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2019
Littoral de la Guyane

Au large d’Awala-Yalimapo – L’épave du négrier hollandais Leusden, un programme de recherche international

Prospection thématique (2019)
Responsable d’opération : Denis Metzger
Notice rédigée avec Michel L’Hour et Jerzy Gawronski

Entrées d’index

Année de l'opération :

2019

Numéro d’opération :

3933

Chronologie :

époque moderne
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Notes de la rédaction

Organisme porteur de l’opération : Ministère de la Culture

Texte intégral

Un navire de la West Indische Compagnie hollandaise (WIC)

1Conjointement dirigée par J. Gawronski, directeur du Département d’archéologie de la ville d’Amsterdam (Monuments and Archaeology : MenA) et M. L’Hour, directeur du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm), une seconde campagne de prospection, après celle de 2013 (Gawronski, L’Hour 2013), a été organisée en septembre 2019 au large des côtes de la Guyane française afin de retrouver l’épave du Leusden. Par suite d’une météo exécrable et d’une erreur du capitaine dans l’estime de sa navigation, ce navire négrier amstellodamois, qui allait d’Elmina, au Ghana, à Paramaribo, au Suriname, a talonné le 1er janvier 1738 un banc de sable, s’est échoué et a rapidement été envahi puis disloqué par la houle à l’atterrage du fleuve Maroni.

2Très vite oubliée de tous, l’infortune du Leusden doit son retour dans les mémoires aux recherches historiques conduites entre 2006 et 2011 par l’historien hollando-surinamais L. Balai, dans le cadre de sa thèse de doctorat de l’université d’Amsterdam Het slavenschip Leusden. Lors du naufrage, 664 des 680 captifs africains transportés dans les entreponts du bâtiment ont péri noyés après que l’équipage a cloué les panneaux de cale pour les y maintenir prisonniers. Au regard des archives à ce jour étudiées, ces pertes humaines font du naufrage du Leusden la plus grande tragédie maritime de l’histoire des échanges négriers à travers l’Atlantique.

3Corrélée à l’examen attentif des conditions environnementales du naufrage et à l’évolution géomorphologique supposée du trait de côte et des bancs de sable, Tijger bank et banc français, qui ponctuent respectivement les flancs surinamais et français de l’embouchure du Maroni, l’analyse rigoureuse des archives et des cartes marines (fig. 1), tant modernes que contemporaines, a permis depuis l’expertise de 2013, menée pour l’essentiel dans les eaux du Suriname, de situer avec assez de vraisemblance en territoire français l’emplacement possible de l’épave (fig. 2).

Fig. 1 – Localisation des surveys

Fig. 1 – Localisation des surveys

En vert, emplacement actuel des bancs de sable ; en rouge, emplacement des bancs de sable en 1777, d’après la carte de l’embouchure du Maroni publiée par la maison d’édition Johannes van Keulen en Zoonen à partir de relevés effectués en 1772 par Eldert Kraay le 24 avril 1772.
Les zones de survey à prospecter ont été précisées grâce à l’étude comparée des cartes anciennes et modernes qui, après géolocalisation des premières, permet de mieux comprendre l’évolution du cours du Maroni depuis l’époque du naufrage.

Fig. 2 – Embouchure du Maroni, en direction du nord-est

Fig. 2 – Embouchure du Maroni, en direction du nord-est

À droite, la plage des Hattes ; à l’avant droit et à droite de l’hydravion le banc français émerge nettement à marée descendante.

Cliché : F. Osada (Drassm).

Objectifs et moyens du projet Leusden : prospection électronique et horizon complexe

4Le premier objectif des opérations planifiées depuis 2013 à l’ouvert du Maroni vise à la localisation de l’épave. Si ce but, comme on l’espère, est atteint, on se proposera d’y réaliser une expertise méthodique afin de caractériser au mieux les données du site : extension, identification et nature des vestiges préservés, état de conservation et potentiel scientifique de ces derniers… À l’issue de cette phase initiale, un rapport devra clairement établir s’il est opportun, au regard des témoignages mis au jour, de proposer une étude exhaustive de l’épave et, en cas de réponse positive, de définir les moyens indispensables à cette étude et d’en estimer le coût.

