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Un petit peuple de pacotille : les faux groupes dits « d’Asie Mineure » dans les collections du musée du Louvre et du Metropolitan Museum of Art de New York

Arthur Livenais

Abstract

Conséquence de la découverte de la nécropole de Tanagra au début des années 1870, la production de fausses terres cuites grecques est l’une des mystifications archéologiques les plus importantes de la fin du XIXe siècle. Jusqu’au début des années 1900, les fausses figurines se diffusent en masse au sein du marché de l’art, des musées et des collections privées. Parmi elles, les groupes dits « d’Asie Mineure » se distinguent par leur iconographie attrayante et leur style « baroque », fruits de l’érudition et de l’inventivité des faussaires. Le présent article propose de s’intéresser plus particulièrement à cet ensemble par le prisme des collections du musée Louvre et du Metropolitan Museum of Art de New York, en le resituant dans son contexte historique.

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Full text

« Nous avons un goût naturel pour le faux, mais nous avons

naturellement besoin de croire que le faux est le vrai ».

Alexandre Vinet, Essais de philosophie morale, 1837

  • 1 Higgins 1987 ; Kiseleit. et Zimmer 1994 ; Jeammet V. (éd.), 2003 et 2010.
  • 2 Je remercie mes directrices de mémoire, Mesdames Violaine Jeammet et Louise Détrez, conservatrice d (...)

1Résultant de la découverte d’une nécropole antique grecque de premier plan, Tanagra, la production de fausses terres cuites est l’une des mystifications archéologiques majeures de la fin du XIXe siècle. Malgré le nombre important de fausses figurines réalisées et diffusées à partir des années 1870, l’histoire de cette production est restée méconnue au sein de l’étude de la coroplathie jusqu’aux trois expositions temporaires et ouvrages qui ont mis en lumière ce phénomène : le livre Tanagra and the Figurines de Reynold Higgins et les expositions Bürgerwelten de Berlin et Tanagra : mythe et archéologie du musée du Louvre1. Dans le cadre d’un mémoire de recherche de Master 2 à l’École du Louvre, nous avons souhaité approfondir l’histoire de cette production singulière. D’un commun accord avec Madame Violaine Jeammet, conservatrice générale du patrimoine au musée du Louvre, il a été décidé que notre recherche serait centrée sur la collection de fausses terres cuites de cette institution2. Ce travail est également une continuité à notre mémoire d’études de Master 1 consacré aux fouilles de la nécropole de Myrina qui, nous allons le voir, jouent un rôle important dans la lutte contre ces falsifications et qui nous a permis de découvrir cette production. Les fausses figurines peuvent être de natures diverses : des pastiches, des surmoulages, des créations modernes complètes. Si les fausses Tanagras ont été étudiées de manière approfondie, il est une autre catégorie de contrefaçons qui reste encore peu connue : les groupes dits « d’Asie Mineure », créations imaginées par les faussaires et véritables phénomènes sur le marché de l’art à partir des années 1880. Le présent article propose donc de s’intéresser plus particulièrement à cette catégorie par le prisme des collections du Louvre et du Metropolitan Museum tout en la resituant dans son contexte d’apparition et de développement.

Au commencement était Tanagra

  • 3 Rayet, Avril 1875, 297-314.
  • 4 Becq 2003 et 2010 et Mathieux 2003 et 2010.
  • 5 Rayet 1878.

2L’engouement extraordinaire pour les figurines en terre cuite grecques à la fin du XIXe siècle a pour source la découverte de la nécropole béotienne de Tanagra durant l’année 18703. Jusqu’en 1875, les fouilles clandestines massives entraînent la découverte de milliers de tombes d’époque hellénistique riches de nombreuses statuettes en terre cuite4. Ces dernières suscitent très vite l’intérêt, ce qui aboutit à un intense commerce avec des marchands d’antiquités. Selon l’archéologue Olivier Rayet5, présent à Athènes et témoin direct des événements à Tanagra, les marchands athéniens profitent du succès de ces figurines pour réaliser des falsifications, d’abord par l’assemblage de fragments authentiques pour former des pastiches.

  • 6 Lettre d’Eugène Piot à Charles Merlin datée du 18 décembre 1877. Voir Higgins 1986, 175.
  • 7 Chanot 1877, 14.

