Skip to navigation – Site map

HomeAnglophonia/Caliban21Entre convergences et divergences...

Entre convergences et divergences : la communauté haïtienne de Montréal

Ariane Cyr
p. 35-44

Abstract

In Canada, multiculturalism which was officially adopted in 1971 has been debated for several years, mainly as regards the consequences of excessive pluralism and the free expression of ethnic differences on the national cohesion and on the coherence of citizenship. Is ethnic divergence compatible with social convergence? Could this association lead to a more productive definition of a multicultural Canada and unveil a new conception of Americanness? Beyond a traditional geographic or monocultural meaning, the notion of Americanness could be regarded today, in a pluralistic context, as an identity duality, as a compromise between distinction and borrowing. The perceptions of the Haitian community of Montreal as regards its adoptive country (Canada, Quebec and Montreal) were useful to specify this new definition. As regards the elements of discourse gathered during individual interviews conducted with the members of the first generation of Haitian immigrants, an identity pattern can be observed, matching two different and yet complementary systems of functioning: detachment and symbolic recognition

Top of page

Full text

1Divergences et convergences : le thème de ce colloque, s’il s’applique au champ social, politique et culturel de nombreuses sociétés postcoloniales, trouve un écho particulier au Canada où l’hétérogénéité qui se décline sur tous les modes soulève de façon constante un débat sur la cohésion et dans une plus large mesure, sur l’identité nationales. En matière d’immigration et de pluralité culturelle notamment, la perspective d’un étiolement des valeurs du pays est souvent mise en avant et donne lieu à de nombreuses réflexions sur l’ordonnancement de l’espace public. Doit-on encourager l’expression des particularismes ethniques au détriment d’une convergence d’intérêts vers la communauté politique canadienne ? Ou bien faut-il plutôt concevoir pluralité de cultures et projet de société dans un cadre unique, où la réciprocité transculturelle pourrait être le véritable fondement de la collectivité nationale ? Ce sont à ces interrogations que je souhaiterais répondre aujourd’hui en m’intéressant à un objet d’étude précis.

  • 1 Denise Helly, "Le lien sociétal. Une enquête à Montréal," Revue internationale d’études québécoises (...)

2Une enquête discursive menée en 2003 auprès de la première génération d’immigrants haïtiens de Montréal à l’endroit des valeurs canadiennes, de la citoyenneté et des rapports collectifs fait émerger avec force ces concepts de divergence et de convergence, et pose la question d’un équilibre possible entre ces deux extrêmes. L’immigration haïtienne au Canada et en particulier au Québec constitue depuis une trentaine d’années un phénomène social important et a été motivée dans les années 50 et 60 par des raisons politiques (régime dictatorial mis en place par François Duvalier dès 1957) puis par des raisons d’ordre socioéconomique à partir des années 70. Malgré de nombreuses études portant entre autres sur les différents types d’insertion scolaire et professionnelle de la communauté, aucune recherche n’avait été encore menée sur la conception exclusive des Haïtiens de leurs sociétés d’établissement canadienne et québécoise. Au total, une cinquantaine d’entretiens ont donc été réalisés avec des membres de la communauté, hommes et femmes, appartenant à des vagues migratoires et des milieux socioprofessionnels différents dans la région métropolitaine de Montréal. Ces entretiens, d’une durée d’une à deux heures, se sont déroulés sous la forme d’un questionnaire ouvert et portaient sur des thèmes variés, tels que les conditions d’immigration des sujets, leur adaptation à leur société d’accueil, leur évaluation des termes constitutifs du discours politique à l’endroit des minorités, leur définition des fondements de la citoyenneté canadienne, leur sens d’appartenance à la collectivité nationale, etc... Cette grille d’entretien permettait de dégager des informations qui devaient être interprétées ensuite selon trois axes principaux préalablement identifiés par Helly :1 la participation des Haïtiens à la vie collective, leur identification nationale et leur rapport à l’Etat. Et c’est au sein de chacun de ces trois axes que l’on observe précisément des modalités d’inclusion et d’exclusion sociale, économique, politique et symbolique. Il s’agira ensuite de repenser ces diverses expériences ou perceptions à première vue contradictoires dans un cadre collectif plus large en soulignant notamment la prise en compte nécessaire d’autres schémas identitaires.

