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Qu’est-ce qui est stratégique dans la « manœuvre stratégique » de la pragma-dialectique ?

Manfred Kraus
Cet article est une traduction de :
What is Strategic in Strategic Maneuvering? [en]

Résumé

Depuis la fin des années 1990, l’école pragma-dialectique d’Amsterdam a élargi sa théorie de la discussion critique en y intégrant le concept de « manœuvre stratégique ». L’objectif était de combler le fossé entre la dialectique et la rhétorique en intégrant dans le cadre dialectique une dimension rhétorique. Trois aspects principaux de la manœuvre stratégique sont explicitement abordés : les choix argumentatifs à partir du potentiel topique, l’adaptation à la demande du public et l’utilisation de dispositifs de présentation (presentational devices). Cet article examine de près la métaphore martiale de ladite manœuvre stratégique. En examinant la signification et l’histoire des termes « stratégie » et « manœuvre », ainsi que les différences entre stratégie et tactique, il décrit le positionnement de chacun des trois aspects mentionnés à l’intérieur du système rhétorique ainsi que la hiérarchie entre stratégie et tactique. Il montre ainsi comment le choix de cette métaphore encadre l’ensemble de la théorie et comment le fait de voir dans les sophismes (fallacies) un « déraillement » des manœuvres stratégiques modifie le concept pragma-dialectique originel. Il en ressort que l’intégration des manœuvres stratégiques dans le système pragma-dialectique pourrait être une stratégie en soi, visant à immuniser la théorie contre la critique.

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Toutes les citations en anglais ont été traduites par nous (Note de la traduction).

1Au tournant du millénaire, un tournant s’est également produit dans la théorie de l’argumentation. En 1990, Herbert W. Simons a été le premier à parler d’un « tournant rhétorique » dans le discours des sciences humaines et sociales en général, dans l’objectif d’« opposer les perspectives rhétoriques de la recherche aux présupposés objectivistes dominants de notre époque » (1990 : 1)1. Dans le domaine de la théorie de l’argumentation, qui s’était longtemps considérée comme associée à la logique (formelle ou informelle) ou à la dialectique et avait choisi de voir dans la rhétorique soit un art de la tromperie délibérée, soit l’art d’embellir les textes en surface (en d’autres termes, on lui conférait au mieux un « rôle auxiliaire, comme une sorte de servante de la dialectique » (Hohmann 2002 : 41), cela signifiait que la rhétorique, « un terme qui est si souvent précédé des mots simple, seul ou juste » (Simons 1990 : 2), avait progressivement commencé à gagner du terrain et à être reconnue comme une discipline à part entière – une discipline sérieuse et réputée dans le domaine des études argumentatives.

2Les spécialistes de l’argumentation ont de plus en plus renoncé à ne focaliser leur attention que sur l’analyse des structures arides de la preuve logique : ils se sont intéressés également aux méthodes heuristiques du débat et de la discussion sur le terrain. Ils se sont ainsi penchés sur la façon dont le discours argumentatif est façonné par les tropes et les figures de style, par l’art d’aborder et de cadrer les questions, et par la nécessité d’adapter les arguments aux buts, aux publics et aux circonstances. Au cours de cette évolution générale et en citant explicitement Simons comme source d’inspiration (par exemple, van Eemeren et Houtlosser 2002a : 135, note 13, et 139), l’école pragma-dialectique d’Amsterdam a elle aussi jugé opportun de réviser et d’étendre son modèle d’argumentation centré sur la discussion critique en y incorporant des éléments de rhétorique.

3Les pragma-dialecticiens étaient initialement plutôt sceptiques quant à la notion de pensée stratégique, considérée comme plus typique de la rhétorique. Ainsi, van Eemeren et Grootendorst (1992 : 9) écrivaient :

Dans une approche rhétorique, ces efforts pratiques consistent avant tout à donner aux gens des conseils pour argumenter avec succès. En s’inspirant d’exemples brillants et en imposant un entraînement à l’imitation, on apprend aux étudiants à persuader un public. […] L’approche rhétorique des problèmes pratiques peut être qualifiée de « prescriptive ».

4Ils avaient choisi de se concentrer sur la formulation des règles procédurales nécessaires à un débat dialectique idéal ; les quinze règles de la discussion critique ou les « dix commandements » qui doivent présider à un comportement raisonnable des participants (van Eemeren et Grootendorst 2004 : 135-157 et 190-196) constituaient le modèle qui permettait de résoudre les conflits d’opinion et de détecter les sophismes (fallacies). Ainsi l’intégration d’éléments rhétoriques dans leur analyse du discours argumentatif a constitué pour les pragma-dialecticiens une avancée majeure, principalement due à Peter Houtlosser, en collaboration avec Frans van Eemeren. Ils ont toutefois décidé de ne pas les appeler « éléments rhétoriques », mais « manœuvres stratégiques » :

À notre avis, le fossé entre la dialectique et la rhétorique peut être comblé en introduisant la notion théorique de « manœuvre stratégique » afin de rendre justice au fait que s’engager dans un discours argumentatif signifie toujours rechercher à la fois la raison critique et l’efficacité artistique (van Eemeren et Houtlosser 2009a : 4).

5Les premières idées dans ce sens ont commencé à germer à la fin des années 1990 ; la première publication qui a pleinement mis en avant ce terme était un article intitulé « Strategic Manoeuvring in Argumentative Discourse » (Manœuvres stratégiques dans le discours argumentatif) de van Eemeren et Houtlosser en 1999. Une longue série de publications connexes a suivi, dans lesquelles la théorie a été progressivement affinée (van Eemeren et Houtlosser 2000, 2002a, 2002b, 2003, 2006, 2009, van Eemeren 2010a), pour aboutir, après le décès tragique de Peter Houtlosser en 2008, à l’ouvrage de van Eemeren publié en 2010 et intitulé Strategic Maneuvering in Argumentative Discourse: Extending the Pragma-Dialectical Theory of Argumentation (2010b).

