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AccueilRégionsAuvergne-Rhône-Alpes202326 – DrômeBathernay – 275 descente de l’Église

2023
26 – Drôme

Bathernay – 275 descente de l’Église

Opération préventive de diagnostic (2023)
Responsable d’opération : Guillaume Martin

Notes de la rédaction

Organisme porteur de l’opération : Inrap

Martin G. 2024 : Bathernay, Drôme, Auvergne-Rhône-Alpes. 275 descente de l’Église, Rapport de diagnostic, Bron, Inrap.

Texte intégral

1L’objectif premier de cette opération était de tenter de trouver les témoins, dans les élévations et le sous-sol, des différentes époques de construction de l’édifice surnommé « château », ancien presbytère de Bathernay, en les confrontant aux informations historiques disponibles. Nous avions à notre disposition une quantité assez limitée de données qu’il a fallu étayer. L’amorce d’une recherche documentaire a fourni les éléments de contextualisation suffisants pour appréhender le site dans son environnement topographique et historique.

2Au niveau géologique, c’est la mollasse miocène qui constitue le substratum local. Ses affleurements sont bien visibles au sein du village et ont donné lieu à une extraction à ciel ouvert en partie orientale du site, qui a largement participé à l’artificialisation du relief. Le contexte topographique du site est particulier. Nous avons pu ainsi explorer le pourtour de « l’éperon » sur lequel sont bâtis l’église ainsi que le presbytère, et avons remarqué que l’église ceinturée par le cimetière paroissial est bâtie sur un tertre circulaire très évasé, dont il est difficile d’imaginer qu’il est le fruit d’une formation naturelle. Nous avons donc émis l’hypothèse d’une entité ou d’une occupation antérieure indéfinie pour expliquer cette anomalie topographique.

3Par ailleurs, la découverte de sépultures à caissons au-dessus du front de taille à l’est du site pourrait attester d’une extension du cimetière paroissial vers l’est, bien au-delà des limites actuelles, voire l’existence d’une zone d’inhumation antérieure à celle que l’on associe au lieu de culte.

4En contrebas, quelques bouches de cavages donnent sur des cavités peu profondes, mais bien aménagées. On y trouve une succession de petites unités troglodytiques dont certaines ont pu servir à l’habitation, au stockage ou à l’artisanat. Le creusement de ces espaces souterrains est une combinaison entre extraction et mise à profit pour l’occupation de l’espace laissé vacant par celle-ci. Il est difficile de dater ces cavités sans une analyse plus poussée, mais elles sont possiblement médiévales. Les blocs extraits dans les bancs de molasse ont pu être mis à contribution dans l’architecture locale, notamment l’église, le château adjacent, et asseoir le développement du bourg, somme toute assez limité.

5La première mention du site concerne son église. Saint-Étienne de Bathernay, attestée dès 942, était l’église d’un prieuré de Saint-Barnard de Romans. L’édifice, repris sous le célèbre Imbert de Batarnay entre 1481 et 1520, se présente comme un modèle de gothique tardif. L’église pourrait donc faire partie d’un ensemble castral au contour mal défini, dont le siège serait le bâtiment objet de notre étude. Le caractère gothique tardif de l’église est lié aux travaux d’embellissements et d’agrandissements occidentaux du volume roman initial, bien perceptible au niveau du chœur. Les travaux sont d’ailleurs datés avec précision, car un millésime est encore lisible sur un cartouche au niveau du portail ouest. On peut y lire la date de 1520 en caractères romains.

6Nous avons vu que notre bâtisse offre beaucoup de similitudes chrono-stylistiques avec l’église Saint-Étienne, notamment pour les encadrements, et qu’une grande partie du « château » est certainement édifiée de façon concomitante aux travaux de restauration renaissants l’église. Mais l’église est-elle de fondation castrale ou prieurale, comme le citent les sources ? Si la seconde option est la plus plausible, on peut s’interroger sur l’emplacement du prieuré. Il peut se trouver soit à l’emplacement du château, soit en contrebas, vers la route de la Thuillière ou celle du Vigna.