  • 2 Danielle Juteau, "Les autres ‘ethniques’," Sociologie et Sociétés. Octobre 2003, vol. XV, n°2, 3-8.
  • 3 Cette vague est essentiellement caractérisée par l’entrée d’immigrants indépendants sélectionnés se (...)

3Plus qu’une recension simpliste des indices de fragilité ou à l’inverse de solidité du lien collectif chez les membres de la communauté haïtienne de Montréal, cette communication entend en premier lieu souligner l’hétérogénéité des formes d’attachement envers leur société d’établissement. Cette hétérogénéité dépend tout d’abord des représentations individuelles de la collectivité et de ses diverses institutions, ainsi que de la façon dont les Haïtiens envisagent les rapports sociaux au Canada : beaucoup ne peuvent en effet ignorer le champ théorique de l’ethnicité qui imprime l’espace pluraliste et perçoivent ainsi la société comme le terrain de rapports inégaux entre des entités groupales "majoritaires" canadiennes et québécoises et des entités "minoritaires" d’origine immigrantes2 L’ethnicité et la catégorisation sociale demeurent ainsi les principaux déterminants du discours haïtien. L’autre facteur venant nuancer ce discours reste bien évidemment l’appartenance des sujets à différentes catégories socio-professionnelles, elles-mêmes définies le plus souvent par les vagues migratoires haïtiennes. Les personnes interrogées ayant immigré entre 1960 et 1973 appartiennent pour la plupart à l’élite haïtienne : fortement qualifiées, elles occupent des emplois dans l’enseignement, la médecine, la fonction publique, les métiers de l’édition ou le secteur social.3 Au sein de cette catégorie, plusieurs sujets haïtiens sont également impliqués dans des organismes communautaires où s’amorce régulièrement une réflexion sur la société plurielle, ses enjeux sociaux et politiques. D’autres répondants ayant immigré après 1974 appartiennent quant à eux à une vague migratoire moins qualifiée et ont exercé des formations professionnelles dans le domaine des services, du transport ou de la manufacture. De cette variété de facteurs socioéconomiques mais aussi familiaux naissent nécessairement des conceptions différentes de la collectivité.

4Les modalités de convergence des membres de la communauté haïtienne rencontrés reposent en premier lieu sur l’adhésion à un même ensemble de vie dépolitisé où prédominent des principes de justice et d’égalité sociales et où le pluralisme a droit de cité. Le conflit des allégeances politiques, plus prégnantes encore au Québec où souveraineté et fédéralisme s’affrontent, doit en effet être dépassé par un désir commun de faire partie d’un "nous" au sein d’une même entité socio-culturelle. Dans les faits, ceci se traduit par une implication communautaire significative qui renvoie immédiatement pour certains répondants à une forme de responsabilité citoyenne : en prenant part aux activités sociales ou culturelles de son quartier ou de sa communauté, le citoyen d’origine haïtienne contribue à améliorer la qualité de son cadre de vie tout en consolidant les liens avec sa collectivité. Les initiatives sont diverses : services d’accueil et de référence, services d’éducation populaire (comme des cours d’alphabétisation ou des programmes de formation professionnelle), encadrement scolaire, assistance médicale, activités culturelles (danses, théâtres...) et sont autant d’interventions destinées à améliorer le quotidien des Canadiens d’origines diverses ou des nouveaux arrivants. La participation de la communauté haïtienne à travers la création d’organismes et d’associations diverses qui tendent aujourd’hui à couvrir les besoins d’une population ethnique, non plus strictement haïtienne mais de plus en plus diversifiée et même canadienne de souche, illustre ici le plein exercice d’une citoyenneté pluraliste. Plutôt qu’instaurer un cloisonnement ethno-culturel, certaines de ces organisations travaillent de concert avec les institutions de la collectivité pour pourvoir l’individu des moyens nécessaires pour s’accomplir en tant que citoyen actif et responsable du Canada (par exemple des associations haïtiennes, en partenariat avec des organismes locaux, élaborent des projets éducatifs ou sanitaires visant l’ensemble de la population). Pour de nombreux répondants, cette mobilisation communautaire qui génère une forme dynamique de citoyenneté peut permettre d’atténuer les catégorisations ethniques et élargir le lien collectif. Ils pensent que le développement institutionnel de leur communauté ne se réduit pas systématiquement à des situations de confinement mais qu’il est maintenu au contraire dans le cadre d’interactions sociales plus larges avec la société hôte.

