1Lors de la démolition de l’ancien immeuble situé à l’angle des rues Peloux et Alfred-de-Vigny au sud, dans le cadre d’un permis de construire, la purge des fondations d’une cave a fait apparaître des ossements humains. Le signalement de la découverte par l’aménageur a été fait à l’Inrap le 4 décembre 2024, qui en a averti le SRA le jour même, ainsi que la gendarmerie. Les quinze fragments d’os humains collectés à cette occasion au sein du chantier de démolition se rapportent aux squelettes incomplets de trois individus de taille adulte, dont l’âge au décès est compris entre 20 et 49 ans. Ces découvertes ont conduit le service régional de l’Archéologie à planifier, avec la coopération des propriétaires et de la maîtrise d’ouvrage, une opération d’évaluation archéologique afin de préciser l’étendue et la datation des vestiges situés à environ 150 m au sud du tracé de l’enceinte de la cité antique et médiévale de Valence (fig. 1).
Fig. 1 – Plan masse des vestiges archéologiques
Échelle : 1/500.
Clichés : Y. Teyssonneyre (SRA Auvergne-Rhône-Alpes) ; DAO : N. Saadi (Inrap), Y. Teyssonneyre.
2Durant l’évaluation archéologique conduite par Yannick Teyssonneyre et Emma Bouvard-Mor le 15 février 2025, six sondages ont été ouverts, couvrant une surface de 94,3 m2, soit 10,5 % de la totalité de l’emprise. Ils ont permis d’appréhender l’intégralité de la stratigraphie conservée de ces secteurs. Les niveaux les plus anciens, possiblement datables des ive-ve s. apr. J.-C., ont principalement été observés dans la partie méridionale de l’emprise entre 0,5 à 0,6 m de profondeur (sondages 4 et 6), tandis que les plus récents, vraisemblablement datés d’un large haut Moyen Âge (?), apparaissent à moins de 0,3 m sous l’horizon de chantier (sondage 2). En tout, trois phases d’occupation ont été mises en évidence. Outre les vestiges non datés, elles renvoient tout d’abord à une occupation funéraire de l’Antiquité tardive (sondages 4 et 6), puis à une occupation funéraire du haut Moyen Âge pouvant éventuellement courir jusqu’au Moyen Âge classique (sondage 2), largement oblitérée par un creusement contemporain au niveau des sondages 1, 2, 3 et 6, ainsi qu’aux constructions d’époque contemporaine.
3L’ensemble des sondages a livré des ossements humains, soit à l’état résiduel à la suite de profondes perturbations récentes, soit en connexion anatomique au sein de dispositifs funéraires (tombes). En dehors des maçonneries d’époque contemporaine et/ou moderne, 17 structures archéologiques ont été mises au jour, parmi lesquelles on comptabilise un ensemble de onze sépultures et six fosses.
4Les sépultures mises au jour devaient originellement recouvrir l’intégralité de la parcelle. Toutefois, un vaste creusement (F1.1, F2.10, F3.2 et F6.4), vraisemblablement lié à l’installation ou la déconstruction de l’ancienne grande surface, a largement tronqué les niveaux funéraires sur la partie nord-est et centre-est de l’emprise, entre 1,1 et 1,3 m de profondeur, notamment au niveau des sondages 1, 3 et, dans une moindre mesure, 2 et 6. L’emprise de ce dernier, dont la limite septentrionale n’a pas été observée, se développe a minima sur 22,1 m de long pour 11,05 m de largeur.
5En sondages 2, 4 et 6, un certain nombre de sépultures en place, parmi lesquelles on compte la présence d’au moins un immature (F2.2), a été mis en évidence. Elles apparaissent entre 0,3 et 0,6 m de profondeur sous le niveau de chantier. Chaque secteur est marqué par une architecture ou un appareil funéraire différent, ce qui pourrait impliquer une organisation socio-spatiale particulière ou encore une occupation funéraire de longue durée. Elles ont néanmoins en commun une orientation ouest-est (tête à l’ouest, regardant vers l’est) en accord avec le rite chrétien. Cette orientation est d’autant plus signifiante qu’elle contraste avec le linéaire morphogène de la voie d’Agrippa, d’orientation nord-nord-est – sud-sud-ouest, à proximité de laquelle elles se développent perpendiculairement.
6Si sept des huit inhumations (F2.1 à F2.8) du sondage 2 semblent adopter un mode d’ensevelissement relativement sobre (pleine terre ou contenant rigide périssable, coffrage ou coffre de bois type cercueil), une tombe de la première nappe (F2.7), partiellement coupée par le creusement F2.10, se distingue de ce schéma puisque le défunt a été déposé dans un caisson constitué de tegulae (tuiles plates romaines). Cette pratique est reconnue dès l’Antiquité tardive, mais perdure durant le haut Moyen Âge, voire jusqu’à l’aube du Moyen Âge classique. Elle caractérise en tout cas le niveau d’inhumation le plus ancien mis au jour au sein de ce sondage (altitude inférieure de la nappe sépulcrale : 122,63 m NGF).
