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Études

Pierre Batcheff, les Lacoudems, et les aventures d’Émile-Émile

Pierre Batcheff, the Lacoudems, and the adventures of Émile-Émile
Pierre Batcheff, i Lacoudems, e le avventure di Émile-Émile
Phil Powrie et Éric Rebillard
p. 94-111

Résumés

Pierre Batcheff, connu aujourd’hui principalement pour son rôle dans Un chien andalou, fut l’un des jeunes premiers les plus en vue des années 1920. Il est mort jeune, en 1932, d’une overdose, au moment où il allait devenir ce dont il rêvait : metteur en scène. Nous esquissons ici sa carrière fulgurante, appuyant surtout, à la lumière de documents récemment trouvés, sa collaboration avec les frères Prévert pour un film qui avait pour titre Émile-Émile, ou le trèfle à quatre feuilles. Le film ne vit pas le jour, mais le scénario de Batcheff, sur une idée originale de Jacques Prévert, témoigne de l’esprit surréaliste partagé par les Lacoudems dont ils faisaient partie.

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Texte intégral

  • 1 Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma, tome 5, l'Art muet : 1919-1929, premier volume, l'Aprè (...)

1Pierre Batcheff fut, selon Georges Sadoul, le meilleur acteur français des années 1925-19291. On se le rappelle principalement dans Un chien andalou (Luis Buñuel, 1929) et les Deux Timides (René Clair, 1929). Vu par certains comme le Valentino français, il fut cantonné dans des rôles commerciaux de jeune premier, rôles qu’il détestait. Son rêve était d’écrire des scénarios de film et de les mettre en scène. Jacques Brunius, critique de la Revue du cinéma, l’introduisit à Jacques Prévert et le groupe des Lacoudems se forma, comprenant les frères Prévert, Jean-Georges Auriol, Jean-Paul Le Chanois, Louis Chavance et Lou Bonin. On doit à ce dernier le nom du groupe, signalant « ceux qui se reconnaissent en se frottant le coude. » Le groupe permit à Batcheff de réaliser son rêve d’écrire des scénarios, comme nous le verrons par la suite. Il s’est suicidé en 1932 au moment même où il semblait prêt de réaliser son rêve de devenir metteur en scène.

Du Poussin au Chien 1923-1929

2Batcheff est né 1907 à Harbin en Mandchourie d’une mère estonienne et d’un père businessman russe. Lorsque la guerre éclate, la famille est à Genève, où Batcheff jouera de petits rôles dans le théâtre de Georges Pitoëff avant de se produire sur scène à Paris. Dès 1922, il fait le tour des studios parisiens, prenant ce qu’on lui offre comme travail : assistant de plateau, peintre, figurant. À l’âge de 16 ans, Batcheff est le jeune amoureux de Claudine et le poussin (Marcel Manchez, 1924) ; suit une série de films par des metteurs en scène parmi les plus connus de l’époque, qu’il s’agisse de drames – par exemple le Double amour (Jean Epstein, 1925), Feu Mathias Pascal (Marcel L’Herbier, 1925), Éducation de prince (Henri Diamant-Berger, 1927) – ou de films historiques – Destinée (Henry Roussell, 1925), le Joueur déchecs (Raymond Bernard, 1927), Napoléon (Abel Gance, 1927), et Monte-Cristo (Henri Fescourt, 1929).

  • 2 Denise Tual, le Temps dévoré, Paris, Fayard, 1980, pp. 52-54. Denise Piazza devient Tual en épousan (...)
  • 3 Ibid., p. 60.
  • 4 Nino Frank, « Un Russe naturalisé français par sa carrière : Pierre Batcheff », Pour Vous, no 6, 27 (...)

3En 1926, il rencontre Denise Piazza, qu’il épousera en 1930. Denise lui fait rencontrer les surréalistes Robert Desnos et Paul Éluard, et lui fait lire un roman de Knut Hamsun, la Faim (1890)2, dont Batcheff tire son premier scénario. En 1927, il rencontre Buñuel sur le tournage de la Sirène des tropiques (Henri Etiévant, Mario Nalpas, 1927), où Buñuel est assistant-réalisateur3. Il est à l’apogée de sa gloire : il fait la couverture de Ciné-Miroir en décembre 1927 pour Éducation de prince, et de Cinémagazine un an plus tard au moment où paraît son meilleur film, la comédie adaptée d’une pièce de Labiche, les Deux Timides, dans lequel il joue le timide avocat Jules Frémissin. Selon Nino Frank, Batcheff est parmi une petite poignée de stars à rivaliser les Américains, « l’un des jeunes premiers les plus originaux qu’on puisse voir ces temps-ci sur l’écran »4.