5Les indices de convergence de la diaspora haïtienne s’évaluent également à travers une dimension identitaire et symbolique. Cette nouvelle dimension permettant d’apprécier les relations entre minorité haïtienne et majorité canadienne a été soumise à de nombreuses interprétations puisque mettant simultanément en tension identité collective et appartenance d’origine. Cependant, certains éléments du discours sont apparus avec récurrence et ont livré quelques précisions quant à la solidité du lien national. L’appartenance collective des personnes interrogées doit premièrement se comprendre comme l’adhésion à des valeurs et à des idéaux de la communauté politique canadienne. Instance de protection des droits fondamentaux des citoyens, notamment par le truchement de la Charte canadienne des droits et libertés, l’état canadien vise l’égalité entre tous ses résidents et leur assure par ailleurs le droit tout aussi capital à l’exercice du pouvoir. Un répondant haïtien affirme ainsi : "Avec la citoyenneté canadienne, je peux exercer mon droit de vote, je peux voter pour qui je veux" (CT, 1944, 2001). Pour d’autres, la citoyenneté canadienne garantit plusieurs avantages techniques comme la liberté de circuler plus librement en dehors des frontières nationales. Le passeport canadien et sa réputation mondiale constituent d’ailleurs l’avantage le plus fréquemment cité au cours de cette recherche : être citoyen canadien d’origine haïtienne ne signifie pas tant l’identification à une société politique que la valorisation de ce statut sur la scène internationale. Enfin, sur un plan pratique et stratégique, l’appartenance officielle à la communauté canadienne facilite selon certains l’accès à certains postes de l’appareil de l’Etat et permet ainsi de prendre une part plus active au fonctionnement de la société. Un Haïtien avoue ceci : "Si vous n’avez pas la citoyenneté canadienne, il y a beaucoup de postes que vous ne pouvez pas occuper. C’est la partie la plus importante de l’intégration. On ne peut pas occuper un poste en politique par exemple si l’on n’est pas citoyen canadien" (K.B, 1951, 2001). Notons toutefois que tous ces commentaires traduisent bien la conception répandue selon laquelle la citoyenneté canadienne renvoie principalement à la détention de droits acquis, ainsi qu’à des avantages pratiques. Dans la définition d’une identité collective, l’Etat canadien joue un rôle référentiel et symbolique (le Canada étant la terre d’accueil des répondants) mais ne saurait toutefois établir les bases d’une véritable convergence sociale et culturelle. Ceci s’explique aussi par une absence d’idéaux et de valeurs communes autres que procédurales ou multiculturelles qui font de la société canadienne une entité aux contours identitaires encore flous.

  • 4 En Haïti, le français correspond à une langue socialement hiérarchisée et reste pratiquée par les c (...)

6L’élément de convergence qui remporte en revanche tous les suffrages demeure sans conteste la langue française. L’analyse des diverses formes de lien collectif révèle en effet que le français participe d’un rapprochement. Créolophones, les personnes de notre échantillon ont reçu pour la plupart une éducation en français en Haïti et maîtrisaient déjà parfaitement cette langue avant de s’établir au Québec, dans la région métropolitaine de Montréal.4 Le français occupe une place importante dans leur milieu de vie et représente, à côté du créole, leur langue d’usage familial pour la très grande majorité. Le discours recueilli soutenant ainsi la législation linguistique du Québec—la Loi 101—qui a instauré la francisation de l’espace public dans la province dès 1977 se situerait toutefois dans la défense d’intérêts liés à la pratique courante de cette langue dans les sphères publique et privée des Haïtiens, et non dans la promotion d’une identité collective réelle. La somme des commentaires traduit davantage une reconnaissance profonde envers une langue dont le prestige social et culturel reste particulièrement important pour la diaspora haïtienne et qui se voit justement être l’outil de communication officiel de leur société d’établissement. Mais pour certains répondants, cette langue de vie commune leur offre aussi l’opportunité d’investir plus facilement l’univers collectif et d’y créer des liens de sociabilité. Le français balise un espace de rapprochement avec la majorité et façonne dans le même temps un nouveau mode d’acceptation de la collectivité québécoise qui devient un lieu possible d’échanges entre toutes ses composantes.

