Vincennes – Le Château
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Année de l'opération :
1996Sujets :
habitation, résidence aristocratique, manoir, bâtiment militaire, donjon, tour, latrines, fossé, canalisation, installation hydraulique, fontaine, cave, terre cuite architecturale, carreau, carreau de pavement, tuyau, objet métallique, objet en fer, objet en plomb, graffitiPlan
Haut de pageNotes de la rédaction
Organisme porteur de l’opération : CNRS
Texte intégral
La fouille du manoir capétien
1En juin 1991, une fouille archéologique a été ouverte dans l’angle nord-est de l’enceinte du xive s., à l’emplacement du manoir qui a été la résidence des souverains médiévaux à Vincennes depuis la fin du xiie s. Financée par le ministère de la Culture avec une aide du ministère de la Défense, cette fouille, qui a porté sur environ un quart de la surface du manoir tel qu’il existe à la fin du xive s., s’est achevée en février 1996. Un document final de synthèse a été achevé en juin 1996.
Les données historiques
2Attesté en 848 comme propriété de l’évêque de Paris, le bois de Vincennes est devenu, au moins pour partie, une forêt royale dès avant 1037. Une première résidence royale, un pavillon de chasse sans doute, y existe dès 1178 quand Louis VII (1137-1180) signe un acte à Vincennes. Philippe Auguste (1180-1223) en signera d’autres entre 1197 et 1200. Nous savons qu’entre 1180 et 1190, Philippe Auguste fait faire d’importants travaux, notamment un mur de pierre clôturant le bois : il est donc vraisemblable que c’est dans cette période de la fin du xiie s. que se situe l’origine du manoir de Vincennes qui sera ensuite, après le palais de la Cité, la résidence royale d’Île-de-France la plus fréquentée par tous les souverains jusqu’au milieu du xive s.
3Les sources écrites ne nous permettent pas, avant le milieu du xive s. environ, d’avoir une idée précise de la nature des constructions qui forment la résidence de Vincennes. En revanche, diverses indications montrent qu’à partir de cette date il existe, parmi l’ensemble des bâtiments qui constituent cette résidence royale, une construction que l’on qualifie de « manoir », décrite comme quasiment carrée en 1378 et dans laquelle Charles V (1364-1380) réside jusqu’à son installation dans le donjon en 1367 ou 1368. La fouille a permis de comprendre la genèse de ce manoir et d’en préciser la nature aux xiiie-xive s.
Les résultats de la fouille
4Les structures bâties les plus anciennes découvertes lors de la fouille se situent à l’ouest du chantier. Elles se composent d’une petite cave et d’une salle, enterrée jusqu’au niveau du départ de sa voûte et que nous appelons « salle basse » : large de 9 m et longue d’au moins 11 m, cette salle a été construite en même temps que la cave sur laquelle elle repose en partie. La présence d’une console stylistiquement datable de l’époque de Philippe Auguste dans l’angle nord-est de la salle basse indique que la construction de ces bâtiments ne peut être antérieure à cette période.
5Dans le courant des xiiie-xive s., la présence royale constante entraîne des adjonctions et des remaniements nombreux : la fouille a montré l’ampleur et la répétition fréquente des campagnes de travaux. Deux bâtiments isolés et semi-enterrés, l’un au sud, l’autre à l’est de la salle basse, démontrent qu’à cette époque l’occupation royale du lieu est désordonnée car elle comprend des structures éparpillées sur le site.
6La partie ouest du chantier de fouille révèle de nombreux remaniements durant toute l’occupation du manoir. Un bâtiment, dont nous ignorons les dimensions et qui comprend une file d’au moins trois colonnes, est érigé au sud de la salle basse, sur un terrain en partie libre de toute construction. Puis la salle basse est démolie jusqu’au niveau de départ de sa voûte.
7Lorsque le mur nord du manoir est construit, il ne s’agit que d’un mur de clôture. À ce moment-là, la majeure partie du site est libre de toute occupation.
8Le remaniement suivant de la zone ouest de la fouille comprend deux chantiers : la construction d’un nouveau bâtiment au nord de la salle basse et des travaux de reconstruction au sud de cette même salle. Vraisemblablement, ces chantiers n’ont pas été strictement contemporains, mais il est très difficile de savoir lequel a démarré en premier. Dans les deux cas, ces travaux de construction ne sont pas antérieurs à la seconde moitié du xive s. Le nouveau bâtiment au nord repose sur une cave construite à un niveau supérieur à celui de la première cave. Cette cave est formée d’un couloir, orienté nord-sud et voûté en berceau, sur lequel s’ouvrent de chaque côté cinq alvéoles symétriques, elles aussi voûtées en berceau. Le bâtiment au sud est divisé en au moins deux pièces : nous savons que la pièce septentrionale est longue d’environ 14 m et large d’environ 9 m.
