Navigation – Plan du site

AccueilRégionsDomaine public maritime2019Littoral de la BretagneOuvert occidental du goulet de Br...

2019
Littoral de la Bretagne

Ouvert occidental du goulet de Brest – Recherche des épaves de la Cordelière et du Regent (1512)

Prospection thématique (2019)
Responsables d'opération : Michel L’Hour, Olivia Hulot et Denis Dégez

Notes de la rédaction

Organisme porteur de l’opération : Ministère de la Culture

Texte intégral

La Cordelière et le Regent : seconde campagne de prospection

  • 1 La date reste incertaine. Toutefois ce fut avant 1496 puisqu’on a le témoignage d’un inventaire du (...)

1Simultanément disparus par suite d’un incendie puis d’une terrible explosion qui les a en un instant engloutis lors du combat qui les opposait le 10 août 1512 entre Brest et la pointe Saint-Mathieu, le navire amiral d’Anne de Bretagne, la Cordelière, et le Regent, navire du roi d’Angleterre Henri VIII, hantent depuis plusieurs décennies l’imaginaire des archéologues sous-marins. Construits et armés en guerre au cours d’une période clé de l’histoire européenne et de l’évolution de la construction navale, ces deux bâtiments, les deux plus gros tonnages de leur époque, nés le premier vers 1496-1498 dans un chantier naval de Morlaix (chantier de Nicolas Coëtanlem, Dourduff-en-Mer), le second vers 1488-14891 (Oppenhein 1896) dans un arsenal anglais, constitueraient, s’ils étaient retrouvés, deux témoins de la plus haute importance pour mieux appréhender dans toute sa complexité matérielle le monde maritime de la fin du Moyen Âge et de l’aube de l’époque moderne. Si les recherches conduites dans les années 1990 par M. Guérout dans le but de les localiser se sont avérées vaines (Guérout 2002), elles ont eu la vertu en revanche d’éliminer du champ des possibles une zone maritime significative laissant à de futurs prospecteurs le soin de poursuivre le travail accompli sur une aire marine d’un format plus restreint, quoiqu’encore non négligeable. C’est de fait la mission que l’on s’est fixée en 2017 en saisissant l’opportunité de l’appel à projet Nouvelle exploration patrimoniale triennale des univers nautiques engloutis (Neptune) lancé par la Région Bretagne pour initier un nouveau programme de recherche de ces deux navires parfaitement emblématiques des flottes franco-bretonne et anglaise de l’époque.

2On ne reviendra pas ici sur les investigations entreprises en archives, en amont du projet, avec l’appui des historiens du GIS d’histoire maritime et de l’université de Bretagne Sud (UBS), ni sur le partenariat scientifique très dense établi par l’équipe archéologique avec les roboticiens de l’École nationale supérieure de techniques avancées Bretagne (Ensta), les géomorphologues de l’Ifremer, les hydrographes du Shom et nombres d’autres chercheurs, notamment de la société iXblue, travaillant sur les systèmes de détection géophysique. On renverra à ce sujet le lecteur au compte rendu publié en 2018 (L’Hour et al. 2018) et 2019 (Rieth 2019). De même, on s’épargnera de paraphraser ici le chapitre de ce Bilan 2018 consacré à l’environnement historique du naufrage, à la personnalité de la duchesse Anne, au quasi mythique capitaine de la Cordelière Hervé de Portzmoguer, aux circonstances du combat singulier livré à la nef anglaise par la grande caraque bretonne et aux intenses travaux préliminaires qui ont conduit l’équipe à circonscrire une aire de recherche de 25 km2 en aval du goulet de Brest. On soulignera simplement qu’à l’exception du sondeur à sédiment de la société iXblue et du système de mesures électromagnétiques marines développé par Mappem Geophysics utilisés l’an passé, les moyens mobilisés en 2019 sont identiques à ceux mis en œuvre en 2018 : navire de recherche André Malraux, sondeur multifaisceau, magnétomètre et ROV Hilarion. On rappellera enfin que la campagne 2018 a permis de réaliser l’analyse géophysique d’une zone de 6 km2 sur une aire globale « hautement privilégiée » de 25 km2 et de localiser « noyée à grande profondeur dans une zone maritime balayée par de forts courants » une épave de navire construit à clin puis de réaliser une rapide expertise de ce dernier « dont le naufrage mérite sans doute d’être daté entre la fin du xve et le début du xvie s. ».

