1L’opération de fouille archéologique préventive déroulée en 2022 sur la commune de Loriol-sur-Drôme fait suite au projet d’extension du Parc d’activité Champgrand, à l’initiative de la communauté de communes Val de Drôme Biovallée. Situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Valence et près de la confluence entre le Rhône et la Drôme, le lieu-dit Champgrand s’étend dans la plaine de Loriol, vaste terroir agricole étendu sur le cône alluvial de la Drôme. Les 18 ha du projet d’aménagement ont fait l’objet d’un diagnostic mené par l’Inrap en 2019, au cours duquel ont été mises en évidence plusieurs occupations échelonnées du Néolithique final à l’Antiquité tardive (Gaillard 2020). Celles situées dans la partie nord du projet ont donné lieu à une prescription de fouille qui a concerné 3,7 ha répartis en deux secteurs distincts (zone 1 et zone 2), décapés en 2022 avec une opération déroulée sur cinq mois.
2À l’échelle des 3,7 ha prescrits et étendus sur 400 m de long, le site est en grande partie stratifié et polyphasé. Il se présente sous la forme d’une succession d’occupations à caractère majoritairement domestique (habitats), mais aussi funéraire. Elles concernent les périodes suivantes : le Campaniforme rhodano-provençal, le Bronze ancien, La Tène D, la période augustéenne, l’Antiquité tardive, les périodes médiévales, modernes et contemporaines.
3Si la fouille de la zone 2 n’a pas rencontré de contrainte majeure, du fait de sa position topographique haute et du faible recouvrement stratigraphique (limite de la courbe des 100 m NGF), le décapage mécanique de la zone 1 (1 ha) a rencontré une sédimentation alluviale épaisse, mais surtout la puissante nappe phréatique de la Drôme qui y circule, dont la puissance et l’énergie sont nourries de l’immense bassin versant de la rivière (1 640 km2). Devant cet imprévu, les moyens humains et techniques des archéologues n’ont pas fait l’affaire et la fouille de la zone 1 en a largement pâti.
4À l’échelle de l’opération, le cadre géomorphologique est commandé par un substrat würmien de graviers calcaires drômois, dont la topographie différenciée (hauts-fonds, dépressions, bancs de chenaux) est désormais régularisée par les apports alluviaux qui ont conduit l’exhaussement de la plaine depuis au moins l’époque tardiglaciaire.
5Parmi ces litages subhorizontaux fins à épais, se distinguent plusieurs paléosols limono-argileux brun-noir, dont le plus récent est particulièrement épais et visible (US 07). Sur l’emprise de la zone 1, il porte à son sommet des vestiges d’occupations du Campaniforme, matérialisés par des épandages de mobilier et par des structures en creux. Un ancien niveau de surface est marqué par plusieurs nappes de mobilier d’extension et de densité variables. Fouillées manuellement et mécaniquement après définition de secteurs privilégiés pour une approche fine, elles révèlent un mobilier très fragmenté et peu diversifié, dominé par la céramique (NR 7 841) et l’industrie lithique taillée (NR 350/600). De rares fragments d’outillage de mouture (NR 10) et de faune essentiellement brûlée (NR 48) sont présents, ainsi qu’un petit fragment d’objet en alliage cuivreux. L’industrie siliceuse a livré quelques pièces diagnostiques, sous la forme de pointes de flèches pédonculées à ailerons et d’armature perçante foliacée à base concave.
6Le corpus céramique comprend des tessons porteurs de décors du Campaniforme faisant référence au moins à deux styles céramiques. Si l’on peut s’interroger sur la présence d’une phase ancienne (antérieure à 2300 av. J.-C.), une majorité des productions communes et fines décorées sont attribués au Campaniforme régional (rhodano-provençal). Également, un lot de céramique rattaché au début du Bronze ancien a été reconnu, avec des décors barbelés et en chevrons de l’épicampaniforme. Les datations radiocarbone obtenues sur des graines carbonisées ou sur du charbon illustrent, de la même manière, cet étalement chronologique, qui renvoie probablement à plusieurs occupations, avec des mesures radiométriques étalées du xxive s. au xixe s. av. J.-C.