  • 5 D. Tual, op. cit. pp. 62–63.
  • 6 Pour Vous, no 48, 17 octobre 1929, p. 16.
  • 7 Alain Tribourg, « Du cinéma français », Cinémonde, no 63, 2 janvier 1930, p. 9.

4Mais Batcheff, de plus en plus épris des idées de Buñuel, annule à grands frais son contrat pour une adaptation de Dumas père, le Collier de la reine, afin de se dévouer à Un chien andalou, d’autant que Buñuel lui a demandé d’en être l’assistant-réalisateur. Avec Dalí, ils travaillent souvent toute la nuit chez Batcheff, selon Denise qui, avec une poignée d’amis – dont Jean Cocteau – est la première spectatrice du film, projeté dans leur appartement sur le projecteur 35 mm des Batcheff5). Le jour de la première d’Un chien andalou le 6 juin 1929 – et de son succès de scandale – on pouvait également voir Batcheff dans deux autres films : les Deux Timides, dans les cinémas depuis le mois de mars, et le Joueur déchecs, sorti en 1927 mais encore dans les salles. Très en vue, Batcheff continue à être encensé par la presse en 1929 ; il fait la couverture de Mon Ciné en juin et de Pour Vous en octobre avec la légende : « Pierre Batcheff, qui s’est révélé comme un des meilleurs jeunes premiers de l’écran »6. Un critique de Cinémonde renchérit : « Il s’est révélé dans Un chien andalou (...). Il me paraît être l’un de nos meilleurs jeunes premiers et son talent sensible, très émotif, le place en tête des acteurs de notre cinéma »7.

  • 8 D. Tual, op. cit., pp. 88–89.
  • 9 Collection Roche-Batcheff (collection privée).
  • 10 Henry Van Etten, Publications des études criminologiques : organe de l'association des élèves et an (...)

5Pénétrés d’une forte conscience sociale, les Batcheff organisent des concerts, des conférences et des projections de films dans les prisons de La Petite-Roquette et de La Santé8. Des ébauches de lettres dans les cahiers inédits de Batcheff indiquent le programme éducatif et moral qu’ils poursuivent : « Notre but n’est pas de distraire, mais (...) d’élever le niveau moral et intellectuel des détenus »9. Pour la première projection à La Petite-Roquette, par exemple, le 29 juin 1929, il y a un documentaire sur le voyage du Prince Achille Murat en Indochine10. Max Frantel décrira plus tard l’une de ces projections :

  • 11 Max Frantel, « Les derniers moments de Pierre Batcheff », Comœdia, 16 avril 1932.

Il [Pierre Batcheff] avait pour les malheureux et pour les déshérités de la vie une pitié qui allait jusqu’à la tendresse. (...) Il m’a été donné de le voir, pendant cette heure de musique à Fresnes et à la Petite-Roquette. Il était là, recueilli et en proie à une émotion qu’il maîtrisait à peine. Le rachat moral de ces malheureux lui paraissait un absolu devoir pour tous11.

  • 12 Voir Jean-Paul Morel, « Le Docteur Toulouse ou le cinéma vu par un psycho-physiologiste (1912–1928) (...)
  • 13 Édouard Toulouse, « L'Hôpital psychiatrique », Prophylaxie mentale, no 30, 1931, p. 116 ; cité dans (...)
  • 14 D. Tual, op. cit., p. 89.

6Batcheff propose également des projections hebdomadaires dans la clinique d’aliénés du docteur Édouard Toulouse, psychologue qui s’intéresse au cinéma12, et qui avait pris en charge Antonin Artaud pendant les années 192013. Denise écrira plus tard que les réactions des aliénés « étaient imprévisibles, déroutantes, souvent émouvantes »14.

  • 15 Voir Pour Vous, no 29, 6 juin 1929, p. 14 et Cinéa-Ciné pour tous, no 136, 1er juillet 1929, p. 23.

