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Argumentation et standardisation du français classique au 17e siècle : l’exemple des remarqueurs

Argumentation and standardization of classical French in the 17th century: the example of the remarqueurs
Marc Bonhomme

Résumés

Cet article analyse le rôle de l’argumentation chez les remarqueurs qui ont contribué à la standardisation du français classique au 17e siècle. S’appuyant sur les ouvrages de Vaugelas, de Bouhours et de Ménage, il montre comment ces trois remarqueurs partagent la même visée argumentative : instaurer une pratique langagière homogène et un usage de distinction. Une première section met en évidence le cadrage argumentatif sous-tendant leur entreprise de standardisation autour de l’idéologie du « bon usage ». Une deuxième section dégage les stratégies argumentatives, rationnelles ou évaluatives, qu’ils mobilisent en vue de la normalisation du français de leur époque. Une troisième section souligne la corrélation entre les positionnements énonciatifs de ces remarqueurs et la portée argumentative de leur discours normatif. Une dernière section s’intéresse à la dimension interdiscursive de leurs ouvrages, examinant comment l’argumentation sur la langue y laisse souvent la place à une argumentation sur leurs jugements linguistiques respectifs.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 L’appellation de français classique date seulement du XIXe siècle.
  • 2 Par « lecte », nous entendons un état de langage en liaison avec ses conditions de production. Voir (...)
  • 3 On peut mentionner ici le salon de l’Hôtel de Rambouillet et l’Académie française créée en 1635.

1S’il est une époque où la réflexion sur le « bon usage » constitue un sujet majeur en France, c’est bien le 17e siècle avec la formation du français classique1. Comme le rappelle Danielle Trudeau (1992), celui-ci s’est élaboré sur la base du français hérité de la Renaissance, caractérisé par ses nombreuses variations lectales dues à une syntaxe mouvante2, à une abondance de doublets lexicaux et à une mosaïque de dialectes. Or avec la montée du centralisme tant politique que culturel autour de Richelieu, puis de Louis XIV, est apparu le besoin d’épurer et de normaliser ce trop-plein variationnel de la langue. Une telle entreprise de standardisation a été au cœur des préoccupations des remarqueurs qui, à la suite de Claude Favre de Vaugelas, se sont succédé dans la seconde moitié du 17e siècle. Les réflexions de ces remarqueurs sont indissociables d’une linguistique sociale, avec l’influence des salons et des assemblées savantes dans le choix des productions langagières à instituer en modèles3. Cette linguistique sociale se double d’une linguistique en acte, polarisée autour de multiples débats dans la normalisation du français de cette époque.

2Nous nous proposons de mettre en évidence le rôle primordial de l’argumentation dans les contributions des remarqueurs dont le but est d’instaurer une pratique langagière homogène. La dimension argumentative de ces contributions a fait l’objet de différentes analyses dans les travaux récents qui leur ont été consacrés. Entre autres, Philippe Caron (2004) recense quelques propriétés argumentatives liées au genre des remarques sur la langue, dont le recours à l’exemplum ou l’exploitation de l’axiologie. Serge Vlassov (2004) signale l’importance de l’analogie pour corriger les irrégularités de la langue dans les ouvrages des remarqueurs du 17e siècle. Pour leur part, Wendy Ayres-Bennett et Magali Seijido (2011) insistent sur la corrélation existant entre le métalangage employé par les remarqueurs et leurs positionnements énonciatifs. Elles examinent également la portée discursive des sources savantes ou littéraires qu’ils citent, ainsi que les jugements guidant leurs préférences pour telle ou telle occurrence. De son côté, Gilles Siouffi (2013) souligne l’influence accordée aux autorités par Dominique Bouhours pour légitimer le bon usage qu’il promeut. Cependant, en dépit de leurs apports, ces considérations restent assez ponctuelles ou peu systématisées si l’on adopte un point de vue strictement argumentatif.

  • 4 Par la suite, ces ouvrages seront abrégés en Remarques, Remarques nouvelles et Observations. En out (...)
  • 5 Empruntée à la sociologie anglo-saxonne, la première rend compte des pratiques langagières stabilis (...)

3Dans les pages qui suivent, notre objectif est de montrer comment les procédures argumentatives recouvrent l’ensemble des démarches des remarqueurs, leur conférant une cohérence globale. À cette fin, nous nous attacherons à trois de leurs ouvrages les plus représentatifs : les Remarques sur la langue françoise (1647) de Vaugelas, les Remarques nouvelles sur la langue françoise (1675) de Bouhours et les Observations sur la langue françoise (1675-1676) de Gilles Ménage4. Consistant en des commentaires sur des micro-faits langagiers, ces ouvrages répondent à une même visée : prôner la pratique d’un usage idéalisé, tout en comportant des divergences entre eux. Après une présentation du cadre argumentatif sous-jacent à l’idéologie régulatrice de ces remarqueurs, nous dégagerons les principales stratégies argumentatives qu’ils utilisent pour justifier leurs choix linguistiques. Nous mettrons ensuite en lumière l’ambiguïté de leurs postures énonciatives entre la préconisation d’une norme sociolinguistique et d’une norme prescriptive5. Nous verrons enfin comment dans leurs ouvrages l’argumentation sur la langue cède souvent la place à une argumentation plus subjective sur leurs prises de position discursives.

1. Cadrage argumentatif : l’idéologie linguistique du bon usage

4La standardisation du français de l’époque classique mise en œuvre par les remarqueurs repose sur un socle commun qui sous-tend leurs développements argumentatifs. Celui-ci est théorisé dans la « Préface » des Remarques de Vaugelas qui apparaît comme un manifeste en faveur de « la pureté du langage » (2018 : 240). Les propositions de cette préface seront reprises sous la forme de préconstruits dans les recueils de remarques consécutifs, fournissant des règles pour le public du 17e siècle.

1.1. Le soubassement argumentatif de la « Préface » de Vaugelas

5La « Préface » de Vaugelas formule deux postulats qui orientent l’ensemble de ses réflexions linguistiques. D’une part, elles portent non pas sur la dimension générale et théorique de la langue, mais sur « l’usage, […] le maistre et le souverain des langues vivantes » (2018 : 223). De la sorte, ce qui intéresse Vaugelas, ce sont les pratiques discursives socialisées, orales et écrites, en vigueur à son époque, aussi bien dans la sphère privée que publique. D’autre part, cet usage est dichotomique, se voyant clivé en deux sous-catégories axiologiques : « Il y a sans doute deux sortes d’usages, un bon et un mauvais » (2018 : 224). À partir de ces postulats, le but de Vaugelas est de promouvoir et de consolider le bon usage, notamment lorsqu’il est douteux, en renforçant sa netteté et sa correction. Inversement, il se donne pour tâche de dénoncer les usages fautifs de façon à guider ses lecteurs vers les formes langagières favorisant une communication polie entre gens de qualité.