6Dans cet article, je souhaite remettre en question de manière critique le choix du terme « manœuvre stratégique » pour désigner cette extension rhétorique de la théorie pragma-dialectique et examiner son rapport avec la rhétorique proprement dite. À cette fin, je décrirai d’abord brièvement le concept pragma-dialectique de manœuvre stratégique, puis je formulerai quelques remarques critiques, en me concentrant particulièrement sur la notion de stratégie dans ce contexte. Je commencerai par discuter les termes essentiels que sont la stratégie et la manœuvre, en tenant compte de leur histoire et de leurs implications. Ensuite, j’examinerai les implications de la théorie pour les trois différents aspects de la manœuvre stratégique énumérés par les théoriciens, et pour l’analyse des sophismes définis comme « déraillements » des manœuvres stratégiques.

1. Le modèle pragma-dialectique

7Le concept pragma-dialectique de manœuvre stratégique part du constat que les interlocuteurs qui s’engagent dans un discours argumentatif pour résoudre un différend ne cherchent pas seulement à respecter les normes de la raison, mais aussi à voir le différend résolu en leur faveur. Il y a donc deux aspects en jeu : un aspect dialectique, qui s’intéresse à la raison, et un aspect rhétorique, qui s’intéresse à l’efficacité de l’argumentation. Le concept de manœuvre stratégique vise à combiner les deux, ou, comme l’écrivent van Eemeren et Houtlosser, à « intégrer de façon systématique les considérations rhétoriques dans un cadre dialectique » (2002a : 135). Cette formulation montre bien que le concept est déséquilibré. En effet, même s’ils parlent d’un « équilibre délicat » qui doit être maintenu, c’est invariablement l’aspect rhétorique qui est intégré dans un cadre dialectique, et non l’inverse. « Il n’y a aucun doute quant à la relation appropriée ici : la rhétorique est la servante de la dialectique, et les mouvements rhétoriques opèrent dans un cadre dialectique », écrit Tindale (2009 : 42) à propos de van Eemeren et Houtlosser (1999 : 493). La primauté de la dialectique sur la rhétorique, de la raison sur l’efficacité, reste incontestée à tous égards, ce qui peut paraître tout à fait naturel pour une théorie qui se considère comme fondamentalement et principalement ancrée dans la tradition dialectique.

8Essentiellement, ce concept pragmatique et dialectique de manœuvre stratégique se décline en trois aspects, comme l’illustre le célèbre triangle de la manœuvre stratégique (van Eemeren 2010b : 95, van Eemeren et al. 2014 : 554) : les trois aspects rhétoriques représentés sont, dans le jargon pragma-dialectique, les choix parmi le potentiel topique, l’adaptation à la demande du public et l’utilisation de dispositifs de présentation. Le premier fait référence à la sélection d’arguments topiques, le deuxième à la tentative de s’aligner sur l’auditoire et le troisième à l’utilisation de figures rhétoriques et de tropes. En affichant des flèches à double pointe entre chaque paire d’angles dans la visualisation graphique, le triangle suggère que les trois angles sont tous interdépendants et situés à un niveau égal, ce qui, comme nous le verrons bientôt, n’est pas le cas.

9Cette triade s’applique à chacune des quatre étapes d’une discussion critique pragmatique et dialectique : l’étape de confrontation, l’étape d’ouverture, l’étape d’argumentation et l’étape de conclusion, qui s’étendent pour former un tableau complet d’applications (voir van Eemeren 2018 : 116, van Eemeren et al. 2014 : 555) qui, s’il paraît complexe à première vue, est en réalité facile à lire : il donne à voir comment, dans ce modèle, les quatre étapes d’une discussion critique, à savoir l’évaluation de la divergence d’opinion, la fixation du point de départ du débat, l’échange mutuel d’arguments et la détermination finale du résultat du débat, peuvent être menées non seulement dans le respect des normes dialectiques de raisonnabilité, mais aussi dans la poursuite de l’objectif rhétorique d’efficacité sous chacun de ces trois aspects. En fin de compte, le tableau ne fait guère plus que répartir les deux prédicats « raisonnable » et « efficace » sur les quatre étapes et les trois aspects dont parle la théorie.

10Un autre problème se pose : l’étape que le terme « manœuvre stratégique » décrit précisément n’est pas tout à fait claire. D’une part, il semble faire référence à l’« équilibre délicat » entre les objectifs dialectiques et rhétoriques : « Dans leurs efforts pour concilier la poursuite simultanée de ces deux objectifs différents, qui peuvent parfois même sembler contradictoires, les débatteurs ont recours à ce que nous avons appelé la manœuvre stratégique » (van Eemeren et Houtlosser 2002a : 135). D’autre part, il est également dit que « la manœuvre stratégique peut intervenir dans un choix opportun parmi les options qu’offre le “potentiel topique” [...], dans la sélection d’une réaction d’adaptation à la “demande du public” et dans l’exploitation des “dispositifs [devices] de présentation” appropriés » – ces trois éléments étant appelés les « trois aspects de la manœuvre stratégique » (van Eemeren et Houtlosser 2002a : 139). À quel moment précis la manœuvre stratégique intervient-elle donc ? Consiste-t-elle en premier lieu dans les manœuvres rhétoriques déployées, ou seulement dans leur évaluation et leur mise en balance ultérieures par rapport aux normes de raisonnabilité ? À première vue, la première option semble plus conforme à la conception courante des termes « stratégique » et « manœuvres ».