7Il convient également de signaler la présence d’un fond de vase en céramique commune à cuisson réductrice parmi les fosses sépulcrales les plus affleurantes (F2.9). Fracturée et compactée, la forme n’est pas complète, mais pourrait renvoyer au Moyen Âge classique (fond légèrement bombé, non marqué, base de la panse évasée : oule ?). Le temps ayant manqué pour tester en bonne et due forme ces nappes sépulcrales, il n’est pas possible pour l’heure de savoir si ce contenant était déposé en accompagnement d’un défunt ou bien en offrande commémorative sur la tombe, ou si sa présence était tout simplement fortuite. En tout, cinq niveaux d’ensevelissements successifs ont été observés sur 0,65 m d’épaisseur au niveau du sondage 2.
8Malgré les perturbations d’époque contemporaine (F4.1, F4.3., F4.4 et F4.5), le sondage 4 a livré deux faits funéraires, dont une tombe architecturée d’orientation est-ouest relativement atypique (F4.2). Il s’agit d’une inhumation en coffrages de tegulae posées de chant (0,35 m d’épaisseur), formant un caisson trapézoïdal, entouré d’un bourrelet de mortier de chaux (fig. 1). Son fond est aussi tapissé de tuiles plates. Aucune couverture n’a été reconnue. Le test pratiqué au niveau de la tête de l’individu invite à caractériser un comblement complexe, dans lequel les ossements d’un ou plusieurs d’autres individus ont été disposés sur le précédent. Ce type de contenant architecturé en matériaux mixtes est méconnu dans le valentinois, mais se rencontre néanmoins dans la vallée du Rhône, où des matériaux similaires sont employés à des fins tumulaires dès le ive s. apr. J.-C. Il pourrait s’apparenter au type 5 de la typochronologie établie par Michel Colardelle (Colardelle et al. 1996), à savoir aux coffrages de tuile de section quadrangulaire qui apparaît au milieu du iiie s., se répand au ive s. et disparaît dans le courant du viie s. L’usage de la chaux ou du mortier de chaux dans le but de lier les divers éléments constitutifs du caisson est connu sur divers sites lyonnais (Île Barbe, Saint-Irénée…). Cet ensemble est coupé dans sa partie sud-est par une fosse de forme sub-quadrangulaire (0,62 × 0,24 m) rassemblant des ossements d’individus vraisemblablement réduits et rangés (fragments de crâne à l’est, ossement long disposé verticalement au centre…).
9Les trois autres sépultures découvertes dans le sondage 6 se recoupent en partie (fig. 1). Bien qu’elles n’aient pas été testées, la mieux conservée des trois présente une orientation nord-sud, très proche de celle de l’axe viaire bordant l’emprise. Elle est constituée de blocs de nature et de dimensions hétérogènes (calcaire, galets, terre cuite architecturale…), dont certains caractérisent des réemplois (bloc, galets, tegulae). Sa couverture, en partie effondrée, est constituée d’au moins deux grands fragments de dalle calcaire visibles sur la bordure orientale de la sépulture (F6.2). Ce type de coffrage composite est attesté dans le sud-est entre le iie et le xiie s. (Lattard et al. 2022). La seconde, partiellement tronquée par la fosse liée à la démolition de l’ancien supermarché, est caractérisée par un coffrage en tegulae partiellement observé, d’orientation est-ouest (F6.3), se développant au-delà de la berme orientale du sondage. On notera qu’elle recoupe manifestement la dernière, qui présente également la même orientation (F6.1). Constituée d’un coffrage de pierre calcaire grossièrement équarrie de module rectangulaire, elle caractérise un type d’inhumation généralement daté entre la fin de l’Antiquité et le haut Moyen Âge en région PACA, mais qui peut perdurer ponctuellement jusqu’à la fin du xive s.
10Au final, les résultats acquis au cours de cette journée d’évaluation se conjuguent pour restituer une occupation funéraire manifestement datable entre l’Antiquité tardive (F2.7, F4.3, F6.1, F6.2, F6.3) et le premier Moyen Âge au sens large (F2.1 à 2.6, F2.8, F2.9, F4.3). Il semble que la partie méridionale du site présente une occupation funéraire plus lâche, avec au moins deux d’orientations distinctes et dont l’architecture des inhumations paraît plus ancienne que celles découvertes dans la partie nord-ouest de l’emprise.
11La densité des découvertes dans ce secteur ainsi que les modes d’inhumation reconnus peuvent être rapprochés de ceux d’un lieu d’ensevelissement communautaire. La cohabitation d’individus de taille adulte et d’immatures évoque une population dite « naturelle », toute prudence gardée. Le toponyme Saint-Victor constitue une piste de recherche : basilique funéraire extra muros, fixant à terme un pôle paroissial, établissement monastique primitif attirant les fidèles ? En l’espèce, l’évaluation n’a pas permis d’établir les limites de cet ensemble funéraire se développant manifestement le long de l’axe viaire installé par Agrippa.