Souvenirs de doctorante. In memoriam Suzanne Lallemand
Texte intégral
Rencontre
1Septembre 1996, cafétéria du 54, boulevard Raspail, Paris. Ma première rencontre avec Suzanne Lallemand. Suzanne : « Alors, dites-moi, que fait-on du placenta à l’île de La Réunion ? »
2Nous étions toutes deux attablées près de la fenêtre, devant une tasse de café (et un macaron), au premier étage du 54, boulevard Raspail. Suzanne était vêtue d’un élégant costume noir et ses cheveux étaient relevés en un chignon très classique, l’ensemble donnant une impression de classe et de raffinement.
3Venant de La Réunion où j’avais commencé mes études, j’étais particulièrement impressionnée tant par le lieu, que je découvrais et qui m’apparaissait comme une sorte de temple du savoir, que par la personne qui se trouvait en face de moi. J’avais consacré mon mémoire de DEA d’anthropologie à une première approche des conditions de la naissance et de la petite enfance à La Réunion, Suzanne Lallemand était une référence en matière d’anthropologie de l’enfance et j’avais lu bon nombre de ses publications. Je souhaitais poursuivre mes recherches et rêvais de pouvoir m’inscrire en thèse de doctorat sous sa direction.
- 1 C’est d’ailleurs ce qu’en disait aussi Michel Leiris en 1955 (Contacts de civilisations en Martiniq (...)
- 2 De ce point de vue, je me suis très vite aperçue que les humains ne fonctionnant pas comme les phas (...)
- 3 D’autant que ceux-ci étaient, à l’époque, empêtrés dans une violente guerre interpersonnelle, dont (...)
4Dans mon université d’origine, la naissance et la petite enfance n’étaient pas franchement vues comme des sujets anthropologiques dignes d’intérêt, d’autant que je projetais de mener mon enquête en société créole réunionnaise, et que les sociétés créoles n’étaient considérées, par au moins un des enseignants en poste, que comme des entités nécessairement acculturées, sans grand intérêt anthropologique1. Qui plus est, j’allais, du fait de mon sujet de recherche, être amenée à m’intéresser en priorité aux femmes2, ce qui aggravait mon cas. Aussi ce projet n’avait-il pas, c’est le moins que l’on puisse dire, déclenché l’enthousiasme de mes professeurs3 :
5« Vous devriez aller faire de la recherche dans une vraie société, en Afrique ou à Madagascar ! Et les femmes, franchement... Faites donc un terrain digne de ce nom, étudiez une technique... ou la parenté ! »
6Cette vision de l’anthropologie n’étant, décidément, pas compatible avec celle qui commençait à se former en moi, j’avais décidé de m’inscrire en thèse ailleurs.
7Aussi avais-je contacté Suzanne Lallemand afin de lui demander un rendez-vous. Ma démarche me semblait osée. Je n’étais pas issue d’une université métropolitaine prestigieuse et je craignais qu’elle ne donne pas suite à la demande de l’obscure étudiante réunionnaise que j’étais.
- 4 Pris l’avion pour rejoindre la France métropolitaine.
8Pour autant, elle m’avait immédiatement répondu. J’avais alors « sauté la mer4 », comme on dit chez moi, et nous nous étions donné rendez-vous à Paris, à la Maison des sciences de l’homme, boulevard Raspail.
9« Eh bien, jusqu’à ce que tous les accouchements se déroulent dans les maternités, l’usage voulait que ce soit le père de l’enfant nouveau-né qui l’ensevelisse dans un endroit humide afin qu’il ne se dessèche pas trop vite.
— Intéressant, ça ! Y avait-il un lien effectué entre le placenta et l’enfant ?
— Oui, le placenta était vu comme le double de l’enfant, et il était également enterré afin d’éviter qu’un sort puisse être jeté sur le bébé. Cacher le placenta, c’était aussi une manière de protéger le nouveau-né !
— Et le passage de la maison à la maternité, ça s’est passé quand ?
— À la fin des années 1970, au tout début des années 1980... »
- 5 Suzanne Lallemand, Guy Le Moal, 1981, « Un petit sujet », Journal des africanistes 51 (1-2) : 5-21.
