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L’art rupestre africain

Quelques réflexions sur la statuaire zoomorphe néolithique saharienne en terre cuite

Sylvie Amblard-Pison
p. 97-102

Résumés

Dans plusieurs gisements néolithiques du Sahara méridional ont été découvertes des statuettes zoomorphes en terre cuite. Leur apparition y est relativement tardive, aux environs de 4000 BP, dans un contexte où l'aridité est déjà bien prononcée et où les hommes se regroupent dans des zones refuges. En Mauritanie sud-orientale, les fragments de statuettes retrouvés à l'intérieur des habitats néolithiques du Dhar Tichitt sont à l'image de bovins et d'ovins. Leur représentation reste bien fidèle à la réalité. Diverses interprétations concernant la raison d'être de cet art mobilier en terre cuite sont proposées.

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Texte intégral

1L'essentiel des statuettes néolithiques en terre cuite découvertes à ce jour en région saharienne provient de gisements du Sahara méridional. Parmi la centaine de pièces recueillies ont été identifiées des représentations zoomorphes et, en moindre importance, anthropomorphes. La majorité consiste cependant en fragments dont l'attribution à l'un ou l'autre de ces types n'est pas toujours évidente. Ces deux genres de figurines peuvent être associés sur les mêmes sites comme dans la vallée du Tilemsi au Mali (Smith, 1978 ; Gaussen et Gaussen, 1988) ou dans l'Eghazer au Niger (Gouletquer et Grébenart, 1979).

Un art mobilier tardif

2Ces statuettes en terre cuite apparaissent en région saharienne dans la seconde moitié de l'Holocène, aux environs de 4000 BP. Plusieurs d’entre elles proviennent d’habitats néolithiques du Dhar Tichitt (Mauritanie), datés de 3776 ± 120 BP (Dak. 52 ; Amblard, 1984) à 2430 ± 80 BP (Gif. 6083 ; Holl, 1985). Des statuettes ont été retrouvées aussi, entre autres, à Karkarichinkat (Mali), habitat daté de 3960 ± 160 BP (N.1395) et 3620 ± 80 BP (N.1398 ; Smith, 1974), et à Oroub (Niger), où des charbons en contact avec une figurine anthropomorphe ont été datés de 3390 ± 100 BP (Gif. 4173 ; Gouletquer et Grébenart, 1979 ; Grébenart, 1988). Plus au nord, dans l'abri de Ti-n-Hanakaten (Tassili-n-Ajjer), un niveau daté de 4100 ± 70 BP (Mc. 476, Aumassip et Delibrias, 1982-83) renfermait des figurines anthropomorphes et zoomorphes. Sur les sites de l’Eghazer, au Niger, un très grand nombre provient de sites associant des fourneaux d’extraction de cuivre et de l’industrie néolithique (Gouletquer et Grébenart, 1979).

3Dans ce contexte saharien, où la technique de fabrication de récipients en céramique est acquise depuis le début de l'Holocène (Roset, 1983), cette apparition d'une statuaire en terre cuite semble tardive. Elle coïncide avec celle de la raréfaction de l'occupation humaine dans ces régions méridionales du Sahara du fait de l'assèchement des points d'eau. En effet, c'est à partir de 4000 BP que les hommes se regroupent dans des zones refuges : vallées (comme celle du Tilemsi) et zones de reliefs (Dhars Tichitt et Oualata ; Person et al., 1995, 1996 ; Amblard-Pison et Person, 1999). Là, ils élèvent leurs bœufs et, pour certains, pratiquent l'agriculture (Munson, 1971 ; Amblard et Pernès, 1989 ; Amblard, 1996 ; Ferré et al., 2001 ; Person et al., 2001 ; Amblard-Pison, 2002). Les hommes qui ont façonné ces figurines ont trouvé leur inspiration dans la réalité quotidienne : celle des animaux de leurs troupeaux.

Les statuettes du Dhar Tichitt

  • 1 Des dessins de quelques fragments figurent dans des rapports de missions (N. Lambert, 1971, Rapport (...)

