Navigation – Plan du site

AccueilNuméros129-4Comptes rendusL’évolution des forces politiques...

Comptes rendus

L’évolution des forces politiques en Bretagne. Comment la région est passée de la droite à la gauche (1946-2004)

Erwan Le Gall
p. 226-228
Référence(s) :

Christian Bougeard, L’évolution des forces politiques en Bretagne. Comment la région est passée de la droite à la gauche (1946-2004), Rennes, PUR, coll. Histoire, 2022, 360 p.

Texte intégral

1Avec cette Évolution des forces politiques en Bretagne portant sur la période 1946-2004, Christian Bougeard achève un diptyque inauguré avec Les Forces politiques en Bretagne. Notables, élus et militants (1914-1946) paru en 2011 aux Presses universitaires de Rennes. La recette est d’ailleurs la même : une analyse fermement chronologique reposant sur des dépouillements impressionnants. Pas un scrutin n’échappe à l’auteur : élections municipales, cantonales, régionales, européennes, sans oublier bien évidemment les législatives, les présidentielles et même les référendums et les sénatoriales. Il en résulte un texte qui, s’il peut parfois être fastidieux à lire quand on n’est pas un spécialiste des soirées électorales, constituera à l’évidence un outil de travail irremplaçable. On ne peut d’ailleurs à ce propos que saluer l’initiative des Presses universitaires de Rennes qui proposent dès aujourd’hui cet ouvrage en accès libre sur la plateforme OpenEdition Books : retrouver un résultat, un nom, une circonscription n’a jamais été aussi simple.

2Mais limiter ce volume à un simple annuaire des résultats électoraux ne serait pas rendre justice au travail phénoménal accompli pour l’occasion. Chaque scrutin est en effet profondément contextualisé, tant au prisme des enjeux nationaux que locaux. Ce faisant, ce sont de lentes évolutions qui se font jour : comme la féminisation – très – progressive du corps politique. En 1959, seules quatre communes élisent une mairesse dans les Côtes-du-Nord, six dans le Finistère. Des tendances lourdes se dégagent également. Spécificité bretonne, mais plus globalement encore d’un certain Ouest catholique comprenant notamment l’Anjou, dont les Mauges, et la Vendée, la question scolaire rythme toute la période, et ce dès les lendemains de la Libération. En témoignent les grandes manifestations organisées au printemps 1946 à Nantes, Quimper ou encore Landerneau pour tenter de faire inscrire la liberté d’enseignement dans la Constitution. 35 ans plus tard, c’est la loi Savary qui mobilise les foules : une réaction forte qui dit aussi, malgré les basculements électoraux, une certaine forme de permanence.

3Ce livre permet de rappeler quelques spécificités régionales et de battre en brèche certaines idées reçues. L’idée d’une Bretagne, monolithique et conjuguée au singulier, vole d’ailleurs consciencieusement en éclat tout au long de cette dense enquête de 350 pages : si certains espaces sont fermement conservateurs, « blanc », d’autres sont tout aussi solidement progressistes, « bleus », voire « rouges ». D’ailleurs, si la région passe bel et bien, de manière globale, de la droite à la gauche sur la période 1946-2004, les Bretons sont avant tout, pour C. Bougeard, des « légitimistes » sur le plan électoral. Ce sont les mutations socio-économiques qui sont à l’origine de la bascule des urnes, et pas l’inverse. C’est ainsi par exemple que le redécoupage des cantons rendu nécessaire par l’évolution démographique, et notamment la croissance urbaine, profite plus à la gauche à l’occasion des élections cantonales de 1973. Mais il ne faudrait pour autant pas en postuler une « gauchisation » de la région : non seulement le congrès d’Épinay ne déclenche aucune vague d’adhésion au Parti socialiste mais les effectifs militants demeurent encore relativement restreints, et en deçà de ceux du Parti communiste. Lors des élections municipales de 1977, si la vague rose est bien réelle, plus encore d’après l’auteur aux yeux des « observateurs parisiens », celle-ci ne doit pas conduire à « négliger la bonne résistance des listes du centre et de droite » (et sur ce scrutin, voir aussi Matthieu Boisdron et Michel Catala, Les élections municipales de 1977, Rennes, PUR, 2020). Lors des élections législatives de 1981, si la gauche est majoritaire en Bretagne, ce n’est qu’avec 51,1 % des voix, et 5,5 % de retard sur la moyenne nationale. On le voit, l’un des mérites de ce livre est de ramener un peu de complexité face à des récits parfois trop englobants et simplificateurs.

