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Le pluralisme politique de l’Ouest canadien

Florence Cartigny
p. 45-55

Abstract

Regionalism has played a tremendous part in defining Canadian identity in a federation still divided along regional lines. Since the 1870s, Western Canada has often felt left aside from the politically powerful provinces of Ontario and Quebec: this federal lack of interest goes hand in hand with unfair representative power both in the Senate and in the House of Commons.
As a result, this politically and economically divergent region has created several political parties. For example, the CCF originated in Western Canada in the 1930s with strong socialist leanings. During the Great Depression, William Aberhart founded the Social Credit which had a long-term influence in Alberta. As for the Reform Party, whose only leader was Preston Manning, it remained a federal party whose original aim was to promote Western issues in Ottawa. Finally, separatist parties came into being with the involvement of Douglas Christie at the head of the Western Block Party.
Undoubtedly, Westerners have shown how dynamic involved they could be to see their diversity represented provincially and federally. And yet, political heterogeneity is not always reflected: indeed, it seems that Western Canada is heading from a two-party system to a one-party system where political organizations have different labels or names rather than deep ideological divergences

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Full text

1Le Canada se caractérise par des diversités ethniques, religieuses, linguistiques et également régionales avec les trois grands ensembles que constituent l’Est (Nouveau-Brunswick, Ile-du-Prince-Edouard, Nouvelle-Ecosse et Terre-Neuve), le Centre (Ontario et Québec) et l’Ouest (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Manitoba). Ce dernier se différencie du reste du pays depuis son entrée dans la Confédération et cherche à se faire entendre à Ottawa, dans l’espoir d’être mieux intégré. Cette divergence régionale a d’ailleurs entraîné l’émergence d’un pluralisme politique à l’Ouest. Après une brève analyse identitaire, historique et économique, cet article présentera les caractéristiques clefs des mouvements populistes urbains et agraires des années 30 et abordera enfin deux organisations politiques ayant dénoncé certains des principes fondateurs du pays.

  • 1 Roger Gibbins, Loleen Berdahl, Western Visions, Western Futures (2e edition, Peterborough, Ontario  (...)
  • 2 John Herd Thompson, Forging the Prairie West (Toronto, New York : Oxford University Press, 1998) 10 (...)
  • 3 Roger Gibbins, Conflict and Unity : an Introduction to Canadian Political Life (Toronto, London, Ne (...)

2Des raisons identitaires, économiques et représentatives expliquent l’apparition de divergences idéologiques et donc le pluralisme politique de l’Ouest. Ainsi, malgré la mondialisation et l’uniformisation, des particularités demeurent entre les régions et acquièrent une importance croissante au sein du système politique. On voit parfois une sorte de concurrence s’installer pour attirer les nouveaux immigrants ou les entreprises. Des conflits peuvent alors se produire, comme c’est notamment le cas entre Ottawa et l’Ouest où les citoyens ont l’impression de ne pas faire intégralement partie de la fédération. Plusieurs recherches montrent que les habitants de l’Ouest ont le sentiment d’appartenir à un même ensemble. En 1977, une étude indiqua que l’identité régionale était fortement marquée chez 80 % d’entre eux. C’était le cas de 77 % des Manitobains et de 90 % des Albertains. En 2001, le même sondage fut mené et les résultats obtenus furent similaires.1 En conséquence, les provinces de l’Ouest semblent encore former un groupe uni face au Centre. On note d’ailleurs des divergences démographiques. Ainsi, dans cette région polyglotte, les Francophones ont très rapidement été perçus comme une minorité linguistique parmi d’autres. En 1921, du point de vue ethnique, l’Alberta, le Saskatchewan et le Manitoba étaient bien plus hétérogènes que le Centre. Dans les Prairies, les Canadiens français ne formaient que 6 % de la population, et étaient donc en nombre moins important que les Allemands (10 %), les Ukrainiens (8 %) et les Scandinaves (7 %). Environ 8 % de la population était née aux Etats-Unis contre seulement 2 % dans le reste du Canada.2 Ces groupes ne parlaient ni français, ni anglais et n’étaient en aucun cas attachés au système politique canadien. Les colons américains, qui arrivaient en masse, ajoutèrent leur touche de populisme agraire. En outre, si l’ensemble du pays fait aujourd’hui preuve d’une diversité culturelle certaine, ce multiculturalisme semble être particulièrement marqué à l’Ouest où les communautés d’origine asiatique et indienne côtoient des Hispaniques ou des Européens au cours des nombreux festivals interculturels mais également dans leur vie quotidienne. Cette périphérie n’est cependant pas uniforme 3 : si l’on parle de l’Ouest en tant que région, il ne faut pas tomber dans le piège qui consisterait à voir cet ensemble comme un groupe monolithique. Par exemple, le bon fonctionnement du Manitoba dépendant largement des transferts fédéraux, les habitants ne tiennent pas à la mise en place de mesures de décentralisation, contrairement à la majorité des Albertains ou des Britanno-Colombiens. Ainsi, il apparaît juste de parler de divergences inter-mais également intra-régionales.