6Outre ces postulats, la « Préface » expose des principes plus concrets qui précisent les domaines dans lesquels s’exerce cette activité de promotion du bon usage et de condamnation du mauvais usage. Ces principes s’apparentent aux topoï théorisés par Jean-Claude Anscombre (1995), lesquels se définissent comme des matrices binaires et scalaires (+/- X, +/- Y) servant de support au bon enchaînement de nos argumentations. Les principes mis en avant par Vaugelas fonctionnent en effet comme des garants étayant la standardisation de l’usage dans ses Remarques et dans les recueils des remarqueurs ultérieurs, comme nous le verrons dans la section 1.2.

7Ces principes s’exercent selon quatre directions. Sur le plan temporel, un premier principe proclame la dimension strictement synchronique du bon usage (+ actuel, + bon usage) : « Ce qui est bon maintenant sera mauvais dans quelques années, et ce qui est mauvais sera bon » (2018 : 250). Un tel principe entraîne une exclusion des nombreuses variations diachroniques du français, avant tout représentées par les archaïsmes. Sur le plan spatial, un deuxième principe limite le bon usage à la sphère parisienne composée de la Cour et de la Ville :

Voicy donc comme on définit le bon usage : c’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour conformément à la façon d’escrire de la plus saine partie des auteurs du temps. Quand je dis la Cour, j’y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la Ville où le prince réside, qui par la communication qu’elles ont avec les gens de la Cour participent à sa politesse (2018 : 225).

8Ce passage donne à entendre que les parlers provinciaux et les dialectes sont des usages fautifs (+ provincial, - bon usage). La citation précédente de Vaugelas contient également un principe diastratique fondé sur la hiérarchisation du langage en couches lectales de qualité inégale. Le bon usage y est en effet circonscrit à des locuteurs pratiquant un langage soutenu, à l’image des courtisans, des bons écrivains et des « honnêtes gens » (+ locuteurs de distinction, + bon usage). Ce principe s’accompagne d’une condamnation du parler populaire, car « le peuple n’est le maistre que du mauvais usage » (2018 : 240). Vaugelas énonce un dernier principe, d’ordre diaphasique, qui écarte les parlers socio-professionnels et les technolectes du bon usage (+ technique, - bon usage) : « Beaucoup de gens usent de certains termes qui sentent le style de notaire et qui […] ne valent rien » (2018 : 250).

9En fin de compte, la « Préface » de Vaugelas met en place un cadre topique contraignant pour la standardisation du français de son époque, ce dernier se réduisant à un synchrolecte étroit, à un acrolecte élitaire et au régiolecte de la scène discursive parisienne. Ce cadre topique servira de référence pour les procédures argumentatives développées dans ses Remarques et dans les ouvrages de ses continuateurs en vue d’élaborer la norme classique qui prédominera dans la seconde partie du 17e siècle.

1.2. L’adhésion des remarqueurs aux principes de Vaugelas

  • 6 Le recueil de Scipion Dupleix (1651) et les Observations de l’Académie françoise sur les Remarques (...)
  • 7 Ainsi, en érudit admirateur des auteurs de l’Antiquité, François de La Mothe Le Vayer (1647) s’en p (...)

10Les principes dictés par Vaugelas fournissent globalement la matrice idéologique des recueils de remarques qui s’échelonnent entre les années 1650 et 17006, même s’ils ont été critiqués par certains de leurs auteurs7. Ces principes assurent leur cohérence conceptuelle, tout en régulant leur mise en texte. En même temps, ils conditionnent l’argumentativité des remarques linguistiques collectées dans ces ouvrages, fonctionnant comme des prémisses qui garantissent leur validité et qui contribuent à leur force persuasive auprès du public lettré ou mondain auquel elles s’adressent.

11Si l’on prend le cas de Ménage et de Bouhours, on constate qu’ils adhèrent pleinement à ces principes non soumis à la discussion. Tantôt ceux-ci donnent lieu à une certaine explicitation, comme dans l’observation « Agneau » de Ménage :

Tous les Parisiens, généralement, prononcent anneau, au lieu d’agneau, qui est une prononciation tres-vicieuse, à la considérer en elle mesme, à cause de l’équivoque d’anneau, en la signification d’‘agnus’, avec anneau, en la signification d’‘annulus’. Mais comme ces Messieurs sont les maistres du langage, il faut parler comme eux, quand mesme ils parlent mal. Il faut donc dire avec eux un anneau, […] et non pas, comme nous disons dans nos Provinces, un agneau (2022 : 658).

12Cette observation s’appuie sur le principe diatopique énoncé par Vaugelas (+ parisien, + bon usage) pour promouvoir la prononciation parisienne au détriment de la prononciation attestée en province. La motivation de cette décision est exposée par Ménage : « comme ces Messieurs sont les maistres du langage, il faut parler comme eux ». Tantôt les principes étayant un jugement en faveur d’un usage sont enfouis sous la forme de présupposés dans le discours normatif de Ménage et de Bouhours. Soit la remarque suivante de ce dernier : « Il n’y a que les bourgeois et la populace qui disent je vous demande excuse » (1675 : 44). Cette remarque se fonde sur le principe diastratique de Vaugelas (+ populaire, - bon usage) pour écarter la locution demander excuse. Mais ce principe transparaît seulement à l’arrière-plan de l’énoncé du fait de la concision du raisonnement lexicologique. La formulation « il n’y a que » confine l’usage d’une telle locution aux classes inférieures, présupposant que les classes supérieures ne l’emploient pas. De plus, les couches sociales incriminées sont présupposées mal s’exprimer, ce qui implique la condamnation implicite de « je vous demande excuse ».

  • 8 Pour plus de précisions, voir Ayres-Bennett et Seijido (2011).
  • 9 À titre indicatif, d’après les statistiques de Marc Bonhomme dans son introduction à la réédition d (...)
  • 10 Pour un examen détaillé de cette ouverture à la variation chez Ménage, voir Bonhomme et Horak (2013 (...)

13Tout en adhérant aux principes topiques de Vaugelas, Ménage et Bouhours leur donnent des inflexions. Ainsi, tous deux parlent d’« usage » et non de « bon usage » pour qualifier le langage jugé correct. Cette inflexion terminologique s’explique par la diffusion du bon usage qui devient peu à peu la norme depuis l’époque de Vaugelas8. On observe aussi chez Ménage et Bouhours une inflexion à propos des locuteurs-types de l’usage préconisé. Ils tendent à estomper le rôle central de la Cour au profit de l’autre groupe social mentionné par Vaugelas : celui des écrivains, mettant en exergue leur importance croissante dans la seconde moitié du 17e siècle avec l’apparition des grands auteurs classiques9. C’est pourquoi chez eux la référence de l’usage est moins l’oral conversationnel que l’écrit et singulièrement l’écrit littéraire. D’autres changements de perspective par rapport aux principes de Vaugelas sont dus aux positions linguistiques spécifiques à ces deux remarqueurs. En raison de sa formation philologique, Ménage se montre plus ouvert que Vaugelas aux variations diachroniques des archaïsmes et des néologismes10. En revanche, Bouhours témoigne d’une conception davantage mondaine de l’usage, s’avérant très sensible à l’élégance et à l’harmonie du style. Par-delà ces nuances, ils se présentent comme des continuateurs de Vaugelas en promouvant un langage de distinction.

