1L’action de prospection thématique et de sondages intitulée « Faune des cavités : phase 1 » est un volet du projet « Histoire des peuplements animaux de la Guadeloupe au Pléistocène et à l’Holocène : évaluation du potentiel des sites naturels et archéologiques de contexte karstique pour la caractérisation des étapes du peuplement de l’archipel guadeloupéen ».
2Ce projet fait suite à la découverte, ces dernières années, de sites à faune vertébrée pléistocène dans les grottes et abris-sous-roche de Marie-Galante. Ces découvertes, réalisées à l’occasion de travaux archéologiques (fouilles et sondages), ont mis en évidence le fort potentiel des îles calcaires pour caractériser les peuplements animaux antérieurs à l’occupation humaine de l’archipel guadeloupéen mais, également, la méconnaissance de ce type de site.
3La stratégie retenue a été de réaliser une prospection sur les îles de Grande-Terre, de Marie-Galante et de La Désirade avec, pour objectifs :
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de visiter les sites inventoriés pour lesquels des indices de remplissage ont été relevés ;
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de produire une documentation topographique de ces sites et d’estimer l’intérêt de ces remplissages via la description du système morphosédimentaire (situation dans le paysage, âge du piège sédimentaire, identification des possibles sources de sédiment et estimation qualitative de la vitesse de sédimentation) ;
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de réaliser des sondages sur les sites jugés les plus favorables.
4Cette démarche se complète par une prospection ciblée des composantes du paysage susceptibles de livrer des sites significativement plus anciens que les sites actuellement connus, c’est-à-dire antérieurs au dernier haut-niveau marin (125 000 ans). A été retenu pour cela la Falaise des Galets, à Marie-Galante, dont le façonnement est estimée à 200 000 ans (Feuillet 2000).
5Enfin, un dernier objectif a été de compléter le diagnostic de la Grotte Blanchard (Capesterre-de-Marie-Galante), qui est l’un des gisements où une faune pré-anthropique a été récemment mise en évidence et pour lequel la puissance et l’étendue du remplissage restaient inconnues.
6Au final, cette recherche vise à améliorer la connaissance de la faune naturelle présente sur l’île avant toute occupation humaine. L’intérêt archéologique de cette recherche réside dans la détermination des ressources animales rencontrées par les premiers amérindiens ayant fréquenté l’archipel. Elle donne également les références nécessaires pour identifier les introductions et les extinctions qui ont découlé de ces premières phases de peuplement.
7En outre, cette action permet de poursuivre l’inventaire et la détermination du potentiel archéologique des cavités de l’archipel.
864 sites ont été visités, parmi lesquels 45 sont de nouvelles entrées à l’inventaire des cavités de Guadeloupe.
9Les observations réalisées au cours de ces prospections ont d’abord permis de compléter la connaissance de la karstogenèse de l’île. Il est apparu que les grottes situées à l’intérieur de terres sont peu propices au piégeage de vieux dépôts. Elles se développent fréquemment en réseaux étagés, ce qui est à l’origine d’importants phénomènes de sous-tirage. En outre, les cavités qui s’ouvrent sur les plateaux sont le siège d’une importante éboulisation, tandis que les grottes ouvertes sur les versants recueillent des quantités importantes de colluvions, comme l’a montré le sondage pratiqué dans la Grotte de Trou Lolo. Dans tous les cas, cette sédimentation récente interdit l’accès aux vieux dépôts du karst.
10Les configurations les plus favorables sont celles des grottes phréatiques de petites dimensions (quelques mètres à quelques dizaines de mètres), nombreuses à proximité du littoral et connues sous le nom de « grottes du biseau d’eau salé ». Une fois ouvertes par le façonnement des falaises, ces cavités forment d’excellents pièges sédimentaires et, pour peu qu’aucun oculus ne permette la capture des colluvions dérivées de sol, ces sites peuvent fonctionner plusieurs dizaines de milliers d’années. De telles cavités sont facilement observées au niveau de la falaise qui borde la terrasse du dernier haut-niveau marin, c’est-à-dire la terrasse de Capesterre, à Marie-Galante, et la terrasse des +5 m sur le littoral oriental de Grande-Terre. La prospection des falaises plus anciennes n’a pas permis de retrouver ce type de grottes, soit que ces vieilles falaises sont – du moins leur base – ennoyées de colluvions, soit que la partie sommitale de l’escarpement, lorsqu’il subsiste, est fortement dégradé par la fracturation de l’encaissant et la décompression de la roche affleurante. Cette dégradation des falaises permet toutefois un cavernement par dissolution de fractures. Mais les cavités qui en résultent, connues et décrites sous le terme de « grottes-crevasses », sont de médiocres pièges sédimentaires du fait d’un sol rocheux systématiquement incliné en dévers.
