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Introduction. Circulations (post)coloniales, pouvoirs de classe et dynamiques raciales en Afrique

Introduction. (Post)colonial circulations, class power and racial dynamics in Africa
Hélène Quashie
p. 9-25

Texte intégral

L’Afrique au carrefour d’histoires indiennes, arabes et occidentales connectées

1Ce dossier thématique examine la présence ancienne et renouvelée des mondes indiens, arabes et occidentaux en Afrique. De par leur historicité et leurs spécificités, les réseaux d’acteurs qu’ils développent constituent des « analyseurs » des sociétés locales et de leurs cosmopolitismes. En centrant l’analyse sur les systèmes de relations et les jeux de frontières qui constituent ces mondes sociaux (Poutignat & Streiff-Fenart 1995), ce dossier rend compte de leurs permanences et mutations. Il interroge aussi plus largement la construction sociale des appartenances identitaires, économiques et politiques au sein des sociétés africaines, à partir des rapports sociaux de classe, de race et de genre qui, par-delà la variété des configurations, structurent, transforment et organisent ces réseaux d’acteurs.

2L’étude en sciences sociales des migrations liées à l’Afrique s’intéresse majoritairement à des flux de populations qui ont quitté ce continent pour gagner l’Europe, l’Amérique du Nord ou du Sud (Quiminal 1991 ; Timera 1996 ; Gueye 2001 ; Pian 2009 ; Mary 2010 ; Dia 2015 ; Minvielle 2020). Les migrations intracontinentales ont également suscité de nombreux travaux (Goldschmidt 2002 ; Bredeloup & Pliez 2005 ; Daum & Dougnon 2009 ; Streiff-Fenart & Seggati 2012 ; Rosianu 2025). L’ensemble de ces recherches appréhendent l’Afrique comme une terre d’émigration économique, intellectuelle et politique. Depuis les années 2000, l’attractivité de ce continent dans les circulations Sud-Sud a entraîné l’installation de nouveaux résidents, souvent de nationalité chinoise (Bredeloup & Bertoncello 2006 ; Marfaing & Thiel 2013 ; Rajaoson 2013). Les travaux qui s’y sont consacrés font valoir l’Afrique comme une terre d’immigration. Des communautés venues de Chine sont d’ailleurs installées dans certains pays d’Afrique australe et de l’Océan indien depuis la période coloniale. Mais ces recherches se concentrent sur des flux de population issus d’une région précise du Sud global, qui recoupent aussi des questionnements actuels autour de la puissance chinoise en Afrique.

3Or, ce continent accueille de très longue date des communautés venues de plusieurs autres régions du monde, telles que les sous-continents indien, arabe, européen et nord-américain, qui participent à l’organisation et à la structuration de ses sociétés. Leur présence reste paradoxalement sous-étudiée. Elle éclaire pourtant les circulations (post)coloniales, les pouvoirs de classe et les dynamiques raciales qui s’articulent aux systèmes sociaux, économiques et politiques locaux. Ce dossier a ainsi pour objet la diversité des processus engendrés par les dynamiques des réseaux d’acteurs qui organisent les mondes indiens, arabes et occidentaux en Afrique subsaharienne. La manière dont ces réseaux se croisent, se distinguent et se côtoient interroge au-delà différentes dimensions de la (post)colonialité sur ce continent.

 

4Des circulations, qu’elles soient saisonnières ou conduisent à des installations durables, en provenance de la péninsule Arabique et du sous-continent indien, sont bien documentées (Adam 2009 ; Adjemian 2012 ; Charnay 2017 ; Regourd & Um 2017), au moins depuis le viiie siècle dans la Corne de l’Afrique et en Afrique orientale. Ces installations ont donné naissance à des systèmes sociopolitiques composites, remodelés selon les régions, les époques et les formes de gouvernance, à l’image des mondes swahilis (Coret 2019). Elles ont également contribué à la formation de groupes sociaux qui entretiennent des microcosmes identitaires, tels que les communautés indo-pakistanaises d’Afrique australe et orientale, ou libanaises en Afrique de l’Ouest (Labaki 1993 ; Taraf-Najib 1997 ; Leichtman 2013 ; Harre 2017 ; El Chab 2019).