3La diffusion massive des figurines en Europe occidentale, à la fois dans les musées et auprès des marchands, accentue la demande, ce qui créé une tension sur le marché de l’art. Les vendeurs se mettent alors à fabriquer des statuettes entièrement fausses afin de pallier la raréfaction des figurines due à la demande croissante. En décembre 1877, Eugène Piot écrit, alarmiste, qu’il est « maintenant certain qu’une immense fraude a été perpétrée ces dernières années par les marchands athéniens. Les terres cuites sont fabriquées en partie en plâtre, sans parler des moules faux, et les bras et les têtes empruntées à d’autres figurines6 ». Cette affirmation est confirmée par un article d’E. de Chanot publiée dans la Gazette archéologique de 1877 dans lequel l’auteur met en garde les amateurs de terres cuites lors de leurs acquisitions car « les fraudes sont souvent faites avec assez d’habileté pour que déjà de fins connaisseurs s’y soient un moment laissé prendre7 ».

Des terres cuites dites « d’Éphèse » aux groupes dits « d’Asie Mineure »

  • 8 Pottier et Reimach 1882 et 1887.
  • 9 Griechische Terracotten aus Tanagra und Ephesos im Berliner Museum, 1878, 11-12 et 41-44.

4Alors que la vogue pour les statuettes de Tanagra bat son plein à partir de 1874, de nouvelles figurines attribuées aux sites antiques d’Asie Mineure apparaissent soudainement. Ces terres cuites, généralement dorées et très richement polychromées d’après les descriptions des catalogues, sont rattachées majoritairement au prestigieux site antique d’Éphèse, accentuant leur caractère exceptionnel. Cette apparition soudaine peut s’expliquer par la baisse progressive du nombre de découvertes à Tanagra et par le commerce de plus en plus fructueux des terres cuites qui amènent les marchands grecs à se tourner vers l’Asie Mineure, une région sujette à une exploitation importante par l’Allemagne, la France et l’Angleterre. De plus, avant les fouilles françaises de Myrina (1880-1882) qui mettent en lumière les productions coroplathiques découvertes dans les nécropoles de la région8, les figurines d’Asie Mineure sont encore largement méconnues. Cet élément est donc un atout pour les terres cuites dites « d’Éphèse » et leur diffusion. Les musées ne tardent pas à acquérir ce type de figurines, à l’image des musées de Berlin qui achètent en 1877 quatre figurines en parfait état de conservation et richement polychromées9.

  • 10 Liesville 1878, 1-13.
  • 11 Rayet 1879.

5L’Exposition universelle de 1878 à Paris constitue un événement majeur pour la popularité des fausses Tanagra et des terres cuites dites « d’Éphèse ». Dans la Galerie rétrospective du palais du Trocadéro, consacrée à l’exposition historique de l’art ancien, les deuxième et troisième salles sont dédiées spécifiquement aux antiquités grecques et romaines majoritairement conservées dans des collections privées. La deuxième salle présente un nombre très important de figurines de Tanagra et des terres cuites dites « d’Éphèse » appartenant à de prestigieux collectionneurs comme Eugène Piot, Camille Lecuyer, Frédéric Hartmann et Louis-Gabriel Bellon tandis que la troisième salle met à l’honneur la collection de Julien Gréau10. Ce dernier présente plus d’une vingtaine de terres cuites dites « d’Éphèse ». Les figurines illustrent pour l’essentiel des scènes mythologiques et galantes, à l’image de la statuette d’Hercule et Omphale assis sur un lit, reproduite en gravure par O. Rayet11.

  • 12 Lenormant 1878b, 846-859. Sur les statuettes dites d’Éphèse : 858-859.
  • 13 Bode 1879, 94-103.
  • 14 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : lettre du 19 fév (...)