7Batcheff continue son travail de scénariste. En juin 1929, il persuade Louis Nalpas d’acheter les droits de lHomme invisible (1897) de H. G. Wells et commence le scénario15 ; mais Nalpas vend les droits à Universal, et le film sortira aux États-Unis en 1933 mis en scène par James Whale. C’est avec les Lacoudems qu’il poursuit son travail de scénariste avec plus d’enthousiasme.

Les Lacoudems 1930–1932

  • 16 D. Tual, op. cit., p. 69.
  • 17 Ibid., p. 73.

8Dans le Studio des Ursulines le soir de la première d’Un chien andalou, il y avait Jacques Brunius, fondateur avec Jean George Auriol de la Revue du cinéma en 1928. Batcheff se lie avec Brunius, et lui confie son désir de trouver « un collaborateur avec lequel il puisse “dialoguer”, “avoir une réplique sur des sujets qu’il avait en tête” »16. Brunius l’introduit à Jacques Prévert et aux Lacoudems. Leur amitié est étroite. Simone et Jacques Prévert vivent quelque temps chez les Batcheff au 3 square de Robiac dans le VIIe arrondissement, où Jacques Prévert « sur le balcon (...) avait pris l’habitude de faire des exercices d’équilibre qui ameutaient le quartier »17. Batcheff, qui a pour surnom « Le Bellâtre » dans le groupe, épaule ses amis dans le monde du cinéma, par exemple en obtenant des rôles de figurants pour Prévert et Lou Bonin dans le premier film parlant de Batcheff, les Amours de minuit (Augusto Genina, Marc Allégret, 1931) ; et les frères Prévert participent en tant que figurants au deuxième film de Buñuel, lÂge dor, dont les Noailles sont les mécènes, et avec qui les Batcheff sont très liés.

  • 18 Interview de Denise Tual avec Éric Rebillard, 18 novembre 1994.
  • 19 Voir aussi la belle photo du groupe dans Carole Aurouet, Prévert : portrait d'une vie, Paris, Ramsa (...)
  • 20 D. Tual, op. cit., pp. 74–77.

9Les Lacoudems passent beaucoup de temps ensemble. Denise raconte : « [on partait] sur un coup de tête. On a beaucoup circulé, surtout avec les Prévert »18. L’hiver de 1930, par exemple, le groupe part à Chamonix à l’improviste pour faire du ski pendant une journée, comme en témoigne la photo de Batcheff avec Jacques Prévert au Col de Voza19. De retour à Paris on découvre que Batcheff a trois jours sans tournage, et les Lacoudems partent dans le Cotentin où ils assistent à la criée à Cherbourg, pour aboutir dans le village d’Omonville-la-Rogue, découvert par les Batcheff quelque temps avant ; Jacques Prévert s’y installera bien plus tard20.

10Le « dialogue » qu’espérait Batcheff finit par tourner autour d’un scénario de film, une idée originale de Jacques Prévert. Émile-Émile, ou le trèfle à quatre feuilles est une comédie noire dans laquelle un sculpteur crée un éléphant avec de la mie de pain. À court d’argent, il fait la manche. Il veut se suicider, mais plusieurs rencontres l’en empêchent. Bien plus tard, père de famille, il meurt d’un coup de foudre. Brunius raconte la façon de travailler de l’équipe formée par les frères Prévert, Batcheff et lui-même :

  • 21 Jean-Pierre Pagliano, Brunius, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1987, p. 32. Voir aussi Yves Courrière, Jac (...)

Nous nous réunissions tous les quatre presque quotidiennement. En principe, Batcheff et moi-même étions les gens de cinéma, dont le rôle était plus particulièrement le découpage. Jacques et Pierre étaient gagmen et dialoguistes. En pratique il est difficile de spécialiser à ce point. Nous discutions, rigolions, dans une collaboration très intime21.

11Et Denise explique les « jeux » des quatre Lacoudems, semblables au burlesque des acteurs américains, si important comme nous le verrons par la suite :

  • 22 D. Tual, op. cit., p. 72.

Ceux-ci consistaient à disparaître par une porte et réapparaître par une autre en les faisant claquer très fort et si rapidement que l’on avait peine à les suivre. Le comique de leurs entrées était irrésistible et toujours renouvelé. Ils étaient influencés par les gestes et le rythme des acteurs du muet. Ils restaient volontiers au milieu du jeu, la jambe en l’air – le mollet dénudé par le pantalon retroussé – posée sur les genoux de l’une de nous à la manière des Marx qui vinrent plus tard22.

