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L’identité francophone, la francophonie et la canadianité multiculturelle contemporaine : vers un renouvellement des formes de solitude ?

Aurélien Yannic
p. 27-33

Abstract

In the second half of the XXth century, the identity and the collective representation that the Canadian Federation had of itself as a social and national community was completely reshaped. First the period of the French Canada had to be repudiated. Then it was the whole Eurocentric construction, grounded on the theory of the two founding people, which was dismissed. Eventually Canada asserted its collective identity in the 1980s as a multicultural American society.
In this context, one may wonder what the place and influence of French speaking Canadians can be today, confronted as they are with the increasingly organised claims of Québec and the overwhelming pressure of an American-ness modelled on the example given by the USA.
We propose to confront in the following pages the various ways in which this question spells itself: Will Francophonie be displaced by the larger concept of Canadian-ness spawned by multicultural politics, or is it compatible with it? And is it possible to hold with Paul Martin that Canada is the first post-modern state in history?

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Full text

L’oppression s’est toujours appuyée sur l’oubli. Un peuple doit retrouver son passé pour maîtriser l’avenir.
Denis Monière

Préambule introductif

1Nous tenterons à travers cet article, issu des outils et des méthodologies dont dispose l’historien de la longue durée et de l’immédiateté, d’établir la part de francité et de francophonie induite dans la canadianité contemporaine par le biais des questions suivantes : le multiculturalisme canadien est-il un facteur d’intégration sociale, identitaire et civilisationnelle ou bien insuffle-t-il un regain d’énergie à l’ethnicisation du pays, elle-même génératrice de solitudes séculaires qui ont été à la base du renforcement du Canada en tant qu’état nation au XIXe et XXe siècles ? Enfin, la marginalisation des francophones hors Québec est-elle freinée ou accrue par le multiculturalisme unifolié ? Dans un monde que l’on présente de plus en plus comme global, mais dans lequel les identités et les langues semblent pourtant farouchement déterminées à se perpétuer en tant que vecteur irréductible de civilisations, le Canada avec le multiculturalisme ne fait-il pas fausse route en ordonnançant un alignement artificiel des canadianités ?

2Nous ne prétendons pas apporter une réponse définitive à cette épineuse question qu’est la canadianité multiculturelle. Celle-ci est investie de toutes les arrières pensées et des espoirs les plus déraisonnables au nom de constructions intellectuelles confortables et partisanes. Nous souhaitons participer au débat qui s’amorce à son sujet au travers d’une lecture historique reliant le particulier francophone Nord-américain, souvent minoritaire ou ultra minoritaire, à une francophonie internationale éprise d’universel, lieu d’échanges et de dialogues des identités et des cultures dont Léopold Sédar Senghor s’était fait le défenseur zélé.

Introduction

3Si l’histoire au Canada est invoquée pour célébrer ou perpétuer une conscience sociale réelle ou factice, tant du coté francophone qu’anglophone, parfois même chez les autochtones amérindiens que l’on désigne du terme très politiquement correct de "première nation," on la dessaisit encore couramment du droit de parole dans les débats relatifs à l’identité et au multiculturalisme canadien, lui préférant la sociologie, les sciences politiques ou les considérations journalistiques. Si les historiens sont loin d’être exempts de toutes critiques dans ce constat sur l’identité, les principaux responsables sont ceux qui définirent le multiculturalisme en tant qu’approche identitaire nouvelle, tirant un trait sur la construction traditionnelle du Canada depuis sa "fausse" découverte en 1534 par Jacques Cartier.

4Le multiculturalisme, que l’on limite souvent à un phénomène social et sociétal redistribuant les rapports de forces au sein du Canada, représente du point de vue historique une négation brutale des modes de perception et de représentation des différentes sociétés formant le Canada. En effet, le multiculturalisme n’est pas seulement une rupture, mais une construction identitaire ahistorique, combinée à une ultra-contemporanéité et une hypertrophisation des fondamentaux de la fédération canadienne tels que la Charte des droits et libertés, une définition de l’identité canadienne davantage basée sur des principes communautaires individuels que sociétaux, nationaux,...). C’est un choix et, comme toute collectivité, le Canada est libre d’opter pour ce dernier, à condition qu’il soit pleinement assumé, tant dans le discours que dans les actes, et qu’il ne serve pas de potion placebo à des maux dont on refuse de tirer toutes les conséquences, optant pour le pourrissement afin de bâtir selon l’expression consacrée de Jean Chrétien : "le plus beau meilleur pays du monde", ceci quitte à miner le Canada de l’intérieur et à renforcer le souverainisme et l’attractivité colossale des Etats-Unis pour tous les Nord-américains, en brouillant par l’amnésie la lisibilité identitaire et la différence canadienne qui s’était élaborée comme processus historique et social dégageant de l’ensemble Nord-américain une canadianité particulière. Cette spécificité intrinsèque du multiculturalisme canadien explique en grande partie la relation ambiguë que l’histoire entretient avec lui, alors que tout processus identitaire implique soit une adhésion culturelle ou nationale, soit une contestation du corpus de l’identité, l’histoire canadienne des XVIIIe, XIXe et XXe siècles en regorge : Sens de l’acte de Québec, Bas et Haut Canada, Rapport Durham, Affaire Riel, Affaires scolaires, Crises de la conscription, ou même le débat récent entourant la déportation ou le grand dérangement des Acadiens...

