1Une fouille programmée a été réalisée sur le littoral nord de la Grande Terre de Mayotte, sur la commune de Koungou, au lieu-dit M’Tsanga Miangani (Ferrandis 2022). Cette opération étant située sur le domaine public maritime, elle a été autorisée par le Drassm sous le numéro d’opération OA 4702. Elle fait suite à deux autres interventions programmées qui se sont déroulées en 2015 (relevé stratigraphique ; Ferrandis 2016) et 2017 (sondages ; Ferrandis 2018). Le plateau qui surplombe la plage conserve en son sein des vestiges archéologiques de la période archaïque (viiie-xiiie s.). Chaque année, l’érosion marine, particulièrement active notamment durant les épisodes de grandes marées, engendre le recul du trait de côte et contribue à l’apparition des structures archéologiques, notamment des tombes.
2L’opération de prospection effectuée en 2015 avait permis de rendre compte de l’état de conservation du site et de souligner son intérêt archéologique pour la connaissance du peuplement de l’île à une époque où le commerce régional entre Madagascar et l’Afrique était en plein essor. L’opération de sondage effectuée en 2017 avait permis de mettre en évidence quatre différentes occupations anthropiques. La fouille de l’une des tombes soumises à l’érosion naturelle avait livré une datation 14C comprise entre le xie et le xiie s.
- 1 Équipe de terrain et de post-fouille : Marine Ferrandis (RO), Melissa Baffert (orthophotographies e (...)
3L’opération de fouille programmée a été conduite du 6 septembre au 8 octobre 2021 sous la responsabilité scientifique de Marine Ferrandis, anthropologue pour l’association archéologies. L’équipe était composée en outre de deux archéologues, d’un conducteur d’engin, et de cinq bénévoles1. L’objectif consistait à fouiller les tombes impactées par l’érosion du littoral, ainsi que les tombes situées un peu plus en amont, afin d’étudier les modes d’inhumation et les rites funéraires. Il s’agissait également de caractériser les différentes occupations humaines en partie repérées lors des missions précédentes. Enfin, l’érosion marine étant une réelle problématique, il était intéressant de mesurer cette dynamique destructrice.
4L’intervention a débuté par l’ouverture mécanisée, au moyen d’une mini-pelle à godet de curage, de deux tranchées implantées en bordure du plateau à l’emplacement des tombes repérées en 2015 et 2017. Une troisième tranchée a été ouverte manuellement dans la continuité ouest des deux autres du fait de l’affleurement de certains vestiges. La superficie totale des tranchées s’élevait à environ 40 m2 (fig. 1). Le mobilier collecté a été systématiquement enregistré selon sa couche et son sondage de découverte puis préconditionné. Une couverture photographique a été effectuée à chaque étape de la fouille. La topographie du site a été réalisée par le cabinet de géomètres Mayotte Topo. Chaque sépulture a fait l’objet d’un relevé orthophotographique et la position des squelettes a été décrite sur une fiche ostéologique normée. Les ossements ont été prélevés par grande unité anatomique puis étudiés en post-fouille.
Fig. 1 – Plan de l’emprise de l’opération
Syst. coord. : RGM04 (UTM-40) ; Alti. rattachées au syst. NGM.
Levé topographique : Mayote topo (juin 2017, complété en octobre 2021) ; DAO : M. Ferrandis (Association archéologies).
5L’étude spécialisée des céramiques prélevées sur le site a permis d’identifier quatre occupations anthropiques distinctes. La plus ancienne concerne le xe s. Elle est illustrée par de la poterie locale dite dembénienne, à engobe rouge et décors de graphites et par des tessons de tradition bantoue présentant un décor dit « TIW ». La découverte, dans le comblement des tombes, de nombreux fragments de torchis présentant des traces de clayonnage suggère l’implantation ancienne d’un petit enclos villageois sur ce littoral antérieur à l’aménagement du cimetière.
6Ce dernier, correspond, quant à lui, à la seconde occupation du site. Les tombes sont matérialisées en surface par un enclos rectangulaire de dalles en basalte, en grès de plage ou en corail. La poterie qui accompagne les vestiges illustre la phase stylistique Hagnoundrou, caractérisée par de la céramique locale à décors d’arca et de chevrons et des importations, tels des sgraffiatos du Golfe Persique et des récipients en chloritoschiste de Madagascar.
7La troisième phase d’occupation concerne la période xive-xvie s. (datation 14C d’un coquillage). Elle se caractérise par un rejet détritique de coquilles marines concentrées autour d’une dalle en grès de plage, accompagnées par des fragments de poteries culinaires et quelques pierres ayant probablement servi à fracturer les gastéropodes. Ce dépôt montre que le site était exploité pour ses ressources marines et témoigne ainsi des activités liées à la consommation des repas et à la pêche.
8Enfin, la dernière phase d’occupation du site est soulignée par la présence de céramiques de la période précoloniale ou coloniale xviiie-xixe s. (poterie locale à carène proéminente et porcelaines chinoises à décors bleus et blancs). Des trous de poteau mis au jour dans la tranchée 3, pourraient signifier l’implantation d’un petit hameau pour la pratique saisonnière de la pêche, de l’élevage et de l’agriculture, comme il en existait de nombreux sur les plateaux côtiers durant la période sucrière.