  • 23 Parmi d'autres : Claude Doré, « Pierre Batcheff devient metteur en scène », Ciné-Miroir, no 288, 10 (...)

12Convaincu que le film se fera et qu’il deviendra enfin metteur en scène, Batcheff fait en sorte que le film soit annoncé dans la presse à partir du mois d’octobre 193023. Une couverture du Courrier cinématographique paru le 11 octobre porte la légende suivante : « Pierre Batcheff qui va tourner le principal rôle du film Amours de Minuit de Genina, pour la société Braunberger-Richebé, et qui par la suite, doit réaliser lui-même un film comique tiré d’un scénario des frères Prévert intitulé Émile-Émile ». Il explique son projet dans une interview :

  • 24 Pierre Batcheff, « M. Pierre Batcheff tournera son propre film », la Cinématographie française, 25  (...)

Je pense que le public aime, et j’aime moi-même, tout ce qui est débordant de vie, de mouvement ; la brutalité avec laquelle les Américains nous présentent la psychologie des personnages de leurs films comiques, personnages qui résument les péripéties de leur existence en quelques gags. En Europe on a complètement négligé ce genre de cinéma où brillent pourtant les acteurs les plus aimés du public : Keaton, Laurel et Hardy, Charly Chase, etc. Avec un premier film dont le prix de revient sera peu élevé, nous allons essayer d’aborder ce genre, en nous servant de dialogues populaires comme d’une satire de la vie de la rue. C’est ce qui, nous l’espérons, rendra ce film familier au public français. Il y reconnaîtra aussi, d’ailleurs tournés au ridicule, certains de ses travers, certains de ses préjugés24.

  • 25 Jacques B. Brunius, En marge du cinéma français, Paris, Arcanes, 1954, pp. 159-160 (rééd. L'Âge d'H (...)

13Le scénario est en trois parties. Comme on ne connaissait jusqu’ici que le bref résumé de Brunius25, nous nous permettons d’en donner les détails d’après le scénario dactylographié auquel nous a gracieusement donné accès Catherine Prévert. Dans la première partie (pp. 1-11), Émile travaille dans son atelier glacial. Il a besoin de pain pour terminer sa sculpture d’éléphant, mais le boulanger refuse de continuer à lui faire crédit. Émile sort mendier dans la rue. Un ivrogne l’entraîne dans une boulangerie, mais l’oblige à manger tout ce qu’il y a. Émile réussit à voler deux brioches pour terminer sa sculpture, mais il est poursuivi pour vol par l’ivrogne et la boulangère. Lorsqu’il rentre chez lui son assistant pris de peur grimpe sur l’éléphant qui tombe en mille morceaux. Voyant l’œuvre de sa vie détruite, Émile prend une corde et part se suicider. Une petite fille lui demande la corde pour faire de la corde à sauter ; ensuite la mère de la petite fille demande la corde pour faire sécher son linge. Émile trouve enfin un arbre pour se pendre, mais il est assommé par un fou qui se pend à sa place. Une jeune femme, Hélène, tente de prendre la corde qu’Émile a récupérée, essayant plusieurs méthodes de séduction ; ils finissent dans un ruisseau, ensuite derrière un buisson où l’on comprend qu’ils font l’amour. Ils marchent le long de la route ; une voiture s’arrête d’où sort Monsieur Sénéchal, le fiancé d’Hélène, qui l’emmène. Mais ils se disputent, et la voiture finit dans un fossé. Sénéchal part, et Émile arrive pour repartir avec Hélène dans la voiture. Sénéchal leur tire dessus avec son revolver.

14La deuxième partie (pp. 12-15) commence par le mariage d’Hélène et d’Émile, poursuivis de nouveau par Sénéchal dans leur coupé. Celui-ci, s’étant arrangé avec le cocher pour que les chevaux s’emballent, prétend sauver le couple. Hélène lui donne secrètement un papier sur lequel est écrit : « Souvenez-vous du temps où vous m’aviez promis le trèfle à quatre feuilles ».

