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2021
69D – Rhône

Charentay – ZAC Lybertec, tranche 4, lieu-dit Les Rousses

Fouille préventive (2021)
Responsable d’opération : Guillaume Maza

Entrées d’index

Année de l'opération :

2021

Numéro d’opération :

2213962

Nature de l'opération :

fouille préventive
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Notes de la rédaction

Organisme porteur de l’opération : Éveha, Paléotime

Maza G. 2025 : Région Auvergne-Rhône-Alpes. Département du Rhône. Charentay Les Rousses, ZAC Lybertec (tranche 4). Séquences d’occupations humaines révélées par les fouilles de la ZAC Lybertec (tranche 4, lieu-dit Les Rousses) à Charentay : du Paléolithique au xxie s., rapport final d’opération, Éveha/Paléotime, 3 vol.

Texte intégral

1La fouille archéologique préventive réalisée sur le site dit Les Rousses à Charentay est localisée au nord-est de la commune, dans le département du Rhône, à environ 45 km au nord de Lyon et 30 km au sud de Mâcon. Elle s’est déroulée entre le 30 août et le 23 décembre 2021 sous la direction du groupement d’entreprises Paléotime (mandataire)/Éveha (responsable d’opération), préalablement à la tranche 4 (secteur 1) de l’aménagement de la ZAC Lybertec par la communauté de communes Saône-Beaujolais. Le terrain de fouille, d’une superficie de 3,2 ha, est implanté sur une terrasse de la basse vallée de la Saône particulièrement favorable au développement des occupations humaines.

2Les vestiges archéologiques mis au jour se sont révélés nombreux et couvrent un vaste spectre chronologique, depuis le Paléolithique moyen jusqu’à la période contemporaine. Ces découvertes sont venues avec bonheur compléter le panorama récemment acquis à l’occasion des opérations réalisées depuis 2009 sur l’emprise de la ZAC Lybertec et de ses raccordements routiers. La documentation de l’occupation la plus ancienne, qui remonte à la Préhistoire ancienne (Paléolithique moyen), a été confiée à l’entreprise Paléotime, tandis que ceux se rapportant à la période Holocène ont été fouillés, en parfaite entente, par la société Éveha.

Fig. 1 – Plan masse de la fouille avec emplacement des sondages du diagnostic

Fig. 1 – Plan masse de la fouille avec emplacement des sondages du diagnostic

DAO : J. Benassi (Éveha).

La Préhistoire ancienne

3Au terme de l’étude de l’occupation préhistorique ancienne des Rousses, on restitue, sur cette vaste emprise, la présence d’un mobilier lithique et de vestiges fauniques, distribués en nappe diffuse ponctuée de concentrations, où l’on distingue un outillage remarquable isolé. Cette nappe de mobilier présente un pendage généralisé, avec une séquence archéostratigraphique plus condensée au sud, plus dilatée au nord. Trois transects stratigraphiques et deux fenêtres exploratoires permettent de restituer, en fenêtre sud, la présence d’au moins deux horizons archéologiques, un horizon supérieur très diffus (UPS2/3, correspondant à la nappe principale de mobilier de la zone 2a ?), et un inférieur matérialisé par un amas de débitage mieux conservé spatialement et technologiquement (UPS3, phases de la chaîne opératoire présentes, fraction fine du débitage encore présente), bien que légèrement étiré dans le sens de la pente. La situation apparaît plus complexe en fenêtre nord, avec la présence d’au moins un horizon lithique (UPS5), distinct d’un horizon sus-jacent à restes fauniques (UPS3).

4On constate une difficulté à associer la production de supports d’outillage (activité de taille du silex sur le site) et l’outillage abandonné sur le site, notamment pour l’amas de débitage conservé en fenêtre sud. Les oppositions entre matériaux et/ou gabarits des supports produits par l’activité de taille documentée sur le site et ceux des outils abandonnés sur l’emprise de fouille ne permettent pas de les associer à coup sûr. D’un point de vue des matériaux exploités, l’isolement techno-économique du poste de débitage identifié en fenêtre sud, consacré à l’exploitation exclusive de deux volumes de silex du Crétacé, à l’exclusion de tout autre silex plus local (notamment du Jurassique), est remarquable. On souligne également une présence notable de restes fauniques (UPS3 et 6), mais qui semblent, malheureusement, difficiles à associer stratigraphiquement aux industries lithiques identifiées en UPS3 et 5.

5Les indices récoltés témoignent d’occupations multiples de cette partie de la ZAC Lybertec au cours d’un Paléolithique moyen, que l’on peut dater, avec prudence compte tenu des réserves sur une partie des dates obtenues, entre la fin du stade 5 pour les industries de l’unité 5 (dates autour de 74 ka) et la seconde moitié du stade 4 pour le mobilier de l’unité 3, notamment la concentration lithique découverte en FM2 (date autour de 59,5 ka).

6Ces occupations sont probablement subcontemporaines à l’échelle du technocomplexe : conceptions et objectifs du débitage, économie des matériaux restent proches. Ces horizons de mobilier se constituent sans doute après maints passages de groupes néandertaliens, abandonnant, çà et là, un outillage vraisemblablement déjà en partie constitué et importé sur site, complété par un débitage d’appoint de silex locaux et régionaux.

7Ces activités semblent alors discrètes et ponctuelles, à l’image du petit poste de taille identifié en secteur sud, constitué autour de l’exploitation de deux blocs de silex crétacé régional importé sur le site. C’est peut-être également le cas pour un autre poste de débitage moins bien conservé en fenêtre nord, cette fois sur silex jurassiques locaux.

8Enfin, l’import, l’utilisation et l’abandon d’outils isolés, possiblement arrivés sur site au sein d’un kit (de kits ?) d’outillage déjà constitué (silex locaux et régionaux), pourraient également alimenter l’hypothèse de brefs passages nécessitant l’utilisation de quelques outils seulement. En effet, la présence d’un outillage très dispersé, sur supports de silex crétacés régionaux et jurassiques locaux provenant de débitages élaborés (conception Levallois), contrastant pour partie avec le débitage que l’on peut identifier comme réalisé sur place, soulignerait ainsi l’introduction d’un outillage produit hors emprise mais consommé in situ. Il s’intégrerait alors dans une chaîne de production élaborée, fractionnée dans le temps et l’espace, ce qui pourrait indiquer que le site des Rousses ne serait qu’une étape dans le parcours régional des populations moustériennes produisant cet outillage. Il pourrait en être de même pour le poste de débitage identifié en FM2, où les plus grands éclats de plein débitage ont été déplacés sans que l’on puisse les retrouver sur l’emprise de fouille. L’utilisation de tels supports peut alors avoir été différée dans le temps, et sur un autre lieu de consommation.

9De telles activités, limitées dans le temps et l’espace, en partie différées, pourraient alors expliquer la faible densité de mobilier au sein de la nappe d’objets paléolithiques explorée en zone 2a. Il est alors d’autant plus regrettable que l’on ne puisse associer avec certitude aux Rousses les restes de grande faune mammalienne (équidés et cervidés) aux industries lithiques découvertes. Nous ne sommes malheureusement pas en mesure de caractériser leur mode d’acquisition et leur relation avec l’outillage consommé et abandonné sur le site. La conservation de tels vestiges reste rare. Le potentiel de découverte de faune pléistocène associée à une industrie lithique moustérienne est fort autour de la ZAC Lybertec. On ne peut qu’espérer que de futures découvertes permettront de préciser plus avant l’activité de prédation et de transformation des ressources animales pratiquées par les populations moustériennes locales.

Le Néolithique/Bronze ancien ?

10Les plus anciennes traces d’occupation humaine pour la période Holocène sont datées de la période néolithique, qui correspond en Europe à l’abandon du nomadisme et à la sédentarisation des populations, en parallèle avec le développement de l’agriculture et de l’élevage.

11Les témoins d’une fréquentation des lieux sont principalement visibles sous la forme de deux concentrations (locus 1 et 2) comptant plusieurs centaines de silex taillés, ainsi que des tessons de céramiques. Dans l’état actuel de l’étude de ces mobiliers, ces derniers évoquent deux aires de fabrication/consommation d’un outillage lithique dominé par la confection de grattoirs sur éclats courts ou plus allongés, sans doute partiellement redistribuées dans l’axe de la pente naturelle. L’une d’elles (locus 1) semble toutefois mieux conservée que l’autre, avec une forte présence de la fraction fine du débitage.

12Ces deux locus livrent une industrie de taille modeste (morphométrie), dominée par une production d’éclats débités par percussion directe dure. Au-delà de ce constat, l’approche des chaînes opératoires est limitée, notamment par la sous-représentation des nucléus et des pièces techniques liées à la mise en forme ou à l’entretien. La présence de plages corticales sur les éclats, notamment, ainsi que la quantité importante d’esquilles et de débris attestent d’une activité de taille sur place.

