1L’îlot de Roc’h Santec fait partie de l’ensemble d’îles et îlots du littoral de Santec (Finistère) et il est situé à 1,5 km de la côte. L’accès à l’île à pied nu n’est pas facile, vu l’éloignement du littoral, il faut profiter d’une marée basse d’au moins 90 de coefficient pour y accéder, en traversant l’estran rocheux de l’île Verte (Enez Glaz). La difficulté d’accès fait que le site n’a pas souffert d’une importante pression anthropique et les vestiges présentent un bon état de conservation ; mais en même temps, cette contrainte gêne l’accès et le suivi de l’érosion régulière des restes archéologiques à cause des différents épisodes de tempêtes hivernales.
2Le site avait été découvert et signalé aux autorités par un prospecteur bénévole de Santec, Daniel Roué, en 1985, mais jusqu’à l’année dernière (2014), aucun archéologue ou autorité compétents ne s’étaient rendu sur place pour évaluer le site. Seulement deux petites notices avaient présenté très brièvement les principales découvertes du mobilier entre 1985 et 2010, date de la dernière visite du site de la part de D. Roué. Dans le cadre du projet ALeRT – Archéologie, Littoral et Réchauffement Terrestre (Barreau et al. 2013 ; Daire et al. 2012 ; López-Romero et al. 2013 ; Olmos et al. 2014) et d’un suivi plus complet de la vulnérabilité des sites archéologiques littoraux du littoral de Santec, nous nous sommes rendus sur place pour la première fois en juillet 2014 accompagnés de D. Roué. Grâce à son témoignage et à la documentation photographique disponible, nous avons pu constater ensemble les importants dégâts sur le site suite à l’érosion naturelle, accélérée par les tempêtes de l’hiver 2013-2014.
3Au cours des différents passages effectués sur le site en 2014 et en janvier 2015 avec la participation des archéologues amateurs responsables de la découverte du site, deux zones prioritaires ont retenu notre attention : d’une part, l’occupation du Paléolithique supérieur (azilien) ou du Mésolithique initial qui devait se situer dans l’abri formé par le rocher central et qui présentait un fort degré d’érosion (EA 4912), et d’autre part, une occupation datant de l’époque gauloise (à préciser) qui se situait sur la plateforme principale de l’îlot et caractérisée par la présence d’alignements de murs d’un probable habitat littoral (EA 4916). Finalement, en contact avec une grande roche tombé au milieu du site on pouvait aussi observer un amas coquillier très localisé qui devait s’étaler sur une grande partie du couloir central de l’île, en fonction des observations réalisées par D. Roué dans les années 1980 et dont l’attribution chronologique restait encore à fixer.
4L’objectif de cette première campagne d’intervention, sur ce site encore inédit avec un fort potentiel archéologique, était de réaliser différents sondages diagnostiques afin de caractériser, circonscrire et dater les vestiges, en complément des travaux de prospection menés par des archéologues amateurs. Les opérations de terrain ont été réalisées en deux temps : une semaine en mars (du 25 au 31) et deux jours en septembre (du 9 au 10). Pour le choix des dates, le but était d’intervenir juste après l’hiver 2015 et surtout après la grande marée du 20 et 21 mars 2015 avec un coefficient prévu de 119, ce qui aurait pu provoquer des dégâts sur le site en cas de surcote.
5Le diagnostic a consisté d’une part à effectuer deux sondages d’un mètre carré dans la plateforme supérieure de l’île afin de caractériser et dater l’occupation protohistorique, et d’autre part à la rectification et relevé de la coupe de cette plateforme, afin de définir les différents niveaux d’occupation de l’île et essayer d’avoir une datation précise (fig. 1).
Fig. 1 – Vue latérale du site en fin de fouille
Cliché : M. Monrós.
6Cette intervention a mis en évidence la richesse et le potentiel archéologique du site de Roc’h Santec, mais aussi le bon état de conservation des niveaux d’occupation mésolithique et gaulois.
7Les travaux de rectification de la coupe dans la partie est de l’île nous ont permis de mieux comprendre la séquence stratigraphique de l’occupation du site, en identifiant des niveaux d’occupation, spécialement les plus anciens, qui n’étaient pas connus jusqu’à présent et en délimitant spatialement les différents occupations. La présence de traces de débitage Levallois dans les niveaux de sable éolien déposés directement sur le socle granitique nous permet de dater l’occupation la plus ancienne du Paléolithique moyen (80 000-4000 BC). Mais en tout cas, comme on avait pu l’identifier lors des opérations de prospection, l’occupation principale de l’île date du Mésolithique et de l’âge du Fer. La présence dans ces niveaux de restes organiques nous a permis de réaliser des datations au radiocarbone qui montrent une occupation principale du premier Mésolithique (10000-6800 BC) avec une datation absolue de 7600-7575 cal BC et donc contemporaine du groupe de Berthaume, répandu entre 8200 et 7500 avant notre ère sur le département du Finistère (Blanchet et al. 2006 ; Nicolas et al. 2012). Si les éléments recueillis sont trop modiques pour que l’on se risque à qualifier la nature des occupations préhistoriques, on soulignera comme d’un grand intérêt l’accumulation de galets testés dans l’abri, hélas dans un niveau résiduel post-paléolithique dont l’exploitation future est fort compromise. De nouveaux travaux au sud du site, seraient en revanche d’un très grand intérêt pour le Paléolithique final et le Mésolithique du nord de la Bretagne.
8En ce qui concerne l’occupation gauloise, la présence de charbons à l’intérieur de l’espace d’habitat a permis de dater cette structure du la Tène finale avec une datation absolue de 170-20 cal BC. En ce qui concerne la nature de l’occupation, il est fortement possible que comme sur d’autres îles actuelles du plateau nord-finistérien, elle ait été reliée au continent grâce à un tombolo. C’est donc le même scénario qui se répète : plusieurs îles bretonnes sont coupées du continent au moment du changement d’ère (Daire et al. 2011 ; Daire et al. 2015).
9L’étude du mobilier montre pour la Tène finale un caractère apparemment domestique, avec de la céramique culinaire bien dominante, mais la présence d’un vase à œillets presque complet montrerait aussi des échanges commerciaux. La présence aux alentours du site d’un grand nombre de barrages de pêcherie, dont quelques-uns probablement contemporains de l’occupation, permet de proposer une exploitation de l’estran et une activité de pêche saisonnière. L’amplitude considérable de l’estran du Tevenn constitue une source de nourriture importante et la présence du dépôt coquillier témoigne de cette exploitation de l’estran par les occupants de l’île à l’âge du Fer. L’étude détaillée du site de Roc’h Santec et de son environnement en font un bon repère pour observer le changement climatique et les processus d’érosion au fil du temps. Pendant l’hiver 2013-2014 des rochers granitiques comme celui de Roc’h Santec se sont fracturés en une seule nuit. Des analyses géomorphologiques plus précises pourront nous permettre de définir avec précision l’évolution du site depuis au moins le Paléolithique supérieur. Mais, en tout cas la montée progressive du niveau de la mer aurait eu un impact direct sur l’occupation du site, en passant d’un abri continental en hauteur au Paléolithique à un site littoral à l’âge du Fer. À partir des datations au radiocarbone et l’analyse du mobilier nous pouvons maintenant préciser l’abandon définitif du site au moment du changement d’ère, autour du premier siècle. La question qui se pose maintenant est de savoir si cet abandon du site est la conséquence des changements climatiques et environnementaux ou bien si cet abandon est lié à la conquête romaine et au changement du système politique gaulois.