2. Stratégies argumentatives et standardisation de l’usage

14Sur la base des principes topiques vus précédemment, les recueils des remarqueurs recèlent une intense activité argumentative à travers laquelle ils s’appliquent à motiver leurs décisions en vue d’une standardisation du français de leur temps. Leur discours normalisateur privilégie deux types de stratégies.

2.1. Stratégies rationnelles

15Un premier ensemble de stratégies mobilise des procédures explicatives, d’ordre rationnel. Le choix en faveur de telle ou telle tournure est alors consolidé par des raisonnements plus ou moins étoffés, surtout lorsque l’usage est peu établi ou discutable. Ces raisonnements sont empiriques ou spéculatifs.

2.1.1. L’argumentation par l’autorité et le modèle des praticiens

16Les remarqueurs sollicitent abondamment la caution de locuteurs célèbres, écrivains ou praticiens de la langue, pour asseoir leurs recommandations. Cette démarche correspond à l’argument d’autorité qui légitime une règle par le prestige de sa source et qui consiste à « justifier une affirmation en se fondant non sur le contenu de celle-ci, mais sur la valeur de son auteur » (Buffon 2002 : 191). Cependant, cet argument empirique qui fait appel à l’ethos réputé d’un auteur ne suffit pas pour emporter l’adhésion. Outre le fait que l’exemplarité de cet auteur doit être reconnue, il convient qu’il puisse être proposé à l’imitation de tous. Il s’ensuit que chez les remarqueurs l’argument d’autorité se double habituellement d’un argument par le modèle engageant le public à suivre sa conduite.

17Ce type d’argument est utilisé à part égale chez les trois remarqueurs qui nous intéressent. Ainsi, Vaugelas se prévaut fréquemment de l’autorité d’écrivains de la première moitié du 17e siècle, comme François de Malherbe ou Nicolas Coeffeteau, pour motiver l’usage qu’il retient. Dans sa remarque traitant de la place des adjectifs, il avertit néanmoins ses lecteurs sur l’attention que requiert leur imitation : « Il faut prendre garde de quelle façon les plus célèbres escrivains du temps ont accoustumé d’en user, afin qu’en imitant ceux qui ont la louange publique, nous ne craignions pas […] de desplaire si nous faisons comme eux » (2018 : 446). Les modèles convoqués par Bouhours dans ses Remarques nouvelles sont davantage diversifiés, à l’instar de l’avocat Olivier Patru dont il vante l’harmonie de la prose : « La régularité demande que ce qui est de mesme nature et dans le mesme ordre du discours, s’exprime de la mesme manière. Et M. Patru, qui sçait admirablement toutes les règles de l’exactitude, n’y a pas manqué » (1675 : 72-73). Quant à Ménage, il se distingue par sa référence à des auteurs du passé pour étayer sa standardisation de l’usage : « Rabelais et Belon qui vivoient au mesme temps ont dit hirondelle. […] C’est donc comme il faut parler » (2022 : 238).

2.1.2. L’argumentation par la spéculation sur la langue

18Les remarqueurs renforcent également leurs décisions par des raisonnements spéculatifs axés sur les enchaînements du logos. À cet effet, ils multiplient les procédures inférentielles destinées à prouver la validité de leurs choix à l’égard des variations langagières promues en bon usage. Se pose à ce stade la question de la relation établie entre les cas attestés et la règle à instaurer. Les remarqueurs recourent assez peu à l’induction fondant la règle à partir d’un ou de plusieurs cas avérés. Lorsqu’ils font appel à ce mode de raisonnement, ce dernier reste la plupart du temps à l’état d’ébauche, comme dans cette occurrence de Ménage : « L’usage est pour revencher. C’est donc comme il faut dire, incontestablement » (2022 : 622). Dans cet énoncé, le cas attesté (revencher) semble suffisamment consolidé par sa fréquence d’emploi (l’usage) pour que Ménage en conclue qu’il doit constituer la règle : « c’est comme il faut dire ». Mais celle-ci n’est pas explicitement formulée, ne se détachant pas du cas. De surcroît, le topos vu qu’il faut suivre l’usage ») autorisant le passage de ce cas partagé par la communauté langagière à la règle reste relégué dans les profondeurs de l’énoncé. À l’occasion, un cas fautif sert de point de départ à l’énonciation de la règle quand Vaugelas traite de la séquence nom-adjectif :

Exemple : en cette belle solitude, et si propre à la contemplation. Je dis que le seconde épithète et si propre n’est pas bien situé et qu’il le faut mettre ainsi, en cette solitude si belle et si propre à la contemplation. […] Deux adjectifs doivent toujours estre ensemble, et jamais il ne faut mettre le substantif entre les deux adjectifs. […] Cette reigle est importante pour la netteté du style et de la construction (2018 : 418).

19Dans ce passage, un contre-exemple corrigé en bon exemple fournit un cas typique pour inférer la règle régissant la place de plusieurs adjectifs dans un syntagme nominal. Non seulement la règle induite est clairement formalisée, mais elle se trouve elle-même justifiée par des considérations stylistiques plus larges.

20En général, les remarqueurs procèdent à des raisonnements déductifs allant de la règle à des cas particuliers lorsqu’ils se prononcent sur la conformité d’un fait de langue avec le bon usage. Cette démarche est caractéristique quand Ménage fixe la sphère d’emploi des verbes aller et venir :

Aller se dit du lieu où l’on est à celui où l’on n’est pas. Venir se dit au contraire du lieu où l’on n’est pas à celui où l’on est. Par exemple : si je suis à Paris, je diray qu’un courrier est allé de Paris à Rome en dix jours, et qu’il est venu de Rome à Paris dans le mesme temps (2022 : 403).

21Dans cette observation, les deux exemples produits à partir de la règle déterminant le sémantisme des verbes aller et venir ne se bornent pas à l’illustrer en lui donnant du corps et en la rendant plus compréhensible, mais ils la renforcent aussi en montrant ses champs d’application dans le vécu de l’énonciateur auquel les lecteurs peuvent facilement s’identifier. En cela, cette stratégie argumentative conduisant du général à des cas concrets possède une réelle vertu didactique, vu qu’elle accroît la présence de la norme énoncée.