Les carrelages
9Des pavements en terre cuite glaçurée sont posés dans les deux nouveaux bâtiments du xive s. Plusieurs milliers de carreaux ont ainsi été découverts en place, ce qui est relativement exceptionnel. Des différences dans le mode de pose et de décor de ces carrelages sont notables, de l’un à l’autre de ces deux bâtiments. Ces carreaux sont de types divers : à glaçure simple, bicolores ou historiés. La datation de la pose des carreaux découverts en fouille est généralement peu aisée : il est hasardeux de la tenter en se basant sur les seuls décors. Ici, les tessons de céramique trouvés dans les couches en dessous de ces carrelages indiquent que ces derniers ne peuvent avoir été mis en place avant la seconde moitié du xive s.
Fig. 1 – Le pavage
US 9006 (phase V) s’appuie contre le mur nord du manoir. Des murs, sur des fondations en béton, s’appuient contre le mur est, US 10105 du bâtiment Le Vau (phase IV).
Cliché : H. Herment.
Le réseau hydraulique
10Les sources écrites montrent que dès le début du xiiie s. les sources des hauteurs de Montreuil, au nord de Vincennes, ont été captées afin d’approvisionner la résidence royale de Vincennes. La fouille a permis la découverte de très nombreux éléments de ces réseaux d’arrivée et de sortie d’eau, datables entre le xiiie s. et le xviie s. Au Moyen Âge, l’eau arrive dans le manoir selon un axe nord-ouest – sud-est. Différentes phases chronologiques, qui témoignent non seulement des transformations de techniques mais aussi de l’évolution des besoins, ont été décelées. Les premiers tuyaux en terre cuite sont enrobés de mortier. Dans un premier temps, au xiiie s., ils alimentent des structures érigées hors de l’emprise du chantier de fouille. Ils aboutissent ensuite à une structure circulaire maçonnée, peut-être un château d’eau. Dans un second temps, après le milieu du xive s., une fontaine monumentale de pierre, alimentée par des tuyaux, en plomb cette fois, est construite au centre de la cour du manoir et à cheval sur cette structure circulaire antérieure qui est alors abandonnée.
11En dehors de ces diverses découvertes qui nous éclairent sur l’évolution du manoir et la disposition et l’aménagement des lieux, cette fouille a aussi produit une quantité importante d’objets archéologiques de toute nature, en particulier de la céramique.
Opérations réalisées sur le donjon
Sondages dans les sols du donjon
12L’équipe de recherche a procédé à des sondages dans le remblai des voûtes des premier et deuxième étages du donjon et a examiné, dans une perspective archéologique, les trois sondages pratiqués il y a quelques années au troisième étage dans le remblai des voûtes du deuxième étage. Ce travail avait pour objectif de déterminer les problèmes éventuels que rencontrerait l’établissement dans ce remblai, hors de la campagne de restauration, de tirants métalliques, et de rechercher les traces d’éventuels aménagements anciens des sols sous les sols actuels dont la mise en place date des xixe-xxe s.
13Ce travail, mené par deux archéologues contractuels, Karine Berthier et Victorine Mataouchek, a montré qu’il n’existait, sous les sols actuels de ces trois étages, aucune trace de mise en place d’un sol antérieur. Le remblai a été reconnu sur plus de 1 m d’épaisseur : on a ainsi pu constater qu’il contenait une assez grande quantité de déchets de taille. Au troisième étage, l’étude archéologique d’un sondage pratiqué il y a une dizaine d’années contre le mur nord de la salle a montré la présence, sur les pierres de parement, de marques lapidaires dessinées au charbon, un procédé déjà observé ailleurs dans le château. Enfin, toujours à cet étage, l’un des sondages a révélé que l’architecte avait mis en place un système tout à fait particulier pour équilibrer le pilier central qui, sur presque toute la hauteur du donjon, reçoit la retombée des voûtes. Il s’agit d’un arc lancé depuis le centre des quatre murs et venant s’appuyer contre ce pilier central, une quarantaine de centimètres sous le niveau du sol. Cet arc porte un muret formé de pierres liées au plâtre. Dans l’assise supérieure horizontale de ce muret, une saignée a été creusée et on y a placé deux grands tirants de fer liés l’un à l’autre et fixés à leurs autres extrémités d’un côté dans la base du pilier, de l’autre dans le mur extérieur. Ce système tout à fait exceptionnel n’a pas été observé au-dessus des voûtes des premier et deuxième étages.