10Ce jour-là, le « petit café » que nous avions convenu de prendre ensemble a duré près de trois heures et j’ai découvert que « le petit sujet5 » que je me proposais de traiter dans le cadre de ma thèse de doctorat ne l’était peut-être pas, après tout, et malgré ce que m’avaient dit les enseignants de mon université d’origine, tant que cela...
- 6 À cette époque lointaine, les réseaux sociaux n’existaient pas, les contacts mail commençaient just (...)
11Nous avons discuté de mon projet de thèse, mais aussi de la manière dont je pourrais organiser les choses entre une vie professionnelle déjà bien remplie, ma vie familiale (j’étais déjà mère de deux enfants), un éloignement géographique qui ne facilitait pas les choses6 et l’importance de la charge de travail qui m’attendait si je choisissais de m’inscrire en doctorat.
12Loin de se positionner uniquement comme la scientifique de renom qu’elle était, Suzanne Lallemand m’est apparue ce jour-là comme quelqu’un de modeste, de chaleureux, veillant au bien-être des autres, soucieuse de la réussite de ses étudiants.
Un suivi de thèse hors normes
13L’attitude bienveillante de Suzanne ne s’est jamais démentie durant les quatre années de mon inscription en thèse et je souhaite à chaque doctorant de pouvoir bénéficier d’un encadrement d’une telle qualité. Alors que j’étais une passionnée d’anthropologie plutôt dilettante, Suzanne m’a enseigné la rigueur du travail de terrain, la minutie de l’ethnographie, la précision de la prise de notes. Elle m’a appris à ne jamais me contenter du superficiel mais à chercher toujours plus, à observer, à écouter, à creuser, à analyser jusqu’à ce qu’enfin mes données deviennent redondantes, jusqu’à ce que je parvienne à ce que les manuels d’anthropologie nomment la saturation de l’information, soit la réitération des mêmes informations qui permettent au chercheur de se dire qu’il commence à avoir cerné ce qu’il souhaitait savoir.
14Bien avant que les logiciels de traitement des données n’apparaissent, elle m’a montré la manière de traiter mes données en utilisant de simples marqueurs fluorescents, chaque couleur employée correspondant à une thématique abordée lors des entretiens et des observations. L’ensemble des données était ensuite synthétisé dans de larges tableaux qui me permettaient d’avoir une vue d’ensemble de mes matériaux.
- 7 Skype n’existait pas non plus...
- 8 Voir, à ce sujet, Suzanne Lallemand 2007, « Toilette chez les Batak Toba, Sumatra », in Doris Bonne (...)
15Régulièrement, nous discutions, par téléphone7, de l’état d’avancement de mon travail de terrain. Nous devisions parfois longtemps car Suzanne confrontait mes données aux siennes, à celles collectées tant chez les Mossi que chez les Kotokoli auprès desquels elle avait enquêté en Afrique de l’Ouest. Elle effectuait également des parallèles avec ses observations indonésiennes8 et ces échanges enrichissaient ma réflexion, me menant à élargir le champ de mes lectures.
16Parallèlement, elle évaluait régulièrement la progression de mes recherches bibliographiques, me donnant l’habitude de confronter, de manière systématique, terrain et théorie puis de dépasser l’un et l’autre afin de me forger mes propres interprétations et analyses. Ainsi, Suzanne Lallemand m’a peu à peu amenée à envisager mes recherches sous l’angle de la théorisation ancrée, approche qui n’était, à l’époque, que peu choisie par les chercheurs.
17Dès 1997, elle m’expliqua à quel point il était important que je commence, non seulement la rédaction de ma thèse, mais également que je songe à publier plusieurs articles afin que mon dossier scientifique puisse être présenté rapidement, après ma soutenance de thèse, en commission du Conseil national des universités.
18En 1999, alors que la rédaction de la première version de ma thèse était achevée et que nous en étions à la phase des corrections et améliorations, Suzanne n’a pas hésité à m’héberger chez elle durant plusieurs jours, me disant que je ne prendrais mon billet de retour chez moi que lorsqu’elle jugerait que le niveau atteint était à la hauteur de ce qu’elle en attendait. L’excellence n’était pas une option. C’était un impératif.