2. Définitions de stratégie et manœuvre

a. Stratégie

11Examinons maintenant de plus près le terme « manœuvre stratégique » lui-même. Il se compose de deux éléments : « stratégie » et « manœuvre ». Tous deux sont métaphoriques, ce qu’il convient de garder à l’esprit.

12Tout d’abord, nous devons clarifier ce qu’est une stratégie. Il est clair, d’entrée de jeu, que le terme « stratégie » est une métaphore issue du contexte martial. Et en fait, des historiens militaires tels que Beatrice Heuser en donnent encore une définition guerrière : « La stratégie est un moyen global de tenter d’atteindre des objectifs politiques, y compris par la menace ou l’usage effectif de la force, dans une dialectique des volontés – il doit y avoir au moins deux parties à un conflit » (2010 : 27-28). Mais, comme le note Lawrence Freedman, un autre historien militaire :

Ce domaine d’étude était initialement connu sous le nom de tactique, un mot qui désignait depuis quelque temps l’organisation et les manœuvres ordonnées des troupes. La tactique, définie comme « la science des mouvements militaires », pourrait, selon Beatrice Heuser [2010 : 4], remonter au IVe siècle avant notre ère. Il n’existait pas de définition correspondante de la stratégie jusqu’à ce qu’un ouvrage anonyme du VIe siècle la relie explicitement à l’art du général (Freedman 2013 : 72).

13Mais le mot grec strategía désignait au départ la fonction, et non l’art d’un général (un strategós, un « chef d’armée ») ; dans ce dernier sens, le terme n’est apparu que beaucoup plus tard, d’abord dans le traité byzantin anonyme du VIe siècle Perì strategías (trad. Dennis 1985 : 10-135) auquel Heuser et Freedman font allusion. Il a ensuite été repris vers 900 après J.-C. dans le traité intitulé Taktiká de l’empereur Léon VI le Sage (éd. Vári 1917, trad. Dennis 2010 ; voir Heuser 2010 : 4 et Freedman 2013 : 72). Les deux traités byzantins établissent une distinction claire entre stratégie et tactique ; ils définissent la stratégie comme « les moyens par lesquels un commandant peut défendre ses propres terres et vaincre ses ennemis », mais la tactique, hiérarchiquement subordonnée, comme « la science qui permet d’organiser et de manœuvrer un corps d’hommes armés de manière ordonnée » (Freedman 2013 : 72). À ce stade, nous pouvons déjà noter la priorité historique de la tactique ainsi que l’association répétée de la tactique avec l’action de manœuvrer.

14Dans les langues modernes, le terme et le concept de « stratégie » n’ont été introduits qu’à la fin du 18e siècle, « reflétant l’optimisme des Lumières selon lequel la guerre, comme d’autres domaines de l’activité humaine, pouvait bénéficier de l’application de la raison » (Freedman 2013 : X). Mais là encore, elle a d’abord dû s’émanciper et se détacher de la tactique. Jacques Antoine Hippolyte Comte de Guibert, dans son Essai général de tactique (Londres, 1772), a distingué « “la tactique élémentaire”, qui est devenue “la tactique”, de “la grande tactique”, qui est devenue “la stratégie” » (Freedman 2023 : 73). Selon les propres termes de Guibert : « Il faut diviser la tactique en deux parties ; l’une élémentaire & bornée; l’autre composée & sublime. […] La seconde partie est, à proprement parler, la science des généraux » (Guibert 1772 : 9). 

15Dans sa traduction française du traité de Léon le Sage, Paul Gédéon Joly de Maïzeroy a, en 1771, « identifié la « “science du général” de Léon comme étant distincte des sphères subordonnées de la tactique » (Freedman 2013 : 73). Avec la traduction par Maïzeroy du mot « strategía » de Léo par « stratégie », « un mot était né » (Freedman 2017 : 93). Quelques années plus tard, comme le souligne l’historien militaire britannique Hew Strachan, « Joly de Maizeroy publia sa Théorie de la guerre (1777), dans laquelle il identifia un deuxième niveau dans l’art de la guerre, un niveau qu’il appela stratégie, et qu’il considérait comme “sublime” et dépendant de la raison plutôt que des règles » (Strachan 2005 : 35). Dans ce traité, Maïzeroy parle explicitement de

la différence de la tactique, proprement dite, à ce que les grecs appeloient stratégique qui est particulièrement la science du général, même de l’homme d’état. À la tactique appartient l’art de dresser les troupes, de les ranger & de les faire mouvoir ; l’art de l’attaque & de la défense [...]. La stratégie a quelque chose de plus élevé –

qu’il relie au « ressort de la dialectique, c’est a dire, de la faculté la plus sublime de l’esprit, du raisonnement » (Maïzeroy 1777: lXXXV-lXXXVI). Guibert, lui aussi, en 1779, adopte le terme « la stratégique » (Freedman 2013: 73).