5Après que l’examen méthodique des sources documentaires a permis de cibler la zone du naufrage, il a été convenu, afin de localiser le Leusden, de programmer des campagnes de prospection procédant pour l’essentiel de détections magnétométriques. L’étude a, en effet, permis d’estimer que la masse métallique résiduelle de l’épave devait excéder, avant dilution par corrosion du métal, une quinzaine de tonnes.

6Sur la base des résultats de cette enquête et de la campagne de 2013, l’opération de 2019 s’est concentrée sur un espace de recherche localisé au large de la commune d’Awala-Yalimapo et de la plage des Hattes. Dans la mesure où les bancs de sable et la faible profondeur des eaux entravent localement les opérations maritimes, il a été décidé en 2019 d’utiliser simultanément un navire (fig. 3) et un drone pour réaliser les recherches magnétométriques (fig. 4 et 5). Par ailleurs, un ULM hydravion a été mis en œuvre et une reconnaissance visuelle depuis les airs a été effectuée.

Fig. 3 – Pirogue utilisée pour la prospection

Fig. 3 – Pirogue utilisée pour la prospection

Les moyens nautiques font cruellement défaut en Guyane. Il a fallu improviser et utiliser une simple pirogue comme navire de survey.

Cliché : F. Osada (Drassm).

Fig. 4 – Drone utilisé pour la prospection

Fig. 4 – Drone utilisé pour la prospection

Volant à moins de 6 m d’altitude, à une vitesse comprise entre 15 et 50 km/h, le magnétomètre aéroporté par le drone Innovadrone Dronestar 850 du Drassm a permis de couvrir très rapidement de vastes zones de prospection.

Cliché : F. Osada (Drassm).

Fig. 5 – Écran de contrôle du drone

Fig. 5 – Écran de contrôle du drone

Il permet de connaître en permanence les données du vol et de contrôler le déroulement de la mission.

7Ces opérations conjointes ont permis de localiser plusieurs anomalies significatives et géographiquement cohérentes. Les aléas météorologiques et l’absence absolue de visibilité dans l’eau, consécutive aux apports terrigènes inlassablement charriés par les eaux de la Mana et du Maroni et à l’influence très directe des eaux turbides de l’Amazone qui parcourent d’est en ouest, depuis le Brésil, le littoral guyanais, ont toutefois pénalisé cruellement les travaux, de sorte qu’il n’a pas été possible – et de loin… – de mener l’ensemble du programme de prospection à son terme. Les levés magnétométriques ont néanmoins révélé un certain nombre d’anomalies qui réclameront une inspection in situ pour identifier de manière plus précise leur nature. Les reconnaissances visuelles ont également fourni des indices de structures immergées en eau peu profonde, près de la côte et à l’est de la zone de recherche, qui réclameront également d’être inspectées (fig. 6). Une prolongation des levés magnétométriques sur cette même zone devra encore être à l’avenir envisagée pour vérifier la présence ou pas d’autres anomalies susceptibles d’être liées à un naufrage.

Fig. 6 – Vues aériennes collectées lors du survey d’une zone située à mi-distance des embouchures de la Mana et du Maroni

Fig. 6 – Vues aériennes collectées lors du survey d’une zone située à mi-distance des embouchures de la Mana et du Maroni

Elles semblent révéler la présence de vestiges à peine couverts à marée basse.

Cliché : F. Osada (Drassm).