4En Mauritanie sud-orientale, ces figurines en terre cuite ont été découvertes à l'intérieur de villages aux murs en pierres sèches construits sur le Dhar (falaise) Tichitt (Amblard-Pison, 1999) et sur des sites de Baten, couloir étroit au pied de la falaise (Munson, 1971). La majorité provient du village v.72, village ayant fait l'objet de plusieurs campagnes de fouilles, les autres du village voisin v.62 (deux fragments), et des villages v.39 (quatre) et v.149 (un), villages plus éloignés1. Dans les nombreux autres habitats des Dhars Tichitt et Oualata (villages construits et habitats sans architecture lithique) aucune découverte de statuette en terre cuite n’a jusqu’à présent été faite.

5Une trentaine de fragments gisaient en surface dans le village v.72, où leur nombre atteignait parfois cinq dans la concession, aire d'occupation familiale délimitée par un mur en pierres sèches. La distribution de ces statuettes dans le village n'indique pas de zone préférentielle ; l'on constate seulement qu'aucune découverte n'a été faite dans le secteur nord-est de l'agglomération, mais cet état de fait ne semble pas investi d'une quelconque signification. De même, à l'intérieur des concessions, elles gisaient en différents endroits : sur les résidus cendreux de foyers, entre les pilotis de greniers, à l'intérieur d'une maison à base circulaire, voire simplement sur le sol de la cour.

6Toutes les figurines étaient à l’état de fragments. Les raisons de la fragmentation, de la rareté – voire de l'absence – de ces statuettes sur certains sites ne sont peut-être pas liées seulement à un problème de conservation. L'on peut y voir aussi des raisons symboliques à l'origine d'un bris intentionnel et surtout de leur fabrication en petite quantité. Par ailleurs, l’absence de statuette entière pourrait s’expliquer aussi par le fait qu’elles ont été emportées par les habitants des lieux à la fin de la période d’occupation de cette région. La possibilité d’un ramassage par des « visiteurs », d’époque historique ou actuelle, ne peut non plus être éliminée. Quoi qu’il en soit, le désir de conservation de ces objets se lit dans le fait même qu'ils ont été bien cuits à l'instar des récipients façonnés dans la même argile par les habitants néolithiques des Dhars. La pâte de ces statuettes s'avère plus fine que celle de la majorité de ces récipients qui comporte un abondant dégraissant végétal. Leur couleur extérieure, rose orangée à marron clair, est par contre identique.

7Les figurines identifiables du Dhar Tichitt sont zoomorphes (figures 1 à 3). Il n'existe guère de variété dans la représentation des animaux figurés. Les bovidés sont majoritaires. Au Sahara méridional, le style de ces statuettes zoomorphes diffère selon les sites, tout en restant uniforme à l'intérieur de chacun d'entre eux. Sur le Dhar Tichitt, les figurines sont toutes de même style ; les mieux conservées possèdent une silhouette élancée au cou bien marqué. Soigneusement modelées et lissées, voire polies, les proportions exactes de l'animal ont été bien respectées. La tête a fait l'objet de plus d'attentions comme l'indiquent des traces d'aménagement secondaires minutieux : yeux, oreilles, bouche, naseaux sont parfois marqués à l'ongle ou avec un bâtonnet. Ainsi, sur l'une des têtes zoomorphes du village v.72 (figure 1), aux cornes et oreilles partiellement fracturées, les yeux et les naseaux sont signalés par un petit trou circulaire. Celle du village voisin v.62 (figure 2), dont le cou est cassé en biais à la base, est étroite : 6 mm de largeur maximum avant les cornes, 8 mm cornes comprises. Elle est de forme triangulaire, avec un museau en pointe, fracturé sur un côté, à l'opposé duquel l'arrondi de l'encornure fait ressortir les cornes. Les oreilles, très fines (3 à 4 mm de long sur 2 mm de large et 1 mm d'épaisseur), sont placées différemment : l'une bien marquée par une petite languette de pâte en aplat, l'autre située à la base de la corne formant un léger arrondi perpendiculaire à la tête. Les yeux ne sont pas marqués. Ces deux têtes semblent se rattacher à celles de bovidés et très probablement à Bos taurus brachyceros, petit bœuf classique du Néolithique du nord de l'Afrique identifié par C. Guérin parmi le corpus rupestre de bovinés des mêmes sites. L'autre tête du village v.72 (figure 1) ne porte pas de cornes et se rapproche plus de celle d'un mouton.