15La troisième partie (pp. 16-20) nous montre un Émile béat, sculpteur d’éléphants réussis, chez lui avec Hélène. Elle écrit une lettre en secret à Sénéchal, lui demandant le trèfle à quatre feuilles. Le facteur découvre un trèfle à quatre feuilles, que lui vole le fou, le glissant dans l’enveloppe qu’il envoie chez Sénéchal. Émile installe un paratonnerre pour capter la foudre. Celle-ci tombe sur l’arbre où il s’est réfugié avec ses enfants, et ils sont tous réduits en cendres, qu’Hélène ramasse avec son aspirateur. Le fou rentre chez elle pour reprendre la corde et part se pendre. Sénéchal arrive pour offrir le trèfle à Hélène, qui le refuse en lui disant qu’elle voulait un fer à cheval.

  • 26 Scénario inédit, p. 3 (collection Catherine Prévert). Le document comprend 20 pages dactylographiée (...)
  • 27 Ibid., p. 7.
  • 28 Ibid., p. 15.

16Le scénario fait allusion au cinéma américain : Émile « demande du pain aux passants, son compagnon le nègre se réchauffe avec une danse qui rappelle celle des petits pains de Chaplin dans la Ruée vers lor »26. Mais il anticipe aussi l’une des plus belles séquences de lAtalante (Jean Vigo, 1933) : « Émile se laisse glisser dans l’eau. Pour l’embrasser sur les lèvres, elle doit le rejoindre sous l’eau. Ils disparaissent sous l’eau, ils sont enlacés, gestes lents de nageurs »27. Et on trouve aussi une distanciation ironique typique de Batcheff dans le passant qui bafouille et qui dit habiter là même où celui-ci habite alors : « Un personnage sentencieux explique : “c’est une chose bien fragile que la mémoire humaine (...). Ainsi, pour ainsi dire, Square Robiac, où j’habite, au-dessus de chez moi, chez des amis...” Les gens s’écartent peu à peu, le laissant parler tout seul »28.

  • 29 Pierre Prévert, « Témoignages recueillis par Yves Kovacs », Études cinématographiques, no 38-39, 19 (...)
  • 30 Lettre inédite de Batcheff à Brunius et aux frères Prévert, envoyée de Berlin le 22 août 1931 où il (...)
  • 31 Ibid.
  • 32 Ibid., souligné à l'encre dans la lettre.
  • 33 D. Tual, op. cit., p. 87. Toutefois, Natan s'occupera du premier film des Prévert, l'Affaire est da (...)
  • 34 Y. Courrières, ibid, p. 179.

17Le scénario fini, Batcheff demande à son ami le compositeur ukrainien Igor Markevitch d’en composer la musique29, et confie le découpage à deux producteurs, Mario Nalpas (metteur en scène de la Sirène des tropiques, sorti en 1927) et son associé Louis de Carbonnat30. Ceux-ci n’ont pas les fonds nécessaires, et comme le dit Batcheff dans l’une des nombreuses lettres qu’il écrit aux Lacoudems pendant son séjour à Berlin : « je ne pouvais pas prévoir cette catastrophe le jour où Nalpas me parlait avec tant d’enthousiasme de la formule ; film comique parlant français de quinze cents mètres »31. De Carbonnat lui promet néanmoins de « fournir la pellicule et le studio », mais Batcheff juge prudent de solliciter Pierre Braunberger – producteur d’Un chien andalou et des Amours de minuit – qui doit arriver à Berlin le 24 août, et à qui il remettra le découpage, tout en se plaignant du fait « que les gens mettent un temps infini à se décider de prêter de l’attention aux travaux qui leur sont soumis »32. Braunberger ne mord pas, et en fin de compte, Batcheff confie le projet à Émile Natan, dont la société de production s’était déjà chargée d’Éducation de prince. Mais Natan refuse le projet, pensant que le titre se moque de lui et que de toutes façons le scénario est « subversif »33. Il est probable que le scandale provoqué par lÂge dor y était pour quelque chose, et qu’il « refusait le risque de se voir attaqué dans la presse conservatrice »34.

18Déçu, Batcheff accepte l’offre de Rex Ingram de tourner un film « exotique » au Maroc, son deuxième film parlant, dans lequel Batcheff joue le rôle du « Latin Lover » à la Rudolph Valentino. Baroud, tourné à la fois en version anglophone et francophone, est le dernier film d’Ingram mais aussi le dernier de Batcheff. Il y joue Si Hamed, fils du Sheikh et ami de l’homme blanc qui tombe amoureux de sa sœur joué par Rex Ingram lui-même dans la version anglophone. Batcheff quitte Paris pour tourner au Maroc du mois d’août au mois de décembre 1931, ce qui lui permet d’oublier pendant quelque temps les problèmes survenus avec Émile-Émile.

