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Le retour des crânes (Tanzanie, 2022) : un exemple des problèmes liés à la restitution des restes humains en Afrique

The return of the skulls (Tanzania, 2022): An example of the problems associated with the return of human remains in Africa
Catherine Baroin
p. 216-235

Résumés

À l’époque coloniale, de nombreux crânes d’Africains furent expédiés pour étude vers les musées d’Europe, où la craniologie battait son plein. Le mouvement est inverse aujourd’hui, et les demandes de restitution par les pays d’Afrique d’objets culturels et de restes humains se multiplient. Certains crânes confisqués sont aujourd’hui investis, en Tanzanie notamment, d’une immense valeur symbolique car ce sont les restes de héros de la résistance anticoloniale. Pendus en public, ces derniers n’eurent pas droit à une sépulture et leurs crânes furent expédiés vers l’Allemagne du IIe Reich. Mais après un long silence, les descendants demandent leur retour pour témoigner d’un passé désormais considéré comme glorieux et pour servir de leçon aux générations futures. Leur restitution pose toutefois de nombreux problèmes, d’identification d’abord, mais aussi juridiques, politiques et financiers. Nous dressons ici un bilan de la situation en Tanzanie et en Allemagne, pour ensuite faire un rapide tour d’horizon dans d’autres pays d’Europe.

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Texte intégral

PrologueJ’étudie depuis trente ans la société des Rwa, montagnards du mont Meru, à l’ouest du Kilimandjaro en Tanzanie du Nord. À ce titre, les Rwa m’ont sollicitée en 2022 pour les conseiller sur un projet de musée culturel. J’apprends alors, non sans surprise, qu’ils souhaitent voir figurer dans ce musée le crâne de Mangi Lobulu, leur chef qui fut pendu par les Allemands en 1900. Mais où est donc le crâne de ce chef ? Un retour sur l’histoire coloniale s’impose.

  • 1 Elle résulte de la fusion, en 1964, du Tanganyika et de Zanzibar.

1Lors de la conférence de Berlin (novembre 1884-février 1885), les grandes puissances s’accordent sur le partage de l’Afrique, encore largement inexplorée. C’est ainsi que l’Afrique de l’Est (et notamment la Tanzanie actuelle1) revient à l’Allemagne. Avant même la « conquête » coloniale, des missionnaires partent conquérir les âmes. Une première mission anglaise, la Church Missionary Society, s’établit en 1885 à Moshi au pied du mont Kilimandjaro. Elle est remplacée en 1892 par une mission allemande, celle des luthériens de Leipzig. Après leur implantation sur cette montagne, ces luthériens voulurent étendre leur influence vers l’ouest, sur le mont Meru voisin (4 566 m). Deux premiers missionnaires y furent donc envoyés en 1896. Mais en dépit de l’accueil que leur fit le chef local, Mangi Matunda Kaaya, ils furent tués dans la nuit par des guerriers. En effet, ce chef n’avait pas autorité sur la classe des guerriers, responsables de l’apprentissage et de la surveillance des bonnes mœurs, ainsi que de la défense du pays (Baroin 2015).

2L’ascendant de ces derniers était moral, mais aussi économique. À la suite des guerres provoquées par l’avancée coloniale allemande sur le mont Kilimandjaro voisin, ils s’étaient fortement enrichis grâce aux butins qu’ils en avaient rapportés. Et sur le plan moral, ils se voyaient comme les défenseurs d’un ordre régional bouleversé par de nouveaux fléaux. Outre des guerres sanglantes, la peste bovine s’était répandue depuis le nord du Tanganyika en 1891, suivie de la variole et d’invasions de sauterelles, provoquant de graves famines (Iliffe 1979 : 124-125 ; Spear 1997 : 62).

3Le meurtre de ces deux missionnaires fut donc le premier épisode de la rencontre des Allemands avec les occupants du mont Meru, les Rwa (sing. Nro, pl. Varwa), connus dans la Tanzanie actuelle sous le nom de Meru (pl. Wameru).

  • 2 Mes recherches sur les Rwa, débutées en 1992, ont donné lieu à une quinzaine de publications, en pa (...)
  • 3 L’histoire de cette Constitution est tout à fait exceptionnelle. Voir Baroin 2003 et 2020.
  • 4 Les Chaga se répartissent en de très nombreux groupes, qui avaient souvent des relations hostiles.

4Ce peuple forme de nos jours un ensemble aux institutions solides2. Il est composé de dix-sept clans patrilinéaires que recoupent toujours plusieurs groupes d’âge, le plus jeune étant celui des guerriers. Au niveau politique, un conseil suprême se réunit régulièrement. Composé des chefs suprêmes de clans et de quelques personnalités reconnues pour leur sagesse, il arbitre les conflits et oriente la politique générale, en se basant sur une Constitution écrite élaborée en commun3. Au fil du temps, d’énormes changements, retracés par mes enquêtes, se sont produits. La population s’est très fortement accrue et l’essor de la culture du café a été la source d’un enrichissement considérable (Baroin 1998), mais les structures de base (les clans et le système d’âge) sont restées les mêmes. Le rôle des guerriers, cependant, est mineur aujourd’hui, alors qu’en 1896 il était prépondérant : ils n’avaient pas hésité à tuer les hôtes du chef. Ce dernier portait le titre de Mangi, comme les chefs des Chaga, leurs voisins beaucoup plus nombreux et les plus proches, sur le mont Kilimandjaro4.

  • 5 Pourtant, ces pendaisons dramatiques ne pouvaient guère être comparées aux immenses tragédies subie (...)
  • 6 Fils de Mangi Matunda Kaaya, mort en 1896.
  • 7 Mangi Meli de Moshi, Mangi Molelia de Kibosho et Mangi Ngalami de Kibongoto.
  • 8 Les Arusha occupent les flancs ouest du mont Meru (Gulliver 1963), tandis que les Rwa sont sur les (...)

5L’histoire des Rwa, au début du xxe siècle, est donc marquée par ce double meurtre, épisode tragique que les Allemands vengèrent par une expédition punitive massive. Les Rwa purent conserver leurs terres mais les bananeraies furent dévastées, les greniers brûlés, le bétail confisqué (Spear 1997 : 75-77). Les chefs qui s’opposaient aux Allemands furent traqués et pendus aux yeux de tous, le 2 mars 1900, sur le mont Kilimandjaro à Old Moshi. Ce mode d’exécution était particulièrement infamant aux yeux des populations locales, leur donnant à voir, dans une mise en scène macabre, ce qu’il en coûtait de s’opposer à la domination de ces nouveaux arrivants. Comme le soulignent Arzel et Foliard (2020), « l’humiliation provoquée par la collecte et par la profanation des corps s’appuie sur des objectifs politiques puissants : signifier la victoire définitive et installer les rapports de force de la société coloniale5 ». Parmi les dix-neuf victimes, figuraient le chef des Rwa, Mangi Lobulu Kaaya6, trois chefs chaga7 et trois chefs arusha8. Aucune de ces victimes n’eut droit à une sépulture.