  • 4 L.H. Thomas, The Struggle for Responsible Government in the North-West Territories (Toronto : Unive (...)
  • 5 "The Rich Kid : Where does Alberta fit into the Canadian family now ?" The Literary Review of Canad (...)
  • 6 Donald Swainson, Historical Essays on the Prairies Provinces (Toronto : MacMillan, 1970) 134.
  • 7 Richard Pomfret, The Economic Development of Canada (Toronto : MacMillan, 1981) 87.
  • 8 Gerald Friesen, The Canadian Prairies : a History (Toronto : University of Toronto Press, 1984) 384

3Le passé joua un rôle non négligeable dans la constitution d’une identité propre à l’Ouest. Cette région devint un arrière-pays économique permettant de nourrir le cœur éloigné du Canada dès son entrée dans la Confédération.4 En dehors de la Colombie-Britannique, aucun de ces territoires n’avait jusque-là été développé de manière durable. Pour y remédier et freiner tout expansionnisme américain, Ottawa mit en place des mesures centralisatrices regroupées sous le nom de Politique Nationale qui fut rapidement contestée.5 Ainsi, si le gouvernement fédéral finança en partie des lignes de chemin de fer, les habitants de l’Ouest devaient payer davantage que ceux de l’Est pour transporter leurs marchandises par voie ferrée, ce qui réduisait leurs bénéfices. 6 Des droits de douane furent également prélevés sur les machines provenant du voisin américain afin d’éliminer toute concurrence aux manufactures de l’Est tandis que les habitants étaient mal représentés au plan politique.7 Les divergences furent renforcées par les crises économiques successives qui frappèrent plus durement les fermiers de la périphérie que les habitants du reste du pays qui travaillaient essentiellement dans les industries manufacturières. Aucune solution gouvernementale ne parvint à soulager des individus accablés par le poids des dettes et souffrant des catastrophes naturelles à répétition.8 Enfin, la prospérité nouvelle entraînée par la découverte de nouvelles ressources naturelles et notamment du pétrole, après la Seconde Guerre Mondiale, ne fit qu’accentuer ce mécontentement historique.

  • 9 R. M. Punnet, The Prime Minister in Canadian Government and Politics (Toronto : Macmillan of Canada (...)
  • 10 Gibbins, 2003, 53.

4De plus, le système fédéral actuel semble être inadapté. Ainsi, la région n’est que très faiblement représentée à la Chambre des Communes où elle n’a que 92 députés contre les 181 que comptent l’Ontario et le Québec : le nombre des députés étant proportionnel au nombre d’habitants, l’Ouest peu peuplé a peu de représentants au niveau fédéral, y compris au sein du Cabinet. Certains habitants mettent en avant la discipline de parti pour justifier leur mauvaise représentation : les politiciens devant suivre la ligne partisane, ils en oublieraient parfois les positions et les besoins de leurs électeurs.9 Ce clivage n’est d’ailleurs pas corrigé par la présence d’une seconde Chambre.10 En effet, le Sénat canadien ne soutient pas efficacement les régions périphériques : il n’est pas élu et n’a donc pas de légitimité démocratique. Or, l’esprit de contestation des habitants de l’Ouest permet de dynamiser la politique canadienne : leur divergence idéologique va donc constituer un atout de poids dans leur avance sur le chemin des réformes institutionnelles. Ainsi, si le bipartisme domine généralement, la périphérie a engendré plusieurs partis de protestation entraînant un certain pluralisme idéologique.

  • 11 W. D. Young, The Anatomy of a Party : The National CCF 1932-1961 (Toronto : University of Toronto P (...)

5Suite aux difficultés d’intégration et aux problèmes économiques, l’activité politique des zones rurales et urbaines de l’Ouest s’intensifia au début du XXème siècle : ces difficultés constituèrent un moteur de la diversité politique et entraînèrent la constitution de mouvements inspirés du populisme de droite ou de gauche dans les années 1930.11

  • 12 Young, 23.
  • 13 Doris French Shackleton, Tommy Douglas, (McClelland and Stewart Limited, 1975) 37.
  • 14 Shackleton, 194.
  • 15 Young, 288.

6Ainsi, très rapidement, une myriade de groupes socialistes apparut. En 1921, plusieurs partis travaillistes existaient au Canada. La plupart avaient des branches, voire même leur siège dans des villes de l’Ouest. On peut mentionner The Labour Representation League, The Federated Labour Party, The Workers’ Party ou encore The Socialist Party of Canada. Grâce à leurs différentes publications et aux débats qu’ils organisèrent, ils contribuèrent à répandre des idées radicales dans l’ensemble du pays.12 D’autres mouvements ou syndicats étaient essentiellement ancrés dans cette région périphérique comme la Saskatchewan Grain Growers’ Association en 1905, les Progressistes, les United Farmers of Canada en 1926 qui furent particulièrement actifs en Alberta ou encore la Non-Partisan League qui avait originellement été créée au Dakota du Nord et se développa au Canada à partir de 1916. En 1932, ces différents groupes constituèrent le C.C.F. (Cooperative Commonwealth Federation), qui chercha à placer les électeurs au cœur du système démocratique. Le Sénat devait notamment être aboli car il ne parvenait plus à représenter les provinces. Les intérêts économiques des fermiers, des ouvriers ou des syndicalistes et non ceux des grands patrons prédominaient dans le choix des mesures à instaurer. Pour cela, les défenseurs du parti encouragèrent la coopération entre les différents groupes. Cependant, aucun changement ne devait se produire par la violence et le mouvement n’était pas marxiste. Ainsi, si le capitalisme était condamné, la planification économique ne devait remplacer que partiellement la propriété privée.13 De nombreuses avancées sociales furent mises en place en Saskatchewan, où Tommy Douglas occupa la fonction de Premier Ministre de 1944 à 1960. Il établit un code du travail avancé pour l’époque, garantit la gratuité du système de santé, construisit des barrages, un système d’égouts et des unités de pompage et électrifia les zones rurales. Ces mesures allaient bientôt être instaurées sur le plan national, ce qui montre l’intégration des idées de l’Ouest au sein de la fédération.14 Le CCF fit d’ailleurs élire 7 députés à la Chambre des Communes en 1935, 8 en 1940, 28 en 1945 et 23 en 1953. Il ne parvint cependant pas à recueillir un soutien important à l’extérieur des Prairies. En effet, nulle part ailleurs ne pouvait-on trouver un groupe aussi nombreux et homogène partageant, les mêmes conditions économiques et sociales, les mêmes attitudes et la même géographie,15 ce qui souligne la particularité identitaire de l’Ouest. Le CCF accepta alors de s’unir avec le Congrès du Travail au Canada (CTC) en 1961. Leur alliance donna naissance au Nouveau Parti Démocratique (NPD) qui reste aujourd’hui encore présent sur la scène politique tant au niveau fédéral que provincial. En conséquence, l’influence de ce parti originaire de l’Ouest ne peut être remise en cause d’autant que le NDP n’est plus un parti régional mais est bien présent dans l’ensemble du pays.

  • 16 John Irving, The Social Credit Movement in Alberta (Toronto : University of Toronto Press, 1959) 5.
  • 17 "The Alberta Elections." les archives de la CBC, 1935, consultables sur Internet <http://archives.c (...)
  • 18 Irving, 338-344.
  • 19 David Laycock, Populism and Democratic Thought in the Canadian Prairies, 1910 to 1945 (Toronto : Un (...)
  • 20 Laycock, 216.
  • 21 Stephen G. Tomblin, Ottawa and the Outer Provinces : The Challenge of Regional Integration in Canad (...)
  • 22 David Laycock, Les racines des tiers partis du Canada dans les Prairies, Département de Sciences Po (...)

7En parallèle allait voir le jour un mouvement plus conservateur, inspiré des idées d’un ingénieur écossais, Major Clifford Hugh Douglas (1878-1952). Le Crédit Social se développa à l’Ouest grâce à William Aberhart, à partir de 1932.16 Ce radio-évangéliste réputé pensait que son organisation était divine et permettrait de sauver la société. Surnommé Bible Bill, il remporta un franc succès au cours de plusieurs élections provinciales grâce à ses qualités de pédagogue et de prédicateur. 17 Il expliqua que la Dépression n’était pas la faute des Albertains mais celle des banquiers de l’Est qui avaient établi une dictature financière.18 C’est en partie pourquoi il voulait distribuer une somme d’argent aux individus afin de s’assurer que chacun ait de quoi vivre. Cependant, les défenseurs du Crédit Social s’opposaient au socialisme et soutenaient la propriété privée et le libre échange. Ce mouvement donna une grande importance aux fermes familiales. Une redistribution considérable du pouvoir entre les régions, des référendums et des votes libres étaient au cœur du programme afin que chaque individu puisse être écouté par ses députés.19 Pour cela, il fallait également réduire au maximum les contributions financières que l’on pouvait apporter aux partis politiques et réformer le Sénat. Enfin, il n’était pas question de considérer certains groupes de la société canadienne comme ayant un statut unique et distinct : les francophones devaient donc avoir la même place que les autres minorités du pays.20 Grâce à cette doctrine, le Crédit Social gouverna l’Alberta pendant 36 ans entre 1935 et 196821. A la mort d’Aberhart, en 1943, son bras droit, Ernest C. Manning, lui succéda et dirigea l’un des gouvernements provinciaux les plus conservateurs jusqu’en 1968. Le Parti du Crédit Social de la Colombie-Britannique avec W.A.C. Bennett, gouverna la province de 1952 à 1972. Cependant, à l’échelle nationale, il ne devint jamais un tiers parti à l’Est de son berceau albertain et n’eut aucune influence réelle sur la politique du gouvernement fédéral.22

  • 23 D. Elton and R. Gibbins, "Western alienation and political culture" in G. Melnyk éd., Riel to Refor (...)

8Entre 1970 et 1980, le mécontentement alla croissant chez les habitants de l’Ouest qui ressentaient de plus en plus des divergences d’opinion avec le Centre au sujet de la politique sur l’énergie nationale, du bilinguisme ou concernant diverses mesures économiques qui auraient favorisé l’Ontario et le Québec.23 Comme précédemment dans les années 1930, l’arrière-pays n’avait d’autre choix que de créer de nouveaux partis pour représenter ses caractéristiques idéologiques. A cette époque, plusieurs mouvements émergèrent qui dénoncèrent certains des principes fondateurs du pays.

  • 24 Preston Manning, Think Big (MacClelland and Stewart Ltd., 2002) 128.
  • 25 J. F. Conway, The West : the History of a Region in Confederation (2e edition. Toronto : Lorimer an (...)
  • 26 Murray Dobbin, "Intolerance in Reform : the exception or the rule ?" Reform Watch, avril 1997, < ww (...)

9Les habitants trouvèrent une oreille attentive en Preston Manning, le fils d’un des anciens dirigeants du Crédit Social. En 1987, il fonda, à l’Ouest, le Reform Party qui allait garder une certaine composante régionale. Le parti encouragea une réforme du Sénat et insista sur la nécessité de réduire la dette, le déficit et les taxes. Le Reform Party s’opposa fermement aux Accords de Meech Lake et de Charlottetown. Si Preston Manning reconnaissait le caractère unique de chaque province et de chacun des citoyens, il rejeta tout statut spécial accordé à l’une ou l’autre des minorités. Dans son autobiographie, il parle d’un bilinguisme territorial qui ne doit s’appliquer que là où le nombre de francophones et d’anglophones le justifierait.24 Ainsi, il ne refuse pas de reconnaître le caractère unique de la culture et de la langue du Québec ; cependant, ce particularisme ne doit induire aucun pouvoir constitutionnel spécial, si l’on veut œuvrer à la construction de l’unité nationale dans la diversité. A la convention du parti en 1992, seulement 31 % des délégués pensaient que le gouvernement fédéral devait être bilingue et pas plus de 6 % acceptaient le statut spécial du Québec.25 Murray Dobbin, journaliste et membre du Canadian Centre for Policy Alternative, resta malgré tout fermement critique à l’égard des positions de ce parti qu’il considèra comme raciste et homophobe. Sur son site internet, Reform Watch, il a régulièrement publié des articles analysant les propositions de Preston Manning. L’un d’entre eux intitulé "Intolerance in Reform : the exception or the rule ?"26 présente ici un intérêt particulier. Ainsi, à l’en croire, les Réformateurs issus des minorités seraient racistes à l’égard des groupes divergents au plan culturel notamment. De nombreux membres dont Janice Lim originaire de Singapore pensaient qu’un employeur devait avoir le droit de renvoyer un homme de couleur si sa présence faisait de l’ombre à ses affaires. D’autres mirent en avant les problèmes liés à l’immigration comme l’analphabétisme ou le taux de chômage important. En outre, le Reform Party rejeta tout gouvernement autonome pour les Aborigènes, de même que l’aide gouvernementale pour compenser les conquêtes effectuées il y a plus de 300 ans. Selon Tom Flanagan, intellectuel et ancien proche du parti, la position de Manning resterait malgré tout confuse en matière de multiculturalisme : il ne s’opposerait pas ouvertement à cette politique mais pense que les provinces et non Ottawa doivent décider de financer ou non de tels projets. La citation suivante résume cependant bien le programme du parti qui met en doute l’utilité de la divergence culturelle :

  • 27 Paul Lucardie, "Des extrêmes politiques canadiens," Missions Extrêmes en Amérique du Nord, des Jésu (...)

Nous rejetons l’imposition du bilinguisme ou de l’unilinguisme à tous les niveaux du gouvernement. Le PR s’oppose au concept actuel de multiculturalisme et de l’identité canadienne à trait d’union telle que la conduit le gouvernement du Canada. Nous mettrions un terme au financement des programmes du multiculturalisme et abolirions le Ministère du Multiculturalisme.27

  • 28 Tom Flanagan, Waiting for the Big Wave (Toronto : Stoddard Edition, 1995) 41.

10Preston Manning remporta un certain succès au niveau fédéral grâce au soutien de certains électeurs de l’Ouest. Entre 1997 et 2000, il forma l’Opposition Officielle avec 60 sièges. Cependant, il ne réussit jamais à percer véritablement à l’Est du Manitoba où il gardait une étiquette régionale trop conservatrice. En outre, si ce parti mit en avant certaines des idées divergentes de l’Ouest, il ne représenta pas l’opinion de tous les habitants de cette périphérie. Ainsi, il attira essentiellement les classes moyennes, les actifs du secteur privé, les traditionalistes, les électeurs des zones rurales et périurbaines, les anglophones ou les protestants issus des riches provinces de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de l’Ontario. En 1993, on observa que les électeurs du parti soutenaient généralement la peine capitale, les mères au foyer et la réduction du financement de l’aide médicale et des allocations chômage.28 En conséquence, si Preston Manning espérait créer un parti transgressant les différences idéologiques et pouvant rassembler des individus de tous les horizons, de droite comme de gauche, il ne parvint pas à atteindre son objectif de convergence.

  • 29 Denise Harrington, "Who are the Separatists ?" Western Separatism : the Myths, Realities and Danger (...)

11Le Reform Party ne fut pas le seul à occuper des positions extrêmes à l’Ouest. Ainsi, les premiers groupes séparatistes apparurent dans les années 1960 sous l’impulsion d’étudiants, de journalistes et d’artistes régionaux influencés par les idées de droite. Ce phénomène fut intimement lié à la nouvelle richesse procurée par la découverte des ressources naturelles dans la région et par l’attitude successive du conservateur Brian Mulroney et du libéral Pierre Trudeau. Ce dernier fut bientôt décrit par les séparatistes comme un communiste et comparé à Hitler, Lénine ou Mao sans aucune distinction idéologique. La plupart des membres de ces mouvements avaient au moins quarante ans, vivaient à la campagne et étaient de petits commerçants, des fermiers ou étaient liés au monde du pétrole et de la finance.29

  • 30 Irving, 28.
  • 31 Larry Pratt, Western Separatism : the Myths, Realities and Dangers, 12.
  • 32 Douglas Christie, Western Separatist Papers, juillet 2004. <http://www.westcan.org/westcan/>

12D’un point de vue général, deux grandes organisations séparatistes se développèrent à l’Ouest dans les années 1980 : West-Fed avec Elmer Knuston et le Western Canada Concept avec son aile politique le Western Block Party fondée par Douglas Christie en 1986 qui attirera ici notre attention. Depuis plus de 20 ans, cet avocat originaire du Manitoba cherche à obtenir l’indépendance de l’Ouest et à fonder une nouvelle nation composée du Manitoba, du Saskatchewan, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique, du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest. Pour cela, il a lancé une pétition que l’on peut d’ailleurs remplir sur internet, sans qu’aucun contrôle véritable n’existe quant aux signataires.30 En outre, le parti encourage la consultation active des citoyens et la convocation du Parlement en session extraordinaire afin de démettre de ses fonctions un député qui n’aurait pas tenu ses promesses électorales. Le nouvel Ouest devrait avoir un gouvernement parlementaire avec deux chambres, l’une élue selon la représentation par la population et l’autre sur une base régionale. La capitale de cette union alternerait entre les quatre provinces. Aucun détail supplémentaire n’est donné sur les institutions à venir, puisque les citoyens pourront faire ensuite leurs propres choix, indiquent Douglas Christie et sa poignée de défenseurs. On peut parler d’un populisme bien ancré à droite.31 Le parti se présente également comme le seul à proposer une alternative viable aux Libéraux et aux Conservateurs. D’ailleurs, Douglas Christie encourage même les provinces Maritimes à suivre son exemple : avec la découverte des gisements de pétrole, il indique que le gouvernement fédéral va chercher à exploiter cette région comme il l’a fait avec l’Alberta. Il n’est pas étonnant que ses défenseurs souhaitent la mise en place d’un système de santé privé et désirent mettre un terme au Medicare. Le mouvement rejette également le programme de péréquation qui contribuerait à spolier les habitants de la région : entre 1961 et 1997, chaque Albertain aurait payé en moyenne 2000 dollars de plus qu’il n’aurait reçus en services et en aide fédérale.32

  • 33 Douglas Christie, Western Separatist Papers, octobre 2004.
  • 34 Douglas Christie, Western Separatist Papers, mars 2005.
  • 35 Douglas Christie, "On the Future of Alberta," Western Separatist Papers, 21 décembre 2002. <http:// (...)
  • 36 Larry Pratt, 18.
  • 37 Douglas Christie, "Supreme Court Ruling on the Surrey School Board's Right to Control the Views Pro (...)
  • 38 Roger Gibbins, "American Influence on Western Separatism," Western Separatism : the Myths, Realitie (...)

13Cette organisation s’oppose à la politique sur le bilinguisme et le multiculturalisme dont le coût serait bien trop élevé et remet donc en question l’importance de la divergence culturelle comme caractéristique de l’unité canadienne. Ces programmes reviendraient à environ douze milliards de dollars par an, soit 400 dollars par habitant. En conséquence, le parti pense qu’aucun individu ou groupe ne doit avoir un statut spécial. En outre, l’anglais, parlé par 95 % des habitants de la région, doit être la seule langue officielle au risque d’entraîner une perte identitaire.33 Aux yeux des quelques défenseurs de Christie, la compétition dans les université est accrue par la présence d’immigrants qui sont perçus comme néfastes au bien-être de la population blanche et qui risquent d’entraîner la disparition de toute culture de l’Ouest. En outre, on pourrait même parler de tolérance zéro face aux arrivants non européens puisque l’organisation considère qu’ils ont causé la crise du SARS.34 Ils seront même les seuls à blâmer dans le cas où la grippe aviaire viendrait à se répandre sur le territoire et ne sont pas étrangers à la diffusion du sida sur le sol canadien. Ce discours raciste va jusqu’à tenir les nouveaux venus pour responsables de la signature des accords de Kyoto. 35 En conséquence, Douglas Christie demande un retour à une politique plus traditionnelle sur l’immigration sans pour autant définir ce qu’il entend par là. Cependant, rappelons lui tout de même que l’Ouest est une région profondément hétérogène même si son économie repose sur l’exploitation des ressources naturelles. On peut donc se demander si le séparatisme représente véritablement un nouveau nationalisme puisqu’il semble être plus proche des mouvements de droite des Etats-Unis que d’une véritable unité nationale. En outre, en Colombie-Britannique et en Alberta, plus de la moitié des citoyens sont nés en dehors de la province, ce qui est le cas d’un quart des habitants du Manitoba et du Saskatchewan, nous sommes bien loin de la définition d’une nation. 36 Inspirés des tendances chrétiennes radicales, les défenseurs du Western Canada Concept s’opposent fermement à toute forme de tolérance à l’égard des homosexuels et souhaitent interdire l’avortement. En décembre 2002, Douglas Christie s’insurgea lorsqu’il apprit que les ouvrages écrits par des homosexuels n’étaient pas interdits dans les écoles.37 Comme chez un grand nombre de chrétiens évangéliques, le "home-schooling" ou l’enseignement à la maison est vivement encouragé avec l’objectif sous-jacent de réduire les taxes. Pas étonnant donc de remarquer que le soutien central vient des marges de droite des Conservateurs et des perdants idéologiques qui s’opposent au contrôle des armes, au système métrique et à la plupart des aspects qui constituent la vie canadienne moderne. Ils espèrent ainsi retrouver un Canada composé d’individus blancs où les Anglais et les Protestants domineraient les Français et les Catholiques.38

  • 39 Kenneth Norrie, Michael Percy, "The Economics of a Separate West," Western Separatism : the Myths, (...)

14En dépit du succès très faible de l’organisation, puisqu’elle ne compte que 365 membres après 25 années d’existence, ses défenseurs continuent à voir la nécessité de soutenir l’indépendance de la région qui serait viable économiquement grâce à sa richesse en ressources naturelles et aux ouvertures vers l’Asie. Cependant, le coût économique de la séparation serait bien supérieur aux bénéfices qui en seraient retirés et les conflits ne disparaîtraient pas pour autant39 et l’on peut même imaginer que les divergences inter- et intra-provinciales s’en trouveraient exacerbées. Si les espoirs des membres de ce mouvement de droite voire d’extrême droite semblent restés intacts, il n’en demeure pas moins que les avancées électorales sont quasiment nulles. Aux dernières élections de janvier 2006, le Western Block Party ne présenta que quatre candidats qui rencontrèrent un échec cuisant : Douglas Christie (Esquimalt/Juan de Fuca) n’eut que 270 voix soit 0,5 % des suffrages exprimés, Patricia O’Brian (Saanich Gulf Islands) remporta seulement 183 voix soit 0,3 %, Bruce Burnett (Victoria) eut 208 voix et 0,3 % des suffrages et Robert Kratchmen (Vegreville/Wainwright) culmina à 433 voix soit 0,8 % des suffrages exprimés. Cependant, la présence de ce mouvement aussi discrète soit-elle contribue à alimenter le pluralisme politique qui est véritablement une caractéristique de l’Ouest. Si le Western Canada Concept appartient à ces organisations divergentes sur le plan politique, il s’oppose totalement et même férocement à toute diversité ethnique afin de maintenir la pseudo unité "nationale" de la périphérie et de permettre aux provinces de converger vers un seul but, l’indépendance qui se double d’un retour aux valeurs du passé.

15Au fil des années, l’Ouest a su montrer son dynamisme politique pour faire entendre ses intérêts. Ce pluralisme s’est matérialisé dès l’intégration de la région à la Confédération et a depuis ressurgi par vagues successives. On l’a vu, des tiers partis ou des mouvements alternatifs ont émergé : une critique très nette à l’encontre du Sénat, le désir d’accroître le nombre de députés et de donner une plus grande importance aux électeurs furent quelques unes des caractéristiques qu’ils ont pu partager. Le Nouveau Parti Démocratique issu du CCF et le Parti Conservateur qui a partiellement succédé au Reform Party puisent leurs racines dans cette périphérie. Les élections du 23 janvier 2006 ont porté Stephen Harper, un ancien membre du parti de Preston Manning, au poste de Premier Ministre. Nous pourrions peut-être aller jusqu’à affirmer que cette région est sur le point de converger et de participer enfin activement à la construction d’une unité nationale et à la rénovation de la fédération.

16Au regard du nombre important des tiers partis et des mouvements alternatifs, la diversité politique semble être indéniable en comparaison des autres régions du pays. Cependant, lorsque l’on porte son attention sur le résultat des élections depuis la création de ces provinces, on perçoit tout de même une certaine uniformité idéologique avec la prédominance écrasante d’un seul mouvement à la fois et le rejet attesté du système des partis. Il ne faut alors pas oublier que ce régionalisme est exacerbé par le système électoral canadien. Si un système proportionnel était mis en place au niveau fédéral et provincial, le pluralisme idéologique des habitants de l’Ouest pourrait enfin être représenté : l’Alberta n’apparaîtrait plus alors comme une province uniquement conservatrice et la Saskatchewan ne serait plus dominée par un parti à tendance socialiste. Des tentatives de réforme ont déjà eu lieu en Colombie-Britannique sans conséquence réelle. On peut tout de même espérer que l’avenir verra une réorganisation du système électoral avec pour objectif d’encourager la diversité et la divergence de la représentation politique.

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Tomblin, Stephen G. Ottawa and the Outer Provinces : The Challenge of Regional Integration in Canada. Toronto : James Lorimer and Company, 1995.

Young, W.D. The Anatomy of a Party : The National CCF. Toronto : University of Toronto Press, 1969.

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Notes

1 Roger Gibbins, Loleen Berdahl, Western Visions, Western Futures (2e edition, Peterborough, Ontario : Broadview Press, 2003) 13.

2 John Herd Thompson, Forging the Prairie West (Toronto, New York : Oxford University Press, 1998) 104.

3 Roger Gibbins, Conflict and Unity : an Introduction to Canadian Political Life (Toronto, London, New York : Methuen Publications, 1986) 81.

4 L.H. Thomas, The Struggle for Responsible Government in the North-West Territories (Toronto : University of Toronto Press, 1956).