6Si l’Exposition est une vitrine pour ces statuettes, les premiers doutes sur l’authenticité de ces groupes si attirants apparaissent chez les savants et les conservateurs européens. Dans un article publié dans la revue britannique The Contemporary Review, l’archéologue français François Lenormant affirme que la fabrication de contrefaçons dans cette « série spéciale » est si importante que l’ensemble de la catégorie en devient suspect12, tandis que l’historien de l’art allemand Wilhelm von Bode précise que ces figurines sont des pastiches reconnaissables facilement car dorés13. À ces doutes s’ajoutent la remise en cause de la provenance de ces terres cuites, Éphèse. Il faut toutefois attendre l’année 1886 et la persévérance de Salomon Reinach pour prouver définitivement que ces statuettes ne viennent pas du prestigieux site. La preuve est donnée par Démosthène Baltazzi, alors directeur des antiquités de l’Asie Mineure, propriétaire des terrains de Myrina fouillés par l’École française d’Athènes et ami proche de S. Reinach. Dans une lettre datée de février 1886, D. Baltazzi annonce officiellement que l’on n’« [a] jamais trouvé des terres-cuites (sic.) à Éphèse et que toutes celles qu’on vend sous cette rubrique sont apocryphes14 ». Cette confirmation est corroborée par les fouilles anglaises sur le site qui n’ont révélé aucune statuette de ce type.

  • 15 Avant ces fouilles, seules quelques monnaies de la cité sont connues des savants. Voir Revue archéo (...)

7L’attribution des terres cuites à Éphèse devenant de plus en plus problématique pour les savants, les marchands font alors apparaître de nouvelles provenances dans le but de vendre les statuettes d’Asie Mineure. La cité éolienne de Cymé, près de Myrina, devient à son tour la provenance principale à la fin des années 1870. La méconnaissance de la cité et l’absence de fouilles sur le site sont un avantage permettant aux marchands de n’être que difficilement contredits. À l’été 1881, les fouilles de S. Reinach à Cymé n’aboutissent à aucune découverte de telles figurines15. Durant la décennie 1880, la dénomination vague de « terres cuites d’Asie Mineure » devient majoritaire dans les catalogues de ventes, un stratagème des marchands pour échapper aux polémiques sur les provenances.

L’immense succès des groupes dits « d’Asie Mineure » dans les années 1880

  • 16 Catalogue de vente de la collection de C. Lecuyer, 1883.
  • 17 Eudel 1883, 286-293.

8Durant la décennie 1880, les grandes collections parisiennes de statuettes en terre cuite constituées par Julien Gréau, Charles-Camille Lecuyer, Henri Hoffmann et Frédéric Spitzer se développent et deviennent le réceptacle privilégié des groupes dits « d’Asie Mineure », ces nouvelles statuettes illustrant de grands groupes de personnages dans des scènes galantes, mythologiques ou dramatiques. La vente de ces grandes collections au milieu des années 1880 est le vecteur fondamental de la diffusion massive de ces groupes dans des collections muséales, principalement les musées de Berlin et le British Museum de Londres. En 1883 a lieu la grande vente de la collection de Charles-Camille Lecuyer16. Ce dernier publie en 1882 un ouvrage richement illustré entièrement dédié à ses statuettes intitulé Terres cuites antiques trouvées en Grèce et en Asie Mineure. Les groupes dits « d’Asie Mineure » sont d’une conservation parfaite ou présentent des fissures qui ne gênent aucunement la lisibilité de l’objet. Lors de la vente, deux groupes sont achetés pour des montants très élevés : le Jeune satyre et bacchante s’envole pour 6010 francs17 (fig. 1) tandis que l’Hermès psychopompe est acquis pour le montant record de 8 200 francs par le prince Lichtenstein. Ces montants sont le symbole de l’immense succès des statuettes en terre cuite et de la frénésie des ventes et des acheteurs séduits par le raffinement de ces figurines.

Fig. 1. Fausse terre cuite dite Dionysos et Méthéé ou jeune satyre et bacchante

Photo : Université Bordeaux Montaigne/ 1886/ IL 2061

  • 18 Froehner 1886.
  • 19 Catalogue de vente de la collection J. Gréau, 1891, VII.

9Cette popularité est confirmée durant l’année 1886, exceptionnelle pour la diffusion des groupes dits « d’Asie Mineure ». La vente de la collection du marchand Henri Hoffmann et la publication du catalogue Terres cuites d’Asie de la collection Julien Gréau18 (fig. 2), qui préfigure la vente en 1891, sont deux événements mettant en lumière les fausses terres cuites. Parmi les 79 figurines de la collection d’H. Hoffmann, presque toutes fausses, se trouvent dix-huit figurines dites « d’Asie Mineure » et neuf groupes. La collection de J. Gréau présente 120 figurines d’Asie Mineure, dont douze groupes, cités comme « les morceaux les plus curieux et les plus attrayants19 ». Le marché de l’art et les catalogues des collections privées jouent ainsi un rôle majeur dans la diffusion et la popularité de ces contrefaçons.

