Habitats et peuplements tardiglaciaires du Bassin parisien
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1997Nature de l'opération :
projet collectif de recherchePlan
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Organisme porteur de l’opération : CNRS
Texte intégral
1Nous le signalions en 1996, l’individualisation des groupes tardiglaciaires du Bassin parisien, la définition de leurs territoires et les modalités du repeuplement de la région ne peuvent être perçues qu’à travers une mise en perspective synchronique et diachronique à l’échelle de l’Europe nord-occidentale. La dynamique créée dans le cadre de ce projet collectif a donc conduit à susciter, en 1997, une nouvelle réunion internationale, sur L’Europe septentrionale au Tardiglaciaire. Confrontation des modèles régionaux de peuplement, organisée par B. Valentin et P. Bodu en mai à Nemours. Une attention particulière a été prêtée à l’établissement d’un cadre chronostratigraphique cohérent pour faciliter les comparaisons interrégionales ainsi qu’à l’adoption d’outils d’analyses technologiques communs pour décrire, interpréter et comparer les vestiges des cultures matérielles préhistoriques. Les débats ont porté sur l’identité de chaque tradition régionale et la pertinence à reconnaître aux désignations conventionnelles Magdaléniens, Hambourgiens, Creswelliens, groupes à Federmesser, Aziliens... On y a aussi cherché à distinguer, à l’échelle de chaque région, les traits originaux et les caractères relevant d’habitudes culturelles beaucoup plus largement partagées. D’autres discussions ont abordé les interprétations à donner aux variabilités constatées au sein de chaque tradition. Enfin, on s’est interrogé sur les variations simultanées (à l’échelle du 14C) entre diverses régions, généralement interprétées comme les échos de phénomènes paléohistoriques de grande ampleur.
2Cette réunion, ainsi que celle qui avait été organisée en 1996, lors d’une séance spéciale de la Société préhistorique française sur l’Azilien et les cultures septentrionales, a donné l’occasion aux chercheurs du projet collectif de présenter de nouvelles synthèses régionales : l’une sur l’occupation du centre du Bassin parisien au Magdalénien, l’autre sur l’évolution et la sériation chronologique des groupes à Federmesser.
Nouvelles données concernant les campements magdaléniens du Bassin parisien
3Le modèle d’occupation régionale, proposé il y a 10 ans, lors du colloque de Mayence la structuration du Magdalénien (Julien 1989), a été reconsidéré à la lumière des informations acquises depuis cette date.
4Avec la découverte et l’exploitation de 5 nouveaux gisements magdaléniens – dans la région de confluence Seine-Yonne –, non loin de Pincevent et de Ville-Saint-Jacques, cette portion de la vallée de la Seine apparaît comme une zone de fréquentation privilégiée. D’importance variable, ces sites présentent de fortes convergences typologiques et technologiques les rattachant au Magdalénien régional. Parmi ceux-ci, les gisements du Grand Canton et du Tureau des Gardes (commune de Marolles-sur-Seine) sont les mieux conservés et possèdent des traits particuliers dans le mode d’occupation de l’espace et la faune chassée (présence importante du cheval). Parallèlement, la poursuite des fouilles sur trois des grands gisements déjà connus (Étiolles, Pincevent, Verberie) a entraîné aussi une évolution de la problématique de recherche sur l’habitat magdalénien. L’extension progressive des surfaces décapées, en modifiant le cadre de la réflexion, a en effet conduit les équipes à corriger ou à préciser l’interprétation de ces sites. Désormais, celle-ci s’inscrit dans l’espace de campements composés d’unités d’occupation de nature différente : unités de résidence caractérisées par une plus forte densité de vestiges de nature variée correspondant à des activités polyvalentes, et unités satellites, également marquées par la présence d’un foyer mais dont les témoins, souvent de densité très variable et de nature plus sélectionnée, suggèrent des activités plus spécialisées. L’élargissement du cadre d’analyse entraîne une conscience accrue de la complexité des mouvements d’objets entre les foyers : la circulation de produits variés (tels les supports laminaires ou les fragments de carcasses...) témoigne de la fragmentation spatiale des activités au sein du campement et, surtout, de la complémentarité fonctionnelle entre les unités de résidence et des centres d’activité plus ou moins polyvalents, probablement situés en plein air.
5Une complémentarité analogue a pu être envisagée dans un secteur bien conservé du Grand Canton, seul site où une analyse extensive de l’espace a déjà été entreprise.