  • 1 Dumont, Fernand. La vigile du Québec. Octobre 1970 : impasse ? (Montréal, Hurtubise, 1971) 94.

5Le multiculturalisme unifolié prétend dépasser cette construction en jugulant l’ethnicisation grâce au transculturel et ainsi dissocier le phénomène ethnocidaire du processus de construction de l’identité nationale. Cette option, nous le reconnaissons, est très séduisante et s’avère même idéale pour un État créé ex nihilo, vide de population et sans histoire, comme ce fut presque le cas avec l’Ile Maurice que l’on appelle encore "la nation arc-en-ciel." Mais le Canada n’est ni Maurice, ni la Pangée et ce n’est pas non plus "un pays jeune" ou du moins aussi récent que le laissent penser certaines images d’Épinal. Des siècles de civilisations et d’occupations autochtones précèdent les quatre siècles de colonisation européenne qui ont structuré l’espace physique et mental de ce territoire et défini pour partie la canadianité pré-multiculturelle des années 1970. Fernand Dumont le disait très clairement : "Les ruptures qui se produisent dans l’histoire des cultures ne sont jamais des liquidations suivies d’un départ inédit."1 La force du multiculturalisme et sa principale faiblesse résultent de ce révisionnisme identitaire et national qui renvoie dos à dos, non sans pertinence, les défenseurs de l’eurocentrisme canadien et les tenants de l’inaliénabilité des droits des autochtones. Tout ceci s’accomplit en évitant de désigner, du moins en apparence, un vainqueur passé, présent ou futur dans la bataille des plaines d’Abraham, afin d’accueillir dans des conditions adéquates les nouveaux Canadiens et ainsi échapper aux formes traditionnelles de racisme, d’ostracisme et de perte d’identité auxquelles les émigrants sont confrontés. Le multiculturalisme s’affiche comme une troisième voie, tournant résolument le dos à l’intégration républicaine à la française, tout en optant pour une approche identitaire dissemblable de celle des États-Unis. Le multiculturalisme à la mode canadienne opère, certes, un hiatus historico-identitaire qui met entre parenthèses plus de trois siècles de canadianité euro-centrée issue des rapports de force entre francophones et anglophones, en recontextualisant le Canada dans un espace Nord-américain mondialisé, mais il ne procède pas pour autant à un recentrage ou à une réhabilitation identitaire des Amérindiens, des Inuits ou des autochtones. Ils sont toujours les fantômes ou le malade du Canada contemporain au nom d’une "Pax Canadiana multiculturelle" qui se détourne des identités qui ont défini et incarné le Canada durant de longs siècles et dont l’élément francophone fut une pièce centrale. (Bien que, d’après le recensement de 2001, ce dernier constitue moins du quart de la population de la fédération et passe sous le cap symbolique du million si l’on ne prend en compte que les francophones hors Québec.)

Les canadianités et les francophones, des origines au multiculturalisme

6Nous souhaiterions préciser que la vision d’une canadianité euro-centrée nous paraît artificielle et réductrice, renvoyant à un synchronisme défectueux et à une égalité de traitement spécieuse entre les colons français et britanniques. Pour rappel, les colons français n’ont jamais vécu sous le régime britannique car ils se désignaient majoritairement par le terme de Canayens ou de Canadiens.

  • 2 Devenus Canadiens par le "legs" de "New Found Land" à Ottawa au milieu du XXe siècle.