Fig. 2. Première page du catalogue Terres cuites d’Asie de la collection Julien Gréau

Photo : Gallica.bnf.fr / Biblioth que de l’INHA/coll. J. Doucet

  • 20 Reimach 1886b, 92-93.
  • 21 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : copie d’une lett (...)
  • 22 Ibid.

10En réalité, parallèlement à ce succès, le monde des savants se déchire autour de l’authenticité des groupes dits « d’Asie Mineure ». Persuadé du caractère frauduleux de cette production, S. Reinach, aidé par D. Baltazzi, se bat avec acharnement pendant de nombreuses années pour révéler la vraie nature de ces terres cuites. Face à lui, le savant Wilhelm Froehner et l’universitaire Augustin Cartault sont en première ligne pour défendre l’authenticité des statuettes. À partir de 1886 surtout, les trois hommes se livrent à un vif débat par articles interposés publiés principalement dans la Revue archéologique et la Revue critique. En 1887, A. Cartault publie parallèlement un court ouvrage intitulé Sur l’authenticité des groupes en terre cuite d’Asie Mineure, véritable plaidoyer en faveur de ces figurines. Cette publication est faite lorsque S. Reinach multiplie les preuves de l’existence de la mystification, dont la plus importante est la saisie au port athénien du Pirée de terres cuites fausses destinées au marché parisien par le magistrat des antiquités d’Athènes20. L’analyse de cette prise prouve non seulement l’existence de la création de contrefaçons archéologiques en Grèce mais aussi la présence d’un trafic européen. De plus, grâce aux lettres de D. Baltazzi, il est certifié que des marchands grecs réalisent des falsifications21. D. Baltazzi raconte ainsi une anecdote à propos d’un vendeur de Smyrne : « Siméon Passadopoulos qui ayant fait faillite (sic.), le tribunal étant allé pour les scellés, on l’a trouvé dans son arrière-boutique occupée à modeler des figurines22 ». Face à la multiplication des preuves du caractère frauduleux des groupes dits « d’Asie Mineure », le débat se calme au début des années 1890 avant de se clôturer en 1892 par l’abdication implicite d’A. Cartault qui cesse toute publication. S’ensuit une prise de conscience progressive de l’importance du nombre de figurines fausses diffusées sur le marché de l’art mais aussi dans les musées.

Les fausses terres cuites grecques de la collection du musée du Louvre

11Dès la découverte de la nécropole de Tanagra, les grands musées européens de Paris, Londres et Berlin souhaitent acquérir en masse ces nouvelles terres cuites. Face à la nouveauté de cette production encore peu étudiée et à la dextérité des faussaires, les conservateurs des musées sont piégés par les nombreuses contrefaçons en circulation.

  • 23 Bouquillon, Colinart., Porto. et Zink 2003, 298-301 et Bouquillon, Zink, Porto 2010, 232-235.

12L’étude de la collection du musée du Louvre a pour point de départ l’analyse d’un document très précieux : l’inventaire des « Objets Douteux et Faux » (ODF) (fig. 3), rédigé par Edmond Pottier et enrichi par d’autres conservateurs à la suite de l’inventaire des objets issus des fouilles de la nécropole de Myrina. Cet inventaire est probablement créé à l’issue du don de fausses terres cuites réalisé par la famille du collectionneur américain Edward Chandler Moore en 1913, puis enrichi jusque dans les années 1960 et 1970 par la conservatrice Simone Besques et est maintenant clos. Chaque objet présent dans cet inventaire, principalement des figurines en terre cuite mais aussi des vases, est doté d’un numéro ODF, lui conférant une place à part dans les collections. L’inventaire est séparé en trois parties : deux listent les figurines issues de deux collections privées données au musée tandis que la dernière présente les objets issus de l’ancien fonds acquis sur le marché de l’art, en majorité auprès des marchands Félix-Bienaimé Feuardent et Alexandros Xacoustis. Cet ancien fonds est principalement composé de figurines fausses de Tanagra acquises à partir de l’année 1874. La campagne systématique de thermoluminescence réalisée à l’occasion de l’exposition temporaire Tanagra en 2003 a permis d’identifier quelques faux : au total, il s’agit d’une vingtaine de statuettes fausses qui sont acquises durant le dernier tiers du XIXe siècle23. Toutefois, le nombre de faux reste peu élevé au vu de l’importance de la collection du Louvre et en comparaison des collections de Londres et de Berlin. De plus, aucune statuette dite « d’Éphèse » et aucun groupe dit « d’Asie Mineure » ne sont acquis sur le marché de l’art par le musée. La présence au musée du Louvre d’E. Pottier et de S. Reinach, très combattifs et avertis face aux contrefaçons, pourrait expliquer ces acquisitions peu nombreuses.