5À partir du xviiie siècle, l’histoire de ces groupes sociaux croise celle de la domination coloniale européenne. Leurs relations socio-politiques avec les autorités des anciennes métropoles et avec les milieux européens établis en Afrique ont façonné des statuts spécifiques, ainsi que des positions ambivalentes de concurrence avec les colons et d’intermédiation auprès des sociétés locales (Oonk 2006 ; Kaarsholm 2016 ; El Chab 2016 ; Budasz 2022). Contrairement aux Européens, les acteurs issus des sous-continents arabe et indien ont ancré leur présence en Afrique à travers des réseaux familiaux, commerciaux et religieux qui se renforcent par la mobilité. Ces réseaux sont progressivement devenus influents dans divers secteurs de l’industrie secondaire et tertiaire – textile, agroalimentaire, imprimerie, immobilier, commerce de gros, hôtellerie, restauration, bâtiment – puis ont investi des domaines ouvrant l’accès à des catégories sociales supérieures, comme la médecine, le droit ou la production artistique. Les activités professionnelles, les appartenances identitaires et les sociabilités confessionnelles de ces réseaux ont tissé des connexions en Afrique et au-delà, facilitant sur le long terme l’acquisition de nationalités africaines, européennes et nord-américaines (Leichtman 2005 ; El Chab 2016). Ces réseaux contribuent en retour à introduire de nouveaux acteurs qui s’installent en Afrique, parfois originaires de pays différents, comme les récents résidents marocains, saoudiens, syriens ou iraniens qui côtoient les milieux libanais.

6L’entre-soi arrimé à des spécificités statutaires, parmi des acteurs souvent détenteurs de monopoles économiques, qui sont mobiles à l’échelle du continent, démographiquement minoritaires, et qui n’appartiennent pas toujours à des milieux d’élites, façonne des différenciations sociales, raciales et genrées qui organisent les rapports entre groupes et entre individus au sein des sociétés africaines. Selon les contextes nationaux, les enjeux des alliances matrimoniales révèlent, par exemple, des barrières sociales ou des prescriptions particulières (Adam 2009 ; El Chab 2019). Le transnationalisme (Schiller et al. 1992) caractéristique de ces réseaux – qui se manifeste également par des sentiments nationaux pluriels (Leichtman 2005, 2010 ; Fouéré 2010 ; El Chab 2016) – conduit certains acteurs à s’engager dans la vie politique. Mais la majorité n’envisage pas de retour vers les pays de provenance de leurs familles. Leurs modes de résidence dans les sociétés africaines produisent ainsi des appartenances plurielles, des ancrages ambivalents et des frontières sociales à la fois permanentes et fluctuantes. Par conséquent, les étiquettes identitaires – « africain·e », « arabe », « libanais·e », « indo-pakistanais·e », « européen·ne », « nord-américain·e » – ne recouvrent pas toujours des significations homogènes.

7Les comptoirs coloniaux ont par ailleurs entraîné l’installation de résidents européens en Afrique, permettant l’établissement de commerces, de contingents militaires, de sociétés de services et d’exploitation, d’écoles, d’universités et d’églises. Ces trajectoires ont également encouragé celles d’acteurs de nationalités américaine et canadienne. Les politiques postindépendances n’ont pas remis en cause ce phénomène (Cruise O’Brien 1972 ; Grossetti 1986 ; Rubbers 2009 ; Peraldi & Terrazzoni 2016 ; Smith 2019), même si les professions exercées et les conditions de travail se sont modifiées (Akesson 2016 ; Metaxides 2010 ; Dos Santos 2016 ; Quashie 2022). Les processus sociaux résultant d’une présence occidentale continue en Afrique restent plus négligés en sciences sociales – souvent en raison de l’idée persistante selon laquelle les durées de séjour de ces acteurs seraient limitées et que leur importance démographique serait moindre bien qu’elle soit sous-recensée comme dans d’autres régions du Sud global (Fabbiano et al. 2019). Or, les secteurs de l’industrie minière, du commerce international, de la sécurité, de la construction, de la coopération et de l’aide au développement, des arts, de la médecine, des médias, du tourisme, de l’enseignement et de la recherche, ont créé des réseaux et des appartenances qui structurent de manière durable des milieux sociaux et des logiques d’entre-soi. Ils facilitent aussi des passerelles professionnelles, des circulations à travers le continent africain et l’acquisition de divers statuts administratifs (stagiaire, volontaire, salarié, consultant, expatrié, travailleur indépendant, entrepreneur, etc.).