14Ces sondages ont par ailleurs montré que le sol de certains étages du donjon avait été surélevé au siècle dernier, avec, comme conséquence, une importante surcharge.
Étude des lambris du donjon
15L’architecture civile médiévale de grande qualité utilise très souvent au xive s., comme l’indiquent les textes, des lambris pour couvrir les murs et les voûtes dans les pièces de qualité, notamment les chambres des seigneurs propriétaires de grands châteaux. Les exemples conservés sont extrêmement rares. Dans le donjon de Vincennes, un tel décor subsiste encore au premier étage, sur l’ensemble de la voûte de la salle centrale, et au deuxième étage, sur la voûte et une part des murs de la tourelle sud-ouest. À la suite d’une proposition de l’équipe de recherche, le service national des Travaux, l’architecte en chef et l’inspecteur des Monuments historiques ont accepté le principe d’une étude des lambris. Un relevé détaillé de l’assemblage dans un voûtain du premier étage et contre la voûte de la tourelle nord-ouest du deuxième étage a alors été réalisé et une partie de ces lambris démontée pour étude par le laboratoire de chrono-écologie de l’université de Besançon.
16Des informations particulièrement précieuses sont ressorties de cette étude, notamment l’identification de l’emploi du chêne, la phase d’abattage de ces arbres se situant entre 1363 et 1390. Il semble que ces bois ne proviennent pas du Bassin parisien ni même de France, mais vraisemblablement d’Europe de l’Est. Précisons que l’assemblage est du type à bouvet, mais avec une très haute qualité d’ajustage. L’ensemble de ces lambris, cloués sur des tasseaux de chêne fixés au mur par des crochets en fer, a été courbé à la vapeur pour être plaqué bien régulièrement contre la voûte.
17Il n’a malheureusement pas été possible de déterminer si les bois étaient peints : seuls des résidus de chaux blanche ont été observés. Une étude détaillée de ces lambris, accompagnée d’une relecture des textes présentant ce type de décor, sera réalisée dans le cours de l’année, en vue d’une publication.
Couvertures photographiques intérieur et extérieur du donjon
18Avant le démarrage des travaux de restauration du donjon et la pose des échafaudages, il a été jugé utile par la sous-direction des Monuments historiques, le service national des Travaux et l’architecte en chef de faire une couverture photographique complète de l’extérieur de ce bâtiment. L’équipe de recherche a été chargée de ce travail. La partie basse a été faite « à pied », à partir du sol et du sommet des casemates. Pour les parties hautes, une nacelle élévatrice pouvant monter jusqu’à 50 m a été utilisée : l’ouest du donjon a été pris de l’avenue Carnot, les autres faces ont été photographiées de l’intérieur de l’enceinte. En plus des vues d’ensemble, chaque élément caractéristique tel que gargouille, ouverture, corniche… a fait l’objet d’un cliché. Ces éléments seront repris de plus près quand les échafaudages seront en place.
19Par ailleurs, des clichés des graffitis, des décors peints et des dessins au charbon ont été faits dans les salles intérieures, en priorité sur les parties risquant d’être affectées par des remaniements (renforcement, consolidation). Les pièces situées dans les tourelles ont fait l’objet d’un soin particulier.
Relevés photographiques des décors sculptés médiévaux, des graffitis et des décors peints à l’intérieur du donjon
20À la demande de l’architecte en chef des Monuments historiques, et en prévision du très important chantier de restauration qui va se dérouler dans le donjon durant plusieurs années, l’équipe de recherche a procédé à un relevé photographique détaillé de tous les décors existant aux étages du donjon où des échafaudages intérieurs et des travaux sont prévus, c’est-à-dire les premier, deuxième et troisième étages. Il s’agit d’abord du décor sculpté d’origine (consoles et clés de voûte) dont il n’existait pas de relevé systématique complet. D’autre part, on a procédé de même pour les graffitis et décors peints réalisés dans le donjon par des prisonniers. Ces décors existent à tous les étages, du rez-de-chaussée au quatrième étage, aussi bien dans la salle centrale carrée que les pièces octogonales qui occupent les tourelles d’angle ; ils s’étalent entre le xviie-xxe s.