7Le décapage de ces horizons à l’issue de leur traitement et l’enlèvement du paléosol foncé ont dégagé, de manière visible, sur un terrain limono-argileux de teinte crème, les comblements de trous de poteau, répartis en deux secteurs aux extrémités est et ouest de la zone 1. Parmi les 180 anomalies relevées au décapage, on compte une centaine de trous de poteau (et 10 douteux), une sépulture à inhumation, trois fosses, trois structures de combustion, le reste ayant été identifié comme des perturbations, anomalies sédimentaires ou vestiges plus récents (une sépulture moderne et deux fossés historiques). En zone 1-est, trois plans complets ont pu être proposés à partir de l’appariement des poteaux, tandis que trois autres ensembles architecturaux sont de plan incomplet. Parmi les premiers, un bâtiment rectangulaire sur 8 poteaux avoisine deux édifices alignés et parallèles, bâtis sur un plan légèrement trapézoïdal et allongé, avec une moyenne de 50 m2 de surface couverte.
8Les comblements des poteaux se sont avérés très pauvres en macro-restes végétaux carbonisés et en mobilier archéologique, mais les rares indices récoltés sont cohérents (tessons décorés, datations radiocarbone) et nous ont permis d’en attribuer l’élévation à une phase du Campaniforme régional, sur une résolution de deux siècles, du xxive au xxiie s. av. J.-C.
9À une distance de 100 m vers l’ouest, l’autre extrémité de la zone 1, bénéficie d’une accumulation sédimentaire alluviale plus dilatée, liée à la proximité d’un chenal rhodanien ou drômois. Ici, est enregistré un second locus d’occupation du Campaniforme, calé, par le mobilier et les datations absolues, sur les mêmes intervalles de temps que celui de la zone 1-est.
10En revanche, au moins une occupation tardive du début du second millénaire y a également trouvé place, en contexte Bronze ancien. Elle se manifeste par des indices architecturaux restés sans assemblage possible, et des restes mobilier en épandage.
11À l’issue de ces occupations, la zone 1 subit à nouveau des apports de crue chargés en sables qui viennent sceller les vestiges du Campaniforme et régulariser le terrain. Elle n’est pas réoccupée par la suite, sans doute du fait de sa position topographique basse qui la rend vulnérable aux inondations de la Drôme. Isolée en fond de parcelle, une sépulture moderne ou contemporaine pourrait renvoyer à l’inhumation « en champ » d’un individu de religion protestante.
Zone 2
12La zone 2 est localisée à 40 m au sud-est de la zone 1 et se présente sous la forme d’un hexagone allongé, orienté nord-est − sud-ouest, dont la surface au sol atteint les 27 143,42 m2 (2,7 ha).
13La plus ancienne occupation est datée de la fin du second âge du Fer (La Tène D) et se concentre sur la moitié occidentale de la zone 2. Elle est matérialisée par un enclos fossoyé trapézoïdal à trois côtés, adossé au sud d’un fossé parcellaire majeur, témoin de l’organisation administrative du territoire depuis cette première occupation. Cet axe se présente sous la forme d’un linéaire rectiligne traversant la zone 2 selon une orientation ouest-18,41°nord, décapé sur 190 m de long, mais attesté sur 400 m de long (cf. diagnostic, Gaillard 2020, p. 89-91). Sa largeur maximale observée atteint 3,24 m pour une profondeur conservée jusqu’à 1,22 m. À partir des études récentes sur les centuriations de la plaine de Valence, il a été identifié comme le decumanus 5 de la centuriation B (Chouquer 2022). Deux autres fossés perpendiculaires à ce premier ont été associés de façon plus hypothétique à ce découpage parcellaire.
14L’enclos laténien enserre un espace de 1 216,25 m2 dans lequel un bâtiment sur poteau a été reconnu. Ce dernier adopte un plan rectangulaire, structuré par six poteaux, et couvre une surface de 42 m2.
15La grande majorité des autres vestiges sont des structures excavées de types fosses et trous de poteau, dans lesquels les témoins de la culture matérielle sont rares, dispersés et fragmentés. Pour autant, jusqu’à 10 puits ont pu être rattachés à cette période d’occupation. Quatre d’entre eux sont situés à l’intérieur de l’enclos et 6 autres sont répartis sur la zone 2 d’est en ouest, ce qui indique une occupation à vocation rurale sur toute la superficie prescrite. Cet enclos marque une continuité d’occupation de La Tène D jusqu’à l’époque augustéenne, période au cours de laquelle les vestiges deviennent plus clairsemés.