6Leurs crânes furent expédiés à Berlin. À cette époque en effet, l’anthropologie physique battait son plein en Europe. La craniologie cherchait à déceler des corrélations entre la forme des crânes et divers facteurs, tels que l’intelligence ou les particularités des Africains, des femmes, des délinquants ou des « fous ». Il fallait donc disposer de nombreux crânes. En France, le grand promoteur de la craniologie fut Paul Broca (1824-1880), fondateur en 1859 de la Société d’anthropologie de Paris, puis en 1872 de la Revue d’anthropologie, et en 1876 de l’École d’anthropologie de Paris (Blanckaert 2009). Tous les musées occidentaux cherchaient à acquérir un maximum de crânes d’origines diverses, et c’est ainsi par exemple que le musée de l’Homme en détient actuellement 18 000.

  • 9 Moshi se situe au pied du mont Kilimandjaro.
  • 10 Les enquêtes sur ce sujet sont difficiles à mener, dans la mesure où les archives sont dispersées e (...)

7En Allemagne, Felix von Luschan (1854-1924) fut l’instigateur principal de la collecte de crânes en Afrique. Il dirigeait la section Afrique et Océanie du Musée ethnologique de Berlin, et à ce titre il demanda au chef du poste militaire de Moshi9, le lieutenant Moritz Merker10, de lui en envoyer autant que possible. Ce dernier expédia à ce musée des restes humains, parfois accompagnés d’objets culturels, et envoya aussi des pierres, des plantes et des animaux au musée d’Histoire naturelle de Berlin.

8Les pendaisons de 1900, à Old Moshi, et l’ablation des crânes des victimes furent un choc si violent pour les populations locales que, pendant longtemps, il n’entraîna d’autre réaction que le silence. Ce silence transparaît par exemple dans le fait que l’historien Thomas Spear, auteur en 1997 d’un ouvrage très bien documenté sur l’histoire des Rwa et des Arusha du mont Meru, fait état de la pendaison collective de 1900, mais sans mentionner l’envoi de crânes en Allemagne (Spear 1997 : 77). Cet envoi n’a pas été davantage évoqué par mes nombreux informateurs avant mon retour sur le terrain en 2022. La mémoire de ce sacrilège est donc bien restée pendant longtemps du domaine du non-dit. Tel est le cas localement, en Tanzanie, et la presse de l’Allemagne coloniale n’en fait pas plus état.

  • 11 En allemand en 2021, en anglais en 2022, puis en français en 2023.
  • 12 En France, « des lois spéciales mettent en avant le caractère particulier des “restes humains” et l (...)

9De nos jours, un vaste mouvement international de revendications pour le retour en Afrique de restes humains et d’objets culturels confisqués pendant la période coloniale a émergé. En 2018, il a donné lieu en France à un rapport commandité par la présidence, le Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle, sous la plume de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy. Il fut suivi, notamment, d’un ouvrage publié en trois langues11, qui fit sensation : Le long combat de l’Afrique pour son art. Histoire d’une défaite post-coloniale (Savoy 2023 ; titre français). Bénédicte Savoy y souligne que ces demandes de restitutions ne sont pas nouvelles. Elle en retrace l’historique, au cours des années 1970 et 1980, et montre comment elles furent ensuite étouffées. Toutefois, cet ouvrage met l’accent sur le retour de biens culturels, alors que la restitution de restes humains se pose en des termes différents12.

10En Tanzanie, ce mouvement revendicatif n’a pas eu l’ampleur qu’il a connue ailleurs. Pour les crânes des victimes pendues en 1900 sur le mont Kilimandjaro, la demande de leur retour fut d’abord une exigence de vieilles femmes. La plus jeune veuve du chef chaga Mangi Meli s’en ouvrit à son petit-fils Isaria Anael Meli (né en 1932), lui intimant de faire tout son possible pour obtenir le retour du crâne de son grand-père. De même, Mnyaka Sururu Mboro, originaire d’un village voisin, lorsqu’il partit à la fin des années 1970 comme boursier en Allemagne, fut enjoint par sa grand-mère d’en rapporter le crâne de Mangi Meli. Mais il fut confronté, à cette époque, à des Allemands qui ignoraient ou glorifiaient leur passé colonial, et sa demande n’eut aucun écho. Les familles des victimes, la famille Meli notamment, comme en attestent leurs archives familiales, ont demandé le retour de ces crânes vers la fin des années 1960 aux autorités locales ou régionales tanzaniennes (Kunze & Mboro 2022 : 4).

11Un tournant se produisit en l’an 2000, grâce au contact qu’Isaria Anael Meli parvint à avoir avec l’ambassadeur d’Allemagne en Tanzanie. Ce dernier interrogea plusieurs musées allemands et lui répondit que le crâne de Mangi Meli ne figurait pas dans leurs collections. De son côté, Mnyaka Sururu Mboro s’était installé durablement en Allemagne. Il y fonda en 2007 une association, Berlin Postkolonial, avec pour objectif de revisiter globalement l’histoire coloniale allemande et de souligner son attitude raciste. En Allemagne comme en Tanzanie, des campagnes de sensibilisation sur cette question furent organisées (ibid.).

12Berlin Postkolonial contribua à la réflexion qui fut menée au cours de la longue phase de réalisation d’un musée berlinois, le Forum Humboldt, dont les objectifs ambitieux (il se voulait un lieu de rencontre des cultures du monde) furent au bout du compte largement déçus (Kohl 2022). Alors que ce projet de musée avait été formulé dès 2002, presque vingt ans s’écoulèrent avant qu’il ne soit inauguré en 2021, ce qui donna lieu à de vives controverses sur la décolonisation et le rapatriement des objets culturels et des restes humains :

Divers groupes d’activistes politiques de gauche, d’immigrés africains et d’autres personnes racisées (People of colour) se regroupèrent dans une alliance appelée No-Humboldt 21. Ensemble, ils exigèrent l’arrêt total du projet. Ils affirmaient que les trésors culturels du musée de Berlin avaient tous, sans exception, été pillés ou volés dans les anciennes colonies européennes et qu’ils devaient être rendus à leurs propriétaires légitimes. Au début, ces voix ne furent que peu entendues. Mais à la longue, elles occupèrent une place de plus en plus grande dans le débat public, participant du discours politique alors émergeant sur l’identité. (Kohl 2022 : 90)

13Des enquêtes menées sur les pratiques des musées de l’époque réveillèrent peu à peu un passé douloureux, et c’est alors que furent exprimées les premières demandes de restitution des œuvres d’art et des artefacts des musées ethnologiques, considérés comme des biens coloniaux volés. L’esprit du temps avait changé et la contestation internationale du colonialisme avait pris de l’ampleur (ibid.).

  • 13 Konradin Kunze, communication personnelle.

14Pour ce qui concerne la Tanzanie, historiens tanzaniens et allemands, guides culturels et activistes des deux pays s’en mêlèrent, pour collecter une histoire orale oblitérée. Ils s’efforcèrent de déterminer la localisation des restes humains en Allemagne et de mener à bien les démarches pour obtenir leur retour13.