7Il est possible que des témoins discrets de cet établissement monastique puissent encore se cacher dans les quelques habitations du bourg. Ils pourraient d’ailleurs alimenter de futures investigations archéologiques sur la localité qui conserve un fort potentiel.

8Toujours est-il qu’en l’état, le presbytère, appelé communément « château » de Bathernay, se présente plus comme une maison forte, témoin de l’architecture élitaire rurale, et pourrait faire écho à la vie romanesque du personnage historique du xvie s. au patronyme évocateur, Imbert de Batarnay. Issu de la petite noblesse dauphinoise, Imbert de Batarnay devient à la fin du xve et au début du xvie s. l’un des hommes les plus riches du royaume, au point de compter le roi François Ier parmi ses débiteurs. Marié à Georgette de Montchenu, père de trois enfants qui meurent avant lui, il est le grand-père maternel de la favorite Diane de Poitiers et le trisaïeul d’Anne de Joyeuse et de ses frères et sœurs. Imbert finit sa vie dans son château de Montrésor, à l’âge de 85 ans. Il est très probable que, par le truchement de l’étude de l’histoire de Batarnay, l’on trouve des sources relatives à l’édification ou aux restaurations réalisées dans son fief natal.

9Notre modeste intervention de diagnostic (deux jours à deux archéologues) s’est déroulée alors que les travaux de restauration étaient déjà largement engagés.

10Conformément à la prescription, l’opération s’est orientée selon deux approches. La première a consisté en un état des lieux des différentes élévations intérieures et extérieures de la bâtisse, de manière à effectuer une lecture archéologique sommaire de l’ensemble. Cet état des lieux s’est accompagné d’une couverture photographique et ponctuellement photogrammétrique des éléments susceptibles d’alimenter notre étude. La seconde approche, mécanique, a été menée de façon concomitante à celle de l’étude de bâti. Elle nous a permis de réaliser un sondage sédimentaire à l’ouest du bâtiment à l’aide d’une pelle hydraulique.

11La surface couverte par la prescription s’étend sur 1 722 m2, mais, en raison de contraintes temporelles et d’accessibilité, notamment un échafaudage qui englobe une partie des élévations, nos investigations se sont concentrées sur l’enveloppe externe du bâtiment et ses abords proches. Le diagnostic sédimentaire s’est limité à une simple tranchée de 19 m2. Cette seule fenêtre de tir sédimentaire se solde par une quasi absence de vestiges, si ce n’est quelques aménagements modernes d’agréments (bassin, terre à jardin), probablement liés à la dimension résidentielle du bâtiment, et la mise au jour de quelques tessons de céramique moderne en position résiduelle.

Fig. 1 – Vue aérienne du site

Fig. 1 – Vue aérienne du site

Clichés et DAO : G. Martin (Inrap).

12L’étude des façades montre un bâtiment plutôt homogène, mais rabaissé dans un horizon récent, et dont une aile au nord semble avoir disparu.

13Dans son état actuel, l’édifice est conservé sur une douzaine de mètres de haut. Le bâtiment principal forme un quadrilatère de 12,60 m de long pour le gouttereau sud, pour un pignon de 6,70 m à l’est. L’accès principal au rez-de-chaussée se trouve à l’ouest et l’on pénètre au premier étage par une terrasse qui se trouve quelque 5,3 m au-dessus du niveau de la route au nord. Une petite porte étroite dessert une terrasse à l’est qui domine l’église. Les murs, trapus, mesurent 0,9 m d’épaisseur constatée en moyenne. Chaque niveau se développe sous presque 5 m de hauteur sous plafond. On compte un seul étage dans la configuration actuelle, recouvert par un niveau de combles.