22Outre la logique des enchaînements inférentiels, les remarqueurs exploitent volontiers les ressources du raisonnement analogique. Se rangeant dans les « liaisons qui fondent la structure du réel » (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1988 [1958] : 471), celui-ci consiste à construire un objet de discours pris comme thème à partir d’une ressemblance de rapport avec d’autres objets de discours définis comme des phores. Constituant « un argument invincible » pour la normalisation de l’usage aux yeux de Vaugelas (2018 : 656), une telle stratégie est notamment utilisée par les remarqueurs lorsqu’ils standardisent des flexions verbales indécises, à l’exemple de je vais et je vay : « Comme au lieu de je fay, on a dit je fais ; au lieu de je vay, on a dit de mesme je vais » (Ménage 2022 : 239). Cette observation renferme tous les éléments du raisonnement analogique : la mise en confrontation de deux paradigmes verbaux différents (faire et aller) ; leur ressemblance flexionnelle de base (fay // vay) ; le transfert analogique de l’évolution morphologique du verbe-phore (fay > fais) sur celle du verbe-thème qui apparaît ainsi comme une forme régulière intégrable dans le bon usage (fay > fais => vay > vais). Ce genre de raisonnement permet encore d’élucider des usages douteux dans le domaine des accords syntaxiques. Dans ce sens, Ménage avance que vingt et un cheval est davantage conforme à l’usage que vingt et un chevaux proposé par l’Académie française : « On dit incontestablement vint et un an, vint et un escu, vint et une livre, vint et une pistole […]. Et pourquoy ne pas dire de mesme vint et un cheval ? » (2022 : 677). Si l’argumentation analogique est propre à emporter l’adhésion par sa force d’entraînement due à la similitude des structures qu’elle met en jeu, elle n’a pas manqué de susciter la méfiance des remarqueurs. Vaugelas relève en effet qu’« on peut estre trompé » par elle (2018 : 556) et Bouhours précise qu’« en matière de langue, l’usage doit l’emporter sur l’analogie » (1675 : 25).

23En plus de ces stratégies argumentatives conventionnelles, les remarqueurs tirent parti d’une procédure inhérente au domaine linguistique pour standardiser le français du 17e siècle : l’argumentation par l’étymologie. Constituant un argument par la source, elle offre l’avantage d’enraciner leurs décisions sur la filiation de la langue. Vaugelas justifie sa préférence pour pluriel au détriment de plurier, fréquent dans les années 1650, en soulignant sa cohérence dérivationnelle avec le latin pluralis : « La raison sur laquelle je me fonde est que venant du latin pluralis où il y a une l en la dernière syllabe, il faut nécessairement qu’il la retienne en la mesme syllabe au françois » (2018 : 668). Mais l’argumentation étymologique est principalement le fait de Ménage, représentant d’une conception plus érudite de l’usage. La preuve par l’étymologie lui donne la possibilité de légitimer une forme par rapport à ses variantes, celle-ci s’avérant correcte au regard de ses origines, comme l’illustre l’observation « S’il faut dire guitare, guiterre ou guiterne ». Après un examen de l’évolution de ces trois formes, il opte pour guitare qui lui semble le véritable mot : « C’est comme il faut dire selon l’étymologie, cet instrument nous estant venu d’Espagne où on l’appelle guitarra, de l’arabe kithar » (2022 : 316). Ménage recourt pareillement à l’étymologie pour conforter ses décisions en matière d’orthographe : « Il ne faut point d’H à Espagne, car ce mot a esté fait de Spania et non pas d’Hispania » (2022 : 445). En somme, l’argumentation par l’étymologie relativise le débat concernant le bon usage en l’ouvrant sur la diachronie.

  • 11 Sous sa rigueur apparente, l’argumentation de Ménage est assez spécieuse dans la mesure où le franç (...)

24Plus rarement, les remarqueurs font appel à une procédure argumentative tranchée qui conclut à l’irrecevabilité des jugements normatifs opposés aux leurs. S’intégrant dans les « arguments quasi logiques par incompatibilité » (Perelman et Olbrechts-Tyteca 1988 [1958]: 262), cette stratégie prend comme hypothèse la validité de la norme récusée pour en dégager les conséquences inadmissibles, ce qui conduit à l’invalider. Soit la remarque de Bouhours sur insidiateur : « Si insidieux que Malherbe vouloit introduire avait passé, il aurait frayé le chemin à insidiateur ; mais comme on a rebouté insidieux, je crains qu’on ne reçoive pas insidiateur » (1675 : 110). Contestant la recevabilité du néologisme insidiateur, Bouhours développe une argumentation hypothétique pour mettre en évidence son incompatibilité avec les principes régentant l’acceptation d’un terme. Cette démonstration prend la forme d’un enthymème de type hypothèse/hypothèse infirmée/conclusion. Ne se contentant plus de réfuter un usage problématique, Ménage utilise un raisonnement semblable pour valider la forme droit canon : « Messieurs de Port Royal se sont avisez depuis dix ou douze ans de dire Droit Canonique, acause qu’en Latin on dit Jus Canonicum. […] Si leur raison estoit receuë, il faudroit dire aussi un Canonique et non pas un Chanoine » (2022 : 231). Ménage pousse ici son raisonnement jusqu’à l’absurde, montrant que, si on l’extrapole, la variante savante canonique entre en contradiction avec l’usage admis, le terme chanoine issu lui aussi du latin canonicus11. Ce mode de raisonnement recèle une grande force argumentative en ce que les incohérences logiques qu’il révèle excluent ipso facto du bon usage les variations lectales mises en cause.

2.2. Stratégies évaluatives

25Dans leur standardisation du français classique, les remarqueurs mettent en œuvre des procédures argumentatives plus diffuses reposant sur des jugements. Courantes dans le discours puriste, ces stratégies constituent un des traits saillants du genre « remarques sur la langue ». Se concrétisant surtout par des adjectifs d’évaluation, mais également par des substantifs et des verbes, elles se répartissent en trois catégories. Elles sont axiologiques quand elles valorisent ou dévalorisent un usage, inscrivant l’activité normative des remarqueurs dans le genre épidictique fondé sur l’éloge et le blâme. Ces stratégies évaluatives sont d’ordre esthétique, pour peu qu’elles concluent à la beauté ou à la laideur d’un emploi. Elles sont affectives dès lors qu’elles se prononcent sur le caractère plaisant ou désagréable d’une tournure. En cela, elles revêtent une dimension pathémique, introduisant le facteur émotionnel dans la normalisation du français. Le tableau suivant offre une vision d’ensemble sur ces procédures d’évaluation : 

Jugements axiologiques

Jugements esthétiques

Jugements affectifs

Appréciation

excellent

(Vaugelas 2018 : 292)

bien dit

(Ménage 2022 : 875)

bon

(Bouhours 1675 : 85)

bonne grâce

(Vaugelas 2018 : 402)

beau

(Ménage 2022 : 731)