13La production est focalisée sur l’obtention d’éclats à partir de nodules de gabarit moyen (10-20 cm), faisant partie d’une tradition à faible investissement technique. Les mensurations des éclats des deux locus mettent en exergue une production d’éclats de dimensions modestes, en même temps qu’elle montre une différence sensible entre les deux zones, le locus 2 révélant une production plus variée qui se traduit par un spectre plus large, tant dans les longueurs que les largeurs. Deux types de productions semblent se distinguer : une production d’éclats courts, souvent plus larges que longs, fréquemment rebroussés, et une production d’éclats plus allongés, épais, majoritairement issus d’une percussion directe dure.

14Ces supports ont été utilisés très majoritairement pour la confection de grattoirs, dont les différents types présents sur les deux locus concourent à une très forte similarité entre ceux-ci, y compris à une certaine homogénéité, avec des pièces découvertes au niveau du décapage mécanique de l’enclos gaulois.

15On insistera sur la fréquence des grattoirs réalisés sur éclats courts et larges, dont certains portent en sus des esquillements irréguliers inverses et la présence marquée des pièces (éclats) à bords abattus ou à retouches latérales irrégulières. Si ce type de pièce est assez ubiquiste pour tout le Néolithique, ils trouvent une forte représentation dans les séries d’ambiance campaniforme/épicampaniforme et du Bronze ancien. Par contre, les pièces esquillées et les pièces à retouches bifaciales sont indigentes sur le site, alors qu’elles constituent l’une des caractéristiques des assemblages de la fin du Néolithique, entre autres ceux du Campaniforme bourguignon-jurassien (Salanova et al. 2005). Les quelques rares éléments laminaires présents (2 %) et les négatifs visibles sur quelques rares pièces ne traduisent pas d’indicateurs à forte valeur chronoculturelle pouvant notamment renvoyer vers une ambiance chasséenne méridionale, mis à part le fragment de pièce appointée, très altéré et découvert au décapage mécanique. Les débuts du Néolithique semblent également une piste à exclure, au regard des caractéristiques morphométriques des produits de débitage comme de l’outillage.

16Nous proposerons donc, avec une très grande prudence, de placer globalement les séries des locus 1 et 2 des Rousses entre la fin du IVe millénaire et le début du IIe millénaire av. J.-C., avec une inclination plus forte pour le Campaniforme/Bronze ancien. La plupart des observations sur l’ensemble du mobilier rejoignent les critères morpho-techniques mis en exergue par M. Remicourt et R. Furestier pour les industries méridionales des débuts de l’âge du Bronze (Remicourt, Furestier 2018) : exploitation des matériaux locaux, très petits nucléus, production recherchée d’éclats, dominance des grattoirs et des pièces à enlèvements irréguliers, denticulés, microdenticulés, pièces esquillées, armatures foliacées (?), segment (?). En dehors de cette occupation, les autres éléments ne constituent que des indices souvent très maigres de passages ou de fréquentation des lieux.

17Par son état de conservation et son taux de fragmentation élevé, la série céramique provenant du locus 2 n’offre que des possibilités limitées d’interprétation. Aucune forme ni aucun décor ne vient préciser une chronologie très large. Quant au dégraissant, il peut dépendre des ressources minérales disponibles à proximité. Le quartz, au sens large, et les autres inclusions minérales sont des matériaux ubiquistes dans les productions céramiques du Néolithique comme des périodes plus récentes et ne sont pas un bon indicateur chronoculturel. Ici, son abondance oriente les comparaisons vers la fin du Néolithique ou l’âge du Bronze, et renforce le caractère très homogène de la série. Les dégraissants sont souvent bien visibles dans les pâtes du Néolithique final/Campaniforme, comme au début de l’âge du Bronze, et les approvisionnements en terre sont plutôt locaux.

18Cet ensemble céramique ne dépareille pas avec l’industrie lithique issue de ce même locus. Si l’on considère l’homogénéité de la série, hors éléments écartés, on aurait affaire à des vestiges de deux ou trois récipients de céramique grossière, à fond plat, un petit vase à épaulement marqué et un autre de type pot à bord replié, soit de la vaisselle à usage domestique.

19Il ressort de l’analyse des deux locus que le mobilier lithique affiche une homogénéité certaine, malgré un outillage peu abondant, souvent ubiquiste d’un point de vue chronologique et peu typé. Nonobstant ces limites et du fait que ce soit du mobilier en nappes, hors milieu clos, la série se rapproche des ensembles lithiques mieux définis de la région Bourgogne-Jura pour la fin du Néolithique, voire le tout début du Bronze ancien. Il en est de même des résultats obtenus pour le mobilier céramique, qui font état d’un ensemble relativement homogène, du moins au niveau de la production. Les quelques éléments typologiques ont tendance à inscrire ce mobilier également à la fin du Néolithique, voire au début du Bronze ancien. Par contre, il y a trop peu d’éléments stylistiques pour asseoir cette hypothèse et rechercher des influences extrarégionales. Les séries lithiques et céramiques de ces deux locus semblent cohérentes et documentent une présence humaine entre la fin du IVe millénaire et les débuts du IIe millénaire av. J.-C.

20La nature de l’occupation est plus délicate à caractériser, car il manque de nombreux outils pour une panoplie strictement domestique, de même qu’il manque les vases de stockage pour avancer l’hypothèse d’un habitat proche. Il s’agit néanmoins d’indices clairs d’une occupation, sans doute en partie perturbée, voire démantelée, par les implantations ultérieures (enclos gaulois, etc.). Et, comme pour tout site polyphasé important occupant une position topographique sur des voies de passage, quelques éléments dénotent dans les séries, témoignant d’autres formes de fréquentation du secteur, plus ponctuelles et plus fugaces, à diverses périodes de la Préhistoire.

21Plusieurs fosses, caractérisées par de grandes dimensions et une certaine profondeur, peuvent également se rattacher à la période néolithique, sur la foi d’une datation au radiocarbone réalisée pour l’une d’entre elles. Elles se concentrent dans le secteur nord-est de l’emprise de fouille et sont implantées sur le même axe en bordure d’un vallon. Leur interprétation a pu être éclairée par la fouille d’un exemplaire étroit et profond à profil caractéristique en Y, mais peut prendre également d’autres formes aux profils variés en V, U, I ou W.

22Ce type de structure, connu sous le nom de Schlitzgruben, s’inscrit dans un contexte archéologique plus large, observé sur un vaste territoire géographique s’étendant du nord de la France jusqu’en Europe centrale. Bien que leur fonction exacte soit toujours débattue, l’hypothèse cynégétique leur attribuant une fonction de fosses-pièges pour les grands herbivores semble désormais privilégiée (Achard-Corompt et al. 2011 ; Achart-Corrompt, Riquier dir. 2013). Cette interprétation traduit, en effet, le mieux la logique de leur implantation et est renforcée par de nombreuses comparaisons ethnographiques avec des sociétés de chasseurs-cueilleurs contemporaines ou plus récentes. Elle se fonde également sur la découverte, dans de très rares cas (5 à 10 %), d’ossements animaux au fond des fosses, dont le spectre faunique renvoie majoritairement au monde sauvage (aurochs, cerf, chevreuil).

23Jusqu’à il y a peu, la problématique des Schlitzgrugen ne touchait qu’occasionnellement les rives de la basse vallée de la Saône, et de manière générale la région lyonnaise élargie, la cartographie des découvertes ne dépassant pas le sud de la Bourgogne. Des structures comparables ont toutefois récemment été mises en évidence à Lyon, Quincieux, Pommiers, Anse et Beynost, qui ont permis d’enrichir considérablement le corpus disponible et d’affiner nos connaissances sur leur typologie en contexte régional (Raynaud et al. 2014). Plusieurs d’entre elles ont livré des squelettes complets d’animaux ainsi que des restes de négatifs de pieux (comme à Quincieux), qui ont pu servir à maintenir une couverture végétale masquant en surface l’ouverture de la fosse.

24Il a, de la même manière, été observé des implantations préférentielles dans le paysage relevant de stratégies de chasse, avec plusieurs cas de figure d’un point de vue topographique, mais dominant toujours la plaine alluviale de la Saône, sur ce que l’on suppose des zones de passage privilégiées du gibier : alignements ou rangées sur une courbe de niveau (Pommiers, Anse), en batterie (Beynost) ou disposées de façon plus lâche (Quincieux).