Une mort inattendue (1932)

19Pendant les premiers mois de 1932, Batcheff se dévoue à l’écriture d’un nouveau scénario, Pour ses beaux yeux, inspiré par Jacques Prévert. Paul, employé timide d’une joaillerie, aime Jacqueline qui, à son tour, aime Max, voleur et escroc. Max se fait prendre à la suite d’un vol de bijoux, laissant la voie libre à Paul qui a gain de cause avec Jacqueline. Le scénario est accepté, à l’encontre d’Émile-Émile, mais Batcheff meurt avant le tournage du film en juin.

20Le soir du 11 avril 1932, il avoue à Denise qu’il se drogue depuis les années Pitoëff à Genève. Jacques Prévert passe chez eux comme d’habitude, et ils sortent tous dans une boîte de nuit à Montmartre. Batcheff se dit fatigué et rentre chez lui. Lorsque Prévert et Denise rentrent après minuit, ils trouvent Batcheff à l’agonie. Prévert fait venir le docteur Théodore Fraenkel (ancien surréaliste), mais Batcheff meurt avant qu’il n’arrive, à deux heures du matin. On trouve une lettre annonçant son suicide. La mort de Batcheff est discutée en détail dans la presse dans les jours qui suivent. On rapporte qu’il est mort d’une crise cardiaque à la suite d’une substance toxique, mais les résultats d’une deuxième autopsie ne seront jamais rendus publics.

  • 35 Voir parmi d'autres l'Intransigeant, 16 avril 1932, p. 3 et Paris-Soir, 16 avril 1932, p. 1.

21Batcheff avait rendez-vous avec Léon Poirier à dix heures le jour même de sa mort pour signer le contrat de Pour ses beaux yeux, ironie dont se régalent les journaux35. Ce film sera réalisé par Robert Bibal et sortira avec le titre Amour... amour le 26 septembre 1932, six mois après la mort de Batcheff. Deux jours plus tard, le 28 septembre, la version anglophone de Baroud est présentée à Londres, tandis que la version française sort le 18 novembre 1932.

  • 36 Jean-Paul Le Chanois, « Préface », Revue du cinéma, vol. 1, Paris, L'Herminier, 1979, p. xxi.
  • 37 J. Prévert, op. cit., p. 54.
  • 38 D. Tual, op. cit., p. 90.

22La mort de Batcheff est un choc pour ses amis, et un choc qui perdure au fil des années. Jean-Paul Le Chanois, par exemple, décrit bien plus tard sa peine36, ainsi que Pierre Prévert : « Il est toujours présent et vivant en moi. J’entends souvent son rire généreux »37. Denise décrira de même « une souffrance qui s’installe, comme celle d’un mutilé qui sent la douleur d’un membre qui lui a été enlevé. Je souffrais de la moitié de moi-même (...). Une partie de moi était bien morte »38.

Conclusion

23Pour terminer, considérons un extrait d’interview dans laquelle Batcheff fait part de sa philosophie de scénariste et metteur en scène éventuel. Nous trouvons un mélange de réalisme et de comédie, la nécessité de représenter le quotidien, mais aussi une autodérision, une distanciation ironique que nous avons vue dans Émile-Émile :

  • 39 C. Doré, art. cit. Republié après sa mort : Raymond Guérin, « La mort de Pierre Batcheff », Ciné-Mi (...)

Je voudrais que mes personnages disent des phrases comme on en dit dans la vie. N’avez-vous pas remarqué que, dans la vie, certaines gens sont comiques à chaque instant sans le savoir. Ils disent sérieusement des mots burlesques – burlesques pour les autres. Je voudrais mettre dans des films non seulement de l’ironie, mais de la farce, de cette grosse farce qui fait notre joie dans les comédies de Mack Sennett, avec des échelles qui tombent sur la tête du héros, des plats pleins de sauce qui se renversent, toute cette lutte sournoise que les objets et les animaux mènent parfois contre les maladresses des hommes. Oui, répéta-t-il avec force, tous les acteurs devraient, au lieu de se regarder dans les glaces et de se prendre au sérieux, apprendre à tomber par terre sans se faire mal, à recevoir des tartes à la crème, des gifles, des coups de pied39.