8Ces mondes occidentaux, caractérisés par la diversité des trajectoires de leurs acteurs et des fragmentations internes liées aux nationalités, langues et rivalités sociales, ont souvent pour point commun d’occuper des marges économiques et statutaires dans les sociétés africaines, tout en étant insérés dans des activités professionnelles et culturelles ayant un ancrage local. Ces dynamiques sont fonction de contextes historiques et régionaux et de sphères de socialisation spécifiques (Rubbers 2007) qui façonnent des habitus (Bourdieu 1980) et génèrent localement des mécanismes de différenciations économiques, raciales et symboliques (Pierre 2012 ; Quashie 2015 ; Jones & Last 2021). Il en résulte des catégorisations sociales à leur sujet qui peuvent également concerner les acteurs locaux qui participent aux dynamiques de ces réseaux. Ce ne sont pas toujours des élites ; il s’agit parfois des résidents binationaux ou des individus issus des diasporas africaines. Ces acteurs se voient alors eux aussi assignés aux attributs sociaux de la blanchité (Pierre 2012 ; Sambou 2020 ; Quashie 2022, 2024 ; Horne Anwoju 2023).

9Les représentations et imaginaires liés aux mondes occidentaux en Afrique organisent des pratiques et des classifications ancrées dans l’histoire, dans l’évolution des migrations Nord-Sud et dans les dynamiques contemporaines de la mondialisation. Elles reflètent des logiques héritées de la situation coloniale et de ses rapports de pouvoir (Mamdani 1996) sans être reconduites à l’identique. Les milieux occidentaux en Afrique ont, par exemple, toujours inclus des unions interraciales (Rubbers 2007 ; Tisseau 2010 ; Geoffrion 2016 ; Despres 2017 ; Quashie 2025). Les étiquettes identitaires – « européen·ne », « blanc·he », « africain·e » – qui en découlent se trouvent donc complexifiées, révélant les ambiguïtés de leur construction sociale. Ces configurations mettent en évidence à la fois des barrières sociales et des frontières fluides dans les relations entre les sociétés locales, les réseaux d’acteurs nés des périodes esclavagiste et coloniale et ceux liés aux circulations plus récentes venues du Nord global.

Penser la fabrique de la race et des frontières de classe en Afrique

10Ce dossier thématique réunit des contributions issues de disciplines variées – histoire, anthropologie, sciences politiques, sociologie, sciences de l’éducation – qui permettent de saisir, selon des angles diversifiés et complémentaires, les circulations (post)coloniales des mondes indiens, arabes et occidentaux, et ce qu’ils ont construit sur le temps long au sein des sociétés africaines. Ces contributions proposent des analyses principalement ancrées dans l’ouest et le sud de l’Afrique francophone (Côte d’Ivoire, Madagascar, Sénégal), dans un pays d’Afrique australe anglophone (Ouganda) et dans un pays bilingue du fait de son histoire coloniale (Cameroun). Ce rayonnement géographique correspond aux zones du continent les plus étudiées dans les espaces académiques francophones d’Afrique et d’Europe, auxquels appartiennent les auteurs. Mais au-delà d’une focale qui peut apparaître restreinte, il ouvre surtout la réflexion scientifique sur trois aspects.