25Ces pièges témoignent d’une activité cynégétique sophistiquée et organisée, qui soulève des questions importantes sur les pratiques de chasse, l’organisation sociale des populations néolithiques et de leurs interactions complexes avec leur milieu. Dans le cas présent, ils ne livrent aucun mobilier archéologique permettant de discuter des espèces ciblées, de statuer sur leur datation, ou encore de mettre en évidence des variations dans les pratiques de chasse au fil du temps, en fonction des périodes, des contextes écologiques ou des changements climatiques.

26Leur rattachement chronologique se fonde sur les occurrences connues par ailleurs depuis l’extrême fin du Mésolithique jusqu’au premier âge du Fer. Les séries de datations au radiocarbone réalisées en Champagne-Ardenne privilégient toutefois une utilisation entre le Néolithique et l’âge du Bronze, avec un pic de fréquence à la fin du Néolithique moyen II, et surtout durant le Néolithique récent et final, avant de disparaître pendant les phases tardives du Bronze ancien et moyen.

27L’absence de mobilier dans les exemplaires de Charentay a conduit à réaliser une datation radiocarbone ciblant le Néolithique moyen, soit entre 4500 et 4354 av. J.-C., qui a confirmé cette ambiance chronologique. On remarquera que les datations obtenues par la poterie (culture du Saint-Uze récent) à Anse/La Logère (Argant 2012) ou la radiométrie à Pommiers (Tourgon 2015) renvoient aux mêmes périodes, avec, respectivement, le Néolithique moyen I (4450 et 4250 av. J.-C.) et la fin du Néolithique moyen (3641 et 3513 av. J.-C.).

Une occupation ténue de l’âge du Bronze

28Les vestiges rattachés à la Protohistoire ancienne sont peu nombreux et, pour la plupart, peu diserts. Les témoins d’une occupation du site durant l’âge du Bronze sont, en effet, délicats à appréhender en raison des difficultés de reconnaissance et d’interprétation des « structures » et la discrétion du mobilier datant. Le même constat a récemment été dressé lors de l’opération de sondages archéologiques réalisée sur le site de la ZA Terres aux Dames (Fontenailles), où divers ensembles datés du Bronze final IIa étaient dépourvus de contextes clairement identifiables. Cet état de fait plaide en faveur de sites très arasés, dont ne nous seraient parvenus que les vestiges les plus profondément creusés, les aménagements de surface ayant été détruits par l’érosion ou les travaux agricoles.

29L’analyse spatiale des découvertes révèle une localisation préférentielle au nord de l’emprise de fouille (secteurs 1 et 3), sans qu’il soit pour autant possible de restituer une organisation claire, ou encore des plans de bâtiment. D’autres points de découverte au nord et au sud des secteurs 4 et 5 plaident toutefois en faveur d’une extension du site d’une certaine ampleur. Les résultats du diagnostic n’avaient pas non plus permis, malgré une vision plus large débordant largement de l’emprise, de mettre en évidence de structuration évidente pour cette période. Un horizon de sol anthropisé (US13, US16), ponctuellement conservé, ainsi que plusieurs ensembles se présentant sous forme de concentrations de sédiments charbonneux, avec des contours difficiles à percevoir, parfois mêlés à de rares tessons de céramique, ont été rattachés à l’occupation de l’âge du Bronze, ceci sur la foi d’altitudes d’apparition comparables, d’une certaine logique d’implantation, et de comblements similaires. L’absence de mobilier métallique, d’objets de la vie quotidienne, et la rareté de la faune ne permettent pas non plus de déterminer la nature des activités pratiquées sur le site.

30Les vestiges les plus significatifs correspondent à des structures de combustion, dont l’une est datée entre 1122 et 926 av. J.-C. (Bronze final IIb-IIIb). Elles sont identifiables à des fours enterrés, comprenant une chambre de chauffe et une fosse de travail, qui témoignent d’un certain investissement en termes de temps et de technicité, ce qui suggère des usages spécifiques liés à l’alimentation (cuisson du pain) ou à d’autres activités domestiques (séchage ou torréfaction des céréales pour leur conservation, cuisson de la poterie…). Bien que leur fonction précise reste incertaine, leur construction élaborée les distingue des simples foyers à plat ou en cuvette résultant de gestes simples.

31Des fours identiques ont récemment été signalés sur le site proche de Descours à Belleville, qui livre plusieurs foyers largement comparables installés dans des fosses polylobées, et pour lesquels l’hypothèse de fours construits a également été supposée en raison de l’importance des fragments de terre cuite rubéfiée. Ils livrent, à la différence de Charentay, de grandes quantités de mobilier céramique ayant permis de les dater d’une phase ancienne du premier âge du Fer, vers 800-750 av. J.-C. (Hallstatt C).

32Une grande incertitude touche également à la chronologie des vestiges et l’impossibilité de les rattacher à une des phases de l’âge du Bronze. L’étude des céramiques s’est heurtée à des lots très peu fournis, d’une grande fragmentation, et souvent peu caractéristiques, dont l’examen n’a pas toujours permis de datation bien précise au sein d’une large fourchette comprise entre le Campaniforme et l’âge du Bronze. Les pièces permettant une attribution typoculturelle sont peu nombreuses et proviennent d’ensembles variés et dispersés.

33Le spectre chronologique révèle un site polyphasé s’étendant sur plus d’un millénaire, du Bronze ancien/moyen au Bronze final III, selon des rythmes d’occupation qui nous échappent. La confrontation des données typochronologiques met toutefois en relief deux périodes principales, le Bronze ancien et le Bronze moyen/final I. Les quatre datations au radiocarbone sur charbons de bois ont également révélé l’existence de plusieurs phases entre le Bronze moyen II et le Bronze final IIIb : 1412-1256 av. J.-C. (chablis), 1226-1044 av. J.-C. (fosse), 1122-926 av. J.-C. (four), 930-809 av. J.-C. (fosse). Le caractère polyphasé de l’occupation laisse augurer de la présence d’un site d’habitat se développant sur plusieurs générations en bordure des berges de la Saône, et dont le choix de l’implantation a certainement été dicté par la proximité ou le contrôle des passages à gué.

34À l’échelle de la ZAC Lybertec, la dispersion apparente des vestiges sur une vaste superficie pourrait également être mise sur le compte du déplacement d’une seule cellule d’habitat sur le temps médian ou long, rassemblant quelques dizaines de personnes tout au plus, qui répondrait à la nécessité de rotation des cultures ou de la disponibilité des ressources.

35Malgré les nombreuses incertitudes entachant le dossier, ces découvertes contribuent néanmoins à enrichir les connaissances déjà acquises sur l’occupation de la ZAC Lybertec à l’âge du Bronze. Il faudra maintenant les mettre en relation afin de mieux comprendre l’organisation spatiale et les activités du site, ainsi que la dynamique d’occupation du territoire sur une période couvrant un demi-millénaire. Ce travail de longue haleine ne sera possible qu’avec la mise en commun des données dispersées entre plusieurs opérateurs de l’archéologie préventive, idéalement au sein d’un SIG unique, qui permettrait d’avoir une vision spatiale précise des différents locus et de suivre leur évolution d’un point de vue chronologique. Il est probable, dans notre cas, que nous nous trouvions en marge méridionale du site principal, qui semble se développer au niveau du site de Grange Berchet (Fontenailles), localisé à proximité de la rive gauche actuelle de la Mézerine. En l’état actuel de la recherche, les vestiges structurés les plus anciens ne remontent pas avant la phase moyenne du Bronze final (IIb-IIIa), soit vers 1150/1100-900 av. J.-C.

36Pour ce que l’on en sait, l’occupation du territoire à cette époque semble se caractériser par plusieurs unités d’habitation en terre et bois, comprenant rarement plus d’un bâtiment, et associées à des structures annexes (silos, puits à eau et fosses d’extraction) fournissant la terre à bâtir. Ces habitats développent, autant que l’on puisse en juger, une activité agropastorale organisée au sein d’un parcellaire tenant compte des contraintes liées à un milieu riche en résurgences hydriques, qui transparaît toutefois très peu au sein des collections de mobiliers archéologiques ou des études paléoenvironnementales.

L’occupation de La Tène ancienne (LT A2-B1)

37Les vestiges remontant à La Tène ancienne sont peu nombreux, à l’image de ce que l’on connaissait jusqu’à présent sur l’emprise de la ZAC Lybertec. Leur chronologie est assurée par une petite collection de céramique et une datation au radiocarbone (424-356 av. J.-C.). Ils semblent, après un hiatus de deux siècles, directement prendre la suite de l’occupation du début du premier âge du Fer (Hallstatt C), mise en évidence à proximité de l’actuelle rive gauche de la Mézerine, sous la forme de petites unités d’habitation datées des viiie-viie s. av. J.-C.