  • 40 J.-K. Raymond Millet, « Nos jeunes premiers : Pierre Batcheff », Ciné-Miroir, no 156, 30 mars 1928, (...)

24C’est le populaire qui relie les deux pôles du réalisme et de la comédie. Comme Batcheff l’avait dit dans une interview en 1928 : « j’aime le peuple parce que j’aime ce qui vient du cœur bien plus que ce qui vient du cerveau »40. C’est la même attirance pour le populaire que l’on retrouve dans les scénarios de Jacques Prévert.

  • 41 J. Prévert, op. cit., p. 54.

25Mais Batcheff et Prévert partageaient également la mélancolie, ce qui expliquerait leur attirance l’un vers l’autre. Ce n’est pas un hasard si l’une des scènes les plus poignantes des Enfants du paradis (Marcel Carné, 1945), « la pantomime où Baptiste veut se pendre avec une corde à sauter d’enfant »41, se trouvait déjà dans Émile-Émile :

Dans un bois, Émile cherche un endroit propice. Il s’arrête bientôt et déroule sa corde. Passe une petite fille qui regarde la corde et demande : « Voulez-vous me prêter votre corde, Monsieur ? Émile-Émile, ému, n’ose lui refuser. La fillette s’éloigne en sautant à la corde et en chantant. (p. 5)

  • 42 C. Aurouet, op. cit., p. 82 ; voir aussi Y. Courrières, op. cit., p. 360.

26Comme le rappelle Carole Aurouet, le suicide est un thème récurrent dans l’œuvre de Jacques Prévert42. Il n’est donc pas exagéré de dire que l’ombre tragique de Pierre Batcheff plane sur les scénarios de Prévert tout au long des années suivant la mort du jeune homme torturé d’Un chien andalou.

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Notes

1 Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma, tome 5, l'Art muet : 1919-1929, premier volume, l'Après-guerre en Europe, Paris, Denoël, 1975, p. 106.

2 Denise Tual, le Temps dévoré, Paris, Fayard, 1980, pp. 52-54. Denise Piazza devient Tual en épousant le producteur de cinéma Roland Tual après la mort de Batcheff.

3 Ibid., p. 60.

4 Nino Frank, « Un Russe naturalisé français par sa carrière : Pierre Batcheff », Pour Vous, no 6, 27 décembre 1928, p. 9.

5 D. Tual, op. cit. pp. 62–63.

6 Pour Vous, no 48, 17 octobre 1929, p. 16.

7 Alain Tribourg, « Du cinéma français », Cinémonde, no 63, 2 janvier 1930, p. 9.

8 D. Tual, op. cit., pp. 88–89.

9 Collection Roche-Batcheff (collection privée).

10 Henry Van Etten, Publications des études criminologiques : organe de l'association des élèves et anciens élèves de l'Institut de Criminologie de l'Université de Paris 4, « La Musique dans les prisons », 1929, pp. 1–11 (p. 11). Collection Roche-Batcheff (collection privée).

11 Max Frantel, « Les derniers moments de Pierre Batcheff », Comœdia, 16 avril 1932.

12 Voir Jean-Paul Morel, « Le Docteur Toulouse ou le cinéma vu par un psycho-physiologiste (1912–1928) », 1895 revue d'histoire du cinéma, no 60, 2010, pp. 122-155.

13 Édouard Toulouse, « L'Hôpital psychiatrique », Prophylaxie mentale, no 30, 1931, p. 116 ; cité dans Loïg Le Sonn, « Thérapeutes de la “timidité” et rééducateurs de “l'initiative” : la filiale française de l'Institut Pelman (1924-1941), paravent thérapeutique des nouvelles professions salariées », Laboratoire Printemps-CNRS (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), 2004. http://www.printemps.uvsq.fr/Com_leso.htm#_ftnref8.