  • 14 Ils furent, en fait, victimes d’une dénonciation par un chef chaga, Marealle. Ce dernier, dans la r (...)
  • 15 Sur la malédiction chez les Rwa, voir Baroin 2013. Selon Felix Kaaya, petit-neveu de Mangi Lobulu, (...)

15C’est donc plus de cent vingt ans après leur pendaison que le non-dit cessa sur le sort de ces victimes qui sont maintenant considérées comme des héros de la lutte anticoloniale14. Il s’agit d’un revirement idéologique complet puisque les descendants actuels ne taisent plus un passé honteux, mais le valorisent et revendiquent le retour de ces crânes. Il importe à leurs yeux de restaurer la dignité de leurs ancêtres, à travers une inhumation conforme à la coutume. C’est une façon de les honorer, et d’obtenir aussi leur bienveillance car la crainte de leur malédiction15 demeure : elle n’a pas été effacée par la profonde « conquête des esprits » qui résulte d’un siècle de christianisme.

16De nos jours encore, en effet, la malédiction plane en permanence dans l’esprit des Rwa. C’est elle qui explique à leurs yeux la plupart des ennuis qui peuvent survenir à quiconque : mort, maladie, accident, mauvaises récoltes, stérilité, faillite ou affections du bétail. Lorsque de tels phénomènes se produisent de manière récurrente, on soupçonne qu’ils sont le fruit d’une malédiction, et pour en identifier l’auteur, on fait parfois appel à un devin. Selon son diagnostic, ces malheurs proviennent soit d’un individu malveillant, soit, bien souvent, d’un ancêtre. Ce dernier a lancé la malédiction sur l’un ou plusieurs de ses descendants parce qu’il est mécontent de leur conduite, qu’il se sent négligé et estime ne pas avoir reçu d’eux les égards suffisants. Il est alors urgent de résoudre la situation en prodiguant à l’ancêtre les honneurs qu’il attend.

  • 16 Aux yeux des Chaga également, l’absence d’inhumation correcte d’un ancêtre est source de catastroph (...)

17L’inhumation d’un défunt, affaire cruciale pour les Rwa, doit donc être réalisée selon les règles16. Mais dans le cas de ces ancêtres décapités, il faut bien se rendre à l’évidence : même si l’on obtenait la restitution de leur crâne, probablement sans le reste du corps disparu lui aussi, une inhumation correcte serait impossible, car c’est le corps entier du défunt qui doit être inhumé. Aussi prévoit-on non pas d’inhumer le crâne, une fois restitué, mais de le donner à voir en le plaçant dans une vitrine, dans le musée culturel dont les Rwa ont le projet. Ils s’inspirent à cet égard d’un exemple bien connu en Tanzanie, celui du chef Mkwawa des Hehe. Comme le crâne de Mkwawa, ce crâne dont ils revendiquent le retour, une fois mis en vitrine dans ce musée culturel, deviendra une pièce à conviction observable par tout visiteur. Son exposition témoignera des crimes perpétrés par les colonisateurs, pour en souligner l’horreur et en amplifier la mémoire à l’attention des générations futures, tout comme c’est le cas du chef Mkwawa dont le mémorial reçoit de nombreuses visites, en particulier de jeunes Tanzaniens. Ce chef est d’autant plus glorifié qu’il est unique en Tanzanie : c’est le seul crâne, à ce jour, qui ait été restitué à ses descendants, dans des circonstances que nous évoquerons plus bas. Chef des Hehe, Mkwawa fut en effet un grand héros de la lutte anticoloniale, comme le rappelle la vitrine du Mkwawa Memorial Museum de Kalenga où son crâne est exposé, en territoire hehe dans le sud de la Tanzanie.

18À défaut ou dans l’attente de la restitution des crânes des ancêtres pendus au Kilimandjaro, une cérémonie commémorative est organisée chaque année à la date anniversaire de leur pendaison. C’est ainsi que les Chaga commémorent tous les ans, le 2 mars, la mort en 1900 de Mangi Meli, sous l’arbre même où il fut pendu. Les Rwa se joignent à eux, leur chef Lobulu ayant été pendu le même jour au même endroit, en attendant de récupérer son crâne pour le mettre en vitrine dans leur futur musée culturel.

  • 17 Ils ont réitéré cette demande à Charles III, quand il est devenu roi d’Angleterre à la mort de sa m (...)

19À l’instar des Rwa, les Nandi du Kenya (Hollis 1969) vécurent eux aussi un épisode tragique, cette fois avec les Britanniques. Quand le gouvernement colonial anglais entreprit de construire la ligne ferroviaire Uganda Railway qui traversait leur pays, les Nandi lui opposèrent une résistance farouche durant onze ans (Matson 1972). Celle-ci prit fin avec la mort de leur chef militaire et spirituel, Koitalel Arap Samoei, tué par les Britanniques le 19 octobre 1905. Les Nandi, comme les Rwa ou les Chaga, attendent que leur soit rendu le crâne de leur illustre chef et chaque année, ils en réitèrent la demande auprès de la Grande-Bretagne17. Ils ont construit un mémorial à sa mémoire et y organisent chaque année une cérémonie commémorative à la date où il fut tué. C’est ainsi que la mémoire de ces crimes est entretenue, en attendant l’hypothétique restitution de restes ancestraux.

20Cependant, ces restitutions ne pourront se concrétiser que si plusieurs problèmes concrets sont d’abord résolus. Le premier, bien sûr, est de savoir où se trouvent ces restes, car leur localisation et leur identification n’ont rien d’évident. Ensuite, leur retour pose des problèmes juridiques et politiques.

Le problème de l’identification

21Il faut d’abord localiser le crâne ou les restes recherchés : dans quelle institution se trouvent-ils ? Des recherches dans les archives allemandes s’imposent, mais cela pose plusieurs difficultés liées aux pratiques muséales de l’époque : étiquetage des objets parfois approximatif ou absent, manque d’indication d’origine précise, avec tout au plus une indication géographique sans mention de l’identité de chaque crâne. Pour ce qui concerne la Tanzanie, les restes humains étaient expédiés dans des caisses vers l’Allemagne, par bateaux depuis les ports de l’océan Indien, et dans la plupart des cas, leur identité et les indications sur le lieu et la façon dont ils avaient été appropriés étaient perdues.