3Initialement programmée du 1er au 21 juin 2019, mais finalement réduite à deux semaines, du 1er au 15 juin, l’opération avait cette année un double objectif : d’une part poursuivre l’étude géophysique de l’aire maritime précédemment circonscrite, d’autre part prolonger si possible l’expertise de l’épave Sud Minou 1.

L’épave Sud Minou 1 (EA 5839)

4Les études géomorphologiques conduites par l’Ifremer autant que l’expérience du Shom au regard de la zone maritime visée ou les recherches récentes menées par D. Belleney (2019, p. 40) ne laissaient en vérité qu’un mince espoir de pouvoir reconduire dès l’été 2019 des analyses approfondies du site localisé l’an passé. Toutefois, il convenait d’en avoir le cœur net et un survey électronique puis robotisé de la zone a tout de même été programmé. À cette occasion, on n’a pu que constater la pertinence des recherches de D. Belleney (Belleney 2019) et valider l’essentiel de ses conclusions, à savoir, en synthèse :

« La connaissance du fonctionnement de ces corps sédimentaires plurihectométriques (le train de dunes) [fig. 1], paraît indispensable à la compréhension de la dynamique des systèmes côtiers conjointement à la recherche de vestiges engloutis. On a ainsi calculé le temps de recouvrement de l’épave Sud Minou 1 […]. Les caractéristiques en termes de vitesse de déplacement et de longueur d’onde de la dune localisée en amont du site sont : longueur d’onde = 75 m, vitesse = 45 m/an. Si l’on considère une crête de dune à t0 placée juste en amont de l’épave […], il faudra un délai de 18 mois environ pour […] qu’elle se recouvre puis qu’elle […] soit à nouveau découverte. Toutefois, ce pas de temps peut varier suivant l’épaisseur du flanc amont de la dune. Si celle-ci est faible, on peut abaisser à 1 an la réapparition de l’épave. Au moment du dernier levé bathymétrique en octobre 2018, l’épave se trouvait à environ 20 mètres de la crête de la dune suivante. L’épave sera donc recouverte dans les trois mois suivants et durant un an et demi […] Sud Minou 1 ne sera ainsi plus visible dès la fin du mois de janvier 2019 et ne réapparaîtra probablement qu’à partir de mars-avril 2020 […]. »

Fig. 1 – Aperçu de la succession de dunes

Fig. 1 – Aperçu de la succession de dunes

DAO : Ifremer.

5De fait, lors de l’opération de 2019, aucun vestige de l’épave n’était visible, pas même l’ancre disposée à l’ouest du site dont la verge dépassait en 2018 de près de 1,50 à 2 m du fond. Présentant l’apparence d’une simple dune de sable, l’aire investiguée semblait ainsi totalement vierge. L’on conçoit mieux du même coup que les recherches menées à la seule aide d’un sondeur multifaisceau ou d’un sondeur classique à bande latérale et sans le secours d’un pénétrateur de sédiment et/ou d’un magnétomètre n’ont guère de chances autres qu’aléatoires d’aboutir, l’épave pouvant parfaitement émerger du sol environnant à certaines périodes puis totalement disparaître sous un épais manteau sédimentaire à d’autres.