38Les structures sont toutes regroupées sur une faible superficie au sud du secteur 3. Elles comprennent un puisard associé à un trou de poteau (système de puisage) et deux silos enterrés, dans un secteur livrant de nombreux chablis de datation indéterminée. Ces découvertes suggèrent un site potentiellement arasé, où seules les structures les plus profondes ont été conservées.

39L’aménagement hydraulique atteignait la nappe phréatique à une profondeur de 1,40 m, ce qui n’impliquait pas de contraintes techniques importantes en termes de creusement. Il témoigne d’un besoin d’approvisionnement en eau, qui constituait un enjeu majeur pour la survie et le développement des populations protohistoriques (besoins domestiques, agricoles ou artisanaux). Il a servi, suite à son abandon, de réceptacle à divers rejets détritiques et des vidanges de foyers, indiquant une utilisation domestique.

40La présence de structures de stockage en atmosphère confinée renvoie à la bonne conservation en vrac et à long terme (ensilage) des céréales et des légumineuses afin de les mettre à l’abri des nuisibles et rongeurs (constitution de stocks et de réserves, préservation des semences nécessaires à la production des années suivantes). Les niveaux cendreux reconnus au fond d’un des silos évoquent, par ailleurs, les procédés de stabilisation et d’étanchéité des parois par rubéfaction. Elle suggère également la proximité d’un habitat à vocation agropastorale (ossements de la triade domestique), en même temps qu’une activité agricole, soutenue par la découverte de nombreux restes carpologiques dans le puisard liés au nettoyage des céréales (bases d’épillets et adventices des cultures). Ce type de structure apparaît fréquemment localisé dans l’environnement immédiat du lieu de vie, mais à distance en raison des risques d’autoéchauffement et d’incendie, ou à proximité des champs de culture. La présence plus discrète d’orme et d’oseille crépue témoigne, par ailleurs, de l’exploitation d’environnements plus humides.

41Les décapages réalisés dans leurs alentours n’ont, en revanche, livré aucun élément permettant de supposer l’existence d’une unité d’habitation, même en incluant les vestiges de datation indéterminée. Les données restent trop partielles pour envisager de restituer l’organisation de l’occupation ou encore d’estimer son extension. L’absence de bâtiment indique que l’occupation principale se situait en périphérie de la zone fouillée. La dernière opération de fouille réalisée dans la partie orientale de la vaste zone diagnostiquée de la tranche 4 n’a pas non plus permis d’avancer sur cette question, les premiers résultats ciblant la période du Hallstatt C2/D1.

42La reconnaissance d’une occupation datée de La Tène ancienne constitue assurément une nouveauté dans le contexte de la ZAC Lybertec et contribue à combler un vide archéologique. Les seuls éléments signalés jusqu’à présent correspondaient à des fragments d’amphores massaliètes, qui témoignent de la consommation de vin et d’échanges commerciaux, vraisemblablement avec l’agglomération proto-urbaine de Lyon-Vaise, qui à cette période constituait le relais incontournable (emporium) du commerce méditerranéen en direction du couloir rhodanien et de l’hinterland gaulois (Maza et al. 2016).

43Ces découvertes, bien que modestes, contribuent à la connaissance de l’occupation du territoire au début de La Tène, une période encore mal documentée dans la région, et plus largement dans les départements du Rhône, de la Loire ou de l’Ain. Elles soulignent l’importance de l’agglomération de Lyon-Vaise comme pôle d’un pouvoir central contrôlant un territoire satellite important, dont l’organisation se fonde sur des sites spécialisés dans l’agropastoralisme afin de subvenir aux besoins vivriers du centre politique et économique, comme cela a été proposé pour les sites périphériques plus proches de Vénissieux et Saint-Priest, où l’on constate a contrario une prolifération des structures de stockage qui témoignent d’une gestion et d’une centralisation des récoltes. L’idée qui se dégage est celle d’une complémentarité traditionnelle entre un pôle spécialisé dans des activités économiques (rôle de centralisation et de redistribution des ressources et des productions artisanales) et des sites agricoles permettant son approvisionnement vivrier, le territoire sous contrôle devant être suffisamment vaste pour produire les surplus indispensables à la subsistance de l’agglomération centrale.

L’espace de stockage de La Tène moyenne (LT B2-C1)

44L’analyse des vestiges de La Tène moyenne sur le site s’est avérée limitée, mais renvoie, une nouvelle fois, à une période chronologique inédite sur l’emprise des travaux ayant touché la ZAC Lybertec. Ils se concentrent au sud de l’emprise (secteur 5) et s’intègrent dans un environnement saturé de chablis de datation indéterminée. Les vestiges mis au jour se rapportent à la sphère d’activités envisagée dans le cadre d’une exploitation agricole. Ils se résument à un groupement de cinq greniers sur poteaux porteurs et plancher surélevé. Ils sont implantés selon une organisation spatiale remarquable : quatre d’entre eux sont alignés sur le même axe sud-ouest – nord-est, tandis que le cinquième est localisé plus à l’ouest. Cette disposition, couplée à leur homogénéité morphologique, plaide en faveur d’une utilisation synchrone, hypothèse renforcée par les datations au radiocarbone.

45Ces bâtiments quadrangulaires de faible superficie font partie des constructions les plus emblématiques de l’architecture celtique européenne et sont traditionnellement interprétés comme des greniers aériens permettant un accès facile et répété aux productions stockées sur la plateforme. Leurs élévations étaient constituées de clayonnages ou de torchis et surmontées d’une couverture en matériaux périssables (chaume, bardeaux). Leur fonction principale réside dans le stockage des denrées agricoles (céréales, grains en gerbe ou en épis, légumineuses, semences) à l’abri des nuisibles et de l’humidité. Leur capacité de stockage renvoie à trois modules différents (4 m2, 6/7 m2 et 12 m2), reflétant potentiellement différents besoins de stockage. Ces bâtiments sont connus à hauteur de quelques dizaines d’exemplaires en contexte régional et sont toujours associés à des établissements ruraux enclos de diverses importances, localisés à proximité immédiate ou à quelque distance de la maison, dont ils sont toujours distincts, pour des raisons évidentes de sécurité liées à l’embrasement des céréales. Ils correspondent généralement à des exemplaires de petits modules inférieurs à 10 m2 et le plus souvent compris entre 3 et 5 m2. Le remplacement des structures de conservation en atmosphère confinée (silo) par les greniers intervient à la fin du second âge du Fer. Il intervient dans le cadre de modifications importantes dans les modes de gestion et de stockage, liées vraisemblablement à une centralisation au sein des agglomérations (Gransar 2000 ; Malrain et al. 2002). La région lyonnaise se distingue également de la plupart des autres régions par un recours fréquent aux grands vaisseaux de stockage en terre cuite de tradition méditerranéenne (dolia), qui pourraient, pour cette période, avoir monopolisé une bonne partie du conditionnement des céréales et des boissons (Maza, Clément 2016). Les différentes autres structures de stockage recensées en France septentrionale, comme les souterrains, les caves ou les celliers, font en revanche totalement défaut.

46Ces vestiges pourraient partager une chronologie commune avec un bout d’enclos identifié dans le même secteur en limite de fouille, qui permettrait de tempérer l’isolement apparent des structures de stockage et d’entrevoir une possible structuration de l’espace. Leur implantation en limite sud-ouest de l’emprise de fouille ne permet par ailleurs pas d’augurer de leur développement en direction du sud. Leur abondance relative, malgré l’impossibilité de déterminer leur éventuelle contemporanéité, trahit une certaine capacité de stockage, qui pourrait d’ailleurs être d’une tout autre ampleur. Par ailleurs, les vastes zones dépourvues de vestiges de cette période sur l’emprise de fouille peuvent hypothétiquement être considérées comme des zones de culture, mais ne permettent pas d’avancer très loin concernant l’organisation de l’espace agricole et des pratiques culturales. La possibilité qu’ils puissent être contemporains de l’occupation suivante, matérialisée par une ferme enclose datée de La Tène C2-D1, a été envisagée, mais semble contredite par les datations au radiocarbone, qui suggèrent une légère antériorité. Ces découvertes permettent dans tous les cas de supposer une certaine continuité de l’occupation sur un même lieu, en prenant la suite de l’habitat supposé dans le secteur daté de La Tène A2-B1.