22À leur réception en Allemagne, le grand nombre d’articles reçus, ayant des provenances diverses, posait des problèmes logistiques aux musées. Felix von Luschan, directeur du musée d’Ethnologie de Berlin, eut du mal à trouver de la place pour tous les objets, les squelettes et les crânes qu’on lui envoyait. La date d’arrivée des envois était le plus souvent notée, puis les objets et les restes humains généralement examinés avant qu’on ne décide de les garder, ou de les donner à d’autres musées. Les articles conservés sur place étaient enregistrés et étiquetés, l’étiquette incluant la description et le numéro d’enregistrement. Ce dernier était aussi marqué sur les crânes, et parfois sur les os des ancêtres. Des fiches y étaient associées, qui précisaient les numéros, les désignations, la provenance, l’identité des expéditeurs, ainsi que les dates d’entrée de chaque objet ou ancêtre, et le tout était également consigné dans un catalogue de collection. Pour désigner l’objet et son origine, les employés du musée se basaient sur les informations données par l’expéditeur, mais elles étaient souvent imprécises ou fausses, à supposer qu’elles existent. À défaut, ils se fondaient sur leurs propres hypothèses. Outre le numéro d’enregistrement, une vague origine « ethnique » était attribuée à ces restes humains, parfois le sexe et l’âge supposés et, dans de rares cas, le nom de l’individu. Tout ce travail d’enregistrement et d’inventaire pouvait prendre plusieurs années, lorsqu’il était fait, et le chaos régnant au musée était à l’origine d’erreurs multiples (Kunze & Mboro 2022 : 3-4).

23En outre, des échanges avaient lieu entre les musées allemands et étrangers, ce qui ne faisait qu’ajouter à la confusion et aux difficultés d’identification. Et par la suite, nombre de documents et d’archives furent perdus durant les deux guerres mondiales (ibid.). Pour toutes ces raisons, le travail des entrepreneurs mémoriels actuels qui cherchent à localiser tel ou tel crâne est long et difficile.

  • 18 Reportage intitulé « FAKT: Koloniales Erbe » diffusé le 21 juillet 2008 par ARD Das Erste, une prod (...)
  • 19 Konradin Kunze, information personnelle.

24Ils furent en outre longtemps confrontés, en Allemagne, aux réticences des institutions détentrices des restes de la période coloniale, qui faisaient fi de leurs demandes d’investigation ainsi que de restitution, qu’elles proviennent de gouvernements, de communautés ou d’individus. Cependant, la pression d’associations et des diasporas africaines allait croissant. Et elle s’est accrue depuis 2005. Les institutions détentrices durent ouvrir leurs portes, non sans réticence, aux investigations, mais elles le firent souvent de façon restreinte, en la limitant « aux scientifiques ». Pourtant, ce sont deux chercheurs non institutionnels mais très investis dans ces recherches, le Tanzanien Mnyaka Sururu Mboro évoqué plus haut et l’Allemand Konradin Kunze qui, en quête du crâne de Mangi Meli, purent accéder en 2005 aux registres de la Charité, grand hôpital universitaire de Berlin. Sous la pression d’un reportage télévisuel sur ses collections en 200818, cette institution mit en place en 2011 le Charité Human Remains Project pour enquêter sur l’origine des restes ancestraux qu’elle détient. Un vaste mouvement de sensibilisation se développait en Allemagne, si bien que d’autres institutions suivirent et s’ouvrirent aux demandes de restitution (Kunze & Mboro 2022 : 5). Tel fut le cas notamment de la Fondation du patrimoine culturel prussien de Berlin (Stiftung Preußischer Kulturbesitz ou SPK), où il fut établi que les crânes de six des dix-neuf individus pendus à Old Moshi en 1900 étaient conservés19.

  • 20 J’ai rencontré Isaria Anael Meli et visité ce musée, proche de son domicile, le 8 novembre 2022.
  • 21 Mangi Lobulu, mort jeune, n’a pas eu de descendance.

25La question se posait donc de savoir si l’un d’eux était celui de Mangi Meli ou de Mangi Lobulu. À cette fin, il fallait comparer l’ADN de ces crânes avec ceux des descendants actuels. L’ADN d’Isaria Anael Meli fut prélevé à Berlin en 2018. La même année, un consortium germano-tanzanien inaugurait à Old Moshi un mémorial et un petit musée, « Mangi Meli remains20 ». Ce fut l’occasion de prélever également l’ADN de Felix Sylvanos Kaaya, petit-fils d’un frère cadet de Lobulu21 et représentant de ses descendants. Les comparaisons permirent d’établir qu’aucun des six crânes détenus au SPK n’était celui de l’un de ces deux chefs (Kunze & Mboro 2022 : 2-5).

26Mais alors, où étaient-ils ? Seule une étude minutieuse des archives de Felix von Luschan, le destinataire des envois, pouvait apporter une réponse à cette question. Ce dernier avait réparti les restes reçus en trois collections :

  1. la « collection S », qui se trouve aujourd’hui à la Fondation du patrimoine culturel prussien de Berlin (SPK),
  2. la « collection RV », détenue par la Société berlinoise d’anthropologie, d’ethnologie et de préhistoire (Berliner Gesellschaft für Anthropologie, Ethnologie und Urgeschichte ou BGAEU),
  3. sa collection privée, conservée à des fins pédagogiques22.
  • 23 Häuptling désigne le « chef » en allemand.
  • 24 Konradin Kunze, communication personnelle.

27Mais comme nous l’avons dit plus haut, les archives sont dispersées. Dans les archives du Musée ethnologique, se trouvent des lettres de Merker à Luschan, et parfois des brouillons de lettres de Luschan à Merker. Les archives les plus importantes pour la recherche de la provenance sont celles qui contiennent les listes des vestiges, mais certaines ont disparu (Kunze & Mboro 2022 : 3). Par exemple, le premier envoi de Merker à Luschan fut, en avril 1901, deux boîtes de crânes de Maasai et de Chaga. Il est très probable que cet envoi contenait plusieurs restes du chef pendu, Mangi Meli, mais il n’y a pas de lettre de Merker lui-même, juste une annonce de l’envoi par le gouverneur de Dar es Salam. La seule lettre mentionnant un Mangi est celle de Mangi Lobulu (« Meru-Häuptling23 Kiwoso ») datant de 190224.

  • 25 Il est mandaté par Felix Sylvanos Kaaya, au nom du clan kaaya, comme intermédiaire pour obtenir le (...)
  • 26 Selon Felix Sylvanos Kaaya (entretien à Kimundo, 10 novembre 2022).
  • 27 En revanche, le crâne de Mangi Molelia a été par la suite localisé au SPK, grâce à une recherche d’ (...)

28À sa mort, la veuve de Felix von Luschan vendit la collection privée de son mari à New York, où elle se trouve aujourd’hui, dans le musée américain d’Histoire naturelle (American Museum of Natural History ou AMNH). Or seul un crâne de cette collection provient du Tanganyika. Il porte le nom de « Meru Chief Kiwos(s)o », ce qui n’est le nom d’aucune des victimes de la pendaison. Konradin Kunze25 établit le fait que le nom était manifestement erroné, et qu’il s’agissait très vraisemblablement du crâne (et du squelette) du chef Lobulu. Pour des raisons qu’on ignore, l’administration allemande et les missionnaires l’avaient appelé « Kiwoso » ou « Kiwosso », mais ce nom est celui d’un village, Kibosho, sur le mont Kilimandjaro, et non pas d’une personne. Il ne pouvait y avoir qu’un seul « Meru chief », Mangi Lobulu Kaaya. Le clan kaaya, considérant qu’il disposait d’éléments d’identification suffisants, a jugé qu’il n’était pas utile de confirmer cette identité grâce à un prélèvement d’ADN26. Le musée américain d’Histoire naturelle s’est déclaré prêt à restituer ces restes, selon des modalités à définir (Kunze & Mboro 2022 : 11). Quant au crâne de Mangi Meli, on ignore où il se trouve27. À défaut, le mémorial et le petit musée qui lui sont consacrés à Old Moshi permettent d’honorer sa mémoire.