11Le premier concerne la variété des configurations qui situent l’analyse des constructions sociales de la race articulées aux pouvoirs de classe, alors qu’elles restent peu pensées dans les sciences sociales francophones. Ces enjeux font l’objet de davantage d’attention dans la production anglophone, notamment au sujet de l’Afrique du Sud (Posel 2001) et de son régime post-apartheid (Ansell 2004 ; Whitehead 2012 ; Rosianu 2025). Or, le mérite des contributions de ce dossier est d’apporter un éclairage plus large sur des formes à la fois moins spécifiques et plus répandues de fragmentation sociale et raciale en Afrique, en incluant des groupes sociaux minoritaires dont les trajectoires ont rejoint le haut de l’espace social au fil de leur historicité. Les articles de ce dossier s’attachent en effet à penser les constructions sociales de la race et des pouvoirs de classe qui lui sont associés à partir d’analyses qui tiennent compte des reconfigurations des contextes africains et de leurs dimensions transnationales, et de ce qui se dit dans plusieurs langues locales. Ces aspects explorent ainsi avec nuance les dynamiques qui perdurent et se transforment dans les pratiques sociales des acteurs, dans les milieux où ils évoluent et dans les appartenances qu’ils construisent.

12Le second point prolonge le précédent en questionnant les « politiques de la race » en Afrique (post)coloniale (Pierre 2012). Plusieurs articles de ce dossier évoquent en effet les étiquettes socio-identitaires locales, choisies ou assignées (naar, karan, toubab, vazaha), qui caractérisent un statut d’« étranger » ou de « semi-étranger » associé aux acteurs issus des mondes indiens, arabes et occidentaux. Cette construction sociale est renforcée par les langues qu’ils utilisent au quotidien, et peut persister même lorsqu’ils sont nés sur place, que leur famille est installée depuis plusieurs générations ou qu’ils possèdent une double ou triple citoyenneté, incluant celle du pays de résidence. Ces acteurs peuvent également être les cibles de politiques spécifiques ou de mécontentements populaires. Parallèlement, ils manifestent parfois une xénophobie ambivalente à l’égard de ceux qu’ils désignent comme « africains » (Fouéré 2010 ; El Chab 2019 ; Budasz 2022). Ces frontières altérisées n’empêchent pas l’établissement de liens économiques, politiques et affectifs ; l’étude des paradoxes de ces frontières permet alors d’explorer les confluences, distinctions et hiérarchisations entre des réseaux d’acteurs dont les statuts et privilèges ne sont pas équivalents.

13Le dernier aspect concerne les façons dont les contributions de ce dossier revisitent les notions de minorité, d’étranger et de diaspora, à l’intersection de rapports sociaux de classe, de race et de genre, et/ou en tenant compte des circulations et relations des acteurs avec les États des pays d’installation et de provenance. La construction sociale de leurs appartenances, les rapports de pouvoir auxquels elles s’imbriquent et les enjeux économiques qui en découlent façonnent les sphères de socialisation qui sont ici étudiées, sans prétendre à l’exhaustivité, et qui sont pour certaines historiquement déterminées. Les articles de ce dossier établissent ainsi des ponts entre plusieurs dynamiques sociales présentes tant dans l’Afrique coloniale que postcoloniale – les particularités de la postcolonialité, comme les dynamiques raciales associées aux pouvoirs de classe, restant peu explorées dans les sciences sociales francophones consacrées à ce continent.

14Le texte de Mathias Gerecht ouvre ce dossier en examinant les conditions sociales ayant permis l’élaboration de savoirs racialistes sur l’Afrique, lesquels ont structuré la colonie ougandaise en instaurant des distinctions sociales et ethnoraciales fondées sur des imaginaires coloniaux. L’analyse montre comment les circulations d’explorateurs et de colonisateurs européens, ainsi que celles de leurs productions savantes, ont défini des catégorisations qui classent hiérarchiquement et racialement deux groupes sociaux parmi les populations africaines administrées. L’article met également en lumière la manière dont ces savoirs racialistes consolident la domination coloniale, tout en produisant un pouvoir de classe entre colonisateurs européens de langues, nationalités, formations et confessions religieuses différentes.