11Ces résultats sur le fonctionnement des pièges sédimentaires offerts par le karst selon la position des cavités dans le paysage, valent aussi bien pour les dépôts naturels pré-anthropiques que pour les occupations archéologiques les plus anciennes. Ils indiquent que les découvertes de gisements peuvent être multipliées, mais en concentrant l’effort sur la plus récente des falaises mortes. À l’inverse, la probabilité de découvrir des remplissages documentant les premières étapes du peuplement animal des îles apparaît très modeste.
12Le très fort potentiel, tant archéologique que paléontologique, des cavités s’ouvrant sur la falaise du dernier haut-niveau marin, est illustré par la Grotte Blanchard (Capesterre-de-Marie-Galante). Les deux sondages pratiqués mettent en évidence, d’une part la présence d’un site archéologique précolombien, d’autre part celle de dépôts stratifiés fossilifères de plus de 2 m. La dizaine de tessons recueillis attestent d’une occupation précolombienne, probablement une phase récente. Plusieurs trous de poteaux ont également été rencontrés, témoignant d’un aménagement de la cavité. Le recueil d’un ossement humain mis en regard de la sépulture découverte sous le porche de la cavité lors du sondage pratiqué par le SRA en 2004, pose la question d’un aménagement en relation avec une possible fonction funéraire du site.
13Sous les horizons archéologiques ont été fouillés et tamisés 2 m de dépôts naturels fossilifères stratifiés, sans que le rocher ne soit atteint. Une étude préliminaire menée sur un échantillon de matériel illustre la variété taxonomique des séries constituées, aussi bien archéologiques que paléontologiques.
14Des rongeurs de la tribu Oryzomyini endémiques des Antilles (Oryzomys sp. et Megalomys sp.), ainsi que plusieurs oiseaux (puffins, colombes et différentes espèces de Passeriformes), une couleuvre, des gekkos, des ameives, l’hylode native antillaise (Leptodactylidae) et de nombreuses espèces de poissons, ont été trouvés dans les trous de poteaux anthropiques. Dans les niveaux paléontologiques, l’étude préliminaire apporte d’ors et déjà des résultats significatifs. Deux formes de lézards (Anolis et Ameive) sont présentes dans le spectre faunique préanthropique, ainsi que deux formes d’hylodes et un serpent. Les mammifères sont représentés par des chauves-souris en grand nombre mais, aussi, par des rongeurs et un mammifère marin, Monachus tropicalis. Ce dernier est représenté par des fragments de prémolaire recueillis dans les couches basales.
15Parmi les Chiroptères, sept taxons sont dénombrés dans le registre fossile de la Grotte Blanchard. Cinq de ces taxons ne vivent plus aujourd’hui sur l’île. L’archipel guadeloupéen possède aujourd’hui la plus grande diversité chiroptèrologique de l’arc antillais. Le travail réalisé montre que cette diversité était plus importante encore au Pléistocène supérieur. Toujours parmi les mammifères, l’absence du rat des rizières et de l’agouti semble confirmer leur introduction par les Amérindiens. Enfin, l’absence de l’iguane est remarquable. Elle pose la question d’une arrivée postérieure à celle des Amérindiens.
16La puissance du remplissage, le caractère stratifié des dépôts et la richesse du gisement en restes fauniques, en font un site remarquable (unique à ce jour) pour documenter l’histoire du peuplement animal des Petites Antilles.
17Deux autres sites à restes de faune vertébrés ont été découverts. Il s’agit de l’Anse à l’Écu (Le Moule) et du Trou Lolo (Morne-à-l’Eau). Les ossements ont été recueillis en surface. La présence, dans ces deux sites, de restes de rats (Rattus sp.), de souris (Mus musculus) et de grenouille Hylidae (cf. Scinax ruber), trois taxons introduits par la colonisation européenne de l’archipel, indiquent que, pour partie au moins, ces assemblages se sont constitués à une époque récente (entre 1500 apr. J.-C. et l’époque moderne).
18Un sondage, enfin, a été pratiqué dans la Grotte de la Voûte à Pin, sur la commune de La Désirade. Ce site, également appelé Voûte aux Têtes, est mentionné par le Père Labat, selon lequel la présence d’ossements humains, d’arcs et de boutous caraïbes indiquait un cimetière caraïbe. Les rapports de P. Bodu (Bodu 1984) et les travaux de M. de Waal (de Waal 2006) ont confirmé l’existence d’un site précolombien récent (post-Saladoïde), tout en concluant à la destruction du gisement du fait de pillages successifs. Notre intérêt a été attiré par l’observation de dépressions naturelles du rocher dans la salle orientale de la cavité. Le sondage réalisé a consisté à vider deux des quatre dépressions apparentes et à en tamiser le sédiment. Seuls des dépôts remaniés ont été observés. Une série d’une dizaine d’ossements humains et quelques tessons précolombiens ont été recueillis. Les ossements appartiennent à un même individu, un immature assez jeune. Ces éléments accréditent la fonction funéraire de la cavité, telle qu’elle est rapportée par les chroniqueurs.
Fig. 1 – Grotte Blanchard : vue de la stratigraphie du remplissage de la cavité révélée par le sondage principal
Vue plongeante prise depuis le sommet du sondage.