16La seconde occupation concerne l’implantation d’un établissement rural et de son exploitation agricole, datée de la fin du iie-courant iiie s. Elle occupe la moitié orientale de la zone 2 et s’organise selon un important réseau parcellaire quadrillant l’espace sur 4 500 m2, au sud du fossé cadastral, dont elle reprend l’orientation. Un bâtiment principal (bâtiment 2), dont les fondations en dur sont conservées, est installé dans le rectangle centre ouest de ce réseau. Il s’ouvre à l’est sur une cour rectangulaire de 20 m de côté, fermée par un mur septentrional et un mur oriental.
17Le bâtiment 2 présente un plan quadrangulaire avec deux pièces en avancée sur cour et une pièce annexe adossée au mur méridional principal. L’ensemble se développe sur une surface au sol de 740 m2, dont 340 m2 pour la partie agencée. À l’ouest, la construction est érigée sur le rebord d’un haut fond de terrasse de graviers calcaires et empiète sur une dépression orientée vers l’est, nivelée par un remblai contenant du mobilier antique depuis le ier s. de notre ère. Seules les fondations des murs sont encore conservées et aucun sol n’a été retrouvé. Les dimensions de cet établissement, sa situation centrale dans le parcellaire et l’absence de vestiges rattachés à des zones de stockage ou d’artisanat au sein de ce bâtiment, laissent à penser qu’il s’agit de la maison d’habitation principale du site.
18L’exploitation du terroir est complétée par trois autres bâtiments répartis dans le réseau parcellaire. Au nord du bâtiment principal (2), est édifié un second bâtiment avec des fondations en dur (bâtiment 1), selon une orientation ouest-14°nord qui diffère de ce qui a déjà été observé sur le bâtiment 2 et le réseau parcellaire. Il est constitué d’un corps principal de 12,80 m par 4,80 m, devancé par une galerie de façade orientée au sud-est, large de 2,70 m. Deux autres bâtiments sur poteaux ont été reconnus, au sud (bâtiment 5) et au sud-est (bâtiment 3) du bâtiment principal. Par ailleurs, un axe de circulation est implanté au nord de l’établissement, parallèle au grand fossé parcellaire, le decumanus 5. Il ne se prolonge pas au-delà des constructions. L’approvisionnement en eau est assuré par l’installation de deux puits, probablement consécutifs dans le temps, établis à l’est du bâtiment. La datation de l’ensemble de ces éléments concorde pour une occupation de la fin du iie-courant iiie s., ayant pu se prolonger jusqu’au début du ive s. Le matériel fragmenté, principalement issu des couches de démolition, ne permet pas d’affiner cette occupation qui pourrait avoir une réalité d’occupation plus complexe.
19Au cours de l’Antiquité tardive, le bâtiment principal se fait démanteler épisodiquement, jusqu’au ve s. apr. J.-C.
20Au total, cette opération représente la première fouille archéologique menée dans la plaine de Loriol sur un décapage extensif de plusieurs hectares. Les précédentes opérations prescrites étaient situées sur le piémont nord du bois de Lagier et sur de petites surfaces. Elle a permis de mettre en évidence le potentiel archéologique d’une plaine alluviale dont le recouvrement sédimentaire occulte tout signe d’anthropisation en surface, mais qui recèle visiblement de nombreux sites en profondeur. Les phases d’occupation révélées ici se sont avérées soit attendues (Antiquité tardive), soit plus imprévues (Campaniforme, enclos laténien), et viennent largement renouveler une approche historique visant à considérer une faible anthropisation de la plaine de Loriol.
Fig. 1 – Plan général de l’opération, zones 1 et 2
DAO : J. Couchet (Éveha).
Fig. 2 – Zone 1, architectures du Campaniforme
Cliché et DAO : K. Raynaud (Éveha).
Fig. 3 – Vue aérienne des bâtiments antiques
Cliché : B. Carles (Éveha).