1En novembre 2016 une opération de fouille archéologique a eu lieu sur l’estran sud de l’île de Kemenez (Le Conquet, Finistère). Les tempêtes particulièrement violentes de l’hiver 2014 ont entraîné le recul du trait de côte et ainsi la mise au jour de nombreux sites archéologiques ; l’île de Kemenez, à elle seule, en a livré 14 (Gandois et al. 2015a ; 2015b).
2Parmi ces sites, l’un se caractérisait par une poche coquillière (partiellement vidée par la mer) apparaissant en coupe de microfalaise avec quelques structures en creux de type trous de poteau. Deux interventions ont eu lieu en 2014 et 2015, et outre le cortège habituel des artefacts et écofacts liés aux amas coquilliers protohistoriques en Iroise (lithique, céramique, faune terrestre, aviaire, mammifères marins, ichtyofaune, malacofaune, restes carpologiques et anthracologiques, etc.), la seconde opération a livré des restes humains partiellement en connexion ainsi qu’un atlas provenant d’un second individu. Faute de temps, il n’avait pas été possible de terminer la fouille de la poche coquillière, celle-ci se prolongeant vers le nord et l’ouest. C’est donc pour pallier ceci que l’opération de 2016 a été menée (Gandois et al. 2017a).
3La fouille s’est déroulée à la fin du mois de novembre, en parallèle avec les prospections menées sur les autres îles de l’archipel : Béniguet, Trielen et Litiri (Gandois et al. 2017b).
4Au nord-ouest de la zone précédemment fouillée en 2014 (Gandois H. et al., Le Conquet – Structures d’estran sur les îles Quéménès, Trielen et Béniguet, 2014) et 2015 (Gandois H. et al., Le Conquet – Structures d’estran sur les îles Quéménès, 2015), une fosse contenant les restes en connexion d’un individu immature a été mise en évidence (fig. 1). Cette dernière est entourée sur sa circonférence par un ensemble de structures en creux interprétées comme des trous de poteau, certains possédant un dispositif de calage important. Cette découverte était assez surprenante car rien ne pouvait laisser prévoir la présence de cette structure, les restes humains précédemment trouvés étaient en contexte détritique alors qu’il s’agit clairement ici d’une sépulture, partiellement recouverte par les déchets.
Fig. 1 – Relevé final du site 22 de Kemenez
L’individu adulte se trouvait au sein de l’amas coquillier en contexte détritique, l’enfant dans la structure II.
Relevé : H. Gandois ; DAO : L. Rousseau.
5La fouille a donc révélé un individu âgé de 4 à 6 ans en connexion anatomique presque complète (fig. 2) avec quelques mouvements taphonomiques (étude anthropologique J. Kerner [UMR 7055] et R. Colleter [Inrap GO, UMR 5288]). Le corps a été déposé en procubitus avec une orientation est-ouest (tête à l’ouest) dans un milieu vide, un petit coffre constitué de dalles de gneiss le protégeant au sein de la fosse (fig. 3). La mise en place de l’amas coquillier juste à l’est de la sépulture, peu de temps après l’inhumation, a perturbé la disposition des membres inférieurs.
Fig. 2 – Orthophotographie de l’individu immature au sein de sa structure funéraire après démontage partiel du coffre
Cliché obtenu à partir d’un modèle photogrammétrique 3D.
Fig. 3 – Trois vues successives du démontage du coffre de la sépulture de l’individu immature montrant la dynamique d’effondrement
Clichés : H. Gandois.
6Une datation radiocarbone a été réalisée sur os (fragment de côte) pour l’enfant, le résultat (3370 ± 30 BP, Beta-452965) renvoie vers la fin de l’âge du Bronze ancien. Un effet réservoir est possible dans ce contexte insulaire, cependant l’amas tout proche, daté sur graine (3400 ± 30 BP, Lyon-13169) donne un résultat très similaire. Aucun mobilier funéraire confirmé n’a été mis au jour dans la sépulture.
7L’opportunité de trouver un squelette entier en connexion de l’âge du Bronze en Bretagne est véritablement exceptionnelle, l’acidité du sol breton réduit très rapidement les os en poussière. De fait, les tombes de cette époque sont légion en Bretagne (Briard 1984 ; Fily 2009), en revanche les restes osseux complets sont nettement plus rares, même si des ossements humains isolés de l’âge du Bronze sont parfois retrouvés en contexte détritique comme récemment à Beg ar Loued sur l’île Molène (Chambon 2009). Il faut d’ailleurs mentionner une découverte assez similaire à celle dont il est question ici, faite en 1868 à Beg er Vil, Quiberon (Morbihan). Un squelette d’enfant (pas de précision quant aux restes osseux présents) attribué à l’âge du Bronze a été découvert entre trois coffres vidés de leurs ossements, et juste à côté se trouvait un amas coquillier qui contenait des restes humains d’individus matures (De Closmadeuc 1886). Le site insulaire se rapproche assez fortement du site morbihannais, il semble donc que le fait de vider des tombes et de disperser les ossements dans des restes alimentaires ne soit pas une pratique rare.
8En revanche les sépultures d’enfant remontant à l’âge du Bronze en Bretagne sont extrêmement peu nombreuses, on en dénombre lors du plus récent inventaire (Tonnerre 2015) seulement 21 en prenant en compte les incinérations, et ce pour les 1 500 années que couvre cette période. Il faut de plus remarquer qu’il s’agit dans la plupart des cas de relations de fouilles anciennes, et dont les résultats peuvent laisser à désirer quant à l’étude de la représentativité osseuse, sans parler bien sûr de l’analyse anthropologique en elle-même, presque systématiquement inexistante. Certains restes se résument même parfois à deux dents seulement !
9Des analyses complémentaires sont en cours afin d’exploiter au maximum cette découverte. Un prélèvement sédimentaire a été réalisé au niveau de l’estomac pour étude parasitologique. Une demande d’analyse de l’ADN de l’enfant et de l’adulte a été formulée et reste en attente de réponse. Enfin les analyses des isotopes du carbone, de l’azote et du strontium sont en cours au Max Planck Institut à Leipzig (étude K. Jaouen, UMR 5563, Max Planck Institut for Evolutionary Anthropology) afin de déterminer les pratiques alimentaires de l’enfant et de l’adulte et si possible de connaître leur origine géographique.