Problèmes juridiques et politiques

29La famille et le clan de Mangi Lobulu, et les Rwa dans leur ensemble, peuvent se féliciter du fait que le crâne de leur ancêtre ait été identifié et localisé, et qu’en outre le musée qui le détient soit favorable à sa restitution. Mais les problèmes juridiques et politiques que pose ce retour ne sont pas résolus. Le musée new-yorkais (AMNH) a contacté le National Museum of Tanzania pour que la demande de retour soit officiellement exprimée, car une demande officielle du gouvernement tanzanien est indispensable pour cela. La réponse se fait attendre et la question reste donc en suspens. Il en est de même pour ceux détenus par la fondation berlinoise (SPK), qui a informé l’ambassadeur de Tanzanie en Allemagne qu’une demande officielle du gouvernement tanzanien était nécessaire pour rapatrier les restes qu’elle détient vers les communautés concernées.

30Du côté tanzanien, plusieurs demandes de restitution de restes ancestraux ont été formulées dans les médias, ainsi qu’au parlement. Mais, à la tête de l’État, la motivation est beaucoup moins forte :

Lorsque le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, aborda la question avec son homologue Augustine Mahiga lors de sa visite d’État en Tanzanie en mai 2018, ce dernier lui expliqua que son gouvernement souhaitait par principe renoncer aux demandes de restitution, le renforcement des relations économiques entre la République fédérale et la Tanzanie étant, à ses yeux, nettement plus important. (Kohl 2022 : 91)

  • 28 Mohamed Omary Mchengerwa est devenu ensuite ministre du Tourisme.

31Néanmoins en 2020, le District Commissioner (DC) de Moshi écrivit à diverses institutions en Allemagne, en France et aux États-Unis pour qu’une enquête soit faite sur les lieux où sont conservés des objets de la région du Kilimandjaro, et pour demander leur rapatriement. Les visites d’officiels allemands furent aussi l’occasion d’évoquer la question à l’échelle nationale. En 2022, la présidente de la Tanzanie, Mme Samia Suluhu Hassan, déclara lors du Festival Culturel Chaga que son gouvernement y travaillerait. Par ailleurs, les deux activistes cités plus haut ont demandé une audience au ministre de la Culture, Mohamed Omary Mchengerwa28, puis ils ont rédigé à sa demande, en novembre 2022, un rapport détaillé sur la question (Kunze & Mboro 2022). Les autorités tanzaniennes sont donc sensibilisées à la situation, mais la procédure administrative reste à préciser. L’aspect financier, lui aussi, devra être précisé : à qui incombera le coût de ces rapatriements ?

32Compte tenu de toutes ces difficultés, aucune restitution récente de crâne n’a eu lieu en Tanzanie. La seule exception est celle du crâne du chef Mkwawa, mais elle est ancienne (1954), et les circonstances qui y conduisirent sont très particulières.

Un seul succès : le cas du chef Mkwawa

  • 29 Un blog des archives nationales du gouvernement britannique retrace cette affaire en détail (Despla (...)

33Tué par les Allemands en 1898, deux ans avant les pendaisons du Kilimandjaro, Mkwawa est en effet le seul chef à ce jour (en 2023) dont le crâne a été restitué à son peuple, les Hehe du sud de la Tanzanie. Cette restitution qui eut lieu en 1954 ne doit pas être attribuée aux Allemands, mais aux Britanniques29. Autre particularité remarquable, la demande de retour a été stipulée internationalement, dans le traité de Versailles (art. 246), en 1919. Mais qui était donc le chef Mkwawa, et pourquoi son cas est-il si exceptionnel ?

34Mkwawa (1855-1898) est l’un des grands héros de la lutte anticoloniale en Tanzanie. Il était le chef des Hehe, peuple de la région d’Iringa dans le sud de la Tanzanie (Redmayne 1965). Ces derniers, encore rebelles au joug allemand en 1891, furent attaqués en juillet par les Allemands, avec une armée de 320 soldats menée par le commissaire Emil von Zelewski. Mais la résistance des Hehe fut acharnée. Leur chef Mkwawa, à la tête de 3 000 hommes armés seulement de lances et de quelques fusils, parvint à prendre le dessus et tua Zelewski le 17 août 1891. Trois ans plus tard, le 28 octobre 1894, les Allemands répliquèrent en attaquant la forteresse de Mkwawa à Kalenga. Ils s’emparèrent du fort, mais Mkwawa parvint à s’échapper. Une guérilla de quatre ans s’ensuivit, durant laquelle les Allemands furent harcelés en permanence. Mais le 19 juillet 1898, Mkwawa fut pris au piège et il se donna la mort pour éviter d’être capturé. Son crâne fut expédié à Berlin (Desplat 2019).

35À la fin de la Première Guerre mondiale, Sir Horace Byatt, administrateur britannique de l’Afrique de l’Est allemande, proposa en 1918 à son gouvernement qu’on exige le retour au Tanganyika du crâne de Mkwawa. Il voulait ainsi remercier les Hehe de leur coopération avec les Britanniques pendant la guerre et leur donner un symbole clair de la fin définitive de la domination allemande. Le retour de ce crâne fut donc stipulé dans le traité de Versailles (art. 246), en 1919 :

  • 30 Traité de Versailles 1919, Librairie Militaire Berger-Levrault, 1920, p. 42.

ARTICLE 246. Le crâne du sultan Makaoua ayant été enlevé du protectorat allemand de l’Afrique Orientale et transporté en Allemagne sera, dans le même délai, remis par l’Allemagne au Gouvernement de Sa Majesté Britannique30.

36Mais les Allemands contestèrent avoir envoyé le crâne en métropole et le gouvernement britannique considéra finalement qu’il n’était guère possible de le retrouver. Les choses en restèrent donc là.

37La question refit surface après la Seconde Guerre mondiale, au début des années 1950. Mais pour quelle raison Sir Edward Twining, gouverneur du Tanganyika, remit-il au jour cette affaire enterrée depuis plus de trente ans ? Les Britanniques avaient alors de grosses difficultés dans leurs colonies d’Afrique de l’Est. En 1952-1956, éclatait au Kenya la grande lutte anticoloniale mau-mau, menée par les Kikuyu (Anderson 2005). Elle fut la source d’une telle inquiétude pour les Britanniques qu’ils décrétèrent l’état d’urgence dans le pays. Il n’était pas exclu que ce mouvement se diffuse ailleurs. Or au Tanganyika, les Hehe avaient, par le passé, donné la preuve de leurs vertus guerrières et l’on pouvait craindre qu’ils se soulèvent à leur tour.

