octobre-novembre 1962]). Deux ans plus tard, A. L. Dominique s’est-il inspiré de cette notoriété de l’animal pour en faire le surnom de son personnage d’espion-barbouze ? On peut le penser au vu de son Gaffe au gorille ! (« série noire » no 225, 1954), allusion au refrain fameux de la chanson, quoique peut-être due à l’ancien surréaliste Marcel Duhamel, directeur de la « série noire » chez Gallimard. Dominique développe bel et bien une « série » avec ce personnage qui bénéficie, jusqu’en 1955, d’une effigie dans un cartouche sur les belles couvertures cartonnées de la collection. Quatre ans plus tard, Bernard Borderie s’empare du personnage à son tour pour en faire un film (avec le catcheur devenu acteur Lino Ventura) puis un deuxième avec Roger Hanin qui prend le relais en 1963 tandis que Claude Chabrol et Jean Delannoy attendent leur heure.
2Le gorille vous salue bien sortit en 1958. C’est un film populaire (2,5 millions d’entrées) appartenant à une veine du cinéma français qu’on ne classe même pas dans le cinéma « de qualité ». Est-ce pour autant un banal produit industriel ? Pas tout à fait. Il répond manifestement à une tendance, un sous-genre qui a eu ses heures de gloire : Borderie avait réalisé auparavant la série « Lemmy Caution, agent fédéral américain » avec Eddie Constantine et il en entame ici une nouvelle de deux films avec le gorille avant de tourner les Trois Mousquetaires et cinq Angélique. Borderie – fils d’un producteur – entra dans la profession comme assistant après un stage sur Premier de cordée de Louis Daquin (1944). Après assistance à Jacqueline Audry, Henri Decoin, Jean Dréville et Carlo Rim, il embrasse, d’emblée, la mise en scène de films d’espionnage et policiers (Les loups chassent la nuit, d’après Pierre Frondaie, la Môme vert de gris d’après Peter Cheney avec Eddie Constantine en Lemmy Caution). L’intérêt du Gorille vous salue bien n’échappe pas à André Bazin alors à la veille de sa mort. Dans une note des Cahiers du cinéma il parle, à son propos, « d’une honnête connaissance du cinéma, sinon comme art, du moins comme métier » et de renouvellement « d’un genre exténué et déconsidéré » en faisant pencher le film du côté de la comédie (no 88, octobre 1958, p. 54).
3À première vue, l’année même de l’émergence de la Nouvelle Vague, Le gorille vous salue bien est aux antipodes de celle-ci. Mais après avoir beaucoup mis en évidence la rupture on peut aussi trouver des passerelles sinon des continuités : comme À bout de souffle il émarge à l’univers du polar avec une certaine distance, suit un homme en cavale, multiplie les trajets en automobile dans Paris (DS, 203, MG et Buick) et recourt à la musique de jazz (de Jean Leccia) ; comme Tirez sur le pianiste il adapte une « série noire » (Truffaut choisira David Goodis). Si l’on se soucie d’envisager l’équipe du film comme « auteur collectif » afin de sacrifier aux nouveaux standards et qu’on regarde le générique du film on repère à la fois des protagonistes de la nouvelle génération – Jean-Pierre Mocky (acteur), Jacques Rouffio (assistant) –, et de l’ancienne – Raoul Ploquin (producteur), Jean Mottet (directeur de production ; il sera aussi celui du Trou de Becker), Louis Page (opérateur), Robert Clavel et André Bakst (décorateurs). On retrouve en outre Charles Vanel, René Lefèvre, Henri Crémieux (déjà dans la Môme vert de gris) qui sont d’avant et pendant la dernière guerre, et Jean Mercure, Pierre Dux, Jean-Roger Caussimon, venus du théâtre et même, pour certains, de la Comédie française. Caussimon, chanteur-parolier-compositeur, a été élève de Jouvet, a travaillé avec Dullin et surtout Mercure au théâtre. Ce contraste entre l’ancien et le moderne se réfléchit dans la réaction du « Vieux », le colonel Berthomieu, dirigeant occulte de la DST, face au décor moderniste façon Spirou ou Modeste et Pompon (avec des sortes de Léger et Picasso aux murs) dans l’appartement du gorille : « Drôle de mobilier…, dit-il. On peut s’asseoir là-dessus »… (Gabriel Bechir, ensemblier). 1958 est l’année de Mon Oncle de Jacques Tati.