Figure 1 - Statuettes zoomorphes du village v.72 : possible mouton (à gauche) et boviné (à droite)

Figure 1 - Statuettes zoomorphes du village v.72 : possible mouton (à gauche) et boviné (à droite)

Photo S. Amblard-Pison

Figure 2 - Tête de boviné du village v.62

Figure 2 - Tête de boviné du village v.62

À droite, vue de 3/4, montrant bien l'oreille et les cornes ; à gauche, de face

Photo S. Amblard-Pison

Figure 3 - Corps de statuette zoomorphe du village v.62 : possible boviné

Figure 3 - Corps de statuette zoomorphe du village v.62 : possible boviné

Photo S. Amblard-Pison

8Le corps d'animal (figure 3), provenant d'une concession du village v.62, a été découvert brisé en deux morceaux qui ont pu être recollés. Il possède deux pattes aux extrémités fracturées, l'amorce d'une troisième et celle d'une queue ; ces éléments formant un tout avec la masse. Le corps mesure 32 mm de long sur 17 mm de diamètre ; ces dimensions sont voisines de celles du boudin d'argile (40 mm x 12 à 18 mm) provenant du village v.149, qui pourrait représenter également un corps d'animal. L'animal du village v.62 devait mesurer quelque 50 mm de haut. Dans le village v.39, quatre fragments de corps zoomorphes restent difficilement identifiables (possibles pattes et avant-train).

9Ces dimensions sont proches de celles des statuettes zoomorphes de la vallée du Tilemsi, attribuées à des bovins par A. B. Smith (1978) et qui portent également de courtes cornes de même style que celles des figurines des villages des Dhars. Les figurines de l'Eghazer apparaissent, par contre, plus petites, avec un modelé plus simple, un cou très peu marqué et aucun détail, tels yeux ou oreilles.

10Ces figurines zoomorphes sont à l'image d'ovins et de bovins (figures 1 à 3). Le reste (figure 4) représente des objets en cône ou en boudin plus ou moins aplati : possibles oreilles ou cornes, pattes, corps, cou... ; ils montrent pour la plupart une zone de fracture témoignant de leur appartenance à des pièces plus grandes. P. J. Munson (1971) fait état de la découverte de « possibles » fragments de statuettes sur les sites de Baten de Goungou C et près de Goungou B, proches du village v.62. Parmi eux, deux sont attribués au pis et à une portion de patte gauche de vache, aux dimensions supposées être d'environ 10 cm au garrot. Trois autres fragments de statuettes zoomorphes pourraient correspondre à des fragments de pattes et de corne de figurines de même type.

Figure 4 - Fragments de statuettes provenant de différents villages du Dhar Tichitt

Figure 4 - Fragments de statuettes provenant de différents villages du Dhar Tichitt

Photo S. Amblard-Pison

Interprétations

11Ces témoignages d'art en terre cuite restent très inférieurs en nombre à ceux de l'art gravé sur les parois rocheuses des Dhars Tichitt et Oualata (Amblard et Vernet, 1984 ; Amblard, 1993, 1999). À l'intérieur des mêmes villages qui ont fourni ces statuettes, les auteurs de ces gravures ont également privilégié les représentations de bovidés. Ils les ont magnifiés parfois, en représentant de façon disproportionnée les pis, voire en donnant, à l'animal même, des dimensions supérieures à la réalité : le grand bœuf de plus de 4 m de long en est l'exemple le plus frappant (Amblard et al., 1981/1982). Par contre, parmi l'ensemble de statuettes en terre cuite, aucune des différentes parties du corps de l'animal n'apparaît avoir fait l'objet d'un traitement particulier susceptible de lui voir attribuer, de cette manière, une valeur symbolique. La représentation apparaît fidèle à la réalité et, si valeur symbolique il y a, c'est à l'animal dans son intégralité qu'elle se rapporte.