La ferme enclose de La Tène récente (LT C2-D1)

47L’occupation humaine ayant le plus fortement marqué le paysage se rapporte à un type d’établissement rural daté de la fin du second âge du Fer (La Tène C2-D1), qui n’avait jusqu’à présent jamais été mis en évidence dans ce secteur malgré le spectaculaire développement de l’archéologie préventive. Ces découvertes s’intègrent parfaitement au sein du corpus des fermes gauloises structurées par un enclos, identifiées à des propriétés à vocation première agricole et généralement à caractère familial (Malrain et al. 2002). Sa structuration repose sur l’implantation d’un enclos accueillant l’habitation, avec au-dehors les infrastructures de l’exploitation et des activités de production. Ces établissements sont désormais bien connus à l’échelle régionale, avec la découverte de plusieurs enclos comparables dans ce secteur de la basse vallée de la Saône (Fareins, Mionnay, Civrieux, Quincieux, Anse) et de l’Ouest lyonnais (Messimy, Saint-Laurent-d’Agny). Le modèle de développement proposé ailleurs en Gaule voit dans leur émergence le témoignage d’une nouvelle forme d’organisation et d’exploitation du territoire, leur apparition intervenant en parallèle avec le développement des grands habitats groupés et fortifiés de type oppidum.

48La ferme est étonnamment implantée au niveau d’un point bas de la terrasse alluviale ayant, de tout temps, concentré les résurgences hydriques. Les fossés ont, dans ce contexte, pu servir à canaliser les flux en direction de l’angle sud-est de l’enclos. Le plan est complet et a pu être fouillé dans son intégralité. Il est structuré par un enclos de forme quadrangulaire (53 × 48 m), légèrement trapézoïdal, orienté à 12°W par rapport au nord, délimitant une superficie utile de 1 900 m2. Le soin apporté à son implantation transparaît par la configuration régulière des fossés et leurs tracés linéaires se recoupant à angles droits. La recherche de plans orthonormés a été mise sur le compte du développement des réseaux de parcellaire en partant des établissements agricoles (Malrain et al. 2002). Les fossés sont larges de 2,26 m en moyenne et leur creusement montre un profil en V, conservé au mieux sur une profondeur de 1,28 m. Les creusements possèdent un profil comparable avec à l’origine des parois obliques se rejoignant par un fond plat ou en cuvette de moindre largeur, caractéristique d’un encaissant instable et sujet à des remontées hydriques. Un entretien régulier des fossés par curage ou reprise ponctuelle transparaît en revanche très peu dans les stratigraphies.

49À l’intérieur de l’enclos, une bande vierge de 5 m de large à l’arrière des fossés a permis de supposer qu’ils étaient, comme souvent, doublés par une levée de terre, les déblais issus de leur creusement fournissant le matériau, même si l’étude géomorphologique n’a pas permis de le démontrer directement (dissymétrie liée à l’effondrement ou au nivellement de la levée). L’absence d’interruption le long des tracés des fossés soulève des interrogations quant à l’aménagement de l’entrée principale, qui pourrait avoir pris la forme d’un ponton ou d’un pont-levis, renforçant un caractère défensif déjà bien affirmé (large fossé, levée de terre, entrée unique).

50Cette disposition particulière, au demeurant assez habituelle dans cette partie orientale du territoire ségusiave (Messimy, Saint-Laurent-d’Agny, Lentilly), pourrait s’expliquer par la nécessité de maintenir une bonne évacuation des eaux dans un secteur au caractère humide reconnu. Sa localisation au milieu de la branche orientale apparaît fortement probable, si l’on en juge par la répartition des mobiliers archéologiques (céramique et faune) au sein des fossés, le système d’accès aux enclos constituant généralement le lieu de rejet privilégié des déchets domestiques de l’établissement. La mise en valeur de cette branche a également été supposée par une pratique d’accrochage de crânes d’équidés et de bovidés. Un second argument de poids réside dans la présence, au droit du fossé oriental, de fossés parallèles se dirigeant vers le centre de la branche, et qui pourraient correspondre à des fossés bordiers encadrant une voie ou un chemin d’accès desservant la ferme.

51L’intérieur de l’enclos abritait un bâtiment rectangulaire interprété comme l’habitation principale, implantée en position médiane en arrière de la branche nord du fossé, et dont l’orientation suit la trame générale de l’enclos. Sa construction fait appel aux ressources locales directement accessibles, comme la terre et le bois, selon une architecture classique pour le second âge du Fer. Le bâtiment est fondé sur des poteaux porteurs en chêne (0,34 m de diamètre en moyenne) associés à des entraits supportant les chevrons, qui forment l’ossature et supportent la charpente, les murs en terre sur clayonnage n’ayant aucun rôle porteur. Selon les propositions de restitution à une ou deux nefs, il faut supposer soit une charpente à quatre pans, soit une toiture plus complexe à pignon. L’absence de clous en fer laisse supposer l’emploi d’assemblages traditionnels à mi-bois, par tenon et mortaise ou chevillage. La généralisation de leur utilisation dans l’architecture gauloise n’intervient, en effet, pas avant la fin du iie s. av. J.-C., ce qui s’explique par un emploi plus important des planches pour la construction des parois, des planchers ou des menuiseries. Les toitures de ces constructions sont vraisemblablement recouvertes de matériaux périssables (chaume, paille, genêt…). Les dimensions envisagées apparaissent modestes, mais sa superficie (23-28 m2) reste compatible avec la « surface critique » de 20 m2 permettant de parler de maison (Buchsenschutz, Mordant dir. 2005). Elles s’insèrent également parfaitement au sein des comparaisons recueillies sur les sites contemporains, qui, pour cette période, montrent des unités d’habitation de petit module dépassant rarement les 30 m2 (Communay, Lentilly, Néronde, Joux, Roanne…).

52Le lieu de vie de la ferme est confirmé par la découverte d’une fosse-foyer en position centrale, autour de laquelle se déroulaient les tâches domestiques comme la cuisine, et qui fournissait également l’éclairage et le chauffage. L’absence d’autres aménagements internes résulte certainement d’un fort état d’arasement des vestiges ayant entraîné la disparition des structures de surface faiblement fondées. L’identification d’un seul bâtiment à l’intérieur de l’enclos suggère qu’il était occupé par une même famille, probablement celle du propriétaire. Contrairement à un certain nombre de cas régionaux, son assiette comme l’aménagement de son espace interne ne semblent pas avoir subi de modification substantielle (refonte, agrandissement) durant toute sa durée d’occupation. L’emprise interne de l’enclos est dépourvue d’autres constructions et montre l’existence de grands vides, laissant supposer que les annexes agricoles (grange, grenier, étable, corrals…) étaient situées en dehors de l’enclos, tandis que l’espace de cour a pu être réservé aux activités agricoles (culture maraîchère, pâtures, champs, basse-cour…).

53Le mobilier archéologique, découvert principalement au sein des fossés, a, dans une certaine mesure, permis de caractériser les activités qui s’y déroulaient et de discuter du statut du site, en même temps que de fournir de précieux indices concernant sa datation. Nous avons vu que l’habitat enclos de la fin du second âge du Fer est précédé par les témoins d’occupations plus anciennes remontant à La Tène A et La Tène B2-C1. La ferme est datée plus récemment de La Tène C2-D1 sur la foi des mobiliers archéologiques (céramique, parure métallique), découverts principalement dans les comblements des fossés de l’enceinte, et qui ont servi de réceptacle aux rejets domestiques de l’établissement. Les résultats livrés par trois datations au radiocarbone tendraient à vieillir quelque peu sa chronologie (La Tène B2-C1 ?), tandis que les deux plus récentes (La Tène C2a et D2a) apparaissent plus en adéquation avec les datations obtenues pour les assemblages de mobiliers. Ce type d’établissement rural est, en effet, connu en contexte régional depuis La Tène C2, mais ne semble, pour l’instant, pas remonter avant le début du iie s. av. J.-C., comme dans d’autres régions plus septentrionales de la Gaule, leur apogée intervenant plus tardivement entre La Tène D1a et D2a. Le comblement définitif des fossés est daté des années 60-30 av. J.-C. grâce à une fibule de type Alésia, associée au domaine militaire et aux déplacements de l’armée romaine durant la guerre des Gaules.

54Concernant la culture matérielle, la céramique est abondante et fournit une bonne image du vaisselier et de la batterie de cuisine en usage. Elle apporte des informations sur la vie quotidienne et renseigne également sur les pratiques culinaires et les habitudes de consommation des habitants. La faiblesse des importations méditerranéennes, et en particulier des amphores, a été signalée (chronologie, écart des réseaux d’échanges ?). Elle témoigne toutefois de la capacité des propriétaires à acquérir modestement des biens de prestige considérés comme des signes forts de pouvoir et de richesse. L’outillage traditionnellement attendu dans le cadre d’une exploitation agropastorale s’est, en revanche, avéré particulièrement discret (aiguillon de bouvier, émondoir, queursoir), de même que les indices témoignant de leur entretien (scories ferreuses) ou les témoins d’activités de transformation (meule, fusaïole…). La découverte d’une agrafe de ceinturon suggère, en revanche, la présence d’hommes en armes montés.