14 D. Tual, op. cit., p. 89.

15 Voir Pour Vous, no 29, 6 juin 1929, p. 14 et Cinéa-Ciné pour tous, no 136, 1er juillet 1929, p. 23.

16 D. Tual, op. cit., p. 69.

17 Ibid., p. 73.

18 Interview de Denise Tual avec Éric Rebillard, 18 novembre 1994.

19 Voir aussi la belle photo du groupe dans Carole Aurouet, Prévert : portrait d'une vie, Paris, Ramsay, 2007, p. 45.

20 D. Tual, op. cit., pp. 74–77.

21 Jean-Pierre Pagliano, Brunius, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1987, p. 32. Voir aussi Yves Courrière, Jacques Prévert, Paris, Gallimard, pp. 169-170.

22 D. Tual, op. cit., p. 72.

23 Parmi d'autres : Claude Doré, « Pierre Batcheff devient metteur en scène », Ciné-Miroir, no 288, 10 octobre 1930, p. 647 ; Mireille Sannier, « De l'autre côté des sunlights : Pierre Batcheff va faire de la mise en scène », Cinémonde, no 104, 16 octobre 1930, p. 665.

24 Pierre Batcheff, « M. Pierre Batcheff tournera son propre film », la Cinématographie française, 25 octobre 1930.

25 Jacques B. Brunius, En marge du cinéma français, Paris, Arcanes, 1954, pp. 159-160 (rééd. L'Âge d'Homme, 1987).

26 Scénario inédit, p. 3 (collection Catherine Prévert). Le document comprend 20 pages dactylographiées.

27 Ibid., p. 7.

28 Ibid., p. 15.

29 Pierre Prévert, « Témoignages recueillis par Yves Kovacs », Études cinématographiques, no 38-39, 1965, p. 54.

30 Lettre inédite de Batcheff à Brunius et aux frères Prévert, envoyée de Berlin le 22 août 1931 où il tournait la version allemande des Amours à minuit (collection Catherine Prévert).

31 Ibid.

32 Ibid., souligné à l'encre dans la lettre.

33 D. Tual, op. cit., p. 87. Toutefois, Natan s'occupera du premier film des Prévert, l'Affaire est dans le sac, tourné en sept jours pendant le mois d'août 1932 et sorti en novembre. Mais après son échec, il en fera détruire toutes les copies, en partie peut-être parce qu'il estimait que le film, dans certaines allusions, tout comme Émile-Émile, se moquait de la société Pathé-Natan ; voir Yves Courrières, Jacques Prévert en vérité, Paris, Gallimard, 2000, p. 230.

34 Y. Courrières, ibid, p. 179.

35 Voir parmi d'autres l'Intransigeant, 16 avril 1932, p. 3 et Paris-Soir, 16 avril 1932, p. 1.

36 Jean-Paul Le Chanois, « Préface », Revue du cinéma, vol. 1, Paris, L'Herminier, 1979, p. xxi.

37 J. Prévert, op. cit., p. 54.

38 D. Tual, op. cit., p. 90.

39 C. Doré, art. cit. Republié après sa mort : Raymond Guérin, « La mort de Pierre Batcheff », Ciné-Miroir, no 369, 29 avril 1932, p. 291.

40 J.-K. Raymond Millet, « Nos jeunes premiers : Pierre Batcheff », Ciné-Miroir, no 156, 30 mars 1928, p. 215.

41 J. Prévert, op. cit., p. 54.

42 C. Aurouet, op. cit., p. 82 ; voir aussi Y. Courrières, op. cit., p. 360.

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Pour citer cet article

Référence papier

Phil Powrie et Éric Rebillard, « Pierre Batcheff, les Lacoudems, et les aventures d’Émile-Émile »1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze, 93 | 2021, 94-111.

Référence électronique

Phil Powrie et Éric Rebillard, « Pierre Batcheff, les Lacoudems, et les aventures d’Émile-Émile »1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 93 | 2021, mis en ligne le 01 janvier 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/1895/8330 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1895.8330

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Auteurs

Phil Powrie

Philip Powrie est professeur d’Études cinématographiques à l’Université de Surrey au Royaume-Uni et rédacteur en chef de la revue French Screen Studies (auparavant Studies in French Cinema). Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le cinéma, dont le dernier Music in Contemporary French Cinema : The Crystal-Song (2017).

Éric Rebillard

Éric Rebillard est chercheur indépendant. Il a publié avec Philip Powrie « Josephine Baker and Pierre Batcheff in La Sirène des Tropiques » (2008), Pierre Batcheff and Stardom in 1920s French Cinema (2009).

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