38Pour se les concilier, Sir Edward Twining estima opportun qu’ils obtiennent enfin la restitution du crâne de leur chef, évoquée il y a bien longtemps dans le traité de Versailles. De multiples recherches furent entreprises pour le retrouver, qui aboutirent au musée de Brême où Twining se rendit en 1953. Ce musée possédait une importante collection de crânes, dont 71 venant d’Afrique de l’Est. Leurs index céphaliques furent mesurés et comparés à celui du chef des Hehe, le petit-fils de Mkwawa Adam Sapi, dont l’index céphalique de 71 % était assez inhabituel. Il s’avéra que seuls deux crânes présentaient des mesures comparables et qu’un seul avait un gros orifice d’impact, comme celui de Mkwawa. Twining le mesura, ce qui lui permit d’affirmer qu’il correspondait au calibre des balles utilisées alors par les Allemands.

  • 31 Twining 1954 ; The Government Printer 1954.
  • 32 https://blog.nationalarchives.gov.uk/the-skull-of-sultan-mkwawa/
  • 33 “I hope too that you and your people will continue to give your unstinted loyalty to Queen Elizabet (...)
  • 34 “It would be a great pity if the Hehe became soft and lost their martial qualities.” (ibid.).

39Une grande cérémonie de restitution du crâne fut organisée pour les Hehe, le 9 juillet 1954 à Kalenga31. Plus de 30 000 personnes y assistèrent dans le plus grand silence (Desplat 2019)32. Lors du discours prononcé devant les Hehe pour cette cérémonie, Twining se garda bien d’insister sur la vaillance anticoloniale de leur chef. Il mit au contraire l’accent sur la restauration de leur honneur, ajoutant que ce crâne serait pour eux source de protection. Il poursuivit en disant : « J’espère aussi que vous et votre peuple continuerez d’apporter votre loyauté sans réserve à la reine Elizabeth II, à ses héritiers et ses successeurs33. » Pour Twining, cette loyauté devait aller jusqu’à s’engager dans les forces coloniales britanniques connues sous le nom de King’s African Rifles (KAR), unités militaires recrutées en Afrique de l’Est. « Ce serait vraiment dommage que les Hehe se ramollissent et perdent leurs qualités martiales », ajouta-t-il34. Un officier chargé du recrutement pour les KAR était présent à la cérémonie et put enrôler soixante-dix jeunes hommes. Ces unités étaient alors fortement impliquées dans la répression contre la lutte anticoloniale mau-mau, et l’on peut donc appréhender avec une certaine ironie le fait que les autorités coloniales invoquèrent cette grande figure de l’anticolonialisme, Mkwawa, pour lutter contre une nouvelle lutte anticoloniale, celle des Mau-Mau.

40Toujours est-il que le retour du crâne de leur chef fut la source d’une grande fierté pour les Hehe. Un mémorial fut construit à sa mémoire, le Mkwawa Memorial Museum à Kalenga, près de la ville d’Iringa. Très connu en Tanzanie, il reçoit de nombreuses visites.

Au-delà de ces cas particuliers

41Le retour des crânes ou de restes humains s’inscrit dans un contexte beaucoup plus large, caractérisé par des revendications postcoloniales liées au retour d’objets culturels. Il s’agit d’un problème moral de grande ampleur, devenu très actuel après avoir longtemps été étouffé (Savoy 2023). L’attitude des anciens pays colonisateurs a très sensiblement évolué, et diverses restitutions ont eu lieu ou sont prévues. On ne peut donc en dresser qu’un bilan provisoire. Nous nous limiterons ici à un bref aperçu de la situation, qui diffère selon les pays, pour la France, la Belgique, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne.

  • 35 www.lemonde.fr/culture/article/2023/05/02/restitution-d-uvres-d-art-la-decolonisation-est-en-marche (...)

42Elle est très sensible en Allemagne, d’autant plus que cette dernière est responsable du génocide en Namibie des populations herero et nama (Faber-Jonker 2020). Elle a reconnu ce génocide en 2004, restitué vingt crânes à la Namibie en 2011, puis formulé des excuses officielles en 2021. Les restitutions, depuis l’Allemagne, dépendent de chaque Land qui est libre d’émettre un simple acte de sortie de ses actifs, contrairement à la France où tout est centralisé. À Berlin, depuis 2013, l’association No Humboldt 21 milite pour la restitution des restes humains et des biens culturels d’origine africaine conservés en Allemagne (Sarr & Savoy 2018 : 18 ; Kohl 2022). En matière d’objets culturels, le transfert de propriété de 1 100 bronzes du Bénin au Nigeria était acté en juillet 2022, mais la majorité de ces pièces restent conservées dans les collections prussiennes à Berlin sous la forme de prêts à long terme. Ce transfert fut toutefois symbolisé en décembre 2022 par la restitution effective de vingt bronzes à ce pays35. De nombreux autres restes ou objets ont été rendus à l’Australie, à la Nouvelle-Zélande, au Paraguay, au Japon et à Hawaï.

  • 36 www.parismatch.be/actualites/societe/2018/03/21/le-crane-de-lusinga-interroge-le-passe-colonial-bel (...)
  • 37 https://collections.naturalsciences.be/ssh-anthropology/home/project.

43En Belgique, au moins trois cents têtes africaines sont toujours aux mains d’institutions publiques comme chez des particuliers. Le crâne du roi Lusinga, décapité par l’officier belge Émile Storms en 1884 dans l’État indépendant du Congo, puis rapporté comme un trophée de chasse, repose à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique. On constate dans ce pays un intérêt croissant du public pour les restes humains présents dans les collections. Le sujet a été soulevé pour la première fois au Sénat en 2016. En 2018, le 21 mars, la revue Paris Match Belgique a largement contribué à faire connaître l’histoire de Lusinga au grand public36. Et la même année, le ministre de la Politique scientifique fédérale a proposé de créer un groupe de travail pour étudier le cadre juridique dans lequel la restitution des restes humains pourrait être réalisée. En 2019, un groupe d’universitaires congolais a fait par lettre une demande de restitution du crâne de Lusinga, dans le but de lui offrir des funérailles. Cette demande est restée lettre morte, mais le colloque « De l’ombre à la lumière », organisé à l’université libre de Bruxelles en 2019, a fait resurgir les questions éthiques et morales liées à l’origine et à la préservation des restes humains, car cette université était elle-même détentrice de telles collections, de même que d’autres universités belges. En avril 2019, le Parlement bruxellois a voté une résolution en faveur du rapatriement des restes humains et de la restitution des objets culturels collectés pendant la période coloniale. À la fin de l’année 2019, un projet bénéficiant d’un financement fédéral a été lancé, Human Remains Origins Multidisciplinary Evaluation (HOME)37, qui rassemble des scientifiques de sept musées et universités, dont l’Africa Museum de Tervuren, pour se pencher sur la question. La loi fédérale belge sur les restitutions, qui est la première du genre en Europe, a été promulguée en juillet 2022.