55La faune témoigne d’un espace de consommation domestique dominé par la triade domestique (bœuf, porc, caprinés), le bétail étant abattu au moment où il atteint son rendement boucher maximal. La part occupée par les équidés et le fait qu’ils n’aient pas été consommés détonnent en revanche par rapport aux habitats ruraux contemporains de la région. La part de la chasse dans la diète est dans le cas présent minime (chevreuil, oie). L’étude a également mis en évidence une pratique symbolique plus inhabituelle, liée à l’accrochage des crânes le long de la branche correspondant à l’entrée de l’enclos. L’hypothèse pourrait également être retenue pour les ossements humains (crâne et fémur), leur exposition valorisant tout autant l’activité guerrière que le pouvoir des propriétaires.

56L’établissement de Charentay est interprété comme une ferme fortifiée, appartenant à une petite aristocratie locale, dont on a pu reconstituer les modes de vie, les pratiques agricoles et les échanges économiques. Ces établissements montrent une grande diversité (superficie, organisation générale, activités pratiquées…) et représentent un élément de compréhension fondamental concernant le maillage du territoire et les rythmes de l’occupation durant la période laténienne. L’étude du statut social des occupants du site a pu être affinée en croisant les données immobilières (architecture) et mobilières (objets). La plupart des classements destinés à hiérarchiser ces établissements ruraux font la part belle aux dimensions de l’enclos, l’investissement humain traduisant le statut économique du propriétaire.

57Malgré une ouverture sur une grande superficie, il n’a pas été possible d’intégrer cet établissement à un réseau de parcellaire plus vaste, qui, dans d’autres régions, permet d’aborder les questions de l’organisation générale du territoire et de leur structuration par des autorités ou des communautés. Selon ces grilles d’analyses, la ferme de Charentay se classe au sein du rang 2, qui se différencie, notamment des plus prestigieuses, par une taille moindre de l’enclos et l’absence de division apparente des espaces (Malrain et al. 2002). L’ensemble des indices concourt à interpréter cet établissement comme une sorte de maison forte dont les habitants tiraient leur richesse de la propriété et de l’exploitation d’un terroir plus ou moins vaste, mais également de la proximité d’une voie de communication majeure qui devait faciliter les échanges et le commerce. Fouillées par centaines, elles sont en France à l’origine d’un renouveau profond de nos connaissances sur les fermes et l’agriculture de la période gauloise, tout en permettant désormais une réflexion synthétique sur les rythmes de création et d’abandon des établissements ruraux durant tout le second âge du Fer.

Un nouvel établissement postérieur à la guerre des Gaules (LT D2b-augustéen)

58L’abandon de la ferme enclose est suivi de peu par la construction d’un nouvel établissement à une quinzaine de mètres plus au sud, et dont l’implantation conserve l’orientation nord-sud de la période antérieure. Cette découverte est d’importance, étant donné que ces occupations dites « précoces » n’ont que rarement été identifiées dans le secteur de la ZAC Lybertec. Elle témoigne d’une continuité dans l’implantation et l’organisation spatiale, mais d’une évolution dans les techniques de construction et les modes de consommation.

59Les vestiges principaux correspondent à un bâtiment en terre et bois faisant appel aux techniques de construction traditionnelles sur poteaux plantés formant l’ossature, indiquant une organisation architecturale similaire à la période précédente. Le plan du bâtiment, bien que particulièrement arasé, est aisément identifiable grâce à plusieurs alignements structurants, dont ne nous sont parvenus que les négatifs des poteaux (diamètre moyen de 0,47 m). Ce mode de construction implique des assemblages en partie haute afin de contenir les poussées latérales induites par le poids de la charpente et de sa couverture. Les murs n’ont aucun rôle porteur et l’habillage entre les poteaux devait être constitué d’un torchis appliqué sur un clayonnage. La rareté des clous laisse, une nouvelle fois, supposer des liaisons par tenon, mortaise ou chevillage.

60Les substructions délimitent au sol une construction d’une superficie de 66 m2, trois fois plus grande que la maison de la ferme précédente. Elle se compose, qui plus est, de plusieurs espaces, avec une partie rectangulaire principale (44 m2), à laquelle sont accolés une galerie couverte à l’est trahissant l’influence du monde italique (13 m2) et un système de protection de l’entrée au sud (9 m2). La présence de foyers et de rejets domestiques à l’intérieur du corps principal confirme l’hypothèse d’un lieu de vie et de sa fonction d’habitation. L’absence de sol et des aménagements de surface ne permet en revanche pas d’appréhender pleinement la complexité de la construction. La découverte de fragments de tegulae précoces (type B) laisse néanmoins ouverte la possibilité d’une couverture en terre cuite. Les briques sont également attestées mais leur rôle dans la construction reste plus incertain (sole de foyer, solin, fond de canalisation ?).

61Dans la région lyonnaise, ces nouveaux matériaux de construction deviennent rapidement incontournables au lendemain de la création de la colonie de Lugdunum, mais ont surtout fait l’objet d’une forte demande à partir du ier s. apr. J.-C., en lien avec l’urbanisation des grandes villes et la romanisation des campagnes (Clément 2016 ; Clément, Desbat 2019). Eu égard à la chronologie pressentie, centrée sur l’extrême fin du second âge du Fer et le début de la période gallo-romaine, force est de constater un recours encore bien marqué aux traditions architecturales laténiennes (Buchsenschutz, Mordant 2005).

62Un système de palissade et de fossés peu puissants disposé de façon orthonormée avec le bâtiment, dont il ne subsiste que des tronçons lacunaires, pourrait avoir délimité cet établissement et affirmé la propriété foncière. La question d’une fermeture à l’ouest est posée, mais dessine, dans cette hypothèse, un enclos rectangulaire (23 × 26 m) d’une superficie d’environ 600 m2. Aucun système d’entrée n’a été repéré, mais, en suivant la logique précédente, il pourrait être situé le long de la branche orientale, au droit du bâtiment adossé au fond de la cour. Cette dernière a pu accueillir diverses activités agricoles (maraîchage, pacage du bétail, basse-cour, stockage du foin et des céréales…). Plusieurs ensembles de vestiges respectant la trame générale de l’établissement, dont un grenier, des tronçons de fossés et des palissades, ont également été découverts dans son environnement immédiat. Leur interprétation reste incertaine en raison du manque de structuration évidente et de mobilier archéologique significatif, mais leur vaste dispersion laisse supposer une occupation d’une certaine importance. La structure de stockage sur plateforme aérienne est, en revanche, comparable aux exemplaires connus sur le site à période plus ancienne.

63Les mobiliers archéologiques découverts en association proviennent, comme pour la période antérieure, principalement des fossés de clôture et des vidanges de foyers. Les assemblages ciblent clairement l’extrême fin du second âge du Fer (La Tène D2b), suggérant une fondation contemporaine de la colonie de Lugdunum et une durée de vie d’environ cinquante ans, jusqu’à la fin du règne d’Auguste. La seule datation au radiocarbone (162 av.-20 apr. J.-C.) confirme un glissement de la chronologie sur le changement d’ère. L’ensemble définit clairement un contexte de consommation domestique (vaisselle de table, batterie de cuisine), validant l’interprétation du bâtiment à une habitation. Parmi les innovations notables se signalent l’utilisation préférentielle du tour pour le montage des céramiques, ainsi que l’introduction d’ustensiles de cuisson et de pratiques alimentaires à la mode méditerranéenne (marmite, plat), à mettre en relation avec l’apparition de nouveaux produits d’assaisonnement en provenance d’Hispania Ulterior (huile d’olive, sauces de poissons, defrutum). En parallèle, le vin de la côte tyrrhénienne de l’Italie (Dressel 1) est remplacé par les productions de Tarraconaise (Dressel 2/4 ou Pascual 1) et de Méditerranée orientale (Dressel 2/5), témoignant d’une diversification des approvisionnements suite à la guerre des Gaules (Lemaître et al. 1998). Ce phénomène prend sa source dans les colonies romaines nouvellement fondées comme Lyon (Desbat 2012) ou Valence (Maza, Silvino 2011), avant de se diffuser par capillarité à l’ensemble du territoire plutôt à partir de la période augustéenne.