élégant

(Bouhours 1675 : 228)

avoir une tendresse pour un mot

(Vaugelas 2018 : 393)

plaire

(Ménage 2022 : 1050)

agréable

(Bouhours 1675 : 282)

Dépréciation

mauvais mot

(Vaugelas 2018 : 387)

nul

(Ménage 2022 : 284)

ne rien valoir

(Bouhours 1675 : 172)

cacophonie

(Vaugelas 2018 : 360)

difformité

(Ménage 2022 : 411)

pas noble

(Bouhours 1675 : 134)

avoir en aversion

(Vaugelas 2018 : 392)

pitoyable

(Ménage 2022 : 865)

insupportable

(Bouhours 1675 : 330)

Tableau 1 : Marques d’évaluation chez les remarqueurs

26On peut s’interroger sur la « dimension argumentative » (Amossy 2000 : 24) de ces jugements évaluatifs, étant donné qu’ils ne produisent pas en eux-mêmes des développements justificatifs susceptibles d’influencer les lecteurs. En fait, ces jugements ont une portée perlocutoire indéniable, de nature infra-argumentative, basée sur une convergence de traits. Ils prédiquent des prises de position qui s’ancrent sur les valeurs (axiologiques et esthétiques) assignées aux faits de langue par les remarqueurs ou sur leurs effets émotionnels. Ces prises de position se traduisent par des éclairages, dans l’acception de Jean-Blaise Grize (1981), qui modalisent les pratiques langagières examinées et qui établissent des hiérarchies préférentielles en leur sein. Ces pratiques sont en effet orientées soit à la hausse, une appréciation suggérant leur acceptation, soit à la baisse, une dépréciation impliquant leur rejet. Au niveau de la réception des remarques, de tels éclairages orientés visent à gagner l’adhésion des lecteurs non pas par des cheminements logiques déductifs, mais selon une procédure empathique plus directe. Si le lecteur partage déjà les jugements des remarqueurs, ils feront l’objet d’un accord immédiat. Sinon, le lecteur sera probablement influencé par eux à l’aune de ses propres pratiques discursives et du prestige qu’il accorde aux remarqueurs. Ainsi, jouant davantage sur la persuasion que sur la conviction, les stratégies évaluatives mettent en place une argumentation impressive qui consolide ou sollicite les croyances du public.

27Ces stratégies évaluatives se greffent parfois sur un imaginaire fantasmatique qui accroît leur portée et leur force persuasive. C’est le cas lorsque les remarqueurs rejettent un usage en recourant aux champs métaphoriques de la barbarie (« C’est un maxime est tout à fait barbare », Vaugelas 2018 : 337) ou de la monstruosité : « Le sçavoir faire : Ce substantif est monstrueux, étant composé de deux verbes contre le génie de nostre langue » (Bouhours 1675 : 464).  Ces métaphores cognitives, suivant la terminologie de George Lakoff et de Mark Johnson (1985), suscitent une dépréciation radicale des faits de langue considérés. Ceux-ci se voient en effet disqualifiés à la fois sur les plans axiologique (barbare et monstrueux véhiculant un sémantisme d’anomalie et de grossièreté), esthétique (en raison des idées de laideur associées au barbare et au monstre) et affectif, avec le sentiment de répulsion attaché à ces deux termes. Par leur prégnance dans les représentations communes, leurs connotations négatives risquent fort d’agir sur le jugement linguistique des lecteurs selon le sens voulu par Vaugelas et Bouhours, en deçà de toute démarche réflexive.

28Cependant, du fait de leur subjectivité, ces stratégies évaluatives sont fragiles, d’où leur variabilité d’un remarqueur à l’autre, comme l’atteste Bouhours à propos de la construction impatient du joug et de la contrainte : « M. Ménage croit cette phrase bonne, parce que les Latins disent servitutis impatiens, et moy je la croirois mauvaise pour la même raison » (1675 : 466). De plus, ces stratégies évaluatives peuvent être brouillées par les effets paradoxaux auxquels elles conduisent. Évaluant les locutions être peuple et paraître peuple, Bouhours conclut qu’en dépit de leur valorisation esthétique, elles doivent être employées avec prudence : « Quoyque ces locutions soient belles, il faut s’en servir avec retenue ; ou plutost il ne faut pas les employer si souvent, parce qu’elles ont quelque chose de trop beau » (1675 : 450). Pour remédier à la fragilité de tels jugements normatifs, les remarqueurs les étayent par des procédés discursifs qui consolident leur dimension argumentative. En particulier, ils cumulent des jugements complémentaires pour renforcer leur impact, comme le fait Bouhours quand il réprouve les quolibets à travers des dépréciations axiologiques et affectives : « Ce sont des allusions grossières, froides, insipides, qui déplaisent et qui fatiguent » (1675 : 509). De même, les remarqueurs motivent leurs évaluations par des arguments rationnels, à l’instar de Vaugelas justifiant son rejet axiologique de siéger et de tasser à l’aide d’une explication géographique : « Siéger pour assiéger et tasser pour entasser ne valent rien ; c’est une faute familière à de certaines provinces, et singulièrement à la Normandie » (2022 : 347).

3. Argumentation de l’usage et postures énonciatives

29L’argumentativité des recueils de remarques ne dépend pas seulement des arguments utilisés, mais aussi des postures énonciatives adoptées par leurs auteurs. La force et la portée persuasive des normes qu’ils édictent sont en effet conditionnées par la façon dont ils les prennent en charge. Ce fait peut être vérifié à travers l’examen des Remarques de Vaugelas à partir de la théorie polyphonique d’Oswald Ducrot (1984), complétée par celle d’Eddy Roulet (1985).

3.1. Polyphonie stricte et mention de la norme

30Au début de la « Préface » de ses Remarques (2018 : 223-224), Vaugelas prône le principe polyphonique avant la lettre, fondé sur le clivage entre le rôle de locuteur, simple transcripteur et émetteur du discours, et celui d’énonciateur, responsable de celui-ci. D’un côté, Vaugelas rejette toute subjectivité grammaticale, qu’elle soit évaluative (« tant s’en faut que j’entreprenne de me constituer juge des différends de la langue […] ») ou performative : « Mon dessein n’est pas de réformer notre langue ». D’un autre côté, il établit une distinction entre les instances du locuteur et de l’énonciateur. Il revendique en effet uniquement un statut de locuteur : « Je ne prétends passer que pour un simple témoin qui dépose ce qu’il a vu et ouï ». En même temps, il décline la responsabilité de ses assertions (« ce ne sont pas des lois que je fais pour notre langue de mon autorité privée »), pour la transférer sur le super-énonciateur collectif qu’est l’usage : « De quel front prétendre un pouvoir qui n’appartient qu’à l’usage ? ».

  • 12 La ça-règle définit les cas où l’usage paraît émaner de lui-même, avec deux présupposés : 1) il exi (...)
  • 13 Avec la on-règle, le remarqueur fait état d’une pratique normative à la fois collective, non bornée (...)