15Julien Charnay analyse le pouvoir impérial et ses fragmentations raciales à travers les mobilisations d’un commerçant et militant français d’extrême droite contre les administrés de la communauté commerçante libanaise dans la colonie du Sénégal. L’article explique comment l’ascension sociale et économique de cette minorité intermédiaire menace le pouvoir de classe et la domination raciale des colons en lutte contre leur déclassement social, dans un contexte de recomposition de l’ordre colonial. Dans les années qui précèdent l’indépendance, ces rivalités économiques s’inscrivent dans des reconfigurations politiques transnationales qui situent les réactions libanaises de la colonie du Sénégal dans des divisions internes reflétant les clivages de l’État libanais nouvellement indépendant.

16Le texte de Sami El amari s’intéresse également à des communautés intermédiaires apparues durant la période coloniale : les commerçants originaires d’Asie du Sud-Est à Madagascar. Il analyse les façons dont les activités économiques communautaires participent à la stratification locale à partir du monde capitaliste des affaires. Elles s’inscrivent dans un processus de formation d’une classe dominante, en dépit des inégalités économiques et sociales et des rapports de pouvoir politique et religieux qui les traversent, voire les opposent. Constitués par des opportunités marchandes développées en réseaux et renforcées par des ramifications transnationales, les modèles d’identification sur lesquels s’appuient ces communautés commerçantes construisent un pouvoir de classe et des frontières racialisées au sein de la société malgache.

17Octavien N’Dri aborde un aspect plus spécifique de la présence indienne et arabe en Afrique. Il retrace l’évolution religieuse d’une branche communautaire musulmane née en Inde sous la colonisation, la Jamaʿat Tabligh, installée dans la Côte d’Ivoire postcoloniale, des années post-indépendance à nos jours. Ce mouvement transnational, développé à partir de circulations de petits groupes de missionnaires venus d’Asie du Sud-Est, a progressivement construit des circulations religieuses ivoiriennes vers ce sous-continent. Le pouvoir symbolique significatif de ce modèle confessionnel s’est constitué au croisement des formes de prestige associées à la blanchité islamique et de reconfigurations religieuses locales, avant que sa dynamique ne soit perturbée par les réactions politiques à la menace terroriste en Afrique de l’Ouest.

18Le texte de Céline Labrune Badiane analyse, quant à lui, la blanchité coloniale qui organise une fracture raciale au sein de l’administration impériale et qui sépare deux catégories de fonctionnaires français affectés dans différentes colonies d’Afrique de l’Ouest et centrale. Les administrateurs antillais et guyanais, qui croient aux valeurs assimilationnistes de l’universalisme républicain, font ainsi l’expérience d’un plafond de verre racial face à leurs homologues blancs. Les luttes contre les discriminations dont ces fonctionnaires antillais et guyanais font l’objet les amènent entre autres à nouer des relations avec des administrés africains. Celles-ci restent toutefois ambivalentes et les renvoient à la blanchité coloniale en raison de tensions raciales liées à l’esclavage et à la colonisation, ou orientent pour certains des engagements politiques en faveur de l’autonomie ou de l’indépendance des colonies africaines et des territoires caribéens.

19L’article d’Oumarou Gnebora porte également sur les enjeux d’institutions françaises présentes en Afrique, en situation postcoloniale. Il s’intéresse à la création et à l’instauration de lycées français, à l’initiative de résidents expatriés au lendemain de l’indépendance du Cameroun, pour y scolariser leurs enfants. Ces établissements forment des étudiants issus des classes supérieures occidentales, asiatiques et camerounaises. Ils contribuent ainsi à reproduire un pouvoir de classe et des fragmentations raciales entre ces élèves et vis-à-vis d’étudiants locaux de condition sociale plus modeste. L’article montre plus largement comment ces lycées organisent une offre éducative qui s’inscrit dans la politique de gouvernance d’un État français transnational et participent à un réseau d’influence efficace car peu visible.

20Enfin, Zoé Tinturier s’intéresse aussi aux enjeux et tensions dans des dispositifs français issus de la coopération humanitaire et mis en place à Madagascar. L’article se concentre d’abord sur les représentations et les pratiques des acteurs français qui se retrouvent en position dominante dans une entreprise à caractère social. Le fonctionnement interne de celle-ci construit des hiérarchies fortes vis-à-vis des employées malgaches appartenant à des classes sociales très modestes et dont le travail est invisibilisé. À partir des positionnements infrapolitiques de ces dernières, l’article montre comment se manifestent des tensions postcoloniales qui découlent d’une fracture sociale, raciale et genrée entre les postes de contrôle et les statuts subalternes.