16Mais une fois que le concept de stratégie s’est fermement établi, au cours des 19e et 20e siècles, il a connu une ascension fulgurante en termes de popularité et une application quasi inflationniste dans divers domaines, allant du domaine militaire initial à la gestion d’entreprise et à la théorie des jeux, en passant par le sport. Strachan se plaint donc :

Le mot « stratégie » a acquis une universalité qui l’a vidé de son sens et ne lui a laissé que des banalités. Les gouvernements ont des stratégies pour s’attaquer aux problèmes de l’éducation, de la santé publique, des retraites et du logement dans les centres-villes. Les agences de publicité ont des stratégies pour vendre des cosmétiques ou des vêtements. Les études stratégiques sont plus florissantes dans les écoles de commerce que dans les départements de relations internationales. [...] Mais les études stratégiques ne sont pas des études commerciales, et la stratégie n’est pas [...] synonyme de politique (2005 : 34 ; voir également Heuser 2010 : 28).

17Au cours de cette expansion métaphorique, le terme a été de plus en plus « démilitarisé », de sorte que ses racines guerrières sont de moins en moins perceptibles dans la plupart des contextes actuels, y compris dans l’argumentation et la rhétorique. Mais il faut admettre que la théorie rhétorique a souvent été accusée, en particulier par les critiques féministes, d’utiliser des images trop martiales et militaires ou des images issues de sports martiaux tels que la boxe, la lutte ou l’escrime.

18Au sens large, on peut être d’accord avec Freedman lorsqu’il résume :

Il n’existe pas de définition consensuelle de la stratégie qui décrive le domaine et en délimite les frontières. Une définition contemporaine courante la décrit comme le maintien d’un équilibre entre les fins, les moyens et les méthodes ; l’identification des objectifs ; et les ressources et méthodes disponibles pour atteindre ces objectifs » (2013 : XI).

19Les mots « maintenir un équilibre » dans la définition de Freedman peuvent sembler faire écho à l’expression « maintenir un équilibre délicat » (2002a) de van Eemeren et Houtlosser entre dialectique et rhétorique dans les manœuvres stratégiques.

20Pourtant, la plupart des théoriciens de la stratégie, issus de diverses disciplines, s’accordent sur un petit nombre d’éléments constitutifs : l’un est l’orientation vers un objectif, un autre est l’utilisation de ressources (généralement limitées) pour atteindre cet objectif, un troisième est la conception délibérée d’actions, mais le plus important est la préméditation, l’anticipation, à savoir le fait d’anticiper les mouvements des autres agents et les conséquences de ses propres actions. Car « la stratégie est nécessaire lorsque d’autres peuvent contrecarrer nos plans parce qu’ils ont des intérêts différents et peut-être opposés » (Freedman 2013 : XI).

21Cependant, les analystes de la stratégie s’accordent également sur un modèle à plusieurs niveaux : au sommet, il doit y avoir une vision de l’objectif poursuivi et visé. Pour atteindre cet objectif à long terme, une stratégie sera élaborée et, pour la mise en œuvre de cette stratégie, certaines mesures pratiques seront prises à un niveau opérationnel inférieur, communément appelé le niveau tactique. Il existe donc un consensus général sur la distinction entre stratégie à long terme et tactique à court terme.

b. Manœuvres

22À quel niveau se situent les manœuvres dites stratégiques ? Pour clarifier ce point, nous devons nous pencher sur le deuxième terme : manœuvres. Là encore, on peut trouver des connotations martiales : on parle des manœuvres des troupes. Van Eemeren préfère un autre domaine imagé, à savoir la navigation maritime (ce qui n’est pas inhabituel pour un auteur néerlandais). Il écrit : « Lorsque les bateaux “manœuvrent pour se positionner”, ils se déplacent afin d’atteindre des positions avantageuses. Ce déplacement visant à atteindre la meilleure position possible dans une situation donnée correspond exactement à ce que nous voulions signifier par le terme “manœuvre” ». Imagine-t-il quelque chose comme des navires de guerre prenant position en formation pour une bataille envisagée ? Dans ce cas, nous revenons à un contexte militaire, mais il est douteux que nous soyons au niveau tactique à court terme plutôt qu’au niveau stratégique à long terme. Ou bien devrions-nous plutôt penser aux manœuvres de vol vertigineuses des avions de combat ? Cela s’inscrirait non seulement dans le même contexte martial, mais aussi, de manière encore plus évidente, dans le domaine tactique. Nous retiendrons l’expression de van Eemeren « dans une situation donnée ». Christopher Tindale préfère une interprétation moins martiale : la métaphore des manœuvres le fait penser à des bateaux contournant des obstacles pour atteindre un objectif poursuivi : « Au stade initial, les stratagèmes rhétoriques adoptés par les débatteurs peuvent être efficacement présentés en adoptant la métaphore des manœuvres, consistant à contourner des obstacles pour atteindre un objectif » (Tindale 2009 : 43). On pourrait peut-être également être tenté de penser aux mouvements des pièces sur un échiquier. Tout cela, cependant, relève davantage du niveau tactique que stratégique.

23Pour prendre un exemple tiré de la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine : lorsque les Russes ont réalisé que leur plan d’invasion massive et de conquête rapide de Kyiv avait échoué, ils ont choisi d’attaquer les infrastructures ukrainiennes. Il s’agit là d’un véritable changement de stratégie (les objectifs finaux restant inchangés). Mais le déplacement de troupes ou de navires dans une situation de combat particulière relève davantage de la tactique. Ce que je veux dire, c’est que la notion même de manœuvre est, par nature, plus proche de la tactique que de la stratégie. Par conséquent, l’expression même de manœuvre stratégique semble un oxymore, à moins que l’on considère que les manœuvres tactiques doivent être subordonnées à une stratégie à long terme.

