- 1 Aujourd’hui, il s’agit des îles Rodrigues, Maurice et de la Réunion.
- 2 Au fil de différents terrains effectués dans le cadre de ma recherche doctorale sur les exportateur (...)
1Le seul port en eaux profondes de la côte centre-est de Madagascar se situe à Toamasina, la deuxième plus grande ville de la Grande Île, qui compte environ trois cent mille habitants. Cette cité portuaire a joué un rôle déterminant dans le développement économique du pays. L’essor du commerce sucrier des Mascareignes1 au xviiie siècle en a constitué le point de départ. Par la suite, durant la période coloniale, l’exportation de produits horticoles vers le marché français, puis vers le marché mondial, a favorisé l’arrivée et l’installation de populations venues d’Asie, du pourtour de l’océan Indien et d’Europe. Aujourd’hui encore, la grande majorité des marchandises destinées au commerce international transitent par ses quais. Ainsi, l’essor de l’exportation des produits agricoles de la côte orientale de Madagascar2 a rassemblé autour de ces activités de grands patrons appartenant majoritairement à des groupes sociaux distingués localement par un statut d’« étrangers d’ici ». En effet, bien que leur présence sur l’île remonte à plus d’un siècle, les communautés indiennes et chinoises – sur lesquelles porte cet article – demeurent perçues comme radicalement autres, tant du point de vue de leur identification que de leur assignation sociale. Malgré la place dominante qu’elles occupent sur le plan économique et social, elles se maintiennent dans une position d’extériorité.
- 3 Rogers Brubacker et Frederick Cooper (2000) invitent à déconstruire le concept d’« identité » afin (...)
2La configuration sociale incarnée par ces communautés commerçantes à Madagascar met à l’épreuve toute tentative d’analyse strictement matérialiste. Ni société autonome, ni classe sociale pleinement constituée, elles apparaissent à l’observateur extérieur comme homogènes et stables, bien qu’elles abritent d’importantes disparités dans les niveaux d’accumulation du capital et des hiérarchies internes, soutenues par un ordre politico-religieux commun. Contre une lecture culturaliste qui réduirait l’existence communautaire à une simple reproduction identitaire, cet article propose d’envisager ces formations comme le produit – matériel et idéel – des rapports sociaux capitalistes3. Plutôt que d’opposer les notions de classe et de communauté, il s’agit d’en analyser le développement contradictoire, en montrant comment l’organisation communautaire peut tour à tour constituer une ressource économique et devenir un frein à l’accumulation de richesses pour certains de ses membres. Ce faisant, j’examinerai la relation dialectique entre l’économie capitaliste, considérée ici comme la matrice des processus d’identification observés, et l’organisation communautaire, entendue comme support des catégorisations identitaires qui, en retour, influent sur leur contenu et leurs usages sociaux.
3Je commencerai par présenter les différentes communautés commerçantes concernées, en précisant leurs positionnements respectifs. J’en proposerai ensuite une synthèse, afin de dégager les principaux traits et fonctions de leur organisation interne. Dans un second temps, j’examinerai l’évolution historique des communautés commerçantes indiennes et chinoises à Madagascar, depuis la période coloniale jusqu’à leur intégration dans les circuits contemporains du commerce mondial. Enfin, j’aborderai les dynamiques concurrentielles ayant renforcé les distinctions identitaires entre ces groupes, ainsi que les formes d’alliance qui, au contraire, tendent à les rendre moins visibles.
4Lorsque je suis arrivé sur mon terrain de recherche, mes premières interrogations portaient sur les exportateurs de produits agricoles. J’abordais alors ce groupe d’hommes et de femmes d’affaires comme une fraction de la classe capitaliste partageant des intérêts économiques communs, sans prêter attention, dans un premier temps, aux labellisations identitaires pourtant récurrentes dans les pratiques et les discours entourant l’exportation de litchis. Au fil de mon immersion dans le milieu aisé de la ville portuaire, la question des « communautés », fréquemment évoquée par mes interlocuteurs, s’est imposée comme un objet d’analyse incontournable. J’ai dès lors cherché à comprendre ce que recouvraient ces organisations communautaires. Pour ce faire, j’ai entrepris d’examiner les liens qu’elles entretiennent avec la formation économique et sociale capitaliste de la côte orientale de Madagascar. Je commencerai par présenter un panorama de ces groupes, tel qu’il se construit à travers les auto-identifications et les assignations locales qui lui donnent forme.
- 4 Pour une description complète des communautés indiennes présentes à Madagascar, voir le travail de (...)
5À Toamasina, les diasporas commerçantes indiennes4 se composent de cinq communautés endogames, toutes issues du Gujarat. Leurs membres parlent le gujarati au quotidien, aussi bien dans la vie familiale que dans leurs activités commerciales, et maîtrisent également le malgache. Mon propos portera ici sur les communautés chiites.
- 5 Titre héréditaire porté par les imams des ismaéliens nizârites, considérés comme les descendants di (...)
6Les ismaéliens, également appelés aga-khanistes en référence à l’Aga Khan5, constituent un groupe indien pratiquant l’islam chiite nizârite. Ils disposent de leur propre mosquée et forment un ensemble d’environ cinq familles, discret mais influent, intégré à un réseau transnational dynamique. Réputée pour son ouverture à l’influence occidentale, cette communauté occupe des positions clés dans le commerce et l’industrie, et plusieurs de ses membres figurent parmi les grands acteurs économiques de Madagascar. À Toamasina, elle regroupe des commerçants de pièces détachées, des patrons de l’import-export, des industriels et des transporteurs.