4La somme que propose C. Bougeard fera assurément date en ce qu’elle matérialise le rapport de force partisan tout au long de la période. Pour autant, limiter l’histoire politique à celle des partis et passer sous silence, notamment, celle des idées, me paraît être réducteur. On connaît par exemple l’affirmation selon laquelle l’extrême-droite ne ferait pas recette en Bretagne. C’est bien entendu négliger la Seconde Guerre mondiale mais aussi oublier que lors des élections législatives de 1956, elle réunit plus du quart des suffrages exprimés en Ille-et-Vilaine avec deux listes, celle d’une part de Robert Nerzic pour l’Union de défense des commerçants et artisans, celle d’autre part d’Henry Dorgères, le fondateur des « Chemises vertes » dans les années 1930, pour le Centre national des indépendants et paysans. Mais sans doute y aurait-il moyen d’aller plus loin et d’interroger le politique, tant en termes de politiques publiques que de stratégies rhétoriques individuelles et partisanes, du point de vue des logiques identitaires. Avec ce terme, j’entends désigner l’ensemble des propositions politiques qui sont avant tout fondées sur une revendication identitaire. Un tel questionnement englobe bien évidemment l’extrême-droite. Mais à partir de 1977 et de la signature à Ploërmel de la Charte culturelle bretonne, il y a tout lieu de se demander si l’on n’entre pas dans une autre configuration, celle d’une affirmation régionale qui, quoi qu’on en dise, relève bel et bien d’une démarche identitaire. Embourbé dans les suites du choc pétrolier et faisant face à une crise économique insoluble ainsi qu’à une hausse tendancielle du chômage, le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing paraît ne disposer que de très peu de leviers pour contenter l’opinion. L’arme identitaire, sous couvert de militantisme culturel, apparaît alors comme pouvant donner le change tout en venant largement complexifier la donne. En effet, cette rhétorique n’est désormais plus le propre de l’extrême-droite ou de partis tels que l’Union démocratique bretonne. Cette évolution interroge d’ailleurs les pratiques politiques au-delà de la réalité des résultats électoraux pour saisir toute la complexité des trajectoires : quid par exemple d’un Édouard Ollivro, d’un Jean-Yves Cozan ou d’un Ronan Leprohon ? De même, qui se rappelle qu’au début de son parcours politique, Jean-Yves Le Drian, dont on connaît la propension à user de la fibre bretonne, est un temps attiré par l’UDB avant de prendre sa carte au Parti socialiste ? Ajoutons pour conclure que ce questionnement ne prend pas fin en 2004, borne chronologique extrême de l’ouvrage que propose C. Bougeard. En témoignent le parcours et les prises de position d’élus tels que Paul Molac, Christian Troadec ou Ronan Loas.

5En définitive, ce volume est le point final d’une œuvre scannant l’ensemble des scrutins électoraux en Bretagne sur la période 1911-2004. C’est là un apport considérable à l’historiographie mais qui ne doit cependant pas tromper. Sauf à restreindre le fait politique aux seules élections, cette étude ne doit pas constituer un aboutissement mais un point de départ pour de nouvelles enquêtes. Là est le seul moyen de dépasser cette politique du chiffre que, par bien des égards, incarne le livre de C. Bougeard.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Erwan Le Gall, « L’évolution des forces politiques en Bretagne. Comment la région est passée de la droite à la gauche (1946-2004) »Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 129-4 | 2022, 226-228.

Référence électronique

Erwan Le Gall, « L’évolution des forces politiques en Bretagne. Comment la région est passée de la droite à la gauche (1946-2004) »Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest [En ligne], 129-4 | 2022, mis en ligne le 14 décembre 2022, consulté le 19 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/abpo/8084 ; DOI : https://doi.org/10.4000/abpo.8084

Haut de page

Auteur

Erwan Le Gall

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search