24Van Eemeren lui-même était bien clairement conscient de ce problème. Dans son ouvrage publié en 2010, il note :

Un terme alternatif à « stratégique » pourrait être « tactique », mais ce dernier terme met surtout en avant l’opportunité locale des manœuvres au niveau opérationnel et se rapproche trop de la terminologie du pôle de l’efficacité tout en s’éloignant automatiquement du pôle de la raisonnabilité. Je pense également que dans l’usage courant, une « tactique » est avant tout un outil permettant d’atteindre un objectif stratégique, qui est proche d’une ruse (2010b : 41, note 39).

25Par conséquent, le choix du terme « stratégique » a en fin de compte été motivé par le souci de maintenir cet équilibre délicat et d’éviter de faire trop pencher la balance vers le « pôle de l’efficacité » au détriment du « pôle de la raison » ; ou, pour le dire plus crûment, de préserver et de garantir la primauté de la dialectique sur la rhétorique. Ainsi, en ce qui concerne les trois aspects de la manœuvre stratégique dans le discours argumentatif, nous devons vérifier s’ils relèvent à juste titre du niveau de la stratégie à long terme ou s’il s’agit plutôt de celui de la tactique à court terme. En tout cas, selon les analystes de la stratégie militaire, chaque fois qu’il est question de « mouvements » ou de « manœuvres », nous sommes clairement au niveau de la tactique, et non de la stratégie.

3. Les trois aspects de la manœuvre stratégique

a. Potentiel topique

26Pour commencer, d’un point de vue purement rhétorique, parmi les trois aspects cités, les thèmes appartiendraient au canon de l’inventio, les figures et les tropes à l’elocutio, et l’orientation vers le public serait impliquée dans tous les sous-ensembles en tant que condition préalable générale et principe de base. D’autre part, il va sans dire que cette triade sélective omet d’autres parties substantielles du système rhétorique, telles que la dispositio et la plupart des parties de l’actio, sans parler du grand potentiel des moyens de persuasion non-logiques tels que l’ethos ou le pathos. Je comprends donc davantage comme l’expression d’une prévision que comme un bilan l’observation de Jeanne Fahnestock selon laquelle

le canon rhétorique complet peut être utile dans la démarche pragma-dialectique visant à montrer comment la réalisation d’objectifs rhétoriques peut néanmoins satisfaire aux exigences dialectiques, puisque les deux premiers éléments de la manœuvre stratégique incluent en réalité les trois appels traditionnels [à savoir le logos, l’ethos et le pathos], et que le troisième élément prend en compte leur expression (2009 : 211-212 ; parenthèse ajoutée).

27Qu’en est-il des choix issus du potentiel topique ? S’agit-il d’une manœuvre spécifiquement rhétorique ? Le terme topos, du moins, n’est pas un terme typiquement rhétorique, mais provient en fait de la dialectique. Topos est également un terme notoirement évasif, mal défini depuis l’Antiquité ; il peut désigner aussi bien une méthode heuristique pour trouver des arguments que des schémas argumentatifs fixes et prêts à l’emploi ; il peut faire référence à la forme comme au contenu. Il faut garder à l’esprit que l’ensemble des Topiques d’Aristote, modèle principal et source d’inspiration de la composante dialectique de la pragma-dialectique, consiste à explorer les possibilités de l’argumentation topique. L’argumentation topique n’est donc pas du tout étrangère à la dialectique et n’a donc guère besoin d’être introduite comme un élément rhétorique supplémentaire. Comme Perelman et Olbrechts-Tyteca (1958) l’ont amplement démontré, l’identification des oppositions, des dissociations et des classifications, des analogies et des similitudes, etc. constitue la base même de toute argumentation, à moins qu’elle ne soit réduite à des formules quasi mathématiques comme dans la logique scolastique. Les arguments dans la vie réelle doivent toujours être remplis d’un contenu matériel. Si l’on adopte une position extrême, toute argumentation peut être réduite à des topiques.

28De plus, la recherche de l’efficacité est inhérente à la dialectique tout autant qu’à la rhétorique. La dialectique d’Aristote n’est pas un art théorique de résolution de problèmes, mais un art pratique consistant à gagner une compétition par toutes sortes de manœuvres habiles : anticiper les mouvements de l’adversaire, le piéger dans une position défavorable et manœuvrer habilement pour se mettre dans la position la plus avantageuse ont toujours été des éléments essentiels de la dialectique aristotélicienne. Peut-être que, dans son concept initial, la pragma-dialectique a sous-estimé cet aspect particulier de sa propre tradition dialectique et a ainsi manqué une occasion d’inclure dès le départ l’objectif le plus naturel de l’efficacité.

29À l’inverse, la rhétorique, si elle est bien comprise, n’est pas un simple exercice sauvage et non réglementé de moyens verbaux coercitifs qui doivent être maîtrisés par les rênes de la raison dialectique. Il s’agit d’une activité critique en soi, régie par des normes de raisonnabilité totalement transparentes et cohérentes, précisément parce qu’elle vise l’efficacité.

30Pourtant, il est clair que les arguments topiques ne constituent pas vraiment une stratégie, mais plutôt des manœuvres tactiques. Comme l’écrit van Eemeren : « dans chaque cas particulier, l’argumentateur peut choisir parmi une variété de sous-types et de variantes d’argumentation “causale”, “symptomatique” et “comparative” afin de sélectionner exactement l’argument causal, symptomatique ou comparatif qu’il juge approprié » (2010 : 94 ; je souligne).