Fig. 3. Première page de l’inventaire « Objets douteux ou faux »

Photo : Arthur Livenais, Département des antiquités grecques, étrusques et romaine, musée du Louvre

  • 24 La collection de Gustave Duruflé, acquise en 1917, a été étudiée par Néguine Mathieux. Voir Mathieu (...)
  • 25 Voir le très récent catalogue du Metropolitan Museum of Art de New York sur sa collection : Higgins (...)
  • 26 The Collector, 1891, p.199.
  • 27 Higgins Harvey, M., 2021, 24.
  • 28 Archives nationales (site de Pierrefitte-sur-Seine), Comité du 6 mars 1913, 39, (20150157/38). Les (...)
  • 29 Froehner 1889, 93-94 et pl.17-18.
  • 30 Higgins Harvey, M., 2021, 234, note 66 : Le catalogue de la vente J. Gréau se trouvait également da (...)

13Au début du XXe siècle cependant, le musée du Louvre reçoit en don deux collections privées riches de nombreuses figurines fausses connues des conservateurs : la collection d’Edward Chandler Moore et la collection de Gustave Duruflé24. Elles ont été acquises à titre d’étude et expliquent la création de l’inventaire « ODF ». Donnée au mois de mars 1913, la collection de terres cuites de l’Américain Edward Chandler Moore (1827-1891) fait entrer pour la première fois au Louvre un nombre important de faux groupes dits « d’Asie Mineure ». Directeur artistique des créations d’argenterie chez Tiffany & Co., E. C. Moore met sa fortune au service de la constitution d’une immense collection d’antiquités et d’œuvres d’art issues de civilisations et d’époques diverses25. Bien que le collectionneur soit particulièrement féru d’œuvres islamiques et extrême-orientales, il possède également trente terres cuites grecques qui connaissent un sort original. En effet, la collection d’E. C. Moore est en partie léguée au Metropolitan Museum of Art (MMA) de New York à sa mort en 1891, soit entre 1600 et 1700 objets26. Toutefois, réalisant que l’immense majorité des figurines grecques est en réalité fausse, le musée décide de les rendre à la famille Moore en 190627 qui en fait don au musée du Louvre28. Les neuf groupes dits « d’Asie Mineure » de la collection sont particulièrement représentatifs de cette production avec des scènes présentant de nombreux personnages dans des positions dynamiques et contorsionnées, habillés de vêtements richement drapés dévoilant en partie le corps. Le réseau qui a permis à E. C. Moore d’acquérir ces fausses figurines reste encore flou mais il est toutefois certain qu’il était en contact avec Wilhelm Froehner, ce dernier ayant publié deux de ses figurines dans la Gazette archéologique de 188929 et qu’il a acheté plusieurs figurines lors de la vente de J. Gréau en mai 1891, quelques mois seulement avant sa mort30.

Un contrepoint : la collection de fausses terres cuites du Metropolitan Museum of Art de New York

  • 31 Je tiens à adresser mes plus sincères remerciements à Madame Joan Mertens, Curator Emerita au dépar (...)

14Si la diffusion des fausses terres cuites grecques semble principalement européenne entre les années 1870 et 1900, la collection de fausses figurines du MMA montre que la production se diffuse à l’international au tout début du XXe siècle. Entre 1900 et 1910, soixante fausses figurines sont acquises par le musée américain, dont trente-cinq sont issues d’un achat auprès de Nikolas S. Raphael en 190131. Outre quelques fausses Tanagras, le lot comprend également des groupes dits « d’Asie Mineure », notamment la statuette de Thésée et le Minotaure (01.14.2) (fig. 4) dont la forme et l’esthétique ne sont pas sans rappeler les œuvres des sculpteurs néoclassiques Antonio Canova et Bertel Thorvaldsen.