7Certaines stratégies identitaires observées relèvent ainsi de modes inclusifs lorsque les Haïtiens font reposer leur ancrage sociétal sur une participation effective aux activités de la collectivité, notamment sociales, de même que sur une identification aux principes démocratiques promus par le gouvernement canadien et sur le partage d’une même langue au Québec. Au sein de la diaspora haïtienne établie au Canada, ces modalités de convergence ne sont pas uniques et doivent là encore se comprendre selon les contextes migratoires et socio-économiques des répondants, et selon leur appartenance générationnelle. Dans le domaine de l’intégration associative décrite plus haut par exemple, le conflit des générations détermine des expressions différentes du lien social. Les jeunes d’origine haïtienne, dont les références culturelles, les aspirations et la participation à une culture de masse et de consommation sont les mêmes que celles des autres jeunes Canadiens, tendent en effet à s’impliquer dans des activités relevant de la société plus large, alors que la première génération s’emploie davantage à reconstituer d’abord des réseaux communautaires. Ces diverses options illustrent bien ici la complexité et la variation du lien collectif.

8Les choix identitaires des sujets opèrent en revanche sur des modes exclusifs lorsque la société d’accueil est apparentée à une entité déterministe et politisée qui atomise alors tout lien d’adhésion. Cette tendance s’est d’autant plus observée lors de l’appréciation de la nation québécoise, collectivité d’accueil immédiate de nos répondants. Rappelons d’ailleurs ici que la société canadienne demeure pour de nombreux Haïtiens une entité géographique vague et abstraite et le lien uniquement procédural développé à l’égard du Canada ne peut en aucun cas s’exprimer de la même façon vis-à-vis de la province dans laquelle la plupart ont librement consenti à s’établir, comme l’illustre ce commentaire : "Je suis Canadien par obligation et Québécois par choix" (FS, 1943, 2001).

  • 5 Charles Taylor, "Nation culturelle, nation politique." Penser la nation québécoise. Michel Venne di (...)

9Définie par un ensemble de particularismes liés à une origine française, à une langue, à une culture et à des traditions spécifiques, la nation québécoise est perçue par une grande majorité de répondants comme une entité sociale toujours largement influencée par un héritage historique canadien français longtemps hermétique à la donne pluraliste. En dépit de nombreuses conceptions progressistes de la nation québécoise qui promeut une identité inclusive et respectueuse de la diversité, le Québec continue d’être perçu comme le territoire symbolique exclusif des "nationaux." Toute prise d’action collective dépend avant tout d’une histoire particulière, celle des "Québécois de souche."5 À cette conception ethnique s’ajoute également une conception politique et instrumentale de la nation québécoise qui tend d’autant plus à affaiblir le lien entre l’individu d’origine haïtienne et la collectivité du Québec. En effet, la nation québécoise qui souhaite aujourd’hui donner des assises politiques à ses spécificités culturelles par le biais d’un projet indépendantiste structure de manière assez homogène chez les personnes interrogées des mécanismes de méfiance, voire de rejet. De manière unanime, la référence même à la nation québécoise se comprend comme une véritable stratégie d’affirmation d’un Etat québécois souverain comme unique solution à la crise du fédéralisme canadien et à l’absence de reconnaissance constitutionnelle de son existence politique. Or pour certains Haïtiens, cette dénomination relève par ailleurs d’une tactique discursive destinée à obtenir des populations immigrantes, officiellement composantes de cette nation québécoise, une approbation massive du projet souverainiste. Rappelons que cette conception ethniciste et politisée de la collectivité partagée par d’autres communautés immigrantes établies au Québec est largement influencée par le séisme référendaire de 1995. Au soir du référendum d’octobre 1995 tenu sur la souveraineté de la province, le Premier ministre de l’époque, Jacques Parizeau, imputait en partie la défaite du camp indépendantiste aux "votes ethniques" et semait alors une confusion absolue sur les fondations de la collectivité, sur la composition du "nous Québécois." Les Haïtiens et l’ensemble des minorités découvraient en effet que le discours politique pouvait se faire l’écho d’une pensée ethnocentrique. La culture majoritaire qui devait officiellement s’enrichir des nombreux autres apports culturels était subitement présentée comme le support des "Québécois de souche" et les membres des minorités, raciales en particulier, ont alors eu le sentiment de se voir refuser l’accès au projet politique de la province, donnant ainsi naissance au cours des années suivantes à une méfiance vis-à-vis du pouvoir provincial et de ses intentions à l’égard des composantes étrangères. Il est utile toutefois de souligner que cette vision différenciatrice n’est pas partagée par l’ensemble de la diaspora haïtienne et que ce sont avant tout les allégeances fédéralistes ou indépendantistes qui déterminent dans ce cas précis des facteurs ou non de divergence.