7Si le Canada et la canadianité en tant que manifestation identitaire remontent bien au XVIIIe siècle et peu ou prou à la fin du Régime français, cette proto-canadianité ne résulte pas seulement d’une implantation européenne en terre américaine mais d’une rencontre et d’un ensemencement parfois inégal mais réciproque entre ceux que nous choisissons d’appeler les autochtones et les colons non privilégiés de la société d’Ancien régime dont la Nouvelle-France était une reproduction à l’identique. Le terme de métis ne convient pas encore, du moins pour la majorité des colons d’origine française qui vivent dans des centres urbains où l’église catholique apparaît comme un puissant facteur de conservatisme identitaire. Cependant, le fait que l’identité Canayenne émerge dans les classes non privilégiées atteste d’une évolution identitaire des colons ou des descendants des colons d’origine française et il serait peut être plus juste de parler d’hybridation, même si ce terme n’est pas non plus pleinement satisfaisant. 1763 ne fera qu’accélérer ce phénomène ramenant en Métropole ceux qui, pour des raisons économiques, sociales et culturelles étaient restés des Français non pas de France, mais des privilégiés de l’Ancien régime. L’appropriation par les britanniques du concept de Canada se fera de façon très différente, et malgré une colonisation humaine sans commune mesure avec le régime français, les grands symboles de la canadianité seront le fait des Canadiens, c’est à dire des Canadiens français et non pas des futurs les Canadiens-anglais. Ces derniers, n’investiront cette identité qu’à la fin du XIXe siècle, et cela non sans équivoque, puisque certains y seront contraints et forcés — ainsi les Terre-neuviens au XXe siècle.2 Pour rappel, le nom du pays, le drapeau, l’hymne écrit par Calixta Lavallée, la métropole canadienne qu’était Montréal, la topographie de l’espace laurentien et canadien, tout cela découle soit de la fusion directe des autochtones et des Canayens soit des Canadiens français eux-mêmes.

8Les Britanniques ne commencèrent à investir un tant soit peu la canadianité qu’au début des années 1820. Durant plus d’un demi-siècle l’identité canadienne fut abandonnée aux seuls francophones descendant de la colonisation française. Si l’on intègre à cette analyse identitaire l’Acadie, officiellement britannique depuis le traité d’Utrecht, on prend conscience de l’étendue diachronique du phénomène entourant la première canadianité et la profonde inadéquation de la théorie euro-centrée, pour parler de cette première identité canadienne. En effet, on passe d’un anachronisme identitaire supérieur à 50 ans, à un anachronisme qui dépasse très largement le siècle. Parler d’eurocentrisme identitaire pour la proto-canadianité est donc tendancieux et surtout inexact. Il nous paraît plus juste et surtout plus rigoureux d’évoquer des phases ou des cycles identitaires européens que de chercher à tout prix des rapprochements qui ne tiennent pas compte de la chronologie et des mentalités pour cautionner des événements futurs. Enfin, il faut prendre garde à ne pas confondre la construction politique et étatique avec l’organisation et la structuration d’une identité canadienne à rebours. Les notions sont proches et interpénétrées sur le long terme mais non synchroniques et systématiques. Telles sont du moins nos conclusions d’historien pour évoquer cette canadianité originelle.

  • 3 Chercheur associé à la chaire Hector Fabre de l'UQAM. L'Invention d'un mythe, le pacte entre les de (...)

9La rébellion des patriotes de 1837, le rapport Durham, l’Acte d’union de 1840, l’Affaire Riel sont quelques exemples parmi d’autres de cette divergence identitaire diachronique qui repose bel et bien sur des antagonismes linguistiques, culturels et identitaires entre les Canadiens de langue française ou métis et les Anglo-saxons loyalistes, relais en Amérique de l’Empire britannique. L’adoption très graduelle et pondérée dans la seconde moitié du XIXe siècle par une partie des Britanniques de l’identité Canadian est une autre manifestation des limites et des faiblesses de la théorie identitaire euro-centrée. En effet, ce fut l’intelligentsia francophone faute de mieux qui théorisa et diffusa pour l’essentiel la théorie dite des deux peuples fondateurs. Elle le fit afin d’assurer aux Canadiens français une différenciation suffisante, faisant d’eux les dépositaires d’une identité ancestrale justifiant une pratique linguistique et religieuse qui n’était plus majoritaire à l’échelle canadienne. Cette définition de la canadianité, reposant sur une dualité des colons européens fut sacralisée du côté Canadien français après l’échec d’un métissage global de la société canadienne et l’exécution de Louis Riel. Cette théorie historique, sociologique et identitaire fut dès lors ultra majoritaire jusqu’aux États généraux du Canada français des années 1960. Elle convenait parfaitement aux diasporas francophones minoritaires à la recherche de lien identitaire et au clergé québécois qui se trouvait auto-légitimé, mais elle ne fut presque jamais reprise du côté du Canada anglais. A ce propos, nous tenons à saluer l’ouvrage de Stéphane Paquin, L’invention d’un mythe, le pacte entre les deux peuples fondateurs3 qui démontre parfaitement que la majorité Canadian n’a jamais majoritairement adhéré à cette thèse, trop favorable aux seuls francophones. Selon les tenants de l’orthodoxie anglo-canadienne, le Canada n’est pas une construction identitaire cumulative qui repose sur un pacte entre provinces, dont une seule est majoritairement bilingue, le Québec. Cette distorsion sur les origines identitaires et politiques du Canada explique la non adhésion majoritaire des Anglo-canadiens au bilinguisme et au biculturalisme, pourtant gage de cohésion aux yeux des francophones et surtout, de lisibilité par rapport aux États-Unis qui, tout en ouvrant l’identité américaine à l’ensemble des nationalités, des religions et des communautés, fixent simultanément une norme culturelle et identitaire à atteindre ou à respecter.