Fig. 4. Faux groupe dit « d’Asie Mineure » : Thésée et le Minotaure (01.14.2)

Photo : The Metropolitan Museum of Art de New York

  • 32 Higgins 1986, 170.
  • 33 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : copie de la lett (...)

15Les acquisitions suivantes durant la décennie 1900 sont particulièrement intéressantes car elles sont réalisées auprès de marchands d’antiquités établis en Europe. En 1906, trois figurines (06.1130 ; 06.1131 ; 06.1147) sont achetées auprès du marchand E. P. Triantaphyllos, faussaire établi à Paris qui travaille principalement pour le British Museum à partir de la fin des années 187032. Cette même année, une quatrième terre cuite fausse représentant un jeune garçon assis sur une base (06.1096) est acquise auprès d’un vendeur incontournable : J. Lambros. Ce dernier est l’un des plus importants vendeurs grecs et est cité directement par D. Baltazzi comme l’un des marchands faussaires33. Le MMA lui achète une autre contrefaçon en 1909 (09.221.35). La présence de J. Lambros parmi les vendeurs de faux au MMA souligne son omniprésence au sein du marché de l’art antique, en particulier des figurines en terre cuite, mais aussi sa capacité à saisir des occasions afin de vendre des faux à de nouveaux musées qui n’ont pas encore été touchés par ce phénomène.

16À la différence des acquisitions des musées européens, l’arrivée des contrefaçons au MMA se fait bien plus rapidement, avec une soixantaine en dix ans. Ce chiffre s’explique par les modes d’acquisitions largement appuyés sur les collectionneurs privés mais aussi par le fait que le musée américain doit créer une collection ex nihilo et est un client privilégié.

Un faux à la loupe : le groupe dit de « La barque de Charon »

  • 34 Je remercie le département des Antiquités grecques, étrusques et romaine pour l’autorisation de pub (...)

17Parmi l’ensemble des groupes dits « d’Asie Mineure » en circulation dans les années 1880, un type se distingue par sa popularité et son iconographie : la barque de Charon (fig. 534), dont un exemplaire issu de la collection d’E. C. Moore est conservé par le musée du Louvre (ODF 4).

Fig. 5. Faux groupe dit « d’Asie Mineure » : La barque de Charon (ODF 4)

Photo : Arthur Livenais

  • 35 Cartault, Reinach 1887, 363.

18Le groupe représente le vieux nocher Charon sur une barque, se penchant vers une jeune femme guidée par le dieu Hermès, reconnaissable à ses bottines ailées, son pétase et sa chlamyde. Hermès est ici dans son rôle de dieu psychopompe, passeur des âmes des morts vers les Enfers tandis que la jeune femme représente une âme défunte s’apprêtant à traverser le Styx. Cette iconographie, mêlant thèmes funéraire et mythologique, est très prisée dans les groupes dits « d’Asie Mineure » comme l’écrit S. Reinach : « Caractères généraux : [...] Sujets mythologiques ou héroïques d’une transparence singulière, empruntés à l’Iliade et à l’Odyssée35 ». L’originalité de ces faux groupes réside également dans l’inventivité des scènes imaginées par les faussaires, sans exemple comparable dans la coroplathie. Les créateurs s’inspirent cependant d’autres productions, comme la céramique et la sculpture. Ainsi, l’iconographie de la barque de Charon se retrouve sur le lécythe attique à fond blanc, vase funéraire, attribué au Peintre de Sabouroff et conservé à l’Antikensammlung de Berlin (F 2455). Le groupe se rapproche également du « vase de Myrrhine », lécythe funéraire en marbre conservé au musée national archéologique d’Athènes. Nous retrouvons Hermès en train de guider une jeune fille vêtue d’un chiton et d’un himation. Les faussaires utilisent ainsi des iconographies déjà existantes pour les transformer à leur goût avant de les transposer en figurines.

  • 36 Voir par exemple la Niké n°54 conservée à l’École française d’Athènes : KASSAB Dominique, « Collect (...)

19Du point de vue technique, le groupe a vraisemblablement été réalisé selon la technique moderne du moulage à la coulée, ce qui entraîne une très grande finesse des parois et la reproduction en négatif de la scène à l’intérieur de la figurine qui ne se retrouve pas sur les figurines authentiques. De plus, l’arrière de la statuette présente deux très grands évents triangulaires (fig. 6). Si cette forme est connue sur des exemplaires de Myrina36, leur taille et leur nombre relèvent ici d’une fabrication typiquement moderne.