10Au-delà de toute considération ethnique ou migratoire, chacun en revanche souhaite adhérer à une communauté nationale inclusive et prendre part à son fonctionnement. Très circonspects sur le projet indépendantiste du Québec, la grande majorité des répondants haïtiens ont clairement exprimé leur volonté de faire partie d’un nous collectif qui présiderait à tout sentiment politique et qui doit en priorité s’actualiser au sein des différentes sphères institutionnelles de la société. Nous l’avons vu plus haut, c’est finalement l’exercice citoyen dans ses formes pratiques qui permet d’évaluer avec le plus de cohérence le lien collectif. Mais dans le cadre concret de la participation économique et politique des Haïtiens, certains indices de divergence marquent de nouveau leurs expériences collectives. Sur le plan économique premièrement, la prise en compte d’inégalités entre les membres issus des différentes vagues migratoires s’accompagne d’une dénonciation de barrières systémiques érigées notamment sur des critères de visibilité ethnique. Bien que la persistance d’obstacles au sein de l’emploi puisse être aussi attribuée à des difficultés conjoncturelles, elle ne fait que résulter, pour les Haïtiens interrogés, d’une mise à distance des immigrants non-blancs des leviers économiques de la société entraînant ces derniers dans un processus harassant de compétition et de valorisation de leurs compétences. Nombre de commentaires qui ont souligné un taux de chômage très élevé au sein de la communauté et une forte précarité socioéconomique (grand nombre de familles monoparentales sans emploi, isolement social...) dénoncent plus fondamentalement la dichotomie majorité/minorités qui détermine les modes d’intégration économique.

11L’absence de représentation des Haïtiens dans les différentes structures décisionnelles participe également de leur difficulté à se mobiliser autour de projets et d’objectifs publics. Outre le droit de vote qui demeure insuffisamment exploité par les Haïtiens et qui tient pour beaucoup à un manque de familiarité avec les réflexes civiques—rappelons ici l’influence inhibitrice du vécu socio-politique en Haïti sur les prises d’action collectives au Canada—la participation à la vie politique nationale se revèle, quant à elle, quasiment nulle. Malgré des références à une mobilisation active au sein de la démocratie locale, les sujets admettent une absence flagrante des membres de la communauté haïtienne aux différents postes décisionnels. Ce constat s’accompagne également d’une remise en question de l’ouverture institutionnelle à l’endroit des minorités, comme le confirme ce commentaire : "Je pense que certaines institutions devraient être plus ouvertes. Il y a encore beaucoup à faire. Par exemple, tous les groupes ne sont pas représentés au niveau du Parlement et la grande désillusion se situe à ce niveau" (J.I, 1940, 2001). Ce témoignage, antérieur à la nomination de Mickaëlle Jean, une Canadienne d’origine haïtienne, au poste de Gouverneur Général du Canada en septembre 2005, condamne de nouveau la mise en place de mécanismes d’exclusion au sein des instances politiques, mécanismes principalement orientés vers les membres des minorités visibles. Même la participation sociale qui correspond à une forme plus spontanée et individuelle de la mobilisation se voit régulièrement entravée par des représentations erronées de la communauté haïtienne dans les milieux médiatiques ou populaires.