L’épave Sud Minou 2 (EA 7462)

6Le même déplacement vers l’ouest du train de dunes, qui a enseveli dans l’intervalle d’un an l’épave Sud Minou 1, a symétriquement conduit à dégager cette année, par 45 m de profondeur, une seconde épave située non loin dans l’est et pareillement orientée est-ouest. Non détectée en 2018, celle-ci était parfaitement visible cette année. Par suite d’une découverte opérée dans les tout derniers jours de l’opération, l’on n’a guère eu de temps d’en examiner les vestiges. Toutefois, on a pu noter que ces derniers s’apparentent à un fond de carène très dégradé construit à franc bord (fig. 2) où quelques membrures sont assemblées au bordé au moyen de clous en fer (carvelles de section quadrangulaire) (fig. 3).

Fig. 2 – Flancs de l’épave Sud-Minou 2 émergeant à peine des sédiments

Fig. 2 – Flancs de l’épave Sud-Minou 2 émergeant à peine des sédiments

Cliché : Drassm, LIRMM_Basile.

Fig. 3 – Vue d’un des flancs de l’épave Sud-Minou 2 (vue du bordé extérieur)

Fig. 3 – Vue d’un des flancs de l’épave Sud-Minou 2 (vue du bordé extérieur)

Cliché : Drassm, LIRMM_Basile.

7Les vestiges conservés sur une quinzaine de mètres de long affleurent à la surface des sédiments. Au regard des quelques structures visibles et en l’absence de canon, l’hypothèse d’un navire marchand des xviiie-xixe s. demeure l’une des plus plausibles, mais nécessitera d’être consolidée lors de prochaines investigations. Une couverture photographique 3D pourrait être utilement réalisée. Comme l’épave Sud Minou 1, ce nouveau gisement est balayé par un fort courant de marée qui ne permet pas d’espérer travailler sur le site plus de 1h-1h30 lors de chaque étale de courant.

Les perspectives du projet

8Outre le récolement d’une masse d’archives, qui entraîne déjà à réviser certaines réflexions historiques sur la bataille de Saint-Mathieu et son impact réel sur les vies maritimes anglaise et franco-bretonne, les deux campagnes 2018 et 2019 ont permis de dégager des enseignements très féconds sur les mécanismes sédimentaires qui caractérisent l’aire marine concernée et conditionnent la composition de la logistique à mobiliser si l’on veut avoir quelque chance de localiser les épaves recherchées. Elles ont aussi révélé deux épaves dont l’une au moins, Sud Minou 1, participe très possiblement d’un évènement lié à la bataille de Saint-Mathieu. La nature du site, sa chronologie potentielle, certains des traits de construction observés laissent en effet penser qu’il pourrait s’agir de l’un des grands navires marchands qui accompagnaient l’armée navale anglaise. Germain Brice et Pierre Choque après lui signalent, en effet, que la Cordelière aurait envoyé plusieurs d’entre eux par le fond dès le début des combats : « Ce qu’il trouvoit il le jettoit en mer », ce qui revient à dire que la Cordelière a envoyé plusieurs navires par le fond (Brice 1513).

9Si l’expertise du site permettait un jour de consolider cette hypothèse – mais l’on sait que la tâche sera rude –, on y trouverait une information absolument névralgique sur la localisation précise de la bataille.

10On sait en effet qu’un doute subsiste par suite de témoignages apparemment contradictoires. L’italien Piero Lando parle d’une flotte franco-bretonne initialement mouillée in Bocha dil colfo di Breste, expression qui semble désigner le goulet de Brest (Spont 1897). En revanche, un écrit consigné par la famille Louet de Coatjunval localise la bataille « bien prez du Raz de Saint Mahé » (Louët 1894, p. 428), soit Saint-Mathieu. Il est vrai que le premier était présent à bord d’un bâtiment anglais cependant que le second rapporte, dans la seconde moitié du xvie s., des faits dont il n’a pas été témoin.