31Un certain nombre de ses remarques mettent en application ce principe polyphonique. Ainsi en est-il pour la remarque « Chypre » où l’assertion normative est péremptoirement décrétée et assumée par le décideur anonyme qu’est l’usage, instaurateur d’une ça-règle12 : « Il faut dire l’isle de Chypre et non pas l’isle de Cypre. […] L’usage le veut ainsi » (2018 : 271). On retrouve une même polyphonie stricte dans la remarque « Après six mois de temps écoulez », avec une nuance sur l’identité de l’énonciateur qui abandonne la transcendance de l’usage souverain pour l’immanence du pronom polymorphe on, source d’une on-règle13 : « La question est s’il faut dire après six mois écoulez ou après six mois de temps écoulé. On tient que l’un et l’autre est bon » (2018 : 593). Sur le plan argumentatif, on assiste dans ces remarques à un désengagement énonciatif du locuteur Vaugelas qui se fait l’écho, en porte-parole, de sentences émanant de voix extérieures à lui, même s’il les assume implicitement à son tour. Mais cette posture énonciative en retrait confère à ces remarques une grande portée argumentative. Celle-ci tient à l’empan étendu des décideurs de l’usage qui engendre un effet d’objectivité et d’évidence, doublé d’une dimension autoritaire rendant les usages prescrits difficiles à contester. En outre, la directivité des actes de langage (vouloir, tenir que) produits par l’énonciation citante de Vaugelas accentue la force argumentative de ces usages.

3.2. Polyphonie partagée et co-énonciation de la norme

32La répartition entre les rôles de locuteur et d’énonciateur devient plus poreuse dans les contextes de polyphonie partagée où Vaugelas prend explicitement en charge avec d’autres instances énonciatives un usage qu’il relate. Cette situation se concrétise selon deux configurations. Vaugelas peut faire état d’un débat sur l’usage avant de s’associer à la position d’un des deux partis. Dans la remarque « Ouvrage » consacrée au genre de ce substantif, il rapporte d’abord l’opposition entre la majorité des énonciateurs qui le considèrent comme masculin et le point de vue des femmes qui « le font tousjours féminin et disent : voilà une belle ouvrage ». Or à la fin de sa remarque, Vaugelas abandonne son rôle de transcripteur pour un rôle d’évaluateur, prenant position en faveur des femmes : « Il semble qu’il doit leur estre permis de nommer comme elles veulent ce qui n’est que de leur usage » (2018 : 649). Ce faisant, il se transforme en co-énonciateur, même s’il adopte une posture encore estompée.

33Vaugelas endosse plus clairement un rôle de co-énonciateur dans les remarques agencées autour du pronom personnel nous : « Quoiqu’en grec et en latin on dise orthographia, nous disons orthographe, et quoique nous disions orthographe, nous ne laissons pas de dire orthographier et non pas orthographer » (2018 : 377). En s’associant au point de vue énonciatif de la communauté langagière dont il fait partie, Vaugelas co-énonce une nous-règle à travers laquelle il agit en rapporteur et en promoteur d’un usage collectif qu’il pratique également. La nous-règle est très efficace sur le plan argumentatif. Jouant sur la polyvalence du pronom personnel nous qui peut être inclusif (je + toi / vous) ou exclusif (je + il-s / elle-s), elle permet une personnalisation de la norme à travers la figure de Vaugelas, sans perdre sa dimension collective, tout en lui donnant une dimension intersubjective. Par ailleurs, contrairement à la polyphonie stricte, elle instaure un positionnement égalitaire entre ces différentes instances, le public étant présenté comme participant à l’usage préconisé.

3.3. Monophonie et norme proclamée

  • 14 Consistant en une posture énonciative dans un énoncé particulier, la monophonie ne met pas en cause (...)

34Dans diverses remarques dépourvues de références aux discussions sur l’usage, l’énonciation de Vaugelas tranche avec le principe polyphonique de sa préface en évoluant vers la monophonie, définie par Eddy Roulet comme « une intervention [qui fait] entendre un seul auteur, une seule voix » (1985 : 72)14. Soit l’exemple suivant : « Je dis que le changement des articles a bonne grâce lorsque l’on employe deux substantifs l’un après l’autre avec la conjonction et. […] Je suis certain que quiconque suivra cet avis plaira davantage » (2018 : 708). Vaugelas occupe le rôle de locuteur de cette remarque rédigée par ses soins. Mais conjointement à la suite de son centrage sur sa personne, il en devient l’unique énonciateur, au degré fort de décideur, vu qu’il se fait source, ordonnateur et entièrement responsable d’une norme énoncée sous le régime de la je-règle. On découvre ici la manifestation la plus représentative de la norme proclamée, le pouvoir de fixer le bon usage étant assumé par l’initiative du remarqueur.

35Cette remarque met aussi en œuvre une « sur-énonciation » (Rabatel 2012 : 35) qui témoigne de son engagement et qui contribue à sa force argumentative. Elle comporte en effet deux actes illocutoires catégoriques, le premier étant déclaratif (dire que) et le second épistémique (être certain que). De plus, elle fait voir une visée perlocutoire marquée, insistant sur la mise en acte de la recommandation formulée et sur ses bénéfices pour la pratique langagière des lecteurs. On peut toutefois s’interroger sur la portée argumentative de cette remarque dans la mesure où, à la différence des remarques polyphoniques, elle repose sur la seule prise de position de Vaugelas, même si son autorité en matière de langue est alors reconnue. En tout cas, l’examen de son ouvrage montre l’ambiguïté de son entreprise de standardisation puisqu’elle hésite entre des positionnements polyphoniques qui confirment les objectifs de sa préface, tout en produisant une norme sociolinguistique basée sur un consensus, et des positionnements monophoniques, fortement prescriptifs, dont la subjectivité rend les effets persuasifs plus aléatoires.

4. L’argumentation en confrontation dans les débats sur l’usage

36Les recueils de remarques forment une chaîne interdiscursive à travers laquelle leurs auteurs interagissent entre eux par des décisions convergentes ou divergentes dans l’élaboration du français classique. De ce fait, l’argumentation sur l’usage vue jusqu’à présent s’intègre dans une scène argumentative englobante, formée par les confrontations des remarqueurs eux-mêmes à propos de leurs jugements sur l’usage à instituer en norme. Cette mise en débat des prises de position sur l’usage est une constante chez deux des remarqueurs qui retiennent notre attention : Ménage et Bouhours. Tandis que le premier entretient un dialogisme constructif avec Vaugelas, tous deux développent entre eux une interaction polémique sur leurs positions linguistiques respectives.