  • 6 Dans ses "Définitions de l’ethnicité," Isajiw soulignait l’aspect bipartite de la frontière ethniqu (...)

12Toute la difficulté à évaluer ces divers facteurs de divergence réside finalement dans la juste appréciation de cette frontière ethnique si souvent mentionnée au cours de la recherche.6 La dénonciation d’une catégorisation systématique de l’individu en fonction de son origine ethnoculturelle, tant sur un plan discursif que participatif, laisse à penser que cette barrière est exclusivement entretenue par la majorité canadienne. Toutefois plusieurs commentaires sur la distanciation volontaire de la communauté vis-à-vis d’une mobilisation économique ou politique au sein de la sphère nationale, de même que la description d’une forte implication dans le milieu communautaire révèlent que la minorité haïtienne est aussi à l’origine de cette démarcation ethnique. Le discours haïtien renvoie donc à un double processus de construction de la frontière et, finalement, à une double facette de la divergence. Il reste que ce mécanisme ethnocentrique intervient pour les personnes interrogées dans un système complexe de projections où le confinement culturel majoritaire entraîne à son tour un repli de la part de la communauté haïtienne et une centralisation de ses valeurs culturelles, définies dans l’opposition.

13Les modalités d’intégration de la minorité haïtienne au Canada ne sauraient toutefois s’analyser exclusivement par le biais d’une schématisation des indices de convergence et de divergence sans prendre en compte d’autres conceptions plus symboliques du statut de diaspora. Comment en effet appréhender les relations entre majorité et minorités dans un contexte géopolitique donné sans comprendre l’essence même de l’identité diasporique ? Dans le cas de la communauté haïtienne, les membres interrogés ont mentionné de façon quasi unanime leur appartenance à une identité hybride structurée par ce que Stuart Hall définit comme "deux vecteurs opérant simultanément, celui de la similitude et de la continuité, et celui de la différence et de la rupture" (Hall, 1994 : 395). Les divers éléments recensés plus haut et correspondant respectivement à des indices de consolidation et de rupture du lien social renvoient en réalité à une recherche d’harmonisation entre des références originelles et des références appartenant à la société d’établissement. L’identité linguistique haïtienne illustre par exemple ce compromis : plurielle, cette identité englobe à la fois le créole, le français de France, souvent magnifié, le français du Québec et l’anglais pour certains. Autre exemple, l’implication communautaire se justifiant à la fois à travers le maintien et la permanence de la culture haïtienne et le dialogue avec la société d’accueil. Ces multiples expériences pratiques et identitaires offrent ici une nouvelle vision de l’américanité. Longtemps cette notion a désigné un système de valeurs consensuelles, parmi lesquelles le choix de la démocratie, l’adhésion à une langue et à une identité distinctes de la sphère européenne. Aujourd’hui toutefois, et au regard des politiques menées par les gouvernements nord-américains, il est possible de multiplier les références et les espaces identificatoires, tout en cautionnant le principe d’une convergence vers un espace civique. En contexte pluraliste, l’américanité n’apparaît plus alors comme un concept univoque mais bien comme une notion construite sur la dualité : distinction et appartenance, rejet et emprunt, originalité et uniformité.

14Au regard des principaux résultats de mon enquête, l’américanité signifie pour les Haïtiens rencontrés la singularité, le passage—à la fois géographique et symbolique—entre l’insularité et la continentalité nord-américaines, en termes notamment de tradition politique, socio-économique et culturelle. Il s’agit moins d’un concept construit communément sur la dualité que d’une question de mouvance, de transition entre différents systèmes de principes et de symboles donnant ainsi lieu à une variation des modalités d’intégration.