44De leur côté, les Pays-Bas ont rendu en 2009 la tête coupée et conservée dans du formol d’un roi ghanéen, Badu Bonsu II, décapité en 1838 par des militaires. Un écrivain, Arthur Japin, avait découvert par hasard la relique dans les collections d’anatomie de la faculté de médecine de Leyde, et ensuite alerté l’ambassade du Ghana (Tuyisabe, Chechi & Renold 2017). Mais de nombreux autres restes demeurent sur le sol de cette ancienne puissance coloniale, parmi lesquels 40 000 ossements rapportés des Indes néerlandaises à la fin du xixe siècle.

  • 38 Radio France Internationale, le 4 décembre 2022, « Europe : les restes humains “coloniaux” font sca (...)

45En Grande-Bretagne, la situation est contrastée. Chaque établissement gère cette question comme il l’entend. Le British Museum, à Londres, se montre sourd à toute réclamation, en s’abritant derrière une loi de 1963 qui lui interdit de céder ses œuvres. En revanche, les musées universitaires britanniques de Cambridge, Oxford, Manchester et Aberdeen ont déjà effectué des restitutions ou s’apprêtent à le faire. Après huit ans de pourparlers, un accord a été signé le 3 novembre 2022 entre le Zimbabwe et le musée d’Histoire naturelle de Londres, ainsi que l’université de Cambridge. Les deux institutions sont prêtes à coopérer pour restituer des restes humains, dont trois crânes que le Zimbabwe suspecte d’appartenir à des meneurs de révolte des années 1890 contre les colons anglais. De son côté, le musée Pitt Rivers à Oxford a commencé en 2017 à restituer certains des 2 000 restes humains qu’il détient, dont sept têtes tatouées et momifiées de Maoris rendues à la Nouvelle-Zélande. En juin 2022, le Horniman Museum de Londres organisait quant à lui une cérémonie pour accompagner le transfert de propriété de 72 objets au Nigeria. Les comptes sont loin d’être soldés cependant, puisque le Natural History Museum de Londres garde plus de 25 000 restes humains, le Duckworth Laboratory de Cambridge en conserve 18 000 et le British Museum 6 000, provenant du vaste empire colonial britannique38.

46En France, la restitution de restes humains ou d’objets culturels détenus par les musées nationaux pose problème car leurs collections sont des biens culturels inaliénables. Il faut donc enclencher une démarche administrative spécifique pour restituer tel ou tel objet, comme l’indiquent Sarr et Savoy (2018 : 62-63) :

La solution la plus simple a été le recours à une loi d’exception, dérogeant aux textes applicables en matière de patrimoine et de domanialité publique. Ce procédé a été utilisé pour la restitution des « restes de la dépouille mortelle de la personne connue sous le nom de Saartjie Baartman », dite Vénus hottentote, en 2002 (loi no 2002-323 du 6 mars 2002 relative à la restitution par la France de la dépouille mortelle de Saartjie Baartman à l’Afrique du Sud), puis pour celle des « têtes maories conservées par des musées de France » en 2010 (loi no 2010-501 du 18 mai 2010 visant à autoriser la restitution par la France des têtes maories à la Nouvelle-Zélande et relative à la gestion des collections). […]

Ces lois spéciales mettent en avant le caractère particulier des « restes humains » et la discussion sur leur appropriation, qui s’apprécie d’ailleurs de façon inégale : la jurisprudence a admis que les dispositions du code du patrimoine, qui rendent inaliénables les biens d’une personne publique constituant une collection des musées de France, placent ces biens sous un régime de protection particulière, auquel ne fait pas obstacle le code civil, et notamment l’article 16-1 qui place hors commerce (exclusion de toute appropriation) le corps humain, ses éléments et ses produits.

47Pour faciliter les choses, une loi-cadre annoncée par Emmanuel Macron doit « permettre de fixer la méthodologie et les critères » afin de procéder à ces restitutions.

  • 39 www.francophonie.org/sites/default/files/2019-10/sommet_xv_decl_dakar_2014_vf.pdf
  • 40 www.lemonde.fr/afrique/article/2021/10/23/nous-avons-decide-avec-le-benin-de-ne-pas-faire-les-resti (...)
  • 41 www.lemonde.fr/culture/article/2023/05/02/restitution-d-uvres-d-art-la-decolonisation-est-en-marche (...)

48Autre initiative, une cinquantaine de directeurs de musées européens et africains ont signé, le 27 avril 2023, la « déclaration de Dakar39 », inaugurant une nouvelle ère de collaboration entre les deux continents. L’idée d’un « patrimoine partagé » fait son chemin. Cependant, l’étude des collections, préalable à toute restitution, ne peut être menée par les seuls agents de pays occidentaux, sous peine d’être biaisée. « Il faut inviter nos collègues africains à venir étudier avec nous les collections », exhorte Emmanuel Kasarhérou, président du musée du quai Branly40. Or l’enquête sur l’origine des objets se heurte à de nombreuses difficultés : les registres sont imprécis, les archives dispersées et les informations parcellaires ou tronquées. Cette situation fait écho aux difficultés rencontrées pour localiser les crânes tanzaniens recherchés en Allemagne, soulignées plus haut. Toujours est-il qu’en France comme ailleurs, l’argent reste le nerf de la guerre, alors que la plupart des recherches sont menées sans que des fonds supplémentaires leur soient attribués. Le fonds franco-allemand annoncé en janvier 2023 pour financer des études de provenance était encore dans les limbes en mai41.

49Il est donc clair que la question de la restitution de crânes, de restes humains ou d’objets aux pays d’origine pose des problèmes à la fois différents et complexes. Elle compte d’indéniables succès, mais la bataille pour une restitution beaucoup plus large menée par certains, à l’instar de Bénédicte Savoy, est loin d’avoir abouti. Le bilan de l’actualité sur ce sujet ne peut être que provisoire, car il est en constante évolution.

50Nanterre, le 5 mai 2023

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Bibliographie

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Twining Sir Edward, 1954 (automne), « A Chief’s Skull returned to his people », Times British Colonies Review 15 : 11-12.

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Notes

1 Elle résulte de la fusion, en 1964, du Tanganyika et de Zanzibar.

2 Mes recherches sur les Rwa, débutées en 1992, ont donné lieu à une quinzaine de publications, en particulier : Baroin 1998, 2015, 2018, 2020.

3 L’histoire de cette Constitution est tout à fait exceptionnelle. Voir Baroin 2003 et 2020.

4 Les Chaga se répartissent en de très nombreux groupes, qui avaient souvent des relations hostiles.

5 Pourtant, ces pendaisons dramatiques ne pouvaient guère être comparées aux immenses tragédies subies ailleurs (voir notamment Arzel & Foliard 2020).