31Bien que van Eemeren et Houtlosser insistent à plusieurs reprises sur le fait qu’un choix parmi les potentiels topiques est possible pour les quatre étapes d’une discussion critique (par exemple 1999 : 495, note 18 : « Dans le sens où nous utilisons ce terme, il existe des agrégats de potentiels topiques ou des “systèmes topiques” pour toutes les étapes de la discussion, et pas seulement pour l’étape de l’argumentation »), ce choix se concentre clairement sur l’étape de l’argumentation et sur les mouvements argumentatifs individuels à effectuer « dans chaque cas particulier ». Il faudra donc tenir compte de circonstances telles que la situation particulière ou le mouvement inattendu d’un adversaire. Peut-on alors parler à juste titre de stratégie, ou s’agit-il plutôt de tactique, un niveau inférieur ? On pourrait peut-être concéder qu’il y a une certaine part de stratégie dans la reconnaissance générale qu’un tel inventaire d’arguments existe et est à la disposition de celui qui argumente. Cependant, le choix et la décision finaux seront toujours déterminés par une situation particulière (et potentiellement imprévisible).

b. Adaptation au public

32À première vue, les chances semblent plus propices dans le cas de l’adaptation à la demande du public. « En général, l’adaptation à la demande du public consistera en une tentative de créer à chaque étape l’empathie ou la “communion” requise » (van Eemeren et Houtlosser 2002a : 140, de même 1999 : 485). Mais un problème semble se poser : qui est le public dans une discussion critique pragmatique et dialectique ? S’agit-il de l’adversaire direct ou d’un observateur tiers ? S’il s’agit de l’adversaire (comme je le suppose, puisque cette instance est parfois également appelée le destinataire), alors l’adaptation à la demande du public sera une évidence, comme c’était déjà le cas dans la dialectique d’Aristote. Tant chez Aristote que dans le modèle pragma-dialectique, aucune déclaration ne peut être considérée comme acquise et utilisée dans la suite de la discussion, à moins d’avoir été explicitement acceptée ou approuvée par les deux parties. Dans le modèle pragma-dialectique, cela découle de l’« externalisation » des engagements (règles de procédure 1 et 14 ; van Eemeren et Grootendorst 2004 : 136 et 156, van Eemeren et al. 2014 : 525-526). Selon les règles d’une discussion critique, en exprimant explicitement qu’il accepte une déclaration particulière dans le cadre d’un échange argumentatif, le répondant (ou, en l’occurrence, l’adversaire) s’engage à ne plus l’attaquer ni la nier. Pour cette raison, chaque partie d’un discours argumentatif s’efforcera par tous les moyens de s’assurer que l’autre partie accepte ses déclarations et formulera celles-ci en conséquence.

33Si, en revanche, un évaluateur ou un juge tiers était impliqué en tant que « public » d’une discussion critique, la procédure pragma-dialectique de résolution de problèmes, qui se déroule idéalement de manière bilatérale entre un « protagoniste » et un « antagoniste », dépendrait désormais également du jugement d’une personne extérieure : cette situation, en principe, diluerait ou brouillerait le concept pragma-dialectique originel d’une discussion critique bilatérale autonome. Il y aurait alors deux (ou plusieurs) « publics » auxquels un argumentateur devrait s’adapter, ce qui pourrait créer des conflits. Pourtant, le concept pragma-dialectique assez récent de différents « “types d’activité communicative” dans lesquels se déroulent des manœuvres stratégiques » (van Eemeren et van Haaften 2024 : 1233, voir également van Eemeren 2010b : 139-145, van Eemeren, Houtlosser, Ihnen et Lewiński 2010) inclut également des types tels que « l’arbitrage » ou la « médiation », qui font explicitement intervenir une tierce partie dotée de l’autorité fonctionnelle qui lui permet de trancher les litiges en question (van Eemeren et Houtlosser 2006 : 384-385, van Eemeren et al. 2014 : 557-563). Selon cette théorie, une multiplicité potentielle de publics serait inhérente au système.

34Cependant, ce qui est plus important, c’est que l’adaptation à la demande du public ne semble pas se situer au même niveau systémique que les deux autres aspects. En effet, la demande du public joue un rôle décisif tant dans le choix des arguments parmi les thèmes topiques que dans le choix des dispositifs de présentation. Dans les deux cas, le choix s’adaptera aux exigences du public réel. Comme l’observe Tindale : « le public est tout aussi important pour les deux autres caractéristiques de la manœuvre stratégique, à savoir le potentiel topique et le dispositif de présentation, car les thèmes à choisir et les dispositifs de présentation les plus efficaces sont tous deux décidés en fonction du public » (2009 : 50). La question est donc la suivante : la demande du public est-elle alors un troisième aspect, au même titre que les deux autres, ou s’agit-il plutôt d’un principe général (ce que van Eemeren et Houtlosser 2002a : 141, note 34 ; 2002b : 16, note 9, souhaitent nier), si bien que nous ne nous retrouvons plus alors qu’avec deux aspects matériels, l’un (les arguments topiques) lié à l’inventio, et l’autre (les dispositifs de présentation) à l’elocutio ?