Fig. 6. Revers du groupe La barque de Charon (ODF 4)

Photo : Arthur Livenais

  • 37 Catalogue de vente de la collection F. Spitzer, 1891 p.28. Cette figurine est acquise pour 11 000 f (...)

20Ce groupe de la barque de Charon, typique des groupes dits « d’Asie Mineure », est connu par plusieurs versions apparaissant dans les années 1880. Outre celle achetée par le prince Lichtenstein en 1883, une autre version est proposée lors de la vente de la collection de F. Spitzer en 189137 tandis qu’un faux relief orné d’une scène similaire est acheté par les musées de Berlin lors de la vente Lecuyer de 1883.

Conclusion

  • 38 Papet 2003, 38-40.
  • 39 Tar 2019, 150.

21La production de fausses figurines grecques dans le dernier tiers du XIXe siècle est un phénomène important de l’histoire de l’art et de l’archéologie du monde grec. Ces terres cuites sont produites pour répondre à la très forte demande des collectionneurs et des musées, incitant les faussaires à se renouveler et à présenter des nouveautés en lien avec le goût des amateurs. Durant le Second Empire (1852-1870) et au début de la IIIe République (1870-1940), l’accumulation de bibelots et d’objets d’art luxueux est en vogue dans la décoration des riches intérieurs bourgeois38. Les statuettes antiques, représentant des femmes et des hommes figés dans des actions de la vie quotidienne, sont comprises comme le reflet d’une Grèce antique populaire, plus intime et résolument comparable au mode de vie bourgeois. Les femmes drapées sont particulièrement célébrées pour leur élégance, au point de les comparer à la « Parisienne », érigée à cette période en femme représentant le summum du raffinement. C’est dans ce contexte favorable qu’apparaissent les groupes dits « d’Asie Mineure » qui rencontrent un très vif succès dans les années 1880 et 1890 et témoignent du talent des faussaires, capables de réaliser des figurines exceptionnelles. L’analyse des collections du musée du Louvre et du Metropolitan Museum of Art de New York a permis d’identifier un véritable réseau de marchands faussaires. Ces collections muséales sont également un miroir de l’histoire de la production de faux, à la fois par les types de statuettes conservés et les modes d’acquisition. De plus, si durant des décennies, les musées ont eu tendance à cacher leurs faux, un regain d’intérêt pour ces productions est sensible ces dernières années par le biais d’expositions temporaires, de publications scientifiques et de numéros spéciaux de magazines. Au sein des expositions permanentes des musées, des fausses terres cuites sont maintenant exposées, à l’image de la présentation dans la salle Clarac de la galerie Charles X du Louvre, actuellement en travaux, ou de la vitrine des Musées royaux d'Art et d'Histoire de Bruxelles. Ces terres cuites modernes sont désormais considérées comme des œuvres à part entière du XIXe siècle et reflètent, à ce titre, un pan de la production contemporaine. C’est dans cette optique que le musée des Beaux-Arts de Montréal a fait le choix d’exposer des fausses terres cuites non pas au sein de sa section antique mais dans ses salles dédiées aux arts décoratifs du XIXe siècle39. Initialement créées pour tromper, ces statuettes présentent désormais un intérêt patrimonial, symboles d’une époque, d’un goût et d’un collectionnisme. Ces différentes actions mises en place par les musées ont amené à une tendance nouvelle dans les études de vente. Des tests de thermoluminescence, désormais obligatoires, sont systématiquement réalisés sur les terres cuites et une section spécifiquement dévolue aux terres cuites modernes a été créée dans les catalogues. Les faux passent historiquement ainsi du statut d’objets frauduleux au statut d’authentiques faux, pures créations du XIXe siècle.

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Bibliography

Les statuettes fausses en terre cuite : généralités et histoire

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Notes

1 Higgins 1987 ; Kiseleit. et Zimmer 1994 ; Jeammet V. (éd.), 2003 et 2010.

2 Je remercie mes directrices de mémoire, Mesdames Violaine Jeammet et Louise Détrez, conservatrice du patrimoine à la Bibliothèque nationale de France, pour leur soutien. Que soit également remerciée Madame Néguine Mathieux, directrice de la recherche et des collections au musée du Louvre, à l’origine de mon goût pour l’étude de cette production.