6La comparaison des activités dominantes, de la nature de la faune et des saisons et du temps d’occupation (lorsqu’ils peuvent être évalués) autorisent, par ailleurs, un certain nombre d’hypothèses sur les raisons qui ont motivé le choix de ces lieux d’habitat. Les sites de Pincevent et Verberie – les études récentes le confirment – étaient des campements de chasse de courte durée, liés à la migration d’automne des rennes : les activités y étaient, de manière prépondérante, tournées vers la capture et le traitement des animaux. Il est même probable que les occupants consacraient une partie de leur temps à la préparation de réserves alimentaires pour l’hiver. Les sites de la confluence Seine-Yonne, Le Grand Canton et probablement le Tureau des Gardes, qui présente des caractéristiques analogues, sont interprétés différemment. Malgré les incertitudes qui subsistent sur leur fonctionnement (durée d’occupation, nature des activités), ils apparaissent plutôt comme des lieux où des groupes plus restreints de Magdaléniens ont effectué de multiples séjours de courte durée pouvant s’échelonner, du moins pour le Grand Canton, sur toute l’année. Ils y pratiquaient un autre type de chasse : la poursuite ou l’approche des chevaux (secondairement des rennes au Tureau des Gardes) effectuée probablement au jour le jour. Ces animaux ont été traités sur place pour une consommation immédiate et, peut-être, également différée, avec la constitution de stockage. La ou les raison(s) pour lesquelles les Magdaléniens sont venus séjourner à Étiolles sont plus difficiles à cerner. Les activités liées à la chasse semblent y occuper une place nettement moins importante même si les conditions de conservation accentuent cette impression. Bien que l’activité de taille y soit mieux représentée qu’ailleurs, il convient de ne pas, pour autant, réduire ce site à un lieu spécialisé dans une production de supports laminaires allant au-delà des besoins locaux du groupe. Cette hypothèse, naguère avancée, reposait en effet sur l’existence, au sein des remontages de nucléus débités dans les premières unités étudiées, de nombreux vides dans les séries laminaires. L’analyse récente d’autres unités montre qu’en réalité une partie au moins de ces lames a circulé à l’intérieur du campement. Par ailleurs, si l’on ajoute à cette observation le fait que l’on ne connaît ni la durée du séjour des Magdaléniens ici ni l’importance du groupe, il devient difficile de mesurer correctement la place prise par la taille du silex dans l’ensemble des activités réalisées sur le site : d’autres paramètres favorables ont pu aussi entrer en jeu comme la présence assurée de gibier.
7Les découvertes effectuées ces dix dernières années sur les sites magdaléniens du Bassin parisien révèlent donc une image plus complexe du mode d’occupation de cette région que ce qui avait été proposé. La comparaison des différents gisements fait apparaître une pluralité des comportements dans la manière d’exploiter les ressources locales. Dans un premier temps, on constate que la plupart des sites reflètent une certaine stabilité dans le choix des lieux d’habitat qui a pu se maintenir durant plusieurs générations. Ce retour des Magdaléniens au même emplacement évoque l’existence d’étapes plus ou moins régulières au sein d’itinéraires traditionnels. Par ailleurs, la diversité des stratégies d’acquisition et d’exploitation des ressources suggère la juxtaposition de milieux écologiques différents offrant des possibilités adaptatives variées. Il reste à comprendre ce que recouvre cette diversité des comportements. L’hypothèse d’une complémentarité fonctionnelle des sites à l’intérieur d’un cycle annuel d’activités a déjà été formulée : les différences intersites peuvent être interprétées en termes de variations saisonnières d’activités au sein d’un système cohérent et planifié d’exploitation d’un territoire. On peut aussi imaginer un système plus ouvert, une plus grande souplesse adaptative rendue possible dans une région où les ressources disponibles sont variées et relativement stables. Toutefois, l’une et l’autre de ces hypothèses rendent mal compte de la variabilité que l’on observe entre les sites dans l’aménagement et l’organisation de l’habitat et le traitement de la matière première lithique, autant de domaines à forte charge traditionnelle. Il convient, en effet, de rappeler que l’imprécision des dates 14C nous empêche d’avoir une idée exacte de la position chronologique relative des sites au sein du 13e millénaire. Une autre explication de type diachronique pourrait donc être avancée : il n’est pas impossible, comme pourrait le suggérer l’étalement des dates durant le Bølling et l’Alleröd, que cette diversité des choix reflète une évolution des conditions environnementales et, en conséquence, de la société magdalénienne. Ces hypothèses, fonctionnelle ou diachronique, ne s’excluent d’ailleurs pas.