64La vocation agropastorale de ces petits établissements ne fait guère de doutes, mais peine à être démontrée sur la base de vestiges mobiliers (outillage et céramique spécifique, faune…) ou immobiliers significatifs (clôture, entrée en antenne ou en entonnoir…). Les ossements d’animaux sont peu nombreux (triade domestique) et n’éclairent que partiellement sur le régime alimentaire carné et les activités pastorales. L’identification d’une graine de millet pourrait toutefois signaler la présence de bétail, ces céréales étant produites pour nourrir les animaux d’élevage. L’absence du petit fourniment traditionnellement attendu dans un établissement agricole pourrait s’expliquer par une récupération des instruments avant l’abandon de la ferme. Des comparaisons pertinentes peuvent toutefois être dressées avec le site de La Martizière à Belleville construit ex nihilo durant la première moitié du ier s. (Zaaraoui 2022), ainsi que plusieurs fermes au statut modeste délimitées par des enclos (fossés ou palissades), qui succèdent sans interruption à des établissements laténiens : Quinceux, Béligneux, Château-Gaillard, Lagnieu, Beynost, Pont-d’Ain, Montagneu, Villette-d’Anthon… (De Klijn et al. 1996 ; Teyssonneyre, Maza 2014). La mise en valeur des terroirs reposerait, à cette époque, sur la juxtaposition de petites unités d’exploitation, économiquement autonomes, occupées par des familles de paysans sans doute réduites. Elles sont qualifiées de « gallo-romaines précoces » en raison de leur fondation durant la seconde moitié du ier s. av. J.-C. et un abandon autour du milieu du ier s.

65Les habitations possèdent un plan rectangulaire très simple hérité des périodes précédentes, dont l’édification fait, le plus souvent, appel aux techniques de construction laténiennes. L’architecture sur poteaux perdure, en effet, largement après la conquête romaine et il faut attendre a minima la période augustéenne pour voir les bâtiments se doter de fondations sur solins et de couvertures en terre cuite. Ce phénomène de continuité de l’occupation et des orientations dans le temps nous échappe en grande partie, mais doit trouver son origine dans une combinaison de plusieurs facteurs (facilités de communication, stabilité du réseau viaire, qualité des terres…). Les cas de figure voyant succéder aux occupations gauloises des villae coloniales de plus grande ampleur à vocation viti-vinicole sont plus rares, comme à Messimy (Maza et al. 2016 ; Maza 2017 ; Maza 2018) ou Saint-Laurent d’Agny (Poux 2011 ; Poux 2014). Le schéma d’implantation apparaît alors différent, puisqu’il voit l’appropriation, par des vétérans et immigrants d’origine italique, d’une partie du territoire. Leur installation s’accompagne alors de transformations plus radicales, les nouveaux propriétaires apportant en effet dans leurs bagages de nouvelles techniques de construction, de nouveaux modes de vie et de consommation, des pratiques économiques et agricoles différentes…

Une déprise durant la période antique

66Aux établissements ruraux de la fin du second âge du Fer succède une occupation antique, qui n’a laissé que peu d’empreintes dans le paysage. Les vestiges se surimposent en partie au bâtiment 2 à l’ouest du secteur 4, mais se développent surtout dans le quart sud-est du même secteur, marquant un glissement de l’occupation par rapport aux périodes antérieures, en même temps qu’une certaine déprise.

67Le milieu semble désormais très ouvert, avec de vastes zones dépourvues d’aménagements, ce qui traduit certainement une réorientation de l’espace vers des activités à caractère agropastoral. Les vestiges correspondent principalement à des aménagements et ouvrages hydrauliques. Ils comprennent des fossés de drainage, des puits et des « grandes fosses », probablement dédiées à l’assainissement des terres. Ils témoignent d’une attention particulière portée à la gestion des ressources en eau, de surface ou souterraine (contrôle, canalisation, stockage…), à mettre en relation avec une volonté d’optimiser l’exploitation des terres. On note également la présence de fosses, de chablis et de trous de poteau isolés, dont la datation reste plus incertaine. Un bâtiment sur poteau planté, interprété comme une annexe agricole (grenier, grange, resserre), ainsi qu’un enclos partiellement observé suggèrent également la présence de structures liées à l’exploitation agropastorale. Ces vestiges sont datés depuis la période augustéenne, mais ciblent surtout la seconde moitié du iie et le début du iiie s. Ils signalent assurément la proximité d’un habitat non reconnu sur l’emprise de la fouille.

68Parmi les vestiges les plus spectaculaires, il faut mentionner la découverte d’un puits à eau profond de 6,40 m. Si la partie supérieure du conduit et la margelle ont fait l’objet d’une récupération de matériaux, la partie basse du cuvelage maçonné est en revanche entièrement conservée (plan circulaire, diamètre interne 0,50 m). L’appareillage du conduit a fait l’objet d’un montage soigné avec la mise en œuvre de matériaux locaux pour sa construction (pierre de « Brouilly », « pierre dorée » du Beaujolais). Le fond du puits se signale par un sédiment très organique, ayant permis la conservation de végétaux et de bois. Son remplissage a livré de très nombreux rejets, dont de grandes quantités de céramiques et de tuiles, des ossements animaux, une fibule en bronze, une hache en fer et des meules à grain, qui suggèrent la destruction d’un bâtiment proche. En milieu agricole éloigné des habitats, ces puits sont destinés à exploiter un aquifère, principalement en vue d’irriguer les champs ou de fournir les besoins en eau pour abreuver le bétail. Dans le même secteur ont été mis en évidence plusieurs aménagements hydrauliques (drains, fossés de drainage) destinés à capter et canaliser les eaux de surface, nécessaires à une optimisation de la productivité et des rendements agricoles, en minimisant la puissance de la circulation d’eau tout en favorisant son infiltration dans le sol. Le remblaiement volontaire des dépressions naturelles au moyen de très nombreux rejets détritiques (poterie, tuile, ossement animal, objets en métal…) obéit à une même logique d’assainissement des sols, dans un environnement au substrat très argileux marqué par l’hydromorphie.

69La poterie découverte sur le site est abondante, à défaut d’être variée, et renvoie à un contexte domestique modeste. La plupart correspondent, en effet, à de la céramique commune à pâte grise, déclinant toute la panoplie de la batterie de cuisine régionale (pots à cuire surtout, plat, marmite, jatte…). Les divers comblements du puits livrent l’essentiel de la collection, dont les trois quarts apparaissent dévolus au puisage et/ou au stockage de l’eau (pot, pichet, bouilloire). La vaisselle de table en sigillée ou la gobeleterie sont nettement plus rare (0,8 % des fragments et 0,23 % des vases). Il en va de même pour les amphores (0,95 % des fragments et 0,2 % des individus), qui témoignent d’une consommation discrète de produits méditerranéens (vin, huile d’olive, sauces de poissons), et surtout d’un faible niveau d’intégration dans les circuits commerciaux régionaux, par rapport à ce que l’on observe notamment dans la plupart des contextes urbains ou les villae (environ 20-30 %) au statut plus important (Varennes et al. 2014).

70Les comparaisons au niveau régional ciblent surtout les faciès de la seconde moitié du iie et du début du iiie s. apr. J.-C. (Mouton-Venault et al. 2015). Cette chronologie est confirmée par deux datations au radiocarbone qui fournissent des intervalles compris entre 120-245 et 241-401 apr. J.-C. La dernière date sort du cadre envisagé mais fait écho aux datations plus tardives (iie-courant iiie, voire ive s.) supposées pour l’abandon des établissements ruraux proches de La Martizière (Zaaraoui 2016).

71La présence de nombreuses tuiles en terre cuite suggère l’existence d’une zone d’habitation dans le secteur immédiat datée du plein iie s. On pense évidemment aux deux fermes ceintes d’un enclos en partie contemporaines, dernièrement fouillées sur le site de La Martizière (Zaaraoui 2016). La faune consommée est peu diversifiée, avec quelques restes d’animaux domestiques (bœuf, porc, caprinés) et d’équidés ne permettant pas de discuter de la distribution des espèces, de l’exploitation des animaux ou de l’économie du site. L’outillage métallique est également peu représenté, avec quelques outils en fer et des éléments de parure en alliage cuivreux. Les meules rotatives témoignent d’activités agricoles liées à la mouture des céréales.

72Malgré la modestie des mobiliers, les quantités de poterie en présence laissent soupçonner des populations nombreuses, qui soulèvent des questions sur la nature de l’occupation et la possible présence d’établissements plus importants, tels que des villae, dans les environs. Pour tenter d’y répondre, un important travail de synthèse reste à réaliser concernant la contextualisation de ces découvertes dans un cadre régional élargi, en les confrontant aux données (fouilles et sondages) issues des autres sites de la ZAC Lybertec et des alentours (fermes de La Martizière, villae de Belleville, village-rue/relais routier de Fontenailles…). Le potentiel est énorme concernant l’étude des formes de l’exploitation des sols durant l’Antiquité, au regard notamment des superficies explorées en fouille extensive, et des données déjà acquises sur les sites proches de Ludna/Saint-Georges-de-Reneins et d’Asa Paulini/Anse (Béal et al. 2013). Une analyse approfondie permettrait de préciser des points essentiels sur leur hiérarchie, leur fonction, leur rôle dans l’organisation du territoire ou encore leurs interactions économiques et sociales, ce qui conduirait à une meilleure compréhension des dynamiques de l’occupation et de l’exploitation des sols (pratiques agricoles, gestion des ressources en eau, organisation et forme de l’espace rural…) à l’échelle de ce vaste territoire du Val de Saône.