Les relations triangulaires multiculturalisme-francophonie-canadianité

10Le bilan et les hypothèses que nous nous proposons d’énoncer dans cette seconde partie furent largement nourris des problématiques relatives à l’identité francophone Nord-américaine et par le processus d’archipelisation du fait francophone au Canada que nous avons été amené à étudier pour les besoins de notre thèse. Si le multiculturalisme et la francophonie sont deux tentatives de médiation transculturelle et identitaire ultra contemporaines, elles n’ont in fine que peu de choses en commun. Le fait que la francophonie internationale ait toujours été unanimement soutenue et encouragée par tous les francophones du sous-continent Nord-américain atteste bien d’un rapport identitaire, sinon identique du moins largement convergeant, entre les peuples et communautés francophones au nom d’une conscience historique et sociale propre, toute chose peu compatible avec les dynamiques induites par le multiculturalisme unifolié. Le Canada est un pays officiellement bilingue mais qui ne reconnaît pas de culture prépondérante ou fédératrice.

11La francophonie se définit, quant à elle, en tant qu’espace de dialogue reliant le particulier local et francophone à l’universel. En d’autres termes, c’est en prenant conscience du singulier et des différences qu’une intercompréhension culturelle, identitaire et civilisationnelle, est possible et que l’on peut, selon les principes théoriques de la francophonie, enrayer les processus ethnocidaires, les formes de racisme, de xénophobie et d’exclusion, tout en partant d’un contexte historique et social inégalitaire. En revanche, le multiculturalisme réclame une stricte égalité des cultures en décalage avec le contexte et le substrat identitaire et culturel préalable, en escamotant au passage la possibilité qu’un dialogue didactique et qu’un renouvellement des identités puissent reposer sur le métissage ou un pluriculturalisme ordonnancé. En outre, le fait que le multiculturalisme place les identités culturelles sur un pied d’égalité théorique, en ne tenant pas compte des facteurs linguistiques, n’implique pas nécessairement le respect et la tolérance des cultures et des identités entre elles. Enfin, l’absence d’une norme culturelle canadienne à minima, reposant sur autre chose que l’élément juridique, n’est pas non plus un facteur de renforcement de la canadianité. Au nom de l’égalité entre les cultures, le multiculturalisme fige les identités culturelles en limitant leurs évolutions et leur adaptation à leur environnement américain, au risque de légaliser la Charia ou de doter un garçonnet allant à la crèche d’un poignard alors que ses parents, ses grands-parents et ses arrières grands-parents sont de nationalité canadienne, ou de ne plus appeler un sapin de noël, "sapin de noël" mais "arbre de vie" pour ne pas heurter la sensibilité des non chrétiens, ou même accepter que s’initie un débat sur la polygamie au nom de pratiques culturelles ancestrales... Le multiculturalisme doit de toute urgence se réformer afin d’endiguer le "retour" possible au Canada de la xénophobie et des ostracismes de toutes natures.