Ce que dit l’étude des catégories dominantes et des socialisations raciales (post)coloniales

21En partant de périodes historiques et de configurations sociales diverses, les contributions de ce dossier analysent avec précision les liens entre positionnements, pratiques et représentations sociales d’acteurs qui, à partir de leurs milieux spécifiques, atteignent le haut de l’espace social dans les sociétés africaines. Les articles offrent ainsi une analyse structurelle des mécanismes de reproduction et de déploiement des réseaux qui organisent ces mondes indiens, arabes et occidentaux. Les circulations de personnes, de compétences et de capitaux multiples qu’ils favorisent entretiennent des sphères de socialisation dont les dynamiques de classe et de race, parfois traversées par des inégalités de genre, peuvent être appréhendées à partir des métiers exercés, de l’éducation, des positionnements politiques, et plus implicitement, par des modes de résidence et des pratiques de loisir.

22La majorité des articles de ce dossier recouvre tout d’abord les enjeux des activités professionnelles dans les mondes sociaux explorés. On retrouve, avec les analyses de J. Charnay et S. El amari, la façon dont, historiquement, les réseaux indo-pakistanais et libanais ont occupé des emplois et des positions spécifiques dans les milieux d’affaires du commerce et de l’immobilier, facilités par des solidarités familiales et communautaires. Ces mécanismes n’empêchent pas les clivages internes, mais sont efficaces contre les concurrences commerçantes. Les articles de M. Gerecht, Z. Tinturier, O. Gnebora et C. Labrune Badiane montrent comment les milieux occidentaux ont implanté d’autres types d’activités professionnelles à travers l’administration, l’aide au développement, la coopération et l’enseignement. Ces secteurs organisent aussi une extension des marchés occidentaux de l’emploi. L’accès à l’ensemble des champs professionnels décrits apparaît régulé par des appartenances communautaires ou nationales, qui servent à la fois de matrices et de frontières et qui sont sources d’ambivalences entre prestige social et fracture raciale.

23Certains articles évoquent en outre le rôle du système d’enseignement privé et/ou communautaire dans la structuration de ces mondes indiens, arabes et occidentaux. Les établissements concernés, divers par leur nature et leur histoire institutionnelle, contribuent à la reproduction de frontières sociales, voire raciales, fondées sur l’entre-soi de classe – par exemple en accueillant des enfants d’élites transnationales, comme l’analyse O. Gnebora à propos des lycées français au Cameroun. Cet article montre aussi que les institutions, les réseaux et les acteurs français impliqués dans la direction et la gestion de ces lycées, ainsi que dans la composition de leurs publics, entretiennent ces modes de distinction. L’entre-soi que favorisent les établissements scolaires peut aussi être identitaire – via des critères de sélection religieux ou communautaires, comme l’évoque le texte de S. El amari à propos d’écoles coraniques, d’établissements privés et de réseaux d’études internationaux dans les communautés indiennes à Madagascar. Ces établissements participent à la reproduction de l’organisation communautaire par le partage de références culturelles et historiques et la constitution de frontières sociales – processus constitutifs de l’évolution de ces mondes diasporiques et marchands. Le fonctionnement des systèmes d’enseignement dont il est question dans ces articles permet ainsi d’observer des corrélations entre sociabilité, classe, race et trajectoires. Ils influencent en outre les parcours universitaires, en Afrique comme à l’étranger, et favorisent la création de réseaux d’alumni qui peuvent orienter le retour d’anciens élèves dans des secteurs professionnels circonscrits.