4.1. Ménage juge de Vaugelas

37Près du quart des observations de Ménage consistent en des commentaires sur les remarques de Vaugelas. Ces derniers font généralement l’objet d’une confrontation dialectique, axée sur le débat, dans laquelle Ménage manifeste sa déférence envers Vaugelas, tout en étant souvent réservé à son égard. À plusieurs reprises, il entérine la teneur de ses remarques selon une argumentation validante qui prend la forme d’une tournure confirmative : « M. de Vaugelas a fort bien décidé qu’il faloit dire naviger » (2022 : 592). Dans diverses observations, Ménage co-asserte les résolutions de Vaugelas en leur apportant des éclairages complémentaires. Ainsi, il les corrobore par la position convergente d’une autre autorité sur la langue : « Anagramme : M. de Vaugelas veut qu’il soit tousjours féminin ; et je suis de son avis. C’est aussi de ce genre que l’a fait M. Colletet » (355). Dans d’autres cas, Ménage enrichit la règle énoncée par Vaugelas à l’aide de commentaires sémantiques : « J’ajouste encore aux Remarques de M. de Vaugelas que gens ne se dit point d’un nombre précis » (281). L’adhésion de Ménage aux jugements de Vaugelas est plus nettement argumentée lorsqu’il en expose les motivations, comme dans l’observation sur quasi : « Je suis pour M. de Vaugelas. […] Quasi n’est plus du bel usage, si ce n’est en certains endroits » (684).

38Mais si Ménage partage avec Vaugelas l’objectif de régenter l’usage en vigueur, il tient couramment un discours critique à son encontre, notamment sur les questions lexicales. Dans son opposition à Vaugelas, il se place globalement sur le terrain de la réfutation de façon à invalider ses positions ou à opposer ses thèses aux siennes. Les stratégies réfutatives de Ménage peuvent être tolérantes quand il atténue ses objections par une démarche concessive qui limite la portée de ses critiques en reconnaissant la validité partielle des décisions de Vaugelas, à l’exemple de l’observation sur gangrène : « L’Auteur des Remarques veut qu’on écrive gangreine, et qu’on prononce cangreine. Selon moi, il faut écrire et prononcer cangreine. […] L’opinion de M. de Vaugelas pourroit pourtant estre deffendue par un passage de Quintilien […] » (661). Tout aussi conciliantes sont les contre-argumentations « avec relance » qui consistent à neutraliser l’argument de l’adversaire et le contre-argument qu’on lui oppose, puis à sortir de l’impasse produite en trouvant une échappatoire. Dans l’observation « Cupidité », Ménage rapporte d’abord la résolution de Vaugelas : « M. de Vaugelas […] conclut que ce mot ne vaut rien », à laquelle il oppose un contre-usage : « MM. de Port Royal ont pourtant dit cupidité ». Il annule ensuite son objection, en montrant la faiblesse égale des deux positions et en relançant le débat par l’examen des synonymes de ce terme : « Et pour en parler franchement, je ne tiens pas ce mot fort bon. Mais je ne tiens pas convoitise meilleur et je ne voudrois me servir ny de l’un ny de l’autre […]. Je dirois un désir » (305-306).

39D’autres jugements de Ménage sur les arguments avancés par Vaugelas sont plus péremptoires, rendant malaisée toute conciliation. C’est le cas dans l’observation « Navire » où il déploie une contre-argumentation renchérissante. Après avoir mentionné la position de Vaugelas en faveur du masculin pour ce terme, il se livre à une réfutation disjonctive, contestant une partie de cette position et approuvant l’autre : « Cela est vray en prose, mais non pas en vers ». Par la suite, la critique prend de l’ampleur avec un développement en crescendo qui corrige l’approbation précédente en un démenti sans réplique : « Et cela mesme n’est pas tousjours vray en prose : car en parlant de la nef Argo, on peut fort bien l’appeler la navire Argo, ou plustost on la doit ainsi appeler » (373-374). Les jugements de Ménage à l’encontre des décisions de Vaugelas deviennent plus radicaux quand il en prend le contrepied au terme d’une démarche inversive mobilisant les stratégies évaluatives sur l’usage. Entre autres, dans l’observation « Précipitément », il contrecarre la valorisation de cet adverbe par Vaugelas en le dévalorisant emphatiquement : « M. de Vaugelas dit que précipitément est bon. Il est abominable » (463).

4.2. La polémique entre Bouhours et Ménage

  • 15 Cette polémique fait suite à la publication des Doutes sur la langue françoise (1674) de Bouhours o (...)

40Les débats sur la norme classique au 17e siècle suscitent des interactions beaucoup plus violentes lors de la polémique entre Bouhours et Ménage survenue après les critiques portées par le premier contre le second à propos de ses choix linguistiques15. Leur querelle donne lieu à de nombreux échanges agoniques dans lesquels ils refusent le débat d’idées pour se livrer à des charges agressives. À travers elles, il ne s’agit plus seulement de contester le discours normatif de l’adversaire, mais de le détruire au moyen de procédés argumentatifs extrêmes. Chez Ménage, ils se traduisent par des hyperboles négatives qui disqualifient les commentaires de Bouhours hostiles aux néologismes : « La remarque du P. Bouhours sur le mot de magnanime est nulle de toute nullité » (2022 : 905). De son côté, Bouhours exploite les ressources de l’autophagie pour mettre à bas la démarche argumentative de Ménage, jugée fallacieuse (« Il se contredit un peu lui-même », 1675 : 313) ou défectueuse : « Il ne prouve rien en produisant le témoignage de Joachim du Bellay. Ce n’est pas raisonner juste en matière de langue que de dire : Joachim du Bellay s’est servi d’un mot ; donc nous pouvons nous en servir » (314). À ces procédés éristiques s’ajoutent des accusations de sophisme lorsque Bouhours reproche à son adversaire de déformer son jugement au sujet du mot grièveté : « C’est à la faveur de cette falsification que M. Ménage [met] dans un de ses titres de ses observations nouvelles : grièveté, mot favori de l’Auteur des Doutes sur la langue françoise » (320-321).

41De surcroît, tout au long de cette polémique, le débat linguistique glisse vers l’argumentation ad personam visant à décrédibiliser l’image de l’adversaire. Les attaques personnelles de Bouhours ont avant tout pour but de dénoncer l’ethos de savant omniscient que se donne Ménage :

Avons-nous en France un homme plus universel ? En avons-nous un qui soit tout ensemble, comme luy, grammairien, poëte, jurisconsulte, historien, philosophe ? C’est dommage qu’il ne soit aussi théologien : s’il avoit lu Saint Augustin […], ce seroit le premier homme du monde » (309).

42Pour sa part, Ménage s’efforce d’abaisser le prestige intellectuel de Bouhours, faisant de lui le « singe » (2022 : 867) de Vaugelas ou l’infantilisant en « écolier » (903). La querelle atteint son point culminant avec les invectives, empreintes de pathos, qu’il lance à son encontre et qui introduisent la disqualification au cœur de sa dénomination. Bouhours est en effet tour à tour traité de « petit Régent » (857), de « père Goguenard » (1041) ou de « petit Grammatituccio » (1068). Avec ces formulations qui relèvent de l’agression verbale, on est loin des débats rationnels sur le bon usage.