4Le scénario est d’ A. L. Dominique, de Bernard Borderie et Jacques Robert d’après le roman homonyme de Dominique (« Série noire » no 220, 1954) dont il faut dire un mot car Dominique Ponchardier, à l’état civil, haut fonctionnaire ayant publié une quinzaine de titres avec le personnage du gorille, fut un résistant très actif pendant l’Occupation, participa à la direction du RPF et fut chargé de la lutte contre l’OAS après l’attentat du Petit-Clamart avant d’être ambassadeur en Bolivie – où il négocie la libération de Régis Debray –, puis haut-commissaire à Djibouti et président des comptoirs français des textiles… C’est donc en connaissance de cause qu’il évoque l’univers « parallèle » des exécutants illégaux de la DST pour lesquels il a créé le nom de « barbouzes » (que Lautner reprendra en titre – avec Ventura, Blier, Francis Blanche). Son témoignage sur la résistance (les Pavés de l’enfer) – où l’on insiste sur l’élimination des traîtres ou des suspects – semble avoir inspiré Jean-Pierre Melville pour l’Armée des ombres – qui utilise également Lino Ventura – plus que Kessel – qui ne reconnut pas son livre. On retrouve le cynisme de la raison d’État et les sacrifices des hommes passés par pertes et profits dans les différents « Gorille ». Le saisissant premier film de Bertrand Blier, Si j’étais un espion (1967), est entièrement consacré à cet aspect mais du point de vue d’un « faux coupable » instrumentalisé par les « services ».
5La Valse du gorille, l’année suivante, bénéficie du même producteur, Ploquin, associé cette fois à la comédienne Renée Saint-Cyr (mère de Georges Lautner) et du même musicien Jean Leccia, des mêmes scénaristes, des mêmes assistants (Rouffio et Paul Nuyttens), mais il est photographié par Claude Renoir. Le gorille n’est plus incarné par Ventura mais par Roger Hanin (qui avait un petit rôle dans À bout de souffle) ; Charles Vanel reprend son rôle de colonel de la DST (en changeant son monocle d’œil), aux côté d’Yves Barsacq (qui vient de jouer dans les Liaisons dangereuses de Vadim), Michel Thomass, René Havard, Wolfgang Preiss, Suzanne Dehelly, Micheline Gary. On remarque enfin la présence importante de Jess Hahn, très présent jusqu’ici dans des rôles épisodiques souvent dérisoires (comme dans l’Impossible Monsieur Pipelet d’André Hunebelle, 1955) et à qui Éric Rohmer offrira un rôle de premier plan dans le Signe du lion peu après. Il joue ici un personnage d’agent américain manchot muni d’un redoutable crochet.
6Les intrigues se ressemblent : espionnage industriel et militaire (les plans d’une fusée ici et là), barbouzes et rivalités entre polices françaises – la PJ (« ils pêchent à la mouche »), la DST (« ils pêchent à la cuillère », au « lancer léger »), « nous, nous pêchons à la grenade », « on n’a pas de permis » –, ou services secrets allemands, russes, américains, anglais et français en Allemagne – où se déroule la Valse et où chacun parle sa langue. Sur ce contexte politique – guerre froide, réarmement de l’Allemagne, enjeux économiques au sein du Marché commun, avènement de De Gaulle au pouvoir, éviction de l’OTAN de ses bases françaises –, la Valse offre un indéniable intérêt « historique » – que relève Matthieu Letourneux dans le bonus.
7Les prestations surhumaines du gorille (il renverse une 203, vainc quinze ennemis à la fois, gravit un échafaudage en moins de temps, arrache des volets et des portes blindées à mains nues) comme l’agencement des actions et des situations donnent à ces films une dimension parodique. Nulle « métaphysique » du film noir, on est dans l’acrobatie et le catch – plus encore avec Hanin qu’avec Ventura pourtant venu de là. Cette dimension parodique – et parfois « grand-guignol » – annonce la reprise « Nouvelle Vague » que Claude Chabrol fera du genre après un troisième « Gorille » dû à Maurice Labro et Roger Hanin (scénariste et acteur) où Pierre Dac fait une savoureuse apparition dans le rôle du « Vieux » : Le gorille a mordu l’archevêque (1963, d’après la « Série noire » no 552, 1960). Chabrol poursuit cette série « Hanin » sous le nom du « Tigre » : Le tigre aime la chair fraîche (1964), Le tigre se parfume à la dynamite (1965) – qui donnent lieu à un coffret DVD « Roger Hanin » en 2008 avec le film de Labro – ainsi que Marie-Chantal contre Dr Kha (1964). Hanin, par ailleurs auteur dramatique et metteur en scène à l’occasion, est manifestement devenu, avec sa productrice et épouse Christine Gouze-Rénal, le maître d’œuvre de ces différents films, fussent-ils signés Chabrol s’essayant à une « politique des auteurs » à la Fritz Lang (remake de Der Tiger von Eschnapur, 1959).
8L’arrivée des James Bond (1962, 1963, 1964, 1965, etc.) a-t-elle fait décroître l’intérêt pour les gorilles et les tigres ? On peut certes trouver plus d’un lien entre 007 et ses homologues français et autres, en particulier le rapport au « Vieux » (qui accorde le permis de tuer), le recours à quelques gadgets (une prothèse manuelle en forme de crochet multi-usage, des crayons explosifs, un porte-cigarette-projectile), des jeunes femmes enamourées et des voitures rapides. Sans parler de la musique de générique de la Valse qui peut faire penser, par anticipation, à celle de John Barry dans les premiers James Bond trois ans plus tard. Mais la force brute du gorille, son corps massif, son goût pour la bagarre – et la cuisine – contrastent avec l’élégance british de Bond et la séduction offensive qu’il exerce sur les femmes. Lino Ventura comme Hanin, tel « le grand Zampano » de la Strada, font sauter les chaînes qui les enserrent et se confrontent volontiers à des malabars comme eux, Michel Thomass (le Michka russe) et Jess Hahn en particulier. Mais en dépit des avances qu’on lui fait, le gorille n’est guère porté sur les séductrices qu’il croise.
