Exploitation des milieux marins par les populations précolombiennes des Petites Antilles
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Année de l'opération :
2000Lieux :
France d'outre-mer, Guadeloupe (région), Guadeloupe (département), Saint-Martin (Antilles Françaises)Nature de l'opération :
projet collectif de recherchePlan
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Organisme porteur de l’opération : Muséum national d’histoire naturelle
Texte intégral
1Ce programme de recherche est une contribution à la compréhension de l’exploitation des milieux marins par les populations précolombiennes saladoïdes et post-saladoïdes des Petites Antilles (env. 500 av. J.-C. à 1200/1500 apr. J.-C.). Il s’appuie essentiellement sur l’étude des assemblages de restes de vertébrés et/ou d’invertébrés de 20 sites archéologiques localisés sur les îles de la Guadeloupe (Grande-Terre, Basse-Terre, Terre-de-Bas des Saintes, La Désirade et Marie-Galante), de Montserrat, Nevis, Barbuda, Saint-Martin et Anguilla. Ces assemblages proviennent donc de contextes géographiques variés et documentent une bonne partie de la séquence chronologique saladoïde et post-saladoïde.
2Les études menées sur ces assemblages doivent permettre de compléter le corpus de données archéozoologiques existant pour les Petites Antilles et contribuer aux synthèses chrono-spatiales. Le projet implique aussi l’établissement d’une base bibliographique au sein de laquelle sont recensées les références concernant l’exploitation des ressources marines dans les Petites Antilles; une recension des mentions documentant l’utilisation de ces ressources dans les textes historiques traitant de la Caraïbe insulaire pour la période du contact (fin xve-début xvie s.) et les siècles suivants; une réflexion élargie sur le rôle de ces ressources dans les économies (sub-)actuelles (données ethnographiques).
3Certains des résultats déjà obtenus ont été rendus publics sous diverses formes (publications, communications, rapports) et la synthèse définitive pourra être pleinement réalisée à l’issue des travaux universitaires des deux participantes.
Analyses archéozoologiques
4Les travaux amorcés en 1998 et 1999 ont été avancés durant l’année 2000. Le traitement des ensembles de restes de vertébrés et/ou d’invertébrés de chacun des sites a été achevé avec l’intégration des dernières données provenant du site de Hope Estate. Le corpus totalise désormais 388 269 restes de vertébrés et de décapodes dont 257 983 restes d’espèces strictement marines) et 90 734 restes d’espèces inféodées aux zones littorales. Sur 155 taxons identifiés, 112 proviennent d’un écosystème strictement marin et 12 sont inféodés aux zones littorales, aux zones d’estran et aux plages. Le corpus totalise également 138 443 restes d’invertébrés (incluant les restes de crustacés terrestres dont 74 744 restes d’invertébrés strictement marins. Ces derniers documents, au total, reflètent la présence d’au moins 163 espèces de mollusques (soit 94 genres différents) ainsi que de plusieurs familles ou genres de crustacés marins et d’échinodermes.
5Du fait de la disparité des données selon les sites (emprises et méthodes de fouille, tailles d’échantillons de restes et qualité des données contextuelles et matérielles variables), une réflexion méthodologique a dû être menée en amont afin de discuter de la validité quantitative et qualitative des divers assemblages et de la portée des données qu’ils ont livrées. Ces disparités doivent être prises en compte pour l’interprétation des résultats et dans les comparaisons entre sites. Les nombreuses autres approches méthodologiques et leurs apports à la réflexion sur l’exploitation des milieux marins précolombiens des Antilles ont été rappelées dans le Bilan scientifique 1999 (cf. S. Grouard, N. Serrand, Exploitation des milieux marins par les populations précolombiennes des Petites Antilles, 1999).
6Le traitement et l’analyse des assemblages se sont organisés selon quatre grands axes : l’exploitation économique des ressources marines, leur gestion territoriale, l’évolution des techniques d’exploitation et les mouvements des populations animales liés à l’anthropisation en milieu insulaire.
7Les analyses des assemblages de chacun des sites ont été achevées mais il ne peut s’agir ici d’en exposer tous les résultats détaillés qui feront l’objet de publications spécifiques pour chaque site avant d’être synthétisés dans le rapport final de ce programme.
8La confrontation des données de tous les sites est en cours. Elle vise à identifier quelques éléments de variation spatio-temporelle dans les pratiques d’exploitation des milieux marins. Les observations seront relatives, nécessairement limitées par l’imperfection des données et nécessiteront une validation par d’autres études de matériels.