15Mais, et c’est aussi là l’une des acceptions récentes de l’américanité, la volonté de converger vers une culture civique reste forte. La recherche permanente d’une adéquation entre des références collectives—consensuelles et non politisées—et des références originelles signifie également la volonté de constituer et de perpétuer un "nous" national. A l’inverse d’une génération qui se considérait de passage, les personnes interrogées veulent désormais concrétiser leur ancrage au Canada en s’impliquant davantage dans les différentes sphères d’activité de la vie nationale et devenir des citoyens engagés. Outre qu’elle réduit la distance sociale et fait éclater les schémas traditionnels d’opposition majoritaire/minoritaires, cette démarche volontariste vise une identification accrue à la collectivité d’établissement dans laquelle les Haïtiens souhaitent bâtir leur avenir et celui de leur descendance.

Top of page

Bibliography

Anderson, Alan B. et James S. Frideres. Ethnicity in Canada : Theoretical Perspectives. Toronto : Butterworth, 1981.

Barth, Fredrik. Ethnic Group and Boundaries : The Social Organization of Culture Difference. Boston : Little Brown and Company, 1969 (5ème édition).

Berneche, Francine. "Immigration et espace urbain. Les regroupements de population haïtienne dans la région métropolitaine de Montréal." Cahiers québécois de démographie. Vol. 12, n°2, 295-323.

Bouchard, Gérard. La nation québécoise au futur et au passé. Montréal : VLB éditeur, 1999.

Breton, Raymon. "Institutional Completeness of Ethnic Communities and the Personal Relations of Immigrants." American Journal of Sociology. 1964 (Sept.), 70, 2, 193-205.

Chivallon, Christine. La diaspora noire des Amériques : expériences et théories à partir de la Caraïbe. CNRS Editions, 2004.

Constant, Fred. Le multiculturalisme. Dominos Flammarion, 2000.

Cyr, Ariane. "Pluralisme et Citoyenneté : Le discours de la première génération d’immigrants haïtiens de Montréal." Collection des Thèses du Centre d’Etudes Canadiennes de l’Université Paris III - Sorbonne Nouvelle, n°10, 2004.

Dejean, Paul. Les Haïtiens au Québec. Montréal : Presses de l’Université du Québec, 1978.

De Rudder, Véronique. "Identité, origine et étiquetage. De l’ethnique au racial, savamment cultivés..." Journal des Anthropologues. 1998, n° 72-73, 31-47.

Driedger, Léo. Multi-Ethnic Canada : Identities and Inequalities. Oxford : Oxford University Press, 1996.

Fleras, Augie et Jean Léonard Elliott. Multiculturalism in Canada : The Challenge of Diversity. Nelson Canada, 1992.

Germain, Georges-Hubert. "Les Haïtiens entre deux îles." L’Actualité. Juillet 1987, 12, n° 7, 50-57.

Glazer, Nathan et Daniel P. Moynihan eds. Ethnicity : Theory and Experience. Cambridge : Harvard University Press, 1975.

Hall, Stuart. "Cultural Identity and Diaspora." Colonial Discourse and Post-colonial Theory. A Reader. Patrick Williams and Laura Chrismas eds. London : Harvester-Wheatsheaf, 1994.

Helly, Denise. "Le multiculturalisme canadien : 1971-1995." Hommes et Migrations. Juillet 1996, n° 1200, 25-34.

Helly, Denise. Le Québec face à la pluralité culturelle, 1977-1994, Presses de l’Université Laval, 1996.

Helly, Denise. "Le lien sociétal. Une enquête à Montréal." Revue internationale d’études québécoises. Novembre 2001, vol. 5 (2), 137-138.

Helly, Denise et Nicolas Van Schendel. Appartenir au Québec. Citoyenneté, nation et société civile. Enquête à Montréal, 1995. Sainte Foy : Éditions de l’IQRC, 2001.

Isajiw, Wsevolod. "Definitions of Ethnicity." Ethnicity. New York : Academic Press, 1974, 1, 111-124.

Juteau, Danielle. "Ambiguïtés de la citoyenneté au Québec." Conférence Desjardins, Université Mc Gill, 23 novembre 2000.