12La question de savoir pour quelles raisons les sculptures en pierre de ce type demeurent si exceptionnelles sur les sites sur lesquels ces statuettes ont été retrouvées reste posée ; d'autant plus que les techniques de taille et de polissage de la pierre, bien acquises, permettent la réalisation d'outils très élaborés, de gravures rupestres et de constructions architecturales. Sur les Dhars mauritaniens, une seule figurine en pierre a été signalée. Elle représente une tortue trouvée par le Lieutenant Guilhaut en 1928 « au sud-est de la guelta de Kedama, dans un emplacement de village » (Mauny, 1950, 1951). Elle mesure quelque 8 cm de long sur 6 cm de large ; sa face supérieure est quadrillée. Unique en son genre, elle reste sans aucun rapport avec les autres sculptures en ronde-bosse actuellement connues sur les sites néolithiques, qui dérivent souvent de pilons ou de molettes (Camps-Fabrer, 1966). Bien que découverte en contexte néolithique, l'appartenance de cette tortue en pierre à cette période de l'Histoire nous semble cependant devoir être confirmée par d'autres découvertes.

13Comment interpréter cet art mobilier en terre cuite ? S'agit-il, comme certains auteurs l'ont avancé, de simples jouets à l’exemple de ces petits animaux modelés de nos jours par les enfants, ou par leurs mères, en divers points d'Afrique ? Ces figurines actuelles peuvent être soit simplement formées d'argile séchée au soleil (et leur fragilité est telle qu'elles se fracturent aisément), soit cuites comme les statuettes néolithiques. Mais le passage à un art en trois dimensions, dans une matière telle l'argile, répond, semble-t-il, à des motivations autres que ludiques. Le rôle primordial des bovidés dans la vie des hommes de cette époque est souligné encore par ces figurines zoomorphes qui les représentent en grande majorité. Le fait que les statuettes zoomorphes des Dhars ne semblent reproduire que des animaux domestiques (bovins, ovins), finement modelés et bien cuits, incite à leur attribuer une valeur symbolique. Signification que les nombreuses représentations rupes-tres d'animaux domestiques –dont celle d'un grand bœuf– à l'intérieur même des villages confortent. Peut-on parler pour autant d'un culte zoolâtre où ces animaux seraient vénérés soit en étant gravés sur les parois rocheuses des habitats, soit façonnés dans l'argile ? Ces représentations traduisent-elles une religion à l'exemple des représentations féminines et bovidiennes rapportées par J. Cauvin (1994) à celle des premiers agriculteurs mureybétiens du Proche-Orient ? S'agit-il d'un art profane sans signification particulière ? Et aux côtés de ces modelages, n'a-t-il pas existé un art sculpté en bois ou en os, en matière périssable aujourd'hui disparu ? Autant de questions qu'il convient de poser, mais que l'absence d'éléments de réponse ne permet pas de résoudre.

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Bibliographie

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Notes

1 Des dessins de quelques fragments figurent dans des rapports de missions (N. Lambert, 1971, Rapport de fouilles. Janvier 1971 ; S. Amblard et al., 1980, Rapport préliminaire de la mission de recherche préhistorique de Tichitt. Prospection du Dhar Tichitt-Aratane. I.M.R.S./Ministère de la Coopération), mémoire de maîtrise (M. Delneuf, 1981, La céramique néolithique du village d'Akreijit (Mauritanie), Nanterre, Université de Paris X) et dans R. Vernet, 1993, S. Amblard-Pison, 1999.

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Table des illustrations

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Titre Figure 1 - Statuettes zoomorphes du village v.72 : possible mouton (à gauche) et boviné (à droite)
Crédits Photo S. Amblard-Pison
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Titre Figure 2 - Tête de boviné du village v.62
Légende À droite, vue de 3/4, montrant bien l'oreille et les cornes ; à gauche, de face
Crédits Photo S. Amblard-Pison
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Titre Figure 3 - Corps de statuette zoomorphe du village v.62 : possible boviné
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Titre Figure 4 - Fragments de statuettes provenant de différents villages du Dhar Tichitt
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Pour citer cet article

Référence papier

Sylvie Amblard-Pison, « Quelques réflexions sur la statuaire zoomorphe néolithique saharienne en terre cuite »Afrique : Archéologie & Arts, 2 | 2003, 97-102.

Référence électronique

Sylvie Amblard-Pison, « Quelques réflexions sur la statuaire zoomorphe néolithique saharienne en terre cuite »Afrique : Archéologie & Arts [En ligne], 2 | 2002-2003, mis en ligne le 20 décembre 2022, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/aaa/4306 ; DOI : https://doi.org/10.4000/aaa.4306

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Sylvie Amblard-Pison

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