14Les élévations mettent en œuvre différents matériaux. Nous sommes en présence d’une alternance entre blocs de molasse soigneusement taillés. Ce matériau est privilégié pour les chaînages et encadrements, et l’utilisation de moellons et plaquettes décimétriques à double décimétriques de moellons en calcaire molassique de provenance locale, assemblés par un mortier de chaux sableux à gravillons millimétriques et nodules de chaux.

15La façade méridionale est très homogène et présente des dispositions soignées, notamment une large baie géminée à doubles lancettes surmontées par un oculus trilobé, le tout sous un arc brisé. Le parement de la façade est encadré par de puissants chaînages en blocs de molasse, et l’on ne perçoit aucune rupture de bas en haut qui pourrait traduire différents états, si ce n’est le percement de baies au rez-de-chaussée lors d’un changement récent de destination de l’édifice.

Fig. 2 – Façade méridionale

Fig. 2 – Façade méridionale

Clichés : G. Martin ; DAO : C. Marcellin, G. Martin (Inrap).

16Sur cette façade, on remarque en partie supérieure, à l’ouest, un cordon de molasse taillée, qui matérialise l’appui d’une large baie qui a été étêtée puis bouchée. On distingue encore les congés prismatiques qui placent cette ouverture dans le même horizon chronologique que sa consœur du premier étage, et, par extension, de la réfection d’une partie de l’église Saint-Étienne. La présence de cette baie moulurée atteste l’existence d’un étage supplémentaire à notre « château » dans une configuration antérieure.

17Sur les pignons est et ouest, nous avons remarqué des ruptures dans l’appareil des chaînes d’angle au nord. Tout porte à croire que les murs se développaient dans cette direction sur une hauteur conséquente, environ 10 m de haut, traduisant l’existence d’une autre entité construite dans cette portion septentrionale du site, qui a laissé place à des gîtes construits dans le cours du xxe s.

18À l’ouest, un doute subsiste sur une possible antériorité de la partie basse du parement, et notamment de la porte sous arc brisé et le possible vestige d’une baie, mais cette hypothèse est à prendre avec précaution, car nous n’avons pas de rupture nette entre plusieurs états. Cette partie de l’édifice est encore partiellement enduite lors de notre passage.

Fig. 3 – Façade occidentale

Fig. 3 – Façade occidentale

Clichés : G. Martin ; DAO : C. Marcellin, G. Martin (Inrap).

19La façade nord est assez fruste par rapport à ces homologues. Ici, pas de blocs de molasse finement taillés. On sent bien que cette partie du bâtiment tournée vers la bise n’a pas vocation à être vue ou à représenter le statut des occupants.

20Au deuxième étage, on remarque une porte bouchée, à l’encadrement en molasse. Elle est cernée, au niveau de l’appui, par deux emboîtures qui pourraient avoir servi de support à une passerelle menant à l’entité construite au nord directement depuis l’étage.

21En somme, notre étude rapide des parements extérieurs de la bâtisse montre une construction globalement homogène, à l’exception peut-être d’un doute sur la partie basse de la façade ouest. Cette construction est certainement à mettre en lien avec la restauration de l’église Saint-Étienne au début du xvie s., dont elle partage nombre de dispositions stylistiques. Il s’agirait donc d’un projet réalisé par Imbert de Batarnay lui-même.

22Dans sa configuration xvie, nous sommes en face d’une demeure ou d’un logis seigneurial mettant en scène des dispositions de prestiges qui se développent sur au moins deux étages. Elle est reliée au nord par un espace probablement ouvert ceinturé par deux murs de « courtine » à une autre entité, dont les volumes restent inconnus. Il doit s’agir des communs ou de la partie liée aux activités non nobles de ce qui a tous les attributs d’une maison forte rurale.

23La partie nord semble avoir totalement disparu au xixe s., si l’on en croit les plans cadastraux anciens qui ne figurent qu’une petite entité quadrangulaire.