6 Fils de Mangi Matunda Kaaya, mort en 1896.

7 Mangi Meli de Moshi, Mangi Molelia de Kibosho et Mangi Ngalami de Kibongoto.

8 Les Arusha occupent les flancs ouest du mont Meru (Gulliver 1963), tandis que les Rwa sont sur les flancs sud-est de cette montagne. Les trois chefs arusha qui furent pendus sont Rawaito, Lebanga et Marai.

9 Moshi se situe au pied du mont Kilimandjaro.

10 Les enquêtes sur ce sujet sont difficiles à mener, dans la mesure où les archives sont dispersées et où divers courriers ont été perdus. Il semblerait que le lieutenant Merker ait envoyé à Felix von Luschan les restes d’environ quarante individus. Merker évoque dans une lettre à Luschan l’envoi de restes préalablement déterrés, sans préciser desquels il s’agit. Je remercie Konradin Kunze pour ces précisions. Ses recherches sur la présence de restes humains dans les musées allemands ont donné lieu à la publication d’un rapport, à la demande du ministre de la Culture de Tanzanie (Kunze & Mboro 2022).

11 En allemand en 2021, en anglais en 2022, puis en français en 2023.

12 En France, « des lois spéciales mettent en avant le caractère particulier des “restes humains” et la discussion sur leur appropriation, qui s’apprécie d’ailleurs de façon inégale : la jurisprudence a admis que les dispositions du code du patrimoine, qui rendent inaliénables les biens d’une personne publique constituant une collection des musées de France, placent ces biens sous un régime de protection particulière, auquel ne fait pas obstacle le code civil, et notamment l’article 16-1 qui place hors commerce (exclusion de toute appropriation) le corps humain, ses éléments et ses produits » (Sarr & Savoy 2018 : 63).

13 Konradin Kunze, communication personnelle.

14 Ils furent, en fait, victimes d’une dénonciation par un chef chaga, Marealle. Ce dernier, dans la région orientale du Kilimandjaro, cherchait à étendre son influence au détriment d’autres chefs locaux, en faisant alliance avec les Allemands. Il dénonça ces autres chefs comme conspirateurs, provoquant la riposte des Allemands et l’élimination de ces rivaux (Iliffe 1979 : 101-102 ; Spear 1997 : 77).

15 Sur la malédiction chez les Rwa, voir Baroin 2013. Selon Felix Kaaya, petit-neveu de Mangi Lobulu, cette malédiction peut frapper aussi les auteurs de ces crimes, c’est-à-dire les Allemands eux-mêmes (entretien à Kimundo, le 10 novembre 2022).

16 Aux yeux des Chaga également, l’absence d’inhumation correcte d’un ancêtre est source de catastrophes pour ses descendants. C’est ce qu’affirme Simulango Molelia, petit-fils de Mangi Molelia, pendu comme Mangi Lobulu en 1900 : « When Mangi Molelia was killed, the family lost its wealth. Up to now things are not good » (reportage BBC News, Moshi, « The Tanzanians searching for their grandfathers’ skulls in Germany », par Damian Zane, 29 octobre 2023).

17 Ils ont réitéré cette demande à Charles III, quand il est devenu roi d’Angleterre à la mort de sa mère le 8 septembre 2022, comme l’ont souligné de nombreux médias, tels que la chaîne de télévision Al Jazeera et TV5 Monde (« Kenya : la demande du peuple Nandi », Lola Collombat, 31 octobre 2023 : https://information.tv5monde.com/afrique/video/kenya-la-demande-du-peuple-nandi-2673654).

18 Reportage intitulé « FAKT: Koloniales Erbe » diffusé le 21 juillet 2008 par ARD Das Erste, une production MDR de Markus Frenzel.

19 Konradin Kunze, information personnelle.

20 J’ai rencontré Isaria Anael Meli et visité ce musée, proche de son domicile, le 8 novembre 2022.

21 Mangi Lobulu, mort jeune, n’a pas eu de descendance.

22 Cette collection portait le nom de « collection de matériel pédagogique » (Lehrmittelsammlung) (Kunze & Mboro 2022 : 10).

23 Häuptling désigne le « chef » en allemand.

24 Konradin Kunze, communication personnelle.

25 Il est mandaté par Felix Sylvanos Kaaya, au nom du clan kaaya, comme intermédiaire pour obtenir le retour du crâne de Lobulu.

26 Selon Felix Sylvanos Kaaya (entretien à Kimundo, 10 novembre 2022).

27 En revanche, le crâne de Mangi Molelia a été par la suite localisé au SPK, grâce à une recherche d’ADN qui a permis de l’identifier (Zane 2023). Voir aussi www.bbc.com/news/world-africa-67209935. Tous les liens sont valides en novembre 2024.

28 Mohamed Omary Mchengerwa est devenu ensuite ministre du Tourisme.

29 Un blog des archives nationales du gouvernement britannique retrace cette affaire en détail (Desplat 2019).

30 Traité de Versailles 1919, Librairie Militaire Berger-Levrault, 1920, p. 42.

31 Twining 1954 ; The Government Printer 1954.

32 https://blog.nationalarchives.gov.uk/the-skull-of-sultan-mkwawa/

33 “I hope too that you and your people will continue to give your unstinted loyalty to Queen Elizabeth II and her heirs and successors.” (Twining 1954 : 11-12)

34 “It would be a great pity if the Hehe became soft and lost their martial qualities.” (ibid.).

35 www.lemonde.fr/culture/article/2023/05/02/restitution-d-uvres-d-art-la-decolonisation-est-en-marche-dans-les-musees-europeens_6171807_3246.html.

36 www.parismatch.be/actualites/societe/2018/03/21/le-crane-de-lusinga-interroge-le-passe-colonial-belge-OJAVSYKMTVHTNJNKAYOXFQYHLU/

37 https://collections.naturalsciences.be/ssh-anthropology/home/project.

38 Radio France Internationale, le 4 décembre 2022, « Europe : les restes humains “coloniaux” font scandale ».

39 www.francophonie.org/sites/default/files/2019-10/sommet_xv_decl_dakar_2014_vf.pdf

40 www.lemonde.fr/afrique/article/2021/10/23/nous-avons-decide-avec-le-benin-de-ne-pas-faire-les-restitutions-des-objets-royaux-en-catimini_6099622_3212.html

41 www.lemonde.fr/culture/article/2023/05/02/restitution-d-uvres-d-art-la-decolonisation-est-en-marche-dans-les-musees-europeens_6171807_3246.html

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Pour citer cet article

Référence papier

Catherine Baroin, « Le retour des crânes (Tanzanie, 2022) : un exemple des problèmes liés à la restitution des restes humains en Afrique »Journal des africanistes, 94/1-2 | 2024, 216-235.

Référence électronique

Catherine Baroin, « Le retour des crânes (Tanzanie, 2022) : un exemple des problèmes liés à la restitution des restes humains en Afrique »Journal des africanistes [En ligne], 94/1-2 | 2024, mis en ligne le 05 mai 2025, consulté le 07 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/14112 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13wbc

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Auteur

Catherine Baroin

Anthropologue
CNRS, UMR TEMPS, France

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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