9Au total, 15 tombes ont été mises au jour (fig. 1 et 2), réparties sur une superficie de près de 200 m2 non explorée dans sa totalité. L’organisation de l’espace funéraire montre des modifications dans les pratiques funéraires dont la chronologie reste à déterminer. Deux zones sépulcrales se distinguent ainsi nettement : les tombes situées à l’ouest du site sont matérialisées en surface par un enclos rectangulaire de dalles en basalte et en grès de plage disposées en rang double, d’orientation nord-sud, tandis que les tombes situées à l’est, se caractérisent par des enclos de dalles en corail disposées en rang simple et d’orientation nord-est/sud-ouest. Le changement d’orientation des tombes, déjà observé au sein d’une autre nécropole à Mayotte relevant de la même période (Antsiraka Boira, Acoua), pourrait s’expliquer par une imprégnation plus soutenue de l’Islam au sein de la population, qui par ailleurs devient la religion prépondérante autour du xive s. Les changements de matériaux pour la confection des enclos funéraires pourraient, en revanche, résulter d’une problématique d’approvisionnement.
Fig. 2 – Emprise étudiée du cimetière, localisation des tombes
DAO : M. Ferrandis (Association archéologies).
10Sur les 15 tombes mises au jour, cinq ont été fouillées depuis l’opération de 2015 : trois adultes (un homme et deux femmes), un adolescent et un jeune enfant d’environ six ans (fig. 3, 4, 5 et 6). Parmi elles, quatre présentaient d’importantes perturbations d’origine naturelle. Les défunts ont été inhumés sur leur côté droit, la face ainsi orientée en direction de la Mecque. L’étude de la position de chaque ossement révèle l’usage d’un contenant en matériaux périssable (contraintes des ossements et décomposition en espace vide). Cette hypothèse est également soutenue par la présence d’un fin liseré sédimentaire noir sous-jacent aux ossements, qui semble définir la forme du fond de ce contenant (fig. 6 et 7). Ces particules noires, analysées par le laboratoire du CIRAM correspondent à des fragments d’ilménite, un minéral souvent employé pour réaliser des colorants. La fouille a par ailleurs souligné le caractère syncrétique de ces tombes qui mêlent les rites musulmans aux rites ancestraux. Des dépôts d’offrandes soulignent ainsi les métissages cultuels et culturels de la population : coquillages (bénitiers, sept-doigts, porcelaines, etc.) et céramiques de la vie quotidienne (poteries ovalaires, fusaïole et coupelles à bord dentelé). Les coupelles à bord dentelé (fig. 8), régulièrement rencontrées en contexte funéraire ont fait l’objet d’analyses chimiques pour tenter d’identifier leur usage. La découverte de molécules alimentaires de viande et de fruits conservées dans l’argile, suggère une attribution à des rites funéraires culinaires. Les défunts sont également accompagnés de parures de perles en pierre précieuse, en verre et en coquillage (fig. 9). L’un d’eux présentait une parure frontale (fig. 10), encore jamais découverte dans l’archipel des Comores, composée d’un disque en coquillage d’un diamètre de 6 cm, originaire d’Afrique ou de Madagascar, et de deux perles en cornaline attribuées aux productions Gujaratis (Inde). Ce disque, qui porte le nom de « fêla », s’apparente à un talisman protecteur que l’homme guerrier portait jadis sur le front. Des témoignages ethnologiques aussi bien à Madagascar qu’en Afrique permettent de souligner la profondeur historique de cet objet et de l’intégrer à l’étude des migrations humaines de l’archipel.
11Les relevés topographiques effectués entre 2017 et 2021 ont permis de rendre compte de la modification du littoral de M’Tsanga Miangani et du retrait du trait de côte sur près d’1 m.
Fig. 3 – Organisation du cimetière au sein de la tranchée 1
De gauche à droite, la tombe 4 reconstituée, la tombe 6, la tombe 12 en cours de fouille, et de haut en bas les tombes 11, 7 et 5.
Cliché : J. Mathey (DroneGo).
Fig. 4 – La tombe 3 visible dans la coupe naturelle du plateau côtier
Cliché : M. Prié (Association archéologies).
Fig. 5 – Position des ossements de la sépulture 3
En partie emportés par les grandes marées.
Cliché : M. Prié (Association archéologies).
Fig. 6 – Ossements perturbés de la sépulture 4 reposant sur un lit de sable noir et accompagné d’un disque en coquillage
Cliché : M. Ferrandis (Association archéologies).
Fig. 7 – Lit de sable noir bien conservé découvert sous les ossements de la tombe 12
Cliché : M. Ferrandis (Association archéologies).
Fig. 8 – Coupelle à bord dentelé déposé dans le comblement de la tombe 12 et fusaïole mise au jour sur le niveau de circulation du cimetière (xie-xiiie s.)
Cliché : M. Ferrandis (Association archéologies).
Fig. 9 – Perles en verre et en coquillage accompagnant le défunt de la tombe 2
Cliché : M. Ferrandis (Association archéologies).
Fig. 10 – Parure de tête de la tombe 4 : fêla, disque en coquillage d’un diamètre de 6 cm, accompagné de 2 perles en cornaline
Cliché : M. Ferrandis (Association archéologies).