7Les Khoja sont le produit d’un mouvement de contestation mené, à la fin du xixe siècle, par une partie des communautés ismaéliennes du Gujarat contre l’autorité de l’Aga Khan. À l’issue de ce conflit, ils ont adopté le chiisme duodécimain, la principale branche du chiisme. Leur communauté compte aujourd’hui à Toamasina une trentaine de familles, soit environ 160 membres. Leur installation est récente, à l’exception d’une grande famille qui y est établie depuis les années 1950. Ils possèdent une imposante mosquée au dôme plaqué d’or dont la construction a commencé en 1998, à proximité du lycée français de la ville. Ces commerçants occupent des positions significatives dans le commerce et l’industrie, notamment dans les secteurs de la construction, de l’automobile, de l’agroalimentaire et de la production parapharmaceutique. Une dizaine de familles exerce dans l’import-export, activité commerciale la plus lucrative de la communauté.
8Les Bohra, également appelés Dawoodi Bohra, pratiquent l’islam chiite mustalien. Leur institution centrale, la Dawat, revendique plus de deux millions de membres à l’échelle mondiale. Il s’agit du groupe communautaire le plus important et le mieux organisé à Toamasina. Témoignage de leur implantation historique, ils possèdent une mosquée construite en 1940 au cœur du quartier commerçant de la ville. Les Bohra sont répartis en 180 « maisons », regroupant environ cinq cents membres. La majorité exerce comme petits et moyens commerçants, tandis qu’une quinzaine de familles occupent des positions commerciales plus importantes.
9Deux communautés chinoises coexistent parallèlement à Toamasina. La plus importante est la communauté historique, qui compte entre deux cents et trois cents membres issus du district de Shunde, dans le sud de la Chine, dont la présence à Toamasina est documentée à partir de 1860 (Rabearimanana 2003). Ses membres ont joué un rôle central dans l’expansion commerciale vers les zones rurales de l’Est malgache durant la période coloniale. Ils s’organisent autour d’une congrégation située à proximité du port, à laquelle est rattachée la chambre de commerce de Shunde, créée dans les années 2010 pour formaliser les réseaux entrepreneuriaux entre les Chinois d’outre-mer et leur province d’origine.
10Depuis une vingtaine d’années, de « nouveaux » Chinois s’installent à Madagascar. Contrairement aux « anciens » qui parlent le cantonais et le malgache et sont catholiques, ces nouveaux arrivants parlent le mandarin et ne pratiquent pas le christianisme. Ils se regroupent au sein d’une association distincte de la communauté historique et seraient environ une soixantaine, selon les estimations des membres de la congrégation chinoise.
- 6 Je n’ai pas obtenu d’information spécifique concernant le groupe des « nouveaux » Chinois.
11La spécificité des communautés citées est qu’elles réunissent principalement des commerçants : elles se définissent avant tout par les segments du commerce qu’elles occupent et dynamisent par le biais d’un entrepreneuriat masculin très prégnant. Chacun de ces groupes6 dispose d’une organisation communautaire propre. Par « organisation communautaire », j’entends une structure politique qui articule diverses institutions – familiales, économiques, culturelles – visant à la reproduction sociale exclusive des membres reconnus comme appartenant à la communauté, sous l’égide d’un ordre politico-religieux engendrant les principaux signes d’appartenance au groupe. Ces organisations remplissent ainsi une double fonction : consolider leur position économique par la conquête et la sécurisation de parts de marché, et assurer la reproduction sociale et culturelle de leurs membres.
12Ces communautés commerçantes disposent toutes d’un réseau transnational d’approvisionnement et d’exportation, lié à leur fonctionnement diasporique. Elles ont contribué à la segmentation du marché malgache en mobilisant des ressources extérieures provenant de l’Inde, de la Chine et d’autres régions où leurs liens diasporiques leur offraient des opportunités économiques. Chaque communauté a ainsi consolidé ses parts de marché dans l’import-export, en se spécialisant dans certains produits ou dans des espaces géographiques précis, à l’instar des « unions monopolistiques » décrites par Weber (2019 : 66). Sur la côte orientale de Madagascar, les commerçants indiens tenaient de nombreuses boutiques dites de « marchandises générales », vendant notamment des textiles importés d’abord d’Inde, puis plus tard d’Europe, tandis que les commerçants chinois se concentraient sur des segments liés à l’alimentation pour l’importation et aux produits agricoles pour l’exportation.
13Les procédures de sécurisation des échanges ont progressivement conduit à une division communautaire de l’activité commerciale. Celle-ci repose sur un ensemble de pratiques et de représentations qui instaurent un commerce de confiance entre les acteurs. Les parts de marché mentionnées sont soutenues matériellement par des dispositifs incarnant le soutien communautaire dans le commerce concerné. Formes d’entraide, crédit, avances, garanties, mise en réseau et clientèle communautaire constituent le cœur des relations économiques. Face aux risques liés à l’échange marchand impersonnel, les membres des communautés commerçantes de Toamasina opposent le réseau, l’honneur ainsi que l’identité personnelle et familiale comme garantie et fondement de confiance. Ces infrastructures marchandes témoignent en partie de la force et de la résilience des organisations : elles permettent de verrouiller certains segments de marché tