- 1 Équipe de terrain et de post-fouille : Annie Bolle, Marine Ferrandis, Manuelle Prié, Patrick Ernaux (...)
1Dans le cadre d’un projet d’aménagement du site du Puits des Anglais, une fouille préventive a été prescrite. Elle fait suite à un diagnostic archéologique réalisé en 2019 (Bolle 2019) et porte sur une surface de 6 500 m2. La surface fouillée est inférieure (4 700 m2) en raison de la préservation des arbres dans l’aménagement (fig. 1). L’opération, confiée à l’Inrap, s’est déroulée du 9 septembre au 17 novembre 20201.
Fig. 1 – Vue d’une partie de la fouille, le décapage contourne les arbres préservés
Cliché : P. Ernaux (Inrap).
2La fouille correspond à l’emplacement d’un camp des travailleurs de l’usine du Baril, située à proximité, de l’autre côté de la ravine Bétail et au nord de l’actuelle route nationale. Les plans du xixe s. indiquent que l’essentiel des constructions et aménagements associés à cette usine se situe entre la ravine du Baril et la ravine Bétail. La zone fouillée semble donc être en périphérie orientale du cœur de l’usine (fig. 2).
Fig. 2 – La fouille à gauche de la route et au fond à droite la balance à cannes près de l’usine du Baril
Cliché : A. Vaccaro (agence Wopé !).
3L’usine du Baril, initialement appelée « Vallée » est construite en 1861. Elle est établie sur des concessions attribuées dès le début du xviiie s. Le premier propriétaire de cette usine est Jacques Henry Montbel Fontaine. Celui-ci possède également un embarcadère au Baril et sera autorisé à ouvrir un second pont d’embarcadère au cap Bétail, sans doute à proximité immédiate de l’emprise de la fouille. Sa marine sera soupçonnée d’être un point de chute de la traite interlope de noirs (Issop, Piras 2010, p. 47).
- 2 Document aimablement communiqué par M. Piras, que nous remercions.
- 3 Expertise faite les 25, 26, 27 janvier 1873 par M. Colognon et C. Dubois.
- 4 Identification : D. Canabady-Moutien (EHESS/CEIAS).
4Un extrait de l’acte d’adjudication des propriétés de Montbel-Fontaine établit en 1868 la liste des travailleurs attachés à l’exploitation. Ce document recense les noms des 428 travailleurs (hommes et femmes). On y dénombre des affranchis et des engagés chinois, indiens, cafres, malgaches et créoles2. Une expertise réalisée en janvier 18733 détaille les terrains, bâtiments et équipements de l’usine. Il y est fait mention d’une case contenant des idoles indiennes, d’où provient vraisemblablement une statue de la déesse Pandialé (Draupadi ; fig. 3)4.
Fig. 3 – Divinité recueillie lors de la destruction de la chapelle malbare de l’usine du Baril
Cliché : A. Bolle (Inrap).
5À la fin du xixe s., l’effectif des ateliers de travail ne cesse de se réduire, consécutivement à l’arrêt de l’immigration de la main-d’œuvre en provenance d’Inde et de la difficulté de recruter d’autres travailleurs (Géraud, Le Terrier 2010, p. 59, 111 et 163).
6La fouille correspond à l’emplacement d’un camp des travailleurs de cette usine, établi en bord de mer, sur un littoral agité, mais où la présence du Puits des Anglais permet un accès à l’eau douce.
7Les structures observées (trous de poteaux) appartiennent aux fondations de constructions (fig. 4). Il s’agit de maisons construites avec des matériaux périssables (bois, feuilles…) dont les plans ne sont pas facilement repérables. Les sols de circulation ont disparu et les reconstructions et réparations inévitables de ces cases ne permettent pas toujours de définir leur plan (fig. 5 et 6).
Fig. 4 – Fouille d’une série de trous de poteau de petit diamètre
Cliché : P. Ernaux (Inrap).
Fig. 5 – Vue d’une partie de la fouille où se situe la forge
Cliché : P. Ernaux (Inrap).
Fig. 6 – Vue zénithale de trous de poteau et d’une structure maçonnée associée à une forge
Cliché : S. Louise.
8Un très grand bâtiment a été fouillé près de la ravine, dont il est perpendiculaire et au plus près de l’actuelle RN 2. Le bâtiment est composé de trois alignements de trous de poteaux, distants d’environ 3 m, mais l’extrémité ouest n’est pas connue et la présence de trous de poteau dans le prolongement d’une des rangées suggère une longueur d’au moins 50 m, soit une superficie minimale de 300 m2. L’absence de sols conservés ne permet pas de connaître son organisation interne, ni même s’il ne s’agit pas de plusieurs bâtiments alignés. Ainsi, s’il s’agit d’un unique bâtiment, il pourrait correspondre à un hangar, mais également, en supposant des subdivisions par des parois internes, à des logements.
9Aucun indice ne permet de trancher pour les différentes hypothèses. On notera cependant, la présence à proximité immédiate, de fosses ayant servi de poubelles (bouteilles en verre…), ce qui pourrait privilégier l’hypothèse d’habitations.
10Quelques foyers semblent marquer l’emplacement de cuisine, vraisemblablement en extérieur des maisons. Une activité de forge est également reconnue (fig. 7). Le camp de travailleurs n’est pas qu’un espace de vie, il est aussi un lieu d’activités.
Fig. 7 – Scorie de forge coupée
Cliché : P. Ernaux (Inrap).
11Une limite parcellaire semble matérialisée par un mur (fig. 8). Il est recoupé par une vaste fosse qui a servi de dépotoir à l’extrême fin du xixe s. Son comblement a livré un mobilier abondant : objets en métal, dont des fers d’ânes, des outils, mais également céramiques et surtout verres, parmi lesquels quelques récipients luxueux qui interpellent. Ils pourraient provenir de la maison du maître, rejetés dans un dépotoir en fond de parcelle ? ou provenir du camp de travailleurs, où ils auraient été recyclés, le contenant ayant ici une seconde utilisation ?
Fig. 8 – Mur parcellaire en cours de fouille
Cliché : P. Ernaux (Inrap).
12Cette fouille est une première sur les camps de travailleurs à La Réunion et s’insère dans une problématique plus large sur les quartiers serviles. Les conditions de vie des engagés sont essentiellement connues au travers des archives et l’engagisme reste largement méconnu. Il s’agit pourtant d’un pan important de l’histoire de La Réunion. Enfin, les études de mobilier et notamment des déchets de métallurgie apporteront des données inédites sur ces activités. Une expérimentation de fusion a été réalisée au Centre des Arts du Feu de Saint-Joseph en collaboration avec le céramiste Claude Berlie-Caillat et le volcanologue Andrea di Muro (fig. 9).
Fig. 9 – Expérimentation de fusion
Centre des Arts du Feu, Saint-Joseph.
Cliché : P. Ernaux (Inrap).