11Ainsi, on pourrait se focaliser sur cet espace plus restreint et programmer des campagnes électroniques encore plus exigeantes en réalisant par exemple une analyse à grille très fine des fonds au pénétrateur à sédiment. Les narrations de la bataille, notamment celle consignée par Pierre Choque, pourraient alors être plus utilement mises à contribution. Le vers 79 du poème de Pierre Choque laisse notamment supposer que le combat eut lieu à proximité immédiate d’une zone rocheuse : « Aussy navoient place ne territoire ». À ce sujet, Augustin Jal a souhaité d’ailleurs souligner que l’auteur de la miniature qui illustre le manuscrit et représente le combat des deux nefs a lui-même inscrit la scène dans une passe extrêmement étroite dont les rivages menacent les navires (Jal 1845). On s’est demandé si cette passe extrêmement étroite ne pouvait pas symboliser l’entrée du goulet.

12Les objectifs d’une prochaine campagne pourraient en conséquence être doubles : finaliser une expertise de l’épave Sud Minou 1 en programmant son analyse in situ, lors des périodes de désensablement du site, et poursuivre sur le reste de la zone à investiguer les levés magnétométriques, si possible couplés à un sondeur à sédiment.

Haut de page

Bibliographie

Belleney D. 2019 : Morpho-dynamique des dunes sableuses à la sortie de la rade de Brest en contexte macrotidal, Mémoire de master 2 sous la direction de A. l. Ehrhold (Ifremer) et N. Le Dantec (IUEM-UBO), université Bretagne Sud.

Brice G. 1513 : Chordigerae navis conflagratio, trad. P. Choque, BNF Rés. m-Yc-68 et BNF Fr. 1672 : 13 f.

Guéroult M. 2002 : Le dernier combat de la Cordelière, Le Serpent de Mer.

Jal A. 1845 : Marie La Cordelière (xvie s.), Paris, n. 7, p. 31.

L’Hour M., Hulot O., Dégez D. 2018 : Au large de Brest – Recherche des épaves de la Cordelière et du Regent (1512), prospections géophysique et thématique (2018), Archéologie de la France – Informations, Domaine public maritime.

Louët H. du 1894 : Extrait d’un cahier appartenant à Hamon du Louët, concernant certaines alliances, mémorial de Coatjunval, traduit par François-Marie Luzel, Bulletin de la Société archéologique du Finistère, p. 426-457.

Oppenheim M. 1896 : Naval Accounts and Inventories of the Reign of Henry VII (1485-8 and 1495-7), London, Navy Record Society, p. 254-291.

Rieth É. 2019 : À la recherche de l’épave de la Cordelière (1512). Chronique d’archéologie navale, Neptunia, 294, p. 59-61.

Spont A. 1897 : Letters and Papers Relating to the War with France, 1512-1513, doc. 39, p. 60-63.

Haut de page

Notes

1 La date reste incertaine. Toutefois ce fut avant 1496 puisqu’on a le témoignage d’un inventaire du Regent, artillerie comprise, réalisé en 1496.

Haut de page

Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Aperçu de la succession de dunes
Crédits DAO : Ifremer.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/233549/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1015k
Titre Fig. 2 – Flancs de l’épave Sud-Minou 2 émergeant à peine des sédiments
Crédits Cliché : Drassm, LIRMM_Basile.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/233549/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Fig. 3 – Vue d’un des flancs de l’épave Sud-Minou 2 (vue du bordé extérieur)
Crédits Cliché : Drassm, LIRMM_Basile.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/233549/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,3M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Michel L’Hour, Olivia Hulot, Denis Dégez, « Ouvert occidental du goulet de Brest – Recherche des épaves de la Cordelière et du Regent (1512) » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Domaine public maritime, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/233549

Haut de page

Auteurs

Michel L’Hour

Drassm

Articles du même auteur

Olivia Hulot

Drassm

Articles du même auteur

Denis Dégez

Drassm

Articles du même auteur

Haut de page

Responsables d'opération

Michel L’Hour

Drassm

Opération(s) dirigée(s) par cet archéologue

Olivia Hulot

Drassm

Opération(s) dirigée(s) par cet archéologue

Denis Dégez

Drassm

Opération(s) dirigée(s) par cet archéologue

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search