1L’opération réalisée au lieu-dit Mattonata, à Aléria, a permis de mettre en évidence un secteur d’occupation préromaine et romaine (vie s. av. J.-C.-iiie s. apr. J.-C.) complètement inédit.
2Les éléments recueillis, par l’analyse des images aériennes et par l’opération de terrain qui a suivi, apportent des précisions importantes sur l’implantation topographique du site d’Aléria, notamment pour ce qui concerne l’extension de son « complexe de nécropoles » et aussi l’exploitation de son territoire agricole en direction du littoral.
3Cette nouvelle perception du site d’Aléria pose des véritables questions sur le possible prolongement de son centre urbain originaire, d’époque tardo-archaïque, au-delà de la colline du fort de Matra et notamment en direction de la colline du pénitencier de Casabianda.
4Grâce à l’étude des images aériennes, la « voie funéraire » découverte par J. Jehasse dans le secteur de la nécropole de Casabianda (Jehasse, Jehasse 1973) a pu être intégrée dans son contexte général : celui d’un axe de circulation structurant du nord au sud le site préromain et romain d’Aléria sur plus de 1,5 km et dont le parcours peut être actuellement suivi sur 3,5 km au total, jusqu’au nord-est de l’étang d’Urbino.
5Prenant naissance à la limite méridionale de la ville antique du fort de Matra, après avoir parcouru 750 m environ en direction du sud, elle traverse la nécropole de Casabianda sur ses 150 m de développement. Son parcours se poursuit ensuite sur 230 m, avec la même orientation, jusqu’à l’actuelle route territoriale T10. C’est à ce niveau qu’une réorientation de l’axe de la voie en direction du sud-ouest se réalise à travers le site de Mattonata. À partir de ce secteur, le parcours se poursuit encore sur 2 170 m avec la même orientation, jusqu’à la lisière de l’étang d’Urbino, où on le perd dans un dense maquis.
6L’opération de terrain qui a été réalisée sur le site de Mattonata a permis d’étudier la structure de la voie, par segments, sur près de 130 m linéaires et d’y mettre en évidence deux états d’aménagement.
Fig. 1 – Coupe de la voie sud d’Aléria
Vue générale depuis le sud-ouest.
Cliché : J.-M. Bontempi (Collectivité de Corse).
7Un premier état, datable de l’époque tardo-archaïque, correspond à un chemin creux de 8 à 12 m de large sur 1,20 m de profondeur dont le fond carrossable et caractérisé par un niveau empierré de petits galets.
8Un deuxième état, dans les segments hauts de la voie, au sommet du relief de Mattonata, correspond à un réaménagement d’époque romaine, sans doute impériale, ayant pour fonction de diminuer la pente de la voie vers le talweg situé à l’ouest du site. Un surcreusement de près de 1,50 m est alors réalisé au centre de la voie d’origine sur 1,70 à 3 m de large. La fonction funéraire du site sur les abords de la voie a été confirmée pour la partie située en correspondance des pentes sud-ouest du premier mamelon depuis l’ouest. Cela permet de préciser l’extension du complexe de nécropoles d’Aléria 400 à 600 m au sud du secteur le plus méridional jusque-là connu, celui de Casabianda, et d’ajouter un nouveau secteur aux quinze déjà explorés lors des anciennes fouilles et mis en évidence par nos récentes recherches d’archives (Sacchetti 2022).
9Cet usage funéraire de l’espace autour de la voie s’établit très tôt, au moins dès le ive s. av. J.-C., et se caractérise par une continuité d’utilisation au moins jusqu’au iie s. apr. J.-C., soit durant six siècles. Durant cette longue période, l’occupation est irrégulière, mais le recours à des architectures funéraires de typologie variée, les mêmes de la nécropole de Lamajone, y est attesté (Vidal [dir.] 2019).
10La découverte d’une nouvelle tombe à chambre hypogée avec couloir a fourni l’occasion précieuse d’étudier par des méthodes actuelles (une nouvelle fois après la fouille préventive de Lamajone ; Vidal et al. 2021) un de ces hypogées. La tombe à chambre de Mattonata, qui a subi un pillage probablement au cours de l’Antiquité, a permis d’observer les caractéristiques de l’architecture funéraire en terre de la phase chronoculturelle étrusque du site d’Aléria.
Fig. 2 – Modélisation 3D de la tombe à chambre et couloir SP 3001 de Mattonata
Réalisation : L. Écard (Inrap).
11Les observations archéologiques faites sur l’architecture, mises en relation avec l’étude géomorphologique du secteur, permettent d’avancer l’hypothèse préliminaire que dans l’emplacement et dans l’orientation des sépultures, les choix rituels aient pu parfois prévaloir sur les contraintes imposées par l’environnement. Dans ce sens, les réalisateurs des tombes à chambre d’Aléria montrent une volonté évidente et une capacité technique avérée à adapter au substrat local le modèle « idéologique » de la tombe à chambre et couloir, d’ancienne tradition protohistorique étrusco-italique. Cette adaptabilité peut être par ailleurs constatée dans l’ensemble du territoire de la péninsule italique intéressé par la présence étrusque.
12Que ce soit dans les substrats argileux de l’Étrurie padane, comme le montrent les tombes à chambre en coffrage de bois de Verucchio (von Eles [dir.] 2002 ; Tamburini-Muller 2006), ou dans des contextes géologiques et environnementaux plus adaptés, comme en témoignent les tombes à chambre construites (en tumulus ou « a dado ») de l’Étrurie septentrionale, ou celles excavées dans le tuf de l’Étrurie méridionale et interne (Naso 2011), le modèle qui est véhiculé et qui reste constant dans ces réalisations aux multiples rendus est celui de la tombe reproduisant la pièce principale des habitations de l’élite, telles qu’elles sont connues grâce aux fouilles de San Giovenale (Colonna 1986).