12Si les identités européennes et états-uniennes sont loin d’être exemptes de critiques et de dérives, le Canada multiculturel, pays d’émigration mondiale qui ambitionne d’être et de rester une terre de peuplement pour le siècle à venir, émet d’inquiétants signaux de surchauffe dont nous avons donné précédemment quelques exemples. En outre, l’attractivité de la multiculturalité canadienne paraît de moins en moins évidente et opérante lorsqu’on la confronte à un quotidien où les intégrismes de tous bords et les radicalités progressent. Ce constat pessimiste nous semble d’autant plus juste que le multiculturalisme unifolié a souvent confondu folklorisation des cultures avec vulgarisation des identités et des civilisations. La canadianité multiculturelle actuelle, en outre, fait l’impasse totale sur la si difficile question du vivre ensemble. Si dans ce pays officiellement bilingue qu’est le Canada, des nuances sémantiques majeures peuvent exister quant au sens réel ou supposé des mots "provinces," "Etats," "fédération," "confédération," il en est une autre qui sera lourde de sens pour l’ensemble des Canadiens : c’est la distance qui existe entre le vivre ensemble et le vivre à côté. Sur cette question, le multiculturalisme unifolié reste muet et se défausse sur les générations futures pour répondre aux délicates questions de l’adhésion à la canadianité et du contenu identitaire de cette dernière, qu’il a toujours pris soin de ne pas définir dans le détail, préférant une forme de superficialité consensuelle, confortable et médiane à un projet de société précis, susceptible de réconcilier le Canada avec son histoire. Ce qui aurait l’avantage de réellement mettre fin aux solitudes séculaires et d’accueillir durablement les identités et les cultures exogènes du "Kanada."

Conclusion

13Dépasser les antagonismes entre les descendants des colons français et britanniques était une louable intention mais, pour accomplir cela, fallait-il pour autant faire du Canada un pays sans norme culturelle claire et désavouer l’histoire et l’identité francophone en la diluant dans une fausse égalité, au risque de relancer le nationalisme ethnique et les poussées souverainistes que la majorité du Canada n’a fait que conforter avec les épisodes de Meech, de Charlottetown, du plan B, du scandale des commandites.... "Le Canada est le premier état post-moderne de l’histoire" soutenait Paul Martin ; faut-il considérer cette déclaration comme un gage d’avenir pour la fédération canadienne ou bien comme une nouvelle fuite en avant et un renforcement des solitudes, non pas entre francophones et anglophones cette fois-ci, mais concernant tous les Canadiens ? Il serait urgent pour le Canada de réorienter sa politique identitaire en répondant enfin au besoin de reconnaissance des francophones du Canada qui se sentent de plus en plus isolés et marginalisés dans leur propre pays.

14Le multiculturalisme canadien, en ne privilégiant plus "l’intégration" mais seulement la coexistence plus ou moins pacifiée des communautarismes linguistiques, ethniques et religieux, sans assurer l’auto régénération de son imaginaire collectif, fait courir d’énormes risques au Canada dans lequel plus de 100 langues sont parlées. Le Canada, en faisant le choix du multiculturalisme, a manifestement fait le choix de la confusion des mémoires sur l’histoire et prochainement, les francophones hors Québec pourront prétendre au titre peu enviable de deuxième nation du Canada en devenir. Les multiculturalismes, encore parés récemment de toutes les vertus, notamment celles de la modernité et de l’épanouissement des immigrants, manifestent au bout d’une trentaine d’années d’application seulement d’inquiétantes dérives, que l’on réservait la plupart du temps aux seuls modèles "intégrationnels" états-uniens ou français. Le multiculturalisme canadien, en tant que manifestation réussie d’un nouvel humanisme, nous semble une aventure des plus improbables pour résoudre les solitudes canadiennes et accéder à un universalisme dépassant la globalisation pour parvenir à une mondialisation dans laquelle le Canada pourrait apparaître comme une alternative ou un contre modèle opérant.

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Notes

1 Dumont, Fernand. La vigile du Québec. Octobre 1970 : impasse ? (Montréal, Hurtubise, 1971) 94.

2 Devenus Canadiens par le "legs" de "New Found Land" à Ottawa au milieu du XXe siècle.

3 Chercheur associé à la chaire Hector Fabre de l'UQAM. L'Invention d'un mythe, le pacte entre les deux peuples fondateurs. (Montréal, VLB éditeur, Montréal : 1999).

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References

Bibliographical reference

Aurélien Yannic, “L’identité francophone, la francophonie et la canadianité multiculturelle contemporaine : vers un renouvellement des formes de solitude ?”, Anglophonia Caliban/Sigma, 21 | 2007, 27-33.

Electronic reference

Aurélien Yannic, “L’identité francophone, la francophonie et la canadianité multiculturelle contemporaine : vers un renouvellement des formes de solitude ?”, Anglophonia Caliban/Sigma [Online], 21 | 2007, Online since 13 December 2016, connection on 07 October 2026. URL: http://journals.openedition.org/acs/1838; DOI: https://doi.org/10.4000/caliban.1838

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