9Le 3e et dernier gorille au cinéma – Le gorille a mordu l’archevêque – se situe dans le domaine de la Françafrique. On trouve à son générique l’excellent acteur, danseur et compositeur sénégalais James Campbell (Badiane) qui a joué également au théâtre, notamment Chaka de Senghor, la Tragédie du roi Christophe de Césaire (1964), Arc en ciel pour l’Occident chrétien de Depeste (1968) et au cinéma apparaît dans The Shooting et Ride in the Whirlwind de Monte Hellman (1962, 1966) ou Profession : reporter d’Antonioni (1975). Il a fondé le groupe négro-africain d’intervention culturelle Agisymba visant à « raviver le souvenir, valoriser l’héritage, honorer la mémoire » des anciens soldats africains.
10Cependant le succès commercial décroît et le père littéraire ayant cessé de fournir les intrigues depuis sa nomination comme ambassadeur, la série s’arrête avant de reprendre à la télévision en 13 épisodes en 1990-1991, production franco-germano-italienne sous la supervision de Jean Delannoy et Édouard Molinaro qui réalisent chacun un épisode (Le gorille compte ses abattis pour l’un et la Peau du gorille pour l’autre), laissant les autres à Roger Hanin et quelques autres. Les scénarios voient le retour du romancier Dominique mais aussi de Roger Boussinot, Jean Delannoy, Jean Curtelin, Roger Hanin, Vahé Kachka, etc. C’est François Périer qui joue le colonel, Karim Allaoui le gorille et on relève divers noms d’acteurs et actrices tels que Jean Carmet, Lucia Bosè, Andréa Ferréol, Lou Castel, Darry Cowl, Robert Hossein…
11Les restaurations des deux « gorilles » d’origine sont toutes deux reparties des négatifs son et image en 4K, confiées à Hiventy (TransPerfect Media France).
12Sans qu’on puisse repérer l’éventuel écart avec l’étalonnage des positifs originaux, la Valse du gorille bénéficie d’une image qui nous a paru souvent abusivement lissée, lui ôtant épaisseur et densité.
13Dans le bonus filmé par Bertrand Tessier on trouve deux entretiens croisés avec Jean Ollé-Laprune et Matthieu Letourneux. Pour ce dernier il y aurait eu une « crise de la culture populaire française » depuis la guerre et l’avènement d’une « américanité » à laquelle rêveraient les Français sous la forme des « films noirs » que les cinéastes auraient dès lors cherché à imiter. C’est faire l’économie d’une « tradition » française en matière de policier – qu’on peut faire remonter à Protea et aux Vampires et qui évolue, via la parodie (déjà) du type Justin de Marseille (M. Tourneur), du côté de l’enquêteur ironique et déducteur (Maigret ou Wens, incarné par Harry Baur, Préjean, Fresnay, Richard ou Gabin) qui va traverser la période. Letourneux connaît pourtant cette histoire, lui qui avait conçu, avec Alain Carou, l’exposition « Cinéma premiers crimes » à la Galerie des Bibliothèques de la Ville de Paris et rédigé le catalogue qui l’accompagnait (voir 1895 revue d’histoire du cinéma, no 75, printemps 2015). Pour Letourneux encore la masculinité dans ce cinéma serait héritière de la Résistance, un imaginaire ancien, appartenant à un univers patriarcal « arrivé au pouvoir » (quoique sous la IVe République on trouve Antoine Pinay décoré de la francisque ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain comme René Coty, ou Pierre Pfimlin au secrétariat général de la jeunesse, à Vichy en 1941, juge d’instruction à Thonon-les-Bains de 1941 à 1944) où les hommes sont virils et paraissent plus âgés qu’ils ne le sont. Ils seront supplantés par des acteurs filiformes comme Belmondo et Delon – mais, objectera-t-on, qui vont tous deux émarger à la virilité « à l’ancienne » dès lors qu’ils joueront dans des films policiers ou d’espionnage, du Doulos à l’As des as. Et puis il est dommage de n’avoir pas intégré à cette réflexion la postérité télévisée des Gorilles, trente ans plus tard, alors qu’elle mobilise le même Roger Hanin et les mêmes ingrédients.
Pour citer cet article
Référence papier
François Albera, « Gare au gorille ! Le gorille vous salue bien, Bernard Borderie (1958), Pathé-TF1, 2025, 100’ ; la Valse du gorille, Bernard Borderie (1959), Pathé-TF1, 2025, 100’ », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 106 | 2025, 215-218.
Référence électronique
François Albera, « Gare au gorille ! Le gorille vous salue bien, Bernard Borderie (1958), Pathé-TF1, 2025, 100’ ; la Valse du gorille, Bernard Borderie (1959), Pathé-TF1, 2025, 100’ », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 106 | 2025, mis en ligne le 01 août 2026, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/12825 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ts2
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