Un témoin culturel, historique et symbolique

8Si l’épave du Leusden est en premier lieu associée à l’histoire de la traite européenne des captifs africains, à celle des Pays-Bas, du Suriname, du Ghana et, enfin, de la France maritime et de ses confins ultramarins, elle est aussi hautement symbolique de toute l’histoire de l’esclavage, notamment du transport des captifs africains sur les routes maritimes de l’Atlantique, et du processus de peuplement des espaces américains. Au-delà, on peut surtout escompter, en cas de découverte, que le Leusden produira une masse d’informations inédites sur le commerce des esclaves qui a régulièrement approvisionné les marchés américains et caraïbéens entre le xviie et le xixe s. (fig. 7). L’enjeu est d’importance, car les données maritimes avérées sur la traite négrière sont très rares. Les seules épaves de navires négriers à ce jour retrouvées, sommairement analysées ou fouillées, sont celles de navires perdus lors de leur voyage de retour alors même, précisément, qu’ils ne transportaient plus de captifs. Les vestiges du Leusden pourraient en conséquence produire d’importants et inédits renseignements sur la construction du bâtiment et son équipement de bord, sur la réalité quotidienne des transports d’esclaves par voie maritime, sur la culture matérielle du temps et les caractéristiques physiques des populations transportées, etc., soit une masse de données de première main propres à abonder de manière significative nos connaissances de l’histoire de l’esclavage. Source évidente de données archéologiques vérifiées, le Leusden pourrait par ailleurs s’imposer comme un lieu de mémoire particulièrement symbolique.

Fig. 7 – Saint-Eustache et le commerce des esclaves sur des navires hollandais et anglais

Fig. 7 – Saint-Eustache et le commerce des esclaves sur des navires hollandais et anglais

Dessin : S. Weuijster (vers 1763) ; cliché : Atlas d’Abraham van Stolk, musée historique de Rotterdam.

9Par sa thématique de recherche autant que par la nature des études envisagées, le projet Leusden s’inscrit de facto au cœur des grands programmes de recherche dont l’Unesco assure internationalement la promotion et qui, à l’échelle aujourd’hui de la planète, se préoccupent de la mémoire de l’esclavage et de ses héritages. En France, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) ou, dans les années 1990, l’exposition Les anneaux de la mémoire, aux Pays-Bas, le récolement numérique de près de deux millions de documents consacrés à l’implication de ce pays dans l’histoire de l’esclavage, et en Grande-Bretagne, enfin, l’International Slavery Museum de Liverpool ne sont que quelques exemples d’une démarche mondialisée de reconnaissance de cette page de l’histoire de l’humanité qui a vu se nouer un lien tragique et indissoluble entre les pays européens, l’Afrique, l’océan Indien, les Amériques et les Caraïbes. La découverte de l’épave du Leusden et son étude pourraient en conséquence jouer sur cet horizon planétaire un rôle extraordinairement symbolique et c’est à coup sûr à l’aune de cet enjeu que le projet de poursuivre les recherches doit aussi être examiné.

Le projet Leusden, un programme au long cours

10La vérification des anomalies significatives inventoriées cette année devra pouvoir à terme s’appuyer sur la mobilisation d’aspirateurs marins puissants ou de bennes capables de prélever rapidement plusieurs mètres d’épaisseur de sédiment marin afin de faciliter une expertise rapide des anomalies et de leur environnement. La mise à disposition de cette logistique réclamera nécessairement un budget approprié pour financer tout à la fois la location d’un ou plusieurs supports surface dotés d’un tirant d’eau qui n’excède pas 2,60 m et la mise en œuvre conjointe d’une pelle mécanique et peut-être de plusieurs drones travaillant de concert afin d’optimiser au mieux les séquences météorologiques et éoliennes favorables au vol. Si de tels moyens étaient réunis, il serait permis de penser que l’exploration méthodique de l’ensemble de la zone circonscrite à l’issue de l’analyse des ressources documentaires pourrait être réalisée en quatre à cinq semaines, l’expertise des principales anomalies mises au jour étant menée de front pendant cette même période. À l’issue, et dans l’hypothèse où l’épave du Leusden était définitivement localisée et identifiée et que la nature et l’état de conservation des vestiges le justifiaient, le principe d’une fouille méthodique pourrait être mis à l’étude et peut-être acté. Dans le contexte maritime qui prévaut à l’embouchure du Maroni, sans doute serait-il alors pertinent, comme on l’a fait à la fin des années 1990 en baie de Matagorda, au Texas, pour étudier l’épave de la Belle, de songer à l’implantation d’un coffrage autour de l’épave afin de travailler plus efficacement et sans contrainte météorologique à son analyse. La profondeur moyenne de la zone le permet aisément.