Juteau, Danielle. "Les autres ‘ethniques’." Sociologie et Sociétés. Vol. XV, n°2, 3-8.

Kymlicka, Will. Multicultural Citizenship. A Liberal Theory of Minority Rights. Oxford : Clarendon Press, 1995.

Kymlicka, Will et Wayne Norman. "Return of the Citizen : A Survey of the Recent Work on Citizenship Theory." Ronald Beiner eds. Theorizing citizenship. Albany : State University of New York Press, 1995, 283-322.

Labelle, Micheline. Immigration et diversité ethnoculturelle : les politiques québécoises. Montréal : Université de Montréal, Programme d’études sur le Québec, n° 13, septembre 1998.

Labelle, Micheline et Daniel Salée. "La citoyenneté en question : l’État canadien face à l’immigration et à la diversité nationale et culturelle." Sociologie et sociétés. 1999, vol.31, n° 2, 125-144.

Ministère des Relations avec les Citoyens et de l’Immigration. Forum national sur la citoyenneté et l’intégration. Gouvernement du Québec, septembre 2000.

Piché, Victor, Serge Larose et Micheline Labelle dir. L’immigration caraïbéenne au Canada et au Québec : aspects statistiques. Montréal : Centre de recherches Caraïbes, 1983.

Potvin, Maryse. "Les jeunes de la deuxième génération haïtienne au Québec : entre la communauté réelle et la communauté représentée." Sociologie et sociétés. Automne 1997, 29, n°2, 77-101.

Robin, Régine. "L’impossible Québec pluriel : la fascination de la ‘souche’." Dans Mikhaël Elbaz, Andrée Fortin et Guy Laforest dir. Les frontières de l’identité. Modernité et postmodernisme au Québec. Sainte Foy : Presses de l’Université Laval, 1996, 295-310.

Taylor, Charles. "Nation culturelle, nation politique." Michel Venne dir. Penser la nation québécoise. Editions Québec-Amérique, 2000, 48.

Top of page

Notes

1 Denise Helly, "Le lien sociétal. Une enquête à Montréal," Revue internationale d’études québécoises. Novembre 2001, vol.5 (2), 137-138.

2 Danielle Juteau, "Les autres ‘ethniques’," Sociologie et Sociétés. Octobre 2003, vol. XV, n°2, 3-8.

3 Cette vague est essentiellement caractérisée par l’entrée d’immigrants indépendants sélectionnés selon leur formation et leur compétence professionnelle (Piché, Larose et Labelle, 1983 ; Bernèche, 1983).

4 En Haïti, le français correspond à une langue socialement hiérarchisée et reste pratiquée par les classes sociales moyennes et supérieures. Malgré son statut officiel, c’est toutefois le créole qui demeure la langue du pays dans son ensemble.

5 Charles Taylor, "Nation culturelle, nation politique." Penser la nation québécoise. Michel Venne dir. (Editions Québec-Amérique, 2000), 48.

6 Dans ses "Définitions de l’ethnicité," Isajiw soulignait l’aspect bipartite de la frontière ethnique, maintenue à l’intérieur du groupe ethnique par un processus de socialisation (relations affectives, intellectuelles...) et établie de l’extérieur par un processus de relations intergroupes plus vastes (Isajiw, 1974).

Top of page

References

Bibliographical reference

Ariane Cyr, Entre convergences et divergences : la communauté haïtienne de MontréalAnglophonia Caliban/Sigma, 21 | 2007, 35-44.

Electronic reference

Ariane Cyr, Entre convergences et divergences : la communauté haïtienne de MontréalAnglophonia Caliban/Sigma [Online], 21 | 2007, Online since 13 December 2016, connection on 11 September 2026. URL: http://journals.openedition.org/acs/1842; DOI: https://doi.org/10.4000/caliban.1842

Top of page

About the author

Ariane Cyr

Université de Paris III

Top of page

Copyright

CC-BY-NC-ND-4.0

The text only may be used under licence CC BY-NC-ND 4.0. All other elements (illustrations, imported files) may be subject to specific use terms.

Top of page
Search OpenEdition Search

You will be redirected to OpenEdition Search