Groupes à Federmesser ou Aziliens dans le sud et l’ouest du Bassin parisien
8Les recherches développées depuis 1990 dans le cadre de ce projet collectif permettent également de proposer un modèle d’évolution actualisé des traditions techniques des groupes à Federmesser contemporains de l’Alleröd et du Dryas récent. Le recensement des sources existantes, l’exploitation de nouveaux gisements – dont l’exceptionnel site du Closeau, découvert en 1993 – et les éléments de comparaison techno-typologiques et chronostratigraphiques avec les gisements de la vallée de la Somme ont déterminé l’établissement d’une sériation chronologique remarquablement documentée des processus d’azilianisation dans la région du sud et de l’ouest du Bassin parisien.
Les premiers moments de l’azilianisation dans le sud et l’ouest du Bassin parisien
9Dans le gisement du Closeau, le niveau d’occupation le plus ancien, connu seulement sur 35 m2, est situé à la base d’un horizon de sable pédogénéisé, considéré actuellement comme un sol de l’Alleröd. Deux dates 14C sur os placent l’occupation au début de la chronozone de l’Alleröd ou juste avant. Les témoins, répartis autour d’un foyer plat sans aménagement, forment une couronne régulière. Toutes les étapes des chaînes opératoires de taille sont représentées dans le débitage du silex. Une mise en forme soigneuse, mettant en jeu des crêtes antérieures et peut-être postérieures, permet de donner aux blocs les configurations volumétriques nécessaires pour l’obtention de lames régulières, au profil plutôt rectiligne. L’ensemble du processus de taille, production laminaire comprise, a été exécuté au percuteur de pierre tendre. Les lames les plus grandes et les plus régulières ont été réservées pour la fabrication des grattoirs longs – dominants dans l’assemblage. D’autres grandes lames ont été transformées en burins ou utilisées en couteaux. Les nombreuses armatures – bipointes symétriques – ont été aménagées sur les lames les plus petites.
10L’industrie du niveau inférieur du Closeau présente beaucoup de similitudes avec un assemblage provenant de La grotte du Cheval à Gouy, en Seine-Maritime (Fosse, sous presse ; Valentin 1995) : mêmes techniques de débitage et bipointes symétriques au sein d’un outillage assez pauvre. L’âge 14C sur échantillon d’os est très proche de ceux du niveau inférieur du Closeau. Ces deux assemblages présentent des ressemblances avec des industries découvertes dans la vallée de la Somme, rapportées à la phase ancienne de la tradition des groupes à Federmesser bien que les bipointes symétriques y soient plus rares (Fagnart, Coudret 1995 ; Coudret, Fagnart 1997). D’autres rapprochements peuvent être établis avec les niveaux anciens de séquences aziliennes du Bois-Ragot, du Pont-d’Ambon (Célerier et al. 1997) avec l’Azilien ancien des Alpes du Nord (Bintz 1995, Pion 1990, 1997). Bien que la comparaison porte encore sur un nombre limité d’assemblages et que la signification exacte de la variabilité des armatures nous échappe, on peut se demander si, lors des premiers moments de l’azilianisation, les liens n’existaient pas entre le sud du Bassin parisien et des régions plus méridionales.
11Il faut enfin souligner une assez forte parenté entre ces deux industries et celles du Magdalénien supérieur local, peut-être assez tardif selon les données (Street et al. 1994). En dépit de l’absence des lamelles à dos, l’économie des matières premières est assez similaire (sélection attentive des matériaux locaux) et les objectifs du débitage sont très proches (recherche de productivité en supports laminaires normalisés). En ce qui concerne l’usage de la pierre tendre pour le débitage laminaire, la nouveauté dans les deux assemblages à bipointes tient seulement à son caractère généralisé. Rappelons que cet usage semble beaucoup plus systématique (pour une phase de la production seulement) dans un faciès peut-être très récent du Magdalénien régional : à Marsangy et à Cepoy (Valentin, 1995). Pour toutes ces raisons, le niveau inférieur du Closeau et Gouy peuvent être attribués à une phase ancienne de la tradition à Federmesser, en réservant à cette dénomination une valeur d’attente.