3 Rayet, Avril 1875, 297-314.

4 Becq 2003 et 2010 et Mathieux 2003 et 2010.

5 Rayet 1878.

6 Lettre d’Eugène Piot à Charles Merlin datée du 18 décembre 1877. Voir Higgins 1986, 175.

7 Chanot 1877, 14.

8 Pottier et Reimach 1882 et 1887.

9 Griechische Terracotten aus Tanagra und Ephesos im Berliner Museum, 1878, 11-12 et 41-44.

10 Liesville 1878, 1-13.

11 Rayet 1879.

12 Lenormant 1878b, 846-859. Sur les statuettes dites d’Éphèse : 858-859.

13 Bode 1879, 94-103.

14 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : lettre du 19 février 1886, écrite à Smyrne. Voir Livenais 2019, 58 et 60.

15 Avant ces fouilles, seules quelques monnaies de la cité sont connues des savants. Voir Revue archéologique, tome X, 1845, 434, note 3.

16 Catalogue de vente de la collection de C. Lecuyer, 1883.

17 Eudel 1883, 286-293.

18 Froehner 1886.

19 Catalogue de vente de la collection J. Gréau, 1891, VII.

20 Reimach 1886b, 92-93.

21 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : copie d’une lettre de D. Baltazzi à O. Hamdi-Bey, datée du 4/16 janvier 1886, écrite à Smyrne. Voir Livenais 2019.

22 Ibid.

23 Bouquillon, Colinart., Porto. et Zink 2003, 298-301 et Bouquillon, Zink, Porto 2010, 232-235.

24 La collection de Gustave Duruflé, acquise en 1917, a été étudiée par Néguine Mathieux. Voir Mathieux 2007, 48-52.

25 Voir le très récent catalogue du Metropolitan Museum of Art de New York sur sa collection : Higgins Harvey, M., 2021 ; The Collector, 1er mai 1892, 199.

26 The Collector, 1891, p.199.

27 Higgins Harvey, M., 2021, 24.

28 Archives nationales (site de Pierrefitte-sur-Seine), Comité du 6 mars 1913, 39, (20150157/38). Les raisons précises de ce don ne sont pas connues.

29 Froehner 1889, 93-94 et pl.17-18.

30 Higgins Harvey, M., 2021, 234, note 66 : Le catalogue de la vente J. Gréau se trouvait également dans la bibliothèque du collectionneur.

31 Je tiens à adresser mes plus sincères remerciements à Madame Joan Mertens, Curator Emerita au département des Antiquités grecques et romaines du Metropolitan Museum of Art, pour m’avoir aidé dans mes recherches et communiqué la liste de l’ensemble de faux acquis entre 1890 et 1910, absente de la base accessible sur le site officiel du musée. Je remercie également Alexis Belis, assistant curator, pour m’avoir communiqué les photographies des terres cuites.

32 Higgins 1986, 170.

33 Aix-en-Provence, Bibliothèque Méjanes, Fonds Salomon Reinach, boîte 8 (Baltazzi) : copie de la lettre du 4/16 janvier 1886, écrite à Smyrne.

34 Je remercie le département des Antiquités grecques, étrusques et romaine pour l’autorisation de publication.

35 Cartault, Reinach 1887, 363.

36 Voir par exemple la Niké n°54 conservée à l’École française d’Athènes : KASSAB Dominique, « Collection de l'École française d'Athènes. Trois statuettes de Myrina », in BCH, 104-1, 1980, p.333-343.

37 Catalogue de vente de la collection F. Spitzer, 1891 p.28. Cette figurine est acquise pour 11 000 francs, soit le montant record pour une figurine fausse. Sur la collection F. Spitzer, voir Hachenbrock, Y., « Reinhold Vasters, Goldsmith », in Metropolitan Museum Journal, 19/20, 1984-1985,.171-173.

38 Papet 2003, 38-40.

39 Tar 2019, 150.

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References

Electronic reference

Arthur Livenais, “Un petit peuple de pacotille : les faux groupes dits « d’Asie Mineure » dans les collections du musée du Louvre et du Metropolitan Museum of Art de New York”Les Carnets de l’ACoSt [Online], 22 | 2022, Online since 30 March 2022, connection on 15 September 2026. URL: http://journals.openedition.org/acost/2983; DOI: https://doi.org/10.4000/acost.2983

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