Conclusion

43Au terme de cette étude, on voit la complexité des volontés de standardisation manifestées par les remarqueurs sur la langue du 17e siècle autour de la notion de bon usage. Loin de l’image lisse et homogène qu’en donnent la plupart des manuels scolaires, le français classique du bon usage se présente comme un foyer de tension et de réajustements continuels, illustré par les recueils de Vaugelas, de Ménage et de Bouhours. Ceux-ci déploient une activité argumentative abondante afin de mettre en place un cadre langagier répondant à la politesse mondaine. Ce dernier repose sur un fonds idéologique commun, fourni par la « Préface » des Remarques de Vaugelas dont l’objectif est d’instituer une norme relevée excluant les usages du plus grand nombre perçus comme fautifs. Mais en raison des multiples variations du français existant alors, cette normalisation se traduit chez les remarqueurs par des stratégies argumentatives disparates, qu’elles soient rationnelles ou évaluatives. Ces stratégies peuvent aussi revêtir une tonalité éristique quand ils confrontent leurs conceptions dans la co-construction du bon usage. En outre, la force persuasive des arguments qu’ils emploient fluctue au gré de leurs positionnements entre une énonciation polyphonique et monophonique.

  • 16 Si l’on prend le cas de Ménage, il était un familier du salon de la duchesse de Longueville et des (...)
  • 17 En particulier, Racine soumettait ses manuscrits à Bouhours. Quant à Ménage, il fut chargé de l’ins (...)
  • 18 Voir le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et les Observations de l’Académie françoise (17 (...)

44Se pose par ailleurs la question de l’influence réelle des remarqueurs sur la constitution de la norme classique à la base du français moderne, dans la mesure où leurs prescriptions sont le fait d’initiatives personnelles. Bien qu’ils se comportent en législateurs du langage automandatés, ils ont joué un rôle non négligeable dans la standardisation effective du français de leur époque. D’une part, leurs préconisations, fruits de leurs démarches argumentatives, ont fait l’objet d’un consensus avéré, étant souvent l’aboutissement des discussions menées dans les cercles qu’ils fréquentaient16, en accord avec la pratique des écrivains auxquels ils prodiguaient occasionnellement leurs conseils17. D’autre part, beaucoup de leurs décisions ont été reprises par l’Académie française qui les imposera dans ses ouvrages et qui contribuera à leur diffusion progressive18. Pareillement, de nombreuses remarques de langue du Dictionnaire françois de Pierre Richelet (1680) auquel collabora Bouhours s’inspirent directement des prescriptions des remarqueurs, leur donnant un large écho. De la sorte, s’ils n’avaient pas eux-mêmes le pouvoir institutionnel de réglementer le français, les remarqueurs ont agi en catalyseurs des aspirations de leurs contemporains à pratiquer une langue épurée.

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Notes

1 L’appellation de français classique date seulement du XIXe siècle.

2 Par « lecte », nous entendons un état de langage en liaison avec ses conditions de production. Voir Marc Bonhomme (2018).

3 On peut mentionner ici le salon de l’Hôtel de Rambouillet et l’Académie française créée en 1635.

4 Par la suite, ces ouvrages seront abrégés en Remarques, Remarques nouvelles et Observations. En outre, nos références aux ouvrages de Vaugelas et de Ménage porteront sur leur réédition respective en 2018 et 2022.

5 Empruntée à la sociologie anglo-saxonne, la première rend compte des pratiques langagières stabilisées au sein d’un groupe donné, tandis que la seconde, de conception plus ancienne, implique des jugements valorisant une pratique langagière au détriment d’une autre. Pour des discussions sur la polysémie du mot « norme », voir Siouffi et Steuckardt (2007). Précisons que ce mot n’apparaît pas chez les trois remarqueurs qui nous intéressent.

6 Le recueil de Scipion Dupleix (1651) et les Observations de l’Académie françoise sur les Remarques de M. de Vaugelas (1704) délimitent cette production intertextuelle.

7 Ainsi, en érudit admirateur des auteurs de l’Antiquité, François de La Mothe Le Vayer (1647) s’en prend à l’idée développée par Vaugelas que la langue dépend de l’usage des courtisans. De même, se faisant le défenseur d’une utilisation libre du lexique, Dupleix (1651) voit dans les conceptions de Vaugelas un purisme excessif.

8 Pour plus de précisions, voir Ayres-Bennett et Seijido (2011).

9 À titre indicatif, d’après les statistiques de Marc Bonhomme dans son introduction à la réédition des Observations de Ménage en 2022, les termes « auteurs » et « poètes » y apparaissent respectivement 233 et 94 fois.

10 Pour un examen détaillé de cette ouverture à la variation chez Ménage, voir Bonhomme et Horak (2013).

11 Sous sa rigueur apparente, l’argumentation de Ménage est assez spécieuse dans la mesure où le français peut très bien faire cohabiter dans son lexique des formes latinisées (canonique) et francisées (chanoine).

12 La ça-règle définit les cas où l’usage paraît émaner de lui-même, avec deux présupposés : 1) il existe une pratique X ; 2) cette pratique X vaut indépendamment de tout énonciateur.

13 Avec la on-règle, le remarqueur fait état d’une pratique normative à la fois collective, non bornée et délocutée.

14 Consistant en une posture énonciative dans un énoncé particulier, la monophonie ne met pas en cause le dialogisme intrinsèque au discours théorisé par Mikhaïl Bakhtine (1984).

15 Cette polémique fait suite à la publication des Doutes sur la langue françoise (1674) de Bouhours où il s’en prend au goût prononcé de Ménage pour l’étymologie et à son ouverture aux néologismes. Elle s’achèvera en 1676 avec la publication du second tome des Observations de Ménage.

16 Si l’on prend le cas de Ménage, il était un familier du salon de la duchesse de Longueville et des « samedis » de Madeleine de Scudéry. Lui-même tenait tous les mercredis des assemblées connues sous le nom de Mercuriales.

17 En particulier, Racine soumettait ses manuscrits à Bouhours. Quant à Ménage, il fut chargé de l’instruction de Mme de La Fayette et de Mme de Sévigné.

18 Voir le Dictionnaire de l’Académie françoise (1694) et les Observations de l’Académie françoise (1704). Notons que Vaugelas fut un membre actif de l’Académie dès 1635 et qu’il en dirigea le projet de dictionnaire jusqu’à sa mort en 1650.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marc Bonhomme, « Argumentation et standardisation du français classique au 17e siècle : l’exemple des remarqueurs »Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 35 | 2025, mis en ligne le 15 octobre 2025, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/aad/9630 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14yb1

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Auteur

Marc Bonhomme

Université de Berne (Suisse)

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