24Les pratiques religieuses, indépendamment des confessions des acteurs, scellent aussi ces réseaux et leur pouvoir aux échelles locales et transnationales. L’importance de cette matrice dans la consolidation de la domination impériale des mondes occidentaux est rappelée par l’article de M. Gerecht. En s’appuyant sur des confessions chrétiennes distinctes, elle initie localement d’autres rapports au religieux par l’évangélisation. L’article de O. N’Dri décrit également comment les pratiques de fidèles ivoiriens de la Jamaʿat Tabligh, en s’inspirant et en étant appuyés par les cadres de l’organisation centrale en Asie du Sud-Est, ont dynamisé dans de nouveaux lieux une branche confessionnelle de l’islam local et produit de nouvelles relations à cette religion. En raison du contexte de radicalisation islamique en Afrique de l’Ouest, ces pratiques suscitent des inquiétudes locales qui restreignent les logiques d’affiliation et de circulation de ses membres. Mais O. N’Dri montre surtout que l’influence religieuse en situation postcoloniale n’a toujours pas besoin d’un grand nombre de représentants pour construire à la fois le redéploiement transnational d’organisations confessionnelles et les reconfigurations des dynamiques religieuses locales. L’article de S. El amari examine, quant à lui, l’emprise religieuse diasporique depuis des centres confessionnels musulmans en Asie du Sud-Est sur des communautés indiennes minoritaires, soudées par des configurations sociales, économiques et familiales spécifiques dans la société malgache.

25De manière moins centrale, ce dossier évoque la participation politique des acteurs issus des mondes indiens, arabes et occidentaux présents en Afrique. Selon les pays, cette participation peut prendre diverses formes et s’appuie sur des enjeux de citoyenneté différenciés. Les articles de J. Charnay et C. Labrune Badiane rappellent que, sous la colonisation, la nationalité française accordée à des administrés particuliers, comme les Libanais et les Antillais, a questionné leurs allégeances, nourrit des revendications identitaires plurielles, mobilisé des revendications anti-impérialistes, et mis au jour les contradictions raciales de l’universalisme républicain français. Le lendemain de la Seconde Guerre mondiale a ainsi vu naître des nationalismes arabes qui ont clivé les communautés encore sous domination impériale. L’analyse de C. Labrune Badiane montre aussi comment les tensions d’après-guerre ont renforcé des initiatives antillaises d’engagement militant dans les colonies africaines, pour œuvrer à leur autonomie ou leur indépendance, mais aussi à celles de leurs territoires caribéens. Certaines communautés sud-asiatiques décrites par S. El amari à Madagascar sont également traversées par les pressions politiques que suscite leur ancrage transnational et diasporique. Ces liens amènent certains acteurs à multiplier les engagements et voyages vers les États d’« origine », tandis que d’autres veillent à s’assurer la protection de l’État malgache pour leurs affaires et/ou à soutenir certains de ses représentants sans davantage s’engager politiquement. Enfin, l’article de Z. Tinturier, en analysant ce que les dispositifs issus de la coopération française à Madagascar font à ses professionnels, montre que l’engagement dans l’aide au développement via des organisations internationales ou la coopération bilatérale ne constitue pas toujours un mode de participation politique. Il peut, au contraire, favoriser son effacement face aux tensions postcoloniales qui traversent les mondes occidentaux lorsqu’elles ne sont pas assumées par leurs acteurs et pèsent sur les relations qu’ils entretiennent avec la société locale. Pour poursuivre ces analyses, des travaux spécifiques sur les relations qu’entretiennent les acteurs des réseaux indiens, arabes et occidentaux avec les représentants des États africains où ils sont installés, sur les carrières politiques qu’ils peuvent développer avec l’acquisition et la transmission de plusieurs nationalités, ou sur les pratiques et lieux de performance politique, permettraient de mieux appréhender les logiques d’appartenance et d’engagement qui apparaissent parfois au carrefour de plusieurs États (Smith 2019).