19Nous avons gardé le contact durant de nombreuses années. Nous avions coutume de nous retrouver lors de mes séjours parisiens et d’aller déjeuner ensemble afin de parler anthropologie. En 2007, quand j’ai soutenu mon habilitation à diriger des recherches, elle m’a fait la surprise de venir assister à la soutenance.
Dernière rencontre
20Notre dernière rencontre a eu lieu à Liège, en Belgique, en 2011, au colloque sur la petite enfance qui avait été organisé par Élodie Razy et Charles-Édouard de Suremain.
21Suzanne a tenu à venir écouter ma communication et j’ai perçu, chez elle, toujours le même soutien, la même exigence bienveillante avec laquelle elle a fait de moi l’anthropologue que je suis aujourd’hui. Elle m’a, ce jour-là, expliqué qu’étant à la retraite, elle souhaitait commencer à prendre du recul par rapport à l’anthropologie pour s’occuper d’elle, de sa famille.
22Dès la fin du colloque, je devais prendre l’avion avec la cadette de mes filles pour le Japon. J’avais en effet organisé quelques jours de vacances et nous devions retrouver, au nord de Tokyo, ma fille aînée qui y vivait depuis quelques années. Nous étions le 11 mars. À notre arrivée à Tokyo, le 12 au matin, c’était le chaos. Nous avons appris l’explosion de la centrale atomique de Fukushima. L’aéroport avait subi d’importants dégâts. Nous avons finalement pu retrouver ma fille aînée dont j’étais sans nouvelles depuis la veille et pour laquelle je craignais le pire. Quand, enfin, j’ai pu accéder à mes mails, le premier message que j’ai trouvé venait de Suzanne qui s’inquiétait et demandait des nouvelles.
23Suzanne Lallemand a été pour moi bien plus qu’une directrice de thèse. Elle a été et demeure un modèle ; elle incarne, à mes yeux, ce que signifie le terme anthropologue, les valeurs qui sont, avant tout, attachées à ce métier : humanisme, bienveillance, curiosité.
Notes
1 C’est d’ailleurs ce qu’en disait aussi Michel Leiris en 1955 (Contacts de civilisations en Martinique et en Guadeloupe, Paris, Unesco/Gallimard).
2 De ce point de vue, je me suis très vite aperçue que les humains ne fonctionnant pas comme les phasmes, et que les bébés humains étant conçus avec deux géniteurs, masculin et féminin, j’allais être amenée à mener mes enquêtes tant avec les femmes qu’avec les pères des enfants.
3 D’autant que ceux-ci étaient, à l’époque, empêtrés dans une violente guerre interpersonnelle, dont les étudiants faisaient les frais et qui donnait un sens au principe africain selon lequel il ne peut y avoir deux crocodiles dans le même marigot.
4 Pris l’avion pour rejoindre la France métropolitaine.
5 Suzanne Lallemand, Guy Le Moal, 1981, « Un petit sujet », Journal des africanistes 51 (1-2) : 5-21.
6 À cette époque lointaine, les réseaux sociaux n’existaient pas, les contacts mail commençaient juste à se généraliser et l’envoi de chapitres rédigés s’effectuait par voie postale, ce qui fait bien rire mes doctorants, aujourd’hui, quand j’évoque cette époque qui leur semble proche du paléolithique.
7 Skype n’existait pas non plus...
8 Voir, à ce sujet, Suzanne Lallemand 2007, « Toilette chez les Batak Toba, Sumatra », in Doris Bonnet, Laurence Pourchez (dir.), Du soin au rite dans l’enfance, Paris, IRD/ERES (rééditions 2011, 2021).
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Laurence Pourchez, « Souvenirs de doctorante. In memoriam Suzanne Lallemand », Journal des africanistes, 91-2 | 2021, 318-321.
Référence électronique
Laurence Pourchez, « Souvenirs de doctorante. In memoriam Suzanne Lallemand », Journal des africanistes [En ligne], 91-2 | 2021, mis en ligne le 01 novembre 2022, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/11373 ; DOI : https://doi.org/10.4000/africanistes.11373
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