5 "The Rich Kid : Where does Alberta fit into the Canadian family now ?" The Literary Review of Canada, 28 avril 2005, Canada West Foundation, 3-6.

6 Donald Swainson, Historical Essays on the Prairies Provinces (Toronto : MacMillan, 1970) 134.

7 Richard Pomfret, The Economic Development of Canada (Toronto : MacMillan, 1981) 87.

8 Gerald Friesen, The Canadian Prairies : a History (Toronto : University of Toronto Press, 1984) 384.

9 R. M. Punnet, The Prime Minister in Canadian Government and Politics (Toronto : Macmillan of Canada, Maclean-Hunter Press, 1977) 119-127.

10 Gibbins, 2003, 53.

11 W. D. Young, The Anatomy of a Party : The National CCF 1932-1961 (Toronto : University of Toronto Press, 1969) 21.

12 Young, 23.

13 Doris French Shackleton, Tommy Douglas, (McClelland and Stewart Limited, 1975) 37.

14 Shackleton, 194.

15 Young, 288.

16 John Irving, The Social Credit Movement in Alberta (Toronto : University of Toronto Press, 1959) 5.

17 "The Alberta Elections." les archives de la CBC, 1935, consultables sur Internet <http://archives.cbc.ca>

18 Irving, 338-344.

19 David Laycock, Populism and Democratic Thought in the Canadian Prairies, 1910 to 1945 (Toronto : University of Toronto Press, 1990) 22.

20 Laycock, 216.

21 Stephen G. Tomblin, Ottawa and the Outer Provinces : The Challenge of Regional Integration in Canada (Toronto : James Lorimer and Company, 1995) 122.

22 David Laycock, Les racines des tiers partis du Canada dans les Prairies, Département de Sciences Politiques, Université Simon Fraser, 2001.

23 D. Elton and R. Gibbins, "Western alienation and political culture" in G. Melnyk éd., Riel to Reform : a History of Protest in Western Canada (Saskatoon : Fifth House, 1979) 262-278.

24 Preston Manning, Think Big (MacClelland and Stewart Ltd., 2002) 128.

25 J. F. Conway, The West : the History of a Region in Confederation (2e edition. Toronto : Lorimer and Company, 1994).

26 Murray Dobbin, "Intolerance in Reform : the exception or the rule ?" Reform Watch, avril 1997, < www.web.net/~refwatch/policy.htm >

27 Paul Lucardie, "Des extrêmes politiques canadiens," Missions Extrêmes en Amérique du Nord, des Jésuites à Raël. Bernadette Rigal-Cellard, ed. (Pleine Page éditeur, 2005) 320.

28 Tom Flanagan, Waiting for the Big Wave (Toronto : Stoddard Edition, 1995) 41.

29 Denise Harrington, "Who are the Separatists ?" Western Separatism : the Myths, Realities and Dangers. Larry Pratt ed. (Edmonton : Hurtig, 1981) 33.

30 Irving, 28.

31 Larry Pratt, Western Separatism : the Myths, Realities and Dangers, 12.

32 Douglas Christie, Western Separatist Papers, juillet 2004. <http://www.westcan.org/westcan/>

33 Douglas Christie, Western Separatist Papers, octobre 2004.

34 Douglas Christie, Western Separatist Papers, mars 2005.

35 Douglas Christie, "On the Future of Alberta," Western Separatist Papers, 21 décembre 2002. <http://www.westcan.org/westcan/>

36 Larry Pratt, 18.

37 Douglas Christie, "Supreme Court Ruling on the Surrey School Board's Right to Control the Views Promoted in their Schools," Western Separatist Papers, 26 décembre 2002.

38 Roger Gibbins, "American Influence on Western Separatism," Western Separatism : the Myths, Realities and Dangers, Larry Pratt ed. 202.

39 Kenneth Norrie, Michael Percy, "The Economics of a Separate West," Western Separatism : the Myths, Realities and Dangers, Larry Pratt ed. 173.

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References

Bibliographical reference

Florence Cartigny, “Le pluralisme politique de l’Ouest canadien”, Anglophonia Caliban/Sigma, 21 | 2007, 45-55.

Electronic reference

Florence Cartigny, “Le pluralisme politique de l’Ouest canadien”, Anglophonia Caliban/Sigma [Online], 21 | 2007, Online since 13 December 2016, connection on 13 October 2026. URL: http://journals.openedition.org/acs/1849; DOI: https://doi.org/10.4000/caliban.1849

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Florence Cartigny

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