26Deux autres points mériteraient une attention plus soutenue et ont été très peu abordés dans ce dossier : les modes de résidence et les activités de loisir. Ces deux pratiques participent en effet à structurer l’ancrage des réseaux indiens, arabes et occidentaux, ainsi que la reproduction ou l’ouverture de leurs frontières sociales dans les sociétés africaines où ils se développent. L’occupation résidentielle, la spéculation immobilière et l’acquisition ou la transmission du patrimoine immobilier sont des enjeux implicitement abordés dans les textes de S. El amari et de J. Charnay, à propos des communautés indiennes et libanaises. Les réseaux familiaux, professionnels et sociaux sont investis dans des stratégies de reproduction sociale qui passent par le mode de résidence, tout en s’ouvrant à des activités rémunératrices avec des résidents extérieurs à leur communauté, comme pour les Libanais à Dakar. L’article de S. El amari évoque aussi au détour de son analyse des découpages territoriaux par quartier dans le tissu urbain local, qui inscrivent les acteurs indiens et occidentaux concernés dans des logiques de résidence liées à la classe – lesquels influent sur les aspects communautaires ou nationalistes de leurs sociabilités. Ainsi, appartenir aux strates sociales supérieures peut entraîner des choix résidentiels autour d’établissements scolaires privés étrangers qui façonnent des réseaux associés au quartier d’habitation, au système d’enseignement, voire au travail, et peuvent aussi développer des pratiques de loisirs. Les espaces récréatifs fréquentés par les commerçants indiens que décrit S. El amari à Madagascar révèlent ces mécanismes sociaux qui renforcent des entre-soi identitaires, raciaux et/ou économiques et relèvent de l’organisation et de la cohésion communautaire.

27Il manque toutefois pour compléter ces analyses des travaux sur les pratiques de (re)valorisation de patrimoines bâtis, dont on sait qu’elles sont présentes dans les mondes occidentaux (Quashie 2016) et qui associent enjeux résidentiels, loisirs et tourisme culturel. Des travaux sur les marchés locaux du loisir et des arts liés aux dynamiques immobilières des tissus urbains africains pourraient interroger la construction de pouvoirs de classe et de dynamiques raciales par des investissements sociaux, économiques et symboliques dans le champ culturel.

28Enfin, l’appel à contribution qui dessinait les orientations de ce dossier thématique laissait de côté une dimension centrale de la socialisation : la sphère familiale. Bien qu’évoquée de manière transversale dans plusieurs articles, notamment ceux de J. Charnay, S. El amari et O. Gnebora, à propos des fonctionnements communautaires indiens et libanais ou des choix éducatifs dans les mondes occidentaux, cette question mériterait d’être plus approfondie pour mieux saisir les modalités sociales d’ouverture et de fermeture de ces mondes indiens, arabes et occidentaux en Afrique. Certains travaux sur les dynamiques communautaires endogames (Taraf-Najib 1997 ; El Chab 2019) montrent en effet que la socialisation familiale joue un rôle prépondérant, mais aussi dans le cadre de conjugalités interraciales (Budasz 2022 ; Quashie 2025). Davantage de recherches s’avèrent donc nécessaires pour appréhender finement la construction sociale des pouvoirs de classe, des dynamiques raciales et de leurs incidences genrées à travers les processus de socialisation familiale au sein de ces réseaux d’acteurs.

29La diversité des contributions de ce dossier invite ainsi à poursuivre les recherches en sciences sociales sur les circulations et ancrages des réseaux indiens, arabes et occidentaux en Afrique coloniale et postcoloniale, afin de (re)penser les enjeux scientifiques, encore trop peu explorés dans l’espace académique francophone, qu’engage la production de ces savoirs.

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Bibliographie

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Pour citer cet article

Référence papier

Hélène Quashie, « Introduction. Circulations (post)coloniales, pouvoirs de classe et dynamiques raciales en Afrique »Journal des africanistes, 95-2 | 2025, 9-25.

Référence électronique

Hélène Quashie, « Introduction. Circulations (post)coloniales, pouvoirs de classe et dynamiques raciales en Afrique »Journal des africanistes [En ligne], 95-2 | 2025, mis en ligne le 15 décembre 2025, consulté le 14 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/14944 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15onq

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Auteur

Hélène Quashie

Institut des mondes africains (IMAF), Laboratoire de recherche sur les transformations économiques et sociales, Institut fondamental d’Afrique noire, Université Cheikh Anta Diop (Sénégal)

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