9En ce qui concerne les vertébrés, la localisation des sites et la proximité des écosystèmes ont joué un rôle déterminant dans l’exploitation des ressources marines. De plus, la durée et l’intensité des occupations ont participé au développement des gestions des ressources en induisant des économies de subsistances généralisées ou spécialisées. Les techniques de prélèvement des vertébrés marins suivent des stratégies liées au temps et à l’espace. La pêche en haute mer, avec filets et lignes à la traîne, afin de capturer les poissons pélagiques saisonniers de grande taille (thons, coryphènes...), s’oppose à la pêche littorale, ciblée sur les poissons autochtones (poissons-chirurgiens, poissons-perroquets...), qui vivent sur les fonds proches, avec filets, éperviers, nasses, casiers, lignes, palangres et/ou barrage d’un estuaire ou d’un lagon à marée haute. Des hameçons et des harpons ont été retrouvés dans les sites archéologiques et les chroniqueurs relatent l’emploi de grandes pirogues amérindiennes adaptées à la haute mer, pour les déplacements entre îles et pour capturer la tortue marine et le lamantin, avec un système de lances et de harpons. Ces pratiques impliquent un long apprentissage (transmission sur une longue période chronologique), une connaissance des différents milieux et écozones, et une très bonne maîtrise des technologies de prélèvement, de fabrication et des moyens de locomotion, donc d’une vision à long terme de l’exploitation du milieu marin. Le système économique gère à la fois les profits et les prises de risques.
10En ce qui concerne les invertébrés marins, la confrontation des données des sites est en cours. Elle vise à identifier quelques éléments de variation spatio-temporelle des pratiques d’exploitation de ces ressources. On a rappelé plus haut que la disparité des données entre les différents sites compliquait cette comparaison. Les résultats ne peuvent donc être que relatifs, nécessairement limités par l’imperfection des données et devront être validés par d’autres études. Les variations observées entre les assemblages reflètent, en premier lieu, les deux grands types de contexte géographique dans lesquels s’inscrivent les sites, c’est-à-dire en simplifiant, les îles basses de type calcaire (Anguilla ou Barbuda par exemple) et les îles d’origine volcanique plus récente à fort relief (Montserrat ou Nevis par exemple). De fait, la contribution des différents milieux exploités – de manière simplifiée, média-littoral rocheux, fonds rocheux, fonds sableux, fonds d’herbiers, fonds coralliens et mangrove varie selon ce gradient géographique : par exemple, si le média-littoral rocheux est toujours le plus sollicité quel que soit le contexte, les milieux de fonds d’herbiers et de fonds coralliens notamment sont mieux représentés dans les îles calcaires, ce qui va directement de pair avec leur large distribution dans ces contextes. De la même manière, plusieurs taxons apparaissent spécifiques soit aux contextes volcaniques, soit aux contextes calcaires et reflètent d’abord ce gradient géographique et donc la richesse et la distribution des populations locales d’invertébrés. Ces tendances simplifiées ici suggèrent une relative souplesse dans les choix effectués dans la collecte, en fonction de la richesse et de la diversité des milieux disponibles à l’échelle d’une île.
11Au sein de ce système technique d’exploitation, il est également intéressant de constater que les taxons prélevés à des fins de production ne le sont que très rarement dans le média-littoral rocheux qui, par ailleurs, fournit une grande part des taxons exploités à des fins alimentaires. Au contraire, les milieux de fonds coralliens, peu exploités pour la consommation, ont livré, avec les milieux de fonds d’herbiers, la majorité des taxons exploités pour la production. Ces tendances simplifiées ici suggèrent une exploitation relativement spécifique des différents types de biotopes selon les finalités de la collecte et peut-être en fonction de leur accessibilité.
12En fait, l’examen de quelques 3 000 restes de coquilles témoignant de la production d’objets utilitaires ou ornementaux permet d’observer des choix de support suggérant une gestion différentielle des modules de matière première, une valorisation différentielle des taxons et des modalités de production différentes.
13L’étude de ces pièces permet de réfléchir sur les techniques utilisées dans la transformation des coquilles, sur certaines chaînes opératoires de production et sur la valorisation matérielle des différents taxons. En croisant les données sur l’utilisation des taxons à des fins alimentaires et de production, on tentera donc, tout en documentant des situations différentes, d’amorcer une discussion sur la manière dont les populations précolombiennes ont pu valoriser différemment les taxons d’invertébrés et les milieux marins dont ils sont extraits.
Sources bibliographiques
14Une recension des données archéozoologiques qui documentent l’exploitation des milieux marins dans les Petites Antilles a été poursuivie, afin de replacer les données apportées par le projet dans un contexte plus large et de les articuler avec les abondants résultats déjà produits par de nombreux auteurs.
Sources historiques
15La recension des mentions sur l’utilisation des ressources marines dans les textes historiques traitant de la Caraïbe insulaire (fin xve-début xvie s.) a été étendue mais demeure encore incomplète. Ces sources sont rares et peu fournies pour la période des premiers contacts. Les récits sur les Antilles concernent surtout la seconde moitié du xviie s. époque où les français ont colonisé les Caraïbes. Elles décrivent une société désorganisée, déstructurée, ayant déjà subi un siècle et demi de guerres, d’épidémies et de bouleversements culturels.
16La liste des espèces de vertébrés et crustacés décrites par différents chroniqueurs est longue, toutefois, il est important de souligner qu’ils ont décrit des espèces actuellement disparues ou devenues rares dans les Petites Antilles, à savoir les flamands rouges, les pigeons et tourterelles et les perroquets, les iguanes antillais, l’acouchi, les paresseux, le lamantin, le phoque moine et les tortues de mer. Les descriptions animales dépeignent les espèces les plus remarquables, ou bien les techniques d’acquisition les plus impressionnantes, ou encore les méthodes de préparation de la nourriture les plus spectaculaires, ou enfin, les techniques et façons les plus proches de celles des européens. Ces descriptions, pour intéressantes qu’elles soient, ne nous permettent pas d’appréhender dans leur totalité les économies de subsistance des populations amérindiennes de l’archipel des Antilles, puisqu’elles sont anecdotiques, chronologiquement circonscrites (période de colonisation) et géographiquement localisées aux quelques îles visitées. De plus, il n’y a pas toujours de différenciation faite entre les modes d’exploitation et de consommation entre le continent et les îles, et ces textes ne peuvent nous éclairer sur les adaptations au milieu insulaire. Enfin n’oublions pas qu’au xviie s., de nombreuses espèces végétales et animales avaient déjà été introduites depuis l’Europe ou étaient déjà éteintes.
17En ce qui concerne l’usage des invertébrés marins, il faut bien constater que les mentions sont peu nombreuses et rarement explicites : elles portent parfois sur l’utilisation des matières coquillières et beaucoup plus rarement sur les activités de collecte ou de consommation ; les textes tardifs s’attachent, en particulier, plus souvent à la description des espèces dans une optique naturaliste plutôt qu’à leur utilisation par les populations précolombiennes. Étant donné ce faible nombre de mentions, il a été décidé d’intégrer des textes se rapportant aux premiers contacts entre européens et populations précolombiennes, même si ceux-ci concernent essentiellement les îles des Bahamas et des Grandes Antilles. Les textes ultérieurs plus spécifiques aux Petites Antilles (après la seconde moitié du xvie s.) présentent eux, l’inconvénient de documenter des sociétés et des pratiques socio-économiques déjà fortement altérées pour des groupes ethniques dont la parenté aux populations archéologiques n’est pas élucidée. Il s’agit donc ici, avant tout, d’établir un corpus documentaire qui ne pourra être exhaustif et dont l’analyse critique n’est pas de notre compétence. La recension est loin d’être terminée et pose des problèmes de temps d’accès aux textes les plus significatifs.
Sources ethnographiques
18Les études effectuées par différents ethnologues aux Antilles et en Amazonie nous éclairent sur l’interaction entre les ressources animales et les systèmes sociaux et/ou religieux des Amérindiens. En effet, les populations amérindiennes des Guyanes sont très proches des populations amérindiennes des Antilles, dans le temps, dans l’espace (origine et contacts), et dans environnement. Après avoir étudié les descriptions des ethnographes sur les pratiques de pêche et les techniques de subsistance des populations amérindiennes, nous pouvons pressentir que des procédés répondant aux mêmes exigences pouvaient exister sous des formes similaires chez les précolombiens. Par exemple, les stratégies de pêche actuelles aux Antilles sont liées à la saisonnalité, à la localisation, à la technique employée, au savoir-faire du pêcheur et à l’équilibre entre la rentabilité et la prise de risques. Les techniques navales et halieutiques, la relation à l’espace marin/fluviatile, par opposition à l’espace terrestre, prennent alors toute leur ampleur, comme dans un système insulaire. Aujourd’hui encore, comme par le passé, nous pouvons constater que la circulation marine est un élément moteur de la culture amérindienne caribéenne.
19Enfin, la mise à contribution de la bibliographie ethnographique documentant l’exploitation des invertébrés marins dans diverses cultures subactuelles fonctionne, depuis le début, en parallèle aux autres axes développés. Les observations ethnographiques sur l’utilisation des mollusque sont toutefois peu nombreuses peut-être parce que ces activités apparaissent moins spectaculaires et socialement moins valorisées que celles liées à la chasse, par exemple. Ces quelques observations illustrent pourtant la richesse des gestes culturels liés à l’exploitation des mollusques marins et amènent à réfléchir sur les potentialités de leur enregistrement archéologique. Il ne s’agit donc pas ici d’effectuer une revue exhaustive des textes ethnographiques mais de faire appel à quelques exemples pour réfléchir au rôle et à l’importance socio-économiques des activités d’exploitation des invertébrés marins et des milieux marins en général.
Pour citer cet article
Référence électronique
Sandrine Grouard, Nathalie Serrand, « Exploitation des milieux marins par les populations précolombiennes des Petites Antilles » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Espace Caraïbes, mis en ligne le 01 mars 2022, consulté le 23 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/117851
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