11Mais pour l’heure, il importe simplement et surtout de séquencer très progressivement ce projet, la programmation de chaque phase étant très directement tributaire des résultats, engrangés ou pas, au cours de la phase précédente. On se propose en conséquence de poursuivre simplement l’an prochain la prospection magnétométrique en s’adaptant un peu mieux au milieu dont l’opération 2019 nous a enseigné à marche forcée les conditions relativement rigoureuses.

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Bibliographie

Balai L., Gawronski J., L’Hour M. 2021 : Fortune de mer sur les côtes de Guyane : la tragédie du « slavenschip » Leusden (1738), Une saison en Guyane, HS 7, p. 58-67.

Gawronski J., L’Hour M. 2013 : Au large de Les Hattes – Recherche de l’épave du Leusden, prospection géophysique (2013), Archéologie de la France – Informations, Domaine public maritime.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1 – Localisation des surveys
Légende En vert, emplacement actuel des bancs de sable ; en rouge, emplacement des bancs de sable en 1777, d’après la carte de l’embouchure du Maroni publiée par la maison d’édition Johannes van Keulen en Zoonen à partir de relevés effectués en 1772 par Eldert Kraay le 24 avril 1772.Les zones de survey à prospecter ont été précisées grâce à l’étude comparée des cartes anciennes et modernes qui, après géolocalisation des premières, permet de mieux comprendre l’évolution du cours du Maroni depuis l’époque du naufrage.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Fig. 2 – Embouchure du Maroni, en direction du nord-est
Légende À droite, la plage des Hattes ; à l’avant droit et à droite de l’hydravion le banc français émerge nettement à marée descendante.
Crédits Cliché : F. Osada (Drassm).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 1,1M
Titre Fig. 3 – Pirogue utilisée pour la prospection
Légende Les moyens nautiques font cruellement défaut en Guyane. Il a fallu improviser et utiliser une simple pirogue comme navire de survey.
Crédits Cliché : F. Osada (Drassm).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 697k
Titre Fig. 4 – Drone utilisé pour la prospection
Légende Volant à moins de 6 m d’altitude, à une vitesse comprise entre 15 et 50 km/h, le magnétomètre aéroporté par le drone Innovadrone Dronestar 850 du Drassm a permis de couvrir très rapidement de vastes zones de prospection.
Crédits Cliché : F. Osada (Drassm).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 766k
Titre Fig. 5 – Écran de contrôle du drone
Légende Il permet de connaître en permanence les données du vol et de contrôler le déroulement de la mission.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 738k
Titre Fig. 6 – Vues aériennes collectées lors du survey d’une zone située à mi-distance des embouchures de la Mana et du Maroni
Légende Elles semblent révéler la présence de vestiges à peine couverts à marée basse.
Crédits Cliché : F. Osada (Drassm).
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 658k
Titre Fig. 7 – Saint-Eustache et le commerce des esclaves sur des navires hollandais et anglais
Crédits Dessin : S. Weuijster (vers 1763) ; cliché : Atlas d’Abraham van Stolk, musée historique de Rotterdam.
URL http://journals.openedition.org/adlfi/docannexe/image/234074/img-7.jpg
Fichier image/jpeg, 235k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Denis Metzger, Michel L’Hour et Jerzy Gawronski, « Au large d’Awala-Yalimapo – L’épave du négrier hollandais Leusden, un programme de recherche international » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France - Informations [En ligne], Domaine public maritime, mis en ligne le 15 juin 2026, consulté le 20 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/234074

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Auteurs

Michel L’Hour

Drassm

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Responsable d’opération

Denis Metzger

Drassm

Opération(s) dirigée(s) par cet archéologue

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Droits d’auteur

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