Occupation du site au Moyen Âge

73Le site de Charentay Les Rousses présente des traces d’occupation humaine du Moyen Âge, réparties sur trois zones distinctes : A, B et C. La zone A est située dans le quart nord-ouest du secteur 4, tandis que les zones B et C se trouvent respectivement au nord-ouest et au nord-est du secteur 2. Les vestiges couvrent une période allant de l’époque alto-médiévale jusqu’à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance. Il est important de noter que la densité et la précision des datations varient considérablement entre les zones et les périodes, en raison de la pérennité de l’occupation dans certains secteurs, de sa nature, et des perturbations causées par l’arasement des niveaux médiévaux ainsi que par le réseau de fossés et de drains des époques moderne et contemporaine qui sillonnent le site.

74Les indices d’occupation sont discrets pour l’époque alto-médiévale et absents de la zone C. Dans la zone A, les vestiges de cette période révèlent principalement des aménagements du territoire sous forme de fossés parcellaires et drainants, suggérant une occupation humaine à proximité, non localisée et non définie. La zone C ne présente pas non plus d’aménagement anthropique. Il est toutefois intéressant de noter que, dès cette période, il existe probablement une dépression naturelle humide qui a piégé du mobilier anthropique relevant des périodes antiques, du xiiie, du xive s., avec quelques éléments plus tardifs du xvie s. Cette dépression existait probablement dans le paysage alto-médiéval sans qu’une occupation humaine ne semble installée à ses abords.

75Au cours des xe-xiie s., l’occupation du territoire se rationalise et concerne les trois zones : A, B et C. Dans la zone A, les preuves d’occupation humaine sont lacunaires, mais témoignent de l’exploitation du sol avec l’apparition de fossés parcellaires dans la moitié est. Du côté ouest, le secteur est assaini par un fossé drainant imposant, délimitant le bord sud d’une occupation. Des constructions légères sur sablière basse, avec des trous de poteau, ont été identifiées sans qu’un plan concret ne soit déterminable. Ces aménagements se calquent sur l’orientation des fossés préexistants dans ce secteur. Le mobilier associé à cette phase d’occupation est très limité, ne permettant pas de caractériser davantage cette occupation.

76La zone B voit se développer un ensemble de structures clairement datées de cette période. Deux corps de bâtiments sur poteaux, appelés annexe 1 et annexe 2, sont chacun associés à un silo de grande taille par rapport aux autres fosses de stockage découvertes sur le site. Des aménagements connexes, tels que des clôtures et une cour, complètent ces constructions. L’annexe 1 est interprétée comme une petite construction surélevée, de type grenier, tandis que l’annexe 2 pourrait correspondre à une structure agricole plus importante, de type grange. Au vu des types de structures en présence et de leur agencement, ce secteur semble consacré à la gestion des denrées agricoles. D’ailleurs, la faible quantité de mobilier archéologique retrouvé dans le comblement des silos exclut l’interprétation comme un lieu d’habitat. Dans la zone C, les faits archéologiques sont moins nombreux. Un bâtiment, annexe 3, sur trois ou quatre poteaux, s’apparente à une construction de type grenier. Il se trouve non loin d’un silo de contenance moyenne et d’une fosse dont la fonction est indéterminée. Ces structures sont disposées à l’est et au sud de la zone humide présente dans ce secteur, et cette zone correspondait probablement à un secteur également dévolu à la gestion des denrées agricoles. En bordure de site, il n’est pas exclu qu’elle se développât davantage à l’est. Au cours de cette période, trois structures, probablement des silos, s’alignent à la limite des secteurs 2 et 4, suggérant une limite parcellaire et confirmant une gestion rationnelle du territoire agricole.

77Le xiiie s. marque l’abandon de la zone B, tandis que l’activité anthropique demeure dans les zones A et C. Dans la zone A, le parcellaire des xe-xiie s. est entretenu, voire complété, tout en restant localisé dans la moitié est de la zone. Du côté ouest, l’occupation humaine se poursuit avec une reprise du fossé drainant, légèrement décalé vers le sud, et une transformation des constructions antérieures qui demeurent intégrées dans le nouveau corps de bâtiment. Il mixte différentes techniques de construction en terre, employant des sablières basses, des solins de pierre ou des supports sur poteaux. L’état de conservation des vestiges ne permet pas d’établir un plan précis de ce dernier. Il possédait probablement un escalier et paraissait relativement complexe. Le mobilier archéologique, spécifique de cette période, est trop ténu pour permettre de caractériser la nature de cette occupation. Dans la zone C, un enclos est aménagé autour d’une zone humide, et un bâtiment sur poteaux, appelé annexe 4, est installé à l’intérieur. Son plan évoque celui des greniers sur six poteaux. L’occupation de cette zone reste axée sur la gestion agricole.

78La fin du xiiie et le xive s. attestent la pérennisation de l’occupation anthropique dans les zones A et C. Dans la zone A, l’organisation bipartite du territoire est conservée. Le parcellaire se maintient à l’est. Des modifications mineures concernent la partie ouest : des adjonctions sont apportées au bâtiment du xiiie s. sous forme d’un petit local annexe contre sa façade sud, qui correspond éventuellement à un second escalier. Un sol est aménagé dans l’ancien corps de bâtiment légèrement remanié. Une fosse de type cabane semi-excavée est construite à l’ouest du bâtiment. Le mobilier archéologique (céramique et faune) suggère qu’il s’agit d’un habitat de type ferme. Dans la zone C, les indices d’occupation deviennent sporadiques. L’enclos du xiiie s. est toujours présent. La présence humaine à proximité est surtout suggérée par la découverte d’un fossé contenant du mobilier, qui vient cerner le bord ouest de la zone humide. Quelques fosses de nature indéterminée s’implantent entre cette dernière et l’annexe 4, qui était peut-être toujours en élévation.

79La période entre la fin du xive et le xvie s. couvre deux phases distinctes dans le secteur A : une phase de réfection des aménagements existants, suivie d’un abandon progressif. L’organisation bipartite du territoire est ainsi maintenue jusqu’à la fin de l’occupation de ce site. À l’est, les fossés parcellaires sont entretenus. Le bâtiment existant à l’ouest est rénové, avec la technique du pisé banché. Le bâtiment initié aux xe-xiie s. semble avoir été occupé, entretenu et transformé jusqu’au milieu du xve s., avant d’être progressivement abandonné aux xve et xvie s. Des fosses naturelles ou de récupération s’implantent dans les vestiges du bâti lors de la phase d’abandon. Le secteur C semble être abandonné et l’enclos est comblé autour du xvie s.

80Enfin, à partir de l’époque moderne, le secteur est consacré à la prairie ou à la culture agricole. La saturation hydrique des sols, imputable à la nature argileuse du substrat limitant l’infiltration de l’eau ainsi qu’à la probable présence de sources, a nécessité la mise en place progressive d’un réseau de drainage. Ce système, attesté à différentes périodes historiques, comprend fossés, canalisations et drains de divers matériaux (terre cuite, béton, PVC), dont l’installation a occasionné la destruction partielle ou complète des vestiges plus anciens. Son entretien régulier et son évolution jusqu’au début du xxie s. ont permis d’adapter l’espace à des usages agricoles alternant cultures et stabulation bovine.

Fig. 2 – Plan masse des vestiges découverts

Fig. 2 – Plan masse des vestiges découverts

DAO : G. Bredow, J. Benassi (Éveha).

Fig. 3 – Plan masse des vestiges phasés de la période Holocène

Fig. 3 – Plan masse des vestiges phasés de la période Holocène

DAO : G. Bredow, J. Benassi (Éveha).

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Plan masse de la fouille avec emplacement des sondages du diagnostic
Crédits DAO : J. Benassi (Éveha).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/217878/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,5M
Titre Fig. 2 – Plan masse des vestiges découverts
Crédits DAO : G. Bredow, J. Benassi (Éveha).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/217878/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,7M
Titre Fig. 3 – Plan masse des vestiges phasés de la période Holocène
Crédits DAO : G. Bredow, J. Benassi (Éveha).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/217878/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,6M
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Pour citer cet article

Référence électronique

Guillaume Maza, « Charentay – ZAC Lybertec, tranche 4, lieu-dit Les Rousses » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Auvergne-Rhône-Alpes, mis en ligne le 23 septembre 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/217878

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Auteur

Guillaume Maza

Éveha

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Responsable d’opération

Guillaume Maza

Éveha

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Droits d’auteur

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