c. Dispositifs (devices) de présentation

35Cela nous amène enfin aux dispositifs de présentation. « Pour transmettre de manière optimale les mouvements rhétoriques, les dispositifs de présentation disponibles doivent être utilisés de manière stratégique. Cela signifie qu’il faut rechercher des moyens discursifs efficaces pour transmettre les différents mouvements du discours » (van Eemeren et Houtlosser 2002a : 140, 1999 : 485). Dans ce cas, le choix d’une terminologie innovante peut être particulièrement trompeur. Que devons-nous comprendre exactement par « dispositifs de présentation » ? S’agit-il principalement de caractéristiques élocutoires telles que les figures et les tropes (« Les figures rhétoriques sont des modes d’expression spécifiques qui peuvent être utilisés comme dispositifs de présentation », van Eemeren et Houtlosser 1999 : 485 et 2002a : 140) ; ou alors des éléments liés à la présentation et à l’éloquence, tels que la modulation de la voix, les gestes ou l’aisance oratoire, sont-ils également inclus ? Tout comme Aristote, dans le troisième livre de sa Rhétorique, a notoirement confondu les aspects du style et de la présentation, il semble que ce soit également le cas ici. Les explications théoriques (van Eemeren ibid., van Rees et Rigotti 2011) et les études de cas pratiques (par exemple Snoeck Henkemans 2009 et 2017, van Haaften 2017) se concentrent principalement sur l’utilisation de figures stylistiques telles que les questions rhétoriques, les praeteritiones, les hyperboles, les ellipses, les aposiopèses et autres, ou sur des tropes tels que les métaphores. Dans les débats réels, des aspects non discursifs de la présentation tels que la construction d’une image oratoire, la conquête de la confiance et de la sympathie ou l’accent pathétique peuvent être tout aussi pertinents.

36De plus, l’emploi du terme anglais device (traduit ici par dispositif), qui évoque une sorte d’« outil » ou de « gadget », peut encore trahir une certaine méfiance à l’égard de ces figures de style qui (pourrait-on penser) devraient rester cantonnées au domaine de la simple décoration stylistique, mais qui, lorsqu’elles sont mobilisées, le sont toujours avec une certaine intention, comme s’il était possible de communiquer sans recourir à aucune de ces figures de style. Mais une chose est également claire : l’emploi de tels dispositifs de présentation fonctionnera toujours dans le contexte de situations particulières et se situera donc à nouveau au niveau tactique, et non stratégique. Dans ce contexte, c’est la décision générale de les employer à grande échelle ou avec parcimonie qui pourrait peut-être, au mieux, être qualifiée de stratégie.

37Le dernier ajout théorique important et prometteur au concept de pragma-dialectique, sans doute suggéré par la taxonomie des « types d’activité argumentative », est la distinction entre différents « styles argumentatifs » (le « style » étant bien sûr compris dans un sens beaucoup plus large que la tâche rhétorique « traditionnelle » de l’elocutio), principalement la différenciation entre les styles argumentatifs « détachés » et « engagés » (van Eemeren 2019, 2021, van Eemeren et al. 2022, van Eemeren et Garssen 2023b ; pour une intégration du style argumentatif et linguistique, voir van Haaften et van Leeuwen 2021). Cependant, ces distinctions sont à nouveau fermement ancrées dans le concept triple de manœuvre stratégique et étroitement liées à celui-ci. Comme le montre assez bien, par exemple, le chapitre 3 de van Eemeren et al. (2022 : 21-32, basé sur van Eemeren 2019), les trois catégories que sont la sélection des topiques, l’adaptation à la demande du public et le choix des dispositifs de présentation jouent toujours un rôle central dans la détermination et la définition des caractéristiques des différents styles argumentatifs. En revanche, la « rhétorique » ne figure même plus dans l’index du volume.

4. Les sophismes comme déraillements de la manœuvre stratégique

38Une innovation majeure de la théorie pragma-dialectique élargie consiste dans une définition apparemment nouvelle des sophismes (fallacies). Sur la base de la théorie des manœuvres stratégiques, ceux-ci sont désormais définis comme des « déraillements » de ces manœuvres. L’identification est réciproque, car non seulement tous les sophismes sont considérés comme consistant en de tels déraillements, mais aussi, inversement, tous les déraillements seront automatiquement fallacieux. Outre le fait que, dans le contexte figuratif des manœuvres nautiques ou militaires, un « déraillement » est une image quelque peu surprenante, cette « nouvelle » définition du sophisme n’est en fait nouvelle qu’en apparence. En effet, lorsque nous demandons ce qui définit ces déraillements, la réponse est qu’ils sont décrits comme des violations d’une ou plusieurs règles procédurales dialectiques de la discussion critique : « Lorsque l’une des règles de discussion critique constituant le code de conduite d’un discours argumentatif raisonnable est violée au cours du processus, la manœuvre stratégique déraille et devient fallacieuse » (van Eemeren et Garssen 2023a : 173-174). Cela nous ramène toutefois à la définition pragma-dialectique antérieure de fallacy (voir van Eemeren et Grootendost 1992 : 102-106 : « Les sophismes [fallacies] comme violations des règles de discussion »). Si tel est le cas, cela signifie que l’explication pragma-dialectique traditionnelle des sophismes n’a changé en rien ; la nouvelle métaphore des déraillements ne ferait en fait que fournir un nouveau cadre rhétorique à une théorie existante.

39Lorsque van Eemeren et Houtlosser définissent la rhétorique comme « l’étude théorique de l’efficacité potentielle du discours argumentatif pour convaincre ou persuader un public dans la pratique argumentative réelle » (2006 : 383), il est évident que la tâche attribuée à la rhétorique dans le cadre de « l’équilibre délicat » consiste à « persuader » efficacement, tandis que la dialectique se voit confier la mission de préserver la norme de « raisonnabilité », en d’autres termes, de contenir la tendance autrement potentiellement effrénée et trompeuse de la rhétorique, afin de la maintenir dans les limites de la persuasion et de la logique. Malgré l’engagement apparent en faveur d’une « intégration systématique des considérations rhétoriques dans un cadre dialectique » (van Eemeren et Houtlosser 2002a : 135) dans le concept de manœuvre stratégique, cela semble indiquer que l’attitude pragma-dialectique envers la rhétorique reste fondamentalement méfiante et soupçonneuse. Cela se reflète également dans le choix du vocabulaire quelque peu dédaigneux de « manœuvres » ou « dispositifs » (devices) et dans le refus de situer ces manœuvres au niveau inférieur de la tactique, car cela les rapprocherait « trop du pôle de l’efficacité » et les ferait apparaître comme « un outil [...] proche d’un stratagème » (van Eemeren 2010b : 41, note 39).