24La visite des espaces intérieurs accessibles montre de nombreux remaniements mais le potentiel reste entier sous les enduits. La partie sous combles nous a réservé une belle surprise. Tous les aménagements remarqués permettent d’interpréter le second étage de ce qu’il conviendrait désormais de nommer « château » ou au moins « maison forte » comme la partie privative de la demeure seigneuriale, ou camera qui se superpose sur une aula, la pièce d’apparat.

25Nous avons signalé dans nos descriptions le caractère légèrement anachronique des encadrements par rapport à leur date de construction présumée. En effet, les moulures sont des modèles issus du gothique tardif, qui piochent largement dans un répertoire médiéval plus classique.

26Ce type de mise en scène est courante lorsqu’un commanditaire, Batarnay ici en l’occurrence, cherche à travers cette demeure ancrée dans son fief natal une forme de légitimité nobiliaire plus ancienne et prestigieuse que sa modeste lignée dauphinoise. Ce type de mise en œuvre peut prendre des manifestations diverses et originales, par exemple dans la maison forte de Plaisance à Grane (26), dont la porte est ornée d’une bretèche à l’époque moderne alors que ce type de défense est parfaitement obsolète à l’époque sa construction (Parent 2019).

27On note une dernière découverte notable de ce diagnostic : un ensemble de blocs taillés en position secondaire dans le muret de soutènement du jardin en terrasse qui surplombe l’église à l’est. Plusieurs blocs ébréchés ont été mis au jour notamment un culot de retombée de voûte. Il représente un blason cerné par deux feuilles de chêne.

28La face représente un écartelé, dont tout porte à croire qu’il portait les couleurs or et azur, symbole de la lignée des Batarnay. Cette découverte interroge sur la provenance d’un tel bloc. Provient-il de travaux de réfection de l’église, d’un état antérieur de la maison forte qui aurait été détruit ?

29Rappelons que les guerres de Religion, et en particulier la Ligue, ont, dans le Valentinois, entraîné la mise à sac de nombreux édifices de culte ou élitaires et qu’il n’est pas exclu que les traces d’incendie, bien visibles sur l’église, datent de cet épisode mouvementé.

30À l’issue de ce court résumé, il reste des secteurs moins explorés que d’autres et des zones d’ombre, notamment dans la zone nord de l’édifice, ce qui peut par ailleurs réserver des découvertes potentielles. Comme le lecteur l’aura compris, notre étude n’est qu’une ébauche mais l’exercice du diagnostic ne tend pas vers la connaissance exhaustive d’un site ou d’une entité construite. Cet exercice dresse un aperçu à travers des lucarnes afin de préparer la voie à un travail complémentaire plus approfondi.

31Notre approche mériterait donc d’être abondée par une étude archivistique exhaustive des sources disponibles sur le « château » de Bathernay et par une étude archéologique complémentaire des élévations impactées par le projet, même si la restauration est déjà bien avancée.

32Le développement des connaissances autour du site de Bathernay viendra par ailleurs étoffer la chronologie du lieu et enrichir les connaissances autour de ce site modeste mais remarquable, dont certains aménagements récents, notamment la restauration de l’église en 2006, ont malheureusement échappé à l’archéologie.

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Bibliographie

Parent D. 2019 : Grane, Drôme, Auvergne-Rhône-Alpes. La maison forte du domaine de Plaisance, aile est, Rapport de diagnostic, Bron, Inrap.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Vue aérienne du site
Crédits Clichés et DAO : G. Martin (Inrap).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/175957/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 2 – Façade méridionale
Crédits Clichés : G. Martin ; DAO : C. Marcellin, G. Martin (Inrap).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/175957/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Titre Fig. 3 – Façade occidentale
Crédits Clichés : G. Martin ; DAO : C. Marcellin, G. Martin (Inrap).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/175957/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 2,0M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Martin, « Bathernay – 275 descente de l’Église » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Auvergne-Rhône-Alpes, mis en ligne le 17 décembre 2024, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/175957

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Auteur

Guillaume Martin

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Responsable d’opération

Guillaume Martin

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Droits d’auteur

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