Exploration de la tour des latrines du donjon
21Pendant l’été 1996, à la demande de l’architecte en chef des Monuments historiques, la fosse de réception des latrines du donjon du château a été explorée. Ces latrines occupent une tour rectangulaire appuyée contre la tourelle circulaire qui flanque l’angle nord-ouest du carré formant le corps central du donjon. Cette tour de latrines est l’une des plus spectaculaires et certainement l’une des plus précoces des tours de latrines analogues qui se multiplient dans les fortifications de la fin du xive s. et du début du xve s., par exemple à la bastille Saint-Antoine à Paris ou au château de Blandy-les-Tours (Seine-et-Marne).
22Cette exploration de la fosse de réception, combinée avec des relevés minutieux à tous les étages, a montré que cette tour des latrines du donjon n’avait pas été bâtie dès le début du chantier de construction : elle a été plaquée contre la tourelle circulaire nord-ouest alors que la construction du donjon était déjà bien avancée.
23Ces observations préliminaires, qui seront complétées par d’autres relevés architecturaux dans le cours de 1997, modifient considérablement la chronologie de la construction et l’interprétation de cette structure architecturale essentielle pour l’histoire de la fortification de la fin du xive s. et du début du xve s. La fouille de la fosse de réception de ces latrines est programmée en 1997.
Les éléments métalliques (fer et plomb) dans l’architecture du donjon
24Pendant le deuxième trimestre 1996, l’équipe de recherche a fait le relevé détaillé de tous les éléments métalliques visibles à l’intérieur de la structure du donjon. Il s’agit de barres de fer de sections variables (environ 3 sur 4 cm le plus souvent), qui se présentent sous trois formes : des agrafes attachant au corps central du donjon ou liant entre eux les éléments des larmiers et les consoles des encorbellements ; des barres de fer soutenant les linteaux des portes et des fenêtres ; des tirants métalliques horizontaux disposés en croix sous le sol du troisième étage du donjon et liant la colonne centrale au centre des quatre côtés du donjon. Ces observations ont été complétées par des relevés photographiques détaillés réalisés à l’extérieur du donjon sur toute sa hauteur avec une nacelle autoélévatrice et par les sondages réalisés pendant l’hiver 1995-1996 dans le sol des premier, deuxième et troisième étages du donjon.
25Toutes ces observations ont montré que, dès l’origine du monument, les constructeurs du donjon avaient mis en place dans la structure de celui-ci l’essentiel de ces éléments métalliques, qui représentent au total une masse estimée de 12 t de fer et 16 t de plomb (ce dernier étant utilisé pour revêtir les barres de fer et les protéger des infiltrations). Des relevés extérieurs détaillés et des prospections géophysiques sont prévus en 1997. Ils viendront compléter ces données qui nous montrent la structure du donjon de Vincennes sous un angle tout à fait nouveau et modifient complètement l’idée que nous avions de l’utilisation du métal dans l’architecture de cette époque.
Sondage dans les fossés du château devant la tour du Village
26À la demande de l’architecte en chef, un sondage de reconnaissance a été fait dans les fossés, le long du pont d’accès à la tour du Village. Cette opération, conduite par deux archéologues contractuelles de l’Afan, Karine Berthier et Victorine Mataouchek, avait pour objectif de reconnaître le niveau d’origine du fond des fossés et d’examiner l’état des parties enterrées des murs d’escarpe et de contrescarpe.
27Comme prévu, il a été constaté que le niveau actuel du fond des fossés est à 4,50 m au-dessus du niveau médiéval. Il est apparu que le fond du fossé était dallé, au moins aux abords du pont, et que les parements des murs d’escarpe et de contrescarpe étaient en excellent état.
Table des illustrations
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|---|---|
| Titre | Fig. 1 – Le pavage |
| Légende | US 9006 (phase V) s’appuie contre le mur nord du manoir. Des murs, sur des fondations en béton, s’appuient contre le mur est, US 10105 du bâtiment Le Vau (phase IV). |
| Crédits | Cliché : H. Herment. |
| URL | http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/215652/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 791k |
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| Titre | Fig. 2 – Vue de la fontaine lors de son dégagement |
| Crédits | Cliché : G. Alexandre. |
| URL | http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/215652/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 820k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean Chapelot, « Vincennes – Le Château » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Île-de-France, mis en ligne le 05 septembre 2025, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/215652
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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