40Simon Wolf, dans un ouvrage à paraître fondé sur sa thèse de doctorat à Tübingen, suppose également, pour des raisons similaires, que l’image de la rhétorique dans un contexte pragma-dialectique continue (peut-être involontairement) d’être celle, conventionnelle, d’un art radical, potentiellement impitoyable et immoral, qui doit impérativement être apprivoisé par le cadre plus « réfléchi » (van Eemeren et Grootendost 1992 : 9) de la dialectique (Wolf à paraître, section 4.5.7). Wolf souligne également que le concept d’équilibre et de réconciliation des objectifs dialectiques et rhétoriques à l’aide du concept de manœuvre stratégique souffre d’une antinomie fondamentale. Si, dans une manœuvre stratégique donnée, les objectifs dialectiques et rhétoriques sont identiques, leur réconciliation ou leur équilibre ne sera ni nécessaire, ni même possible par définition ; mais s’ils divergent, un tel équilibre ne sera pas admissible sur le plan procédural, à moins que les objectifs rhétoriques qui ne coïncident pas avec les objectifs dialectiques (et qui sont donc par définition opposés à ceux-ci) ne soient délaissés et qu’on y renonce (Wolf à paraître : section 4.5.9). L’équilibre est donc asymétrique. Comme nous l’avons dit plus haut, le postulat de la primauté absolue de la dialectique sur la rhétorique reste incontesté.

Conclusion : qu’y a-t-il de stratégique dans la manœuvre stratégique ?

41Où se trouve donc l’élément stratégique dans la manœuvre stratégique, si nous ne pouvons pas vraiment le repérer dans les trois aspects fondamentaux que nomment les pragma-dialecticiens, et que nous n’y trouvons invariablement que des manœuvres tactiques ? La réponse se trouve probablement dans le caractère métaphorique de la description de la théorie. Les deux termes, stratégie et manœuvre, évoquent une situation de conflit et d’antagonisme, renvoyant ainsi à la base dialectique du modèle de discussion critique, à savoir la résolution d’un conflit d’opinions initial dans le cadre d’une discussion critique ; en d’autres termes, ils réaffirment et renforcent implicitement la primauté postulée de la raison sur l’efficacité.

42De manière assez révélatrice, dans l’un de ses derniers essais, van Eemeren écrit : « Cette manœuvre stratégique consiste à exploiter simultanément le potentiel topique disponible, les possibilités de cadrer le point de vue du destinataire et les possibilités de présentation » (2009b : 3 ; je souligne). Attention au vocabulaire : que signifie ici « cadrer » ? S’agit-il simplement de « formuler », ou plutôt de quelque chose qui se rapproche davantage de « façonner » ou « modeler » ? Et qu’en est-il du terme « exploiter » ? Il semble également assez négatif, presque dans le sens d’« instrumentaliser » ou « tirer parti ». Mais van Eemeren et Houtlosser utilisent assez souvent ce terme, par exemple lorsqu’ils parlent d’« exploiter les dispositifs de présentation appropriés » (1999 : 484, 2002b : 16).

43Pourtant, la même année, Christopher Tindale (2009 : 42-49) a justement souligné que l’exposé de la théorie de la manœuvre stratégique par les pragma-dialecticiens fusionne ses trois aspects fondamentaux : il utilise une sélection d’arguments topiques, il tente manifestement de s’adapter à son public, mais surtout, il est formulé dans un langage hautement métaphorique, c’est-à-dire qu’il recourt largement à des dispositifs de présentation. Tant la description du système lui-même comme un emploi stratégique de manœuvres que la description tout aussi métaphorique des sophismes comme des « déraillements » cherche à rendre la description plus persuasive en recourant à des stratégies rhétoriques. La description est donc en fin de compte autoréférentielle (« Manœuvrer stratégiquement pour la manœuvre stratégique », comme le dit Tindale 2009 : 41).

44Cette autoréférentialité pourrait toutefois constituer l’avantage le plus significatif que tire la pragma-dialectique de l’utilisation d’un vocabulaire métaphorique novateur plutôt que d’utiliser des termes rhétoriques classiques. Elle répond également à tous les critères d’une véritable stratégie : objectif à long terme, préméditation et conception réfléchie des actions au niveau opérationnel. En se décrivant comme stratégique, le concept révèle peut-être mieux la stratégie ultime qui le sous-tend : sa mise en œuvre peut être une stratégie efficace en soi, conçue en fin de compte pour protéger et immuniser la théorie pragma-dialectique contre les objections soulevées non seulement par d’autres écoles de théorie de l’argumentation, mais aussi et surtout par des rhétoriciens tels que Christian Kock (2007), Hanns Hohmann (2002), David Zarefsky (2006 ; 2009) et d’autres.

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Notes

1 Toutes les citations en anglais ont été traduites par nous (Note de la traduction).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Manfred Kraus, « Qu’est-ce qui est stratégique dans la « manœuvre stratégique » de la pragma-dialectique ? », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 35 | 2025, mis en ligne le 15 octobre 2025, consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/aad/9842 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14yb5

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Auteur

Manfred Kraus

Université de Tübingen (Allemagne)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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