Une deuxième tendance sans doute plus récente au cours de l’azilianisation de la région
12Bien que l’assemblage du niveau III.2 de Pincevent ait fourni une date 14C assez ancienne, il est caractérisé par un fort degré de simplification des méthodes de débitage (D. Baffier, P. Bodu et M. Orliac, in Gaucher (dir.) 1996). Il présente en outre beaucoup d’affinités avec plusieurs séries non datées du sud et de l’ouest du Bassin parisien que l’on peut rapprocher des industries rapportées dans la Somme à une phase plus récente des groupes à Federmesser. Ces assemblages, dont celui d’Ambenay (Eure) a été étudié de manière approfondie (Fosse et al. sous presse), livrent plusieurs témoignages d’une rupture beaucoup plus nette avec la tradition magdalénienne. Les matériaux collectés sont, le plus souvent, de qualité très variable : par rapport au Magdalénien, cette variabilité beaucoup plus forte paraît plus distinctive qu’une baisse absolue de la qualité. La productivité laminaire est nettement plus faible mais, en compensation, les enlèvements prédéterminants (éclats longs ou courts) sont fréquemment transformés en grattoirs et en burins. Le débitage, au percuteur de pierre tendre, est conduit selon des méthodes simplifiées, dominées par une certaine improvisation : il est souvent difficile d’y établir une réelle distinction entre phase de mise en forme et phase de plein-débitage. Cette simplification du débitage contraste avec les choix attestés à Gouy ou dans le niveau inférieur du Closeau. À cela s’ajoute un changement affectant la panoplie des armatures : les lamelles à dos sont à nouveau présentes mais en faible proportion et les éléments majoritaires sont des monopointes asymétriques, fabriquées sur des lames peu normalisées mais calibrées par la retouche.
13D’après les données recueillies dans la Somme, cette tendance – en rupture non seulement avec le Magdalénien mais aussi avec les premiers témoignages de l’azilianisation – se stabiliserait pendant la première moitié de l’Alleröd (Fagnart 1993).
14Dans une zone restreinte du niveau le plus récent du Closeau, située sur le versant sud d’un paléochenal, quelques riches concentrations de silex livrent une industrie différente de celle du niveau inférieur – investissement technique moindre – mais aussi des autres concentrations du niveau supérieur – production laminaire plus standardisée. Le style du débitage, la composition et la facture de l’outillage – grattoirs courts, monopointes asymétriques et assez normalisées – ainsi que l’organisation spatiale un peu différente de cette zone suggèrent des témoignages d’une autre phase, peut-être intermédiaire entre les occupations d’ores-et-déjà datées.
Une phase tardive au cours de l’azilianisation de la région
15Le niveau supérieur du Closeau a également livré une vingtaine d’autres concentrations, constituées de postes de taille ou d’aires de rejet auxquels sont associées ou non des structures de combustion (foyers plats et à cuvette) : on y a découvert une industrie originale et des restes de faune mal conservés parmi lesquels le cerf domine (Bodu 1995 ; Kildea, 1996).
16Deux dates placent l’occupation de ces structures à la fin de l’Alleröd voire au début du Dryas III. L’industrie découverte montre les témoignages d’une très nette évolution avec une absence totale de mise en forme des blocs de silex et des produits, assez irréguliers et peu allongés, débités au percuteur de pierre dure. L’outillage retouché peu abondant est dominé par des grattoirs courts sur éclat et des monopointes asymétriques peu normalisées, qui ne sont pas toujours aménagées sur des lames. La position chronologique possible de ce « moment » tardif soulève de nouvelles questions, en particulier sur les mécanismes qui conduisent à l’émergence de traditions techniques radicalement distinctes dans le Nord de la France, à la transition entre le Dryas III et le Préboréal. C’est en effet une véritable rupture que semblent inaugurer les industries « belloisiennes », connues pour l’instant sur des sites spécialisés dans l’acquisition et le débitage très soigneux de silex d’excellente qualité (Bodu, Valentin 1993 ; Fagnart 1993 ; Valentin 1995). La genèse de cette nouvelle transformation profonde des habitudes économiques et techniques est d’autant plus difficile à restituer que l’on ignore encore à quelle unité culturelle il faut l’attribuer (Ahrensbourgien, Laborien, etc. ?). Les sites d’habitat datés pour cette période nous faisaient jusqu’à présent cruellement défaut et c’est donc avec le plus vif intérêt que nous considérons la découverte sur le niveau supérieur du Closeau d’une concentration isolée, riche en pointes à dos rectiligne et base tronquée (du type « pointes de Malaurie »).
17Cette sériation chronologique de plus en plus fine de l’azilianisation est sans doute l’acquis majeur de ces travaux récents sur la fin du Tardiglaciaire dans le sud et l’ouest du Bassin parisien. Beaucoup d’incertitudes demeurent sur le rythme exact de ce phénomène qui pourrait avoir connu au moins trois moments principaux.
18Si les raisons de cette évolution demandent à être encore précisées, il apparaît désormais clairement qu’il n’existe pas de rupture radicale avec le Magdalénien mais qu’on assiste à une transformation progressive des choix techniques. L’un des objectifs des travaux futurs est de tenter de reconnaître de quels phénomènes ces transformations sont le reflet.
Pour citer cet article
Référence électronique
Michèle Julien, Monique Olive, Françoise Audouze, Pierre Bodu et Boris Valentin, « Habitats et peuplements tardiglaciaires du Bassin parisien » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Île-de-France, mis en ligne le 13 novembre 2023, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/147733
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