Florence Hellot-Bellier. « Les Assyro-chaldéens dans les turbulences des frontières entre l'Empire ottoman, l'Iran et la Russie »
Florence Hellot-Bellier. « Les Assyro-chaldéens dans les turbulences des frontières entre l'Empire ottoman, l'Iran et la Russie » in Bernard Heyberger (ed.). Les chrétiens de tradition syriaque à l'époque ottomane. Paris, Geuthner, 2020, p. 45-76.
Texte intégral
1Comment passe-t-on de la coexistence aux massacres ? Florence Hellot-Bellier reprend dans cette contribution les résultats des travaux qu’elle avait publiés en 2014 dans le cadre d’une riche monographie, Chronique de massacres annoncés. Les Assyro-Chaldéens d’Iran et du Hakkari face aux ambitions des empires (1896-1920). Bien plus qu’une excellente synthèse, l’article met à jour la bibliographie en intégrant les publications de la dernière décennie dans le domaine des études syriaques. Le corpus mobilisé pour l’A. emploie des sources tant françaises (archives diplomatiques du Ministère français des Affaires étrangères et archives des missionnaires lazaristes) qu’américaines (archives des missionnaires presbytériens). Il permet de retracer l'évolution des relations entre les populations assyro-chaldéennes et musulmanes, aux frontières de l’Empire ottoman, de l’Iran et de la Russie, du XIXe siècle à la fin de la Première Guerre mondiale. Le lecteur appréciera en outre la contextualisation du cadre régional depuis la fondation de l’Église nestorienne au Ve siècle (p.46-53).
2Le cœur historique de l'Église de l'Est ou « Église de la frontière » qui comprend la vallée de Salmas, le Hakkari et la région d'Ourmia a longtemps été une marge impériale. Cet espace est défini par l’A. en utilisant le concept de shatterzone ou « zone de fracture » afin de montrer comment au XIXe siècle, les sociétés du sud du Caucase ont été confrontées à des transformations politiques et des mutations socio-économiques qui remirent progressivement en cause le statut des personnes ainsi que la coexistence ancienne de populations pluriethniques et pluriconfessionnelles.
3La justification de la conquête russe du sud du Caucase par la protection des chrétiens à partir du milieu du XVIIIe s. et sa corrélation à la dislocation des empires ottoman et iranien, affaiblirent les chrétiens syriaques qui se retrouvèrent tiraillés, d’une part entre plusieurs conflits d'allégeance et d’autre part entre l’appartenance à différentes communautés d’intérêts (solidarité tribale kurdo-syriaque dans le Hakkari, fidélité à l’État ottoman en Anatolie orientale, sentiment d’appartenance à la « nation iranienne » dans la région d’Ourmia, participation à l’industrialisation russe au sud du Caucase, solidarité confessionnelle assyro-chaldéenne, réseaux scolaires des missionnaires étrangers). L’incapacité des États ottoman et iranien à protéger les populations de la frontière au XIXe siècle, notamment face aux raids kurdes contre les villages musulmans et syriaques de la région d’Ourmia, entretint l’idée d’une protection russe des populations chrétiennes (Arméniens, Assyriens et Chaldéens). Les Ottomans et les Russes, en situation de rivalité pour dominer l’Azerbaïdjan iranien, instrumentalisèrent les Assyro-chaldéens et les musulmans pendant que ces derniers subissaient les humiliations et les traités inégaux imposés par la Russie à l’Iran. L’apparition des mouvements socio-démocrates et la mise en concurrence de nationalismes géographiquement incompatibles (turc, kurde, iranien, arménien et assyrien) exacerbèrent les tensions dans le sud du Caucase tout en disqualifiant progressivement les chrétiens aux yeux de l’État ottoman, des tribus kurdes du Hakkari, puis d’une partie des musulmans iraniens de l’Azerbaïdjan.
4Le déclenchement de la Première Guerre mondiale étendit les massacres d’Assyro-chaldéens (qui avaient commencé dès 1909 dans le Hakkari) à la région d’Ourmia en Iran, où l’avant-garde de l’armée ottomane, les milices irrégulières et les kurdes de « l’Organisation spéciale » mirent en œuvre le projet du « Comité Union et progrès » d’extermination des chrétiens (en 1915 puis en 1918). La reconstitution rigoureuse des faits par l’A. permet de dépasser une vision bipolaire simpliste de la violence et « empêche d'attribuer cette tragédie uniquement à la haine des musulmans pour les chrétiens », en montrant la complexité des différents paramètres à considérer, tant internes qu’externes. Le déchaînement de violence concerna également les populations assyriennes qui commirent des massacres irrationnels de musulmans en représailles de l’assassinat du patriarche de l’Église de l’Est au début de l’année 1918, tandis que des officiers ottomans laissèrent les chrétiens se réfugier dans les établissements des missionnaires occidentaux, où ils se firent ravitailler par les notables musulmans d’Ourmia (1915). L’A. conclu son analyse en rappelant que si les massacres mirent une fin définitive à la présence des chrétiens syriaques en Anatolie orientale et dans l'Azerbaïdjan iranien, la présence des Assyro-chaldéens continua cependant en Irak qui fut épargnée par les massacres jusqu’au début du XXe siècle.
5Cet article est donc l’enrichissement rigoureux d’une contribution qui avait déjà défriché en 2014 un pan considérable de l’histoire contemporaine des Assyro-chaldéens en Iran ainsi que de l’engrenage des tensions et des violences qui conduisirent aux massacres. Enfin, il contextualise davantage l’ingérence régionale et le rôle des Russes à partir du XVIIIe s. en montrant l’influence considérable qu’ils eurent dans l’apparition de la violence.
Pour citer cet article
Référence électronique
Werner Gaboreau, « Florence Hellot-Bellier. « Les Assyro-chaldéens dans les turbulences des frontières entre l'Empire ottoman, l'Iran et la Russie » », Abstracta Iranica [En ligne], Volume 42-43 | 2021, document 45, mis en ligne le 30 décembre 2021, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/abstractairanica/55294 ; DOI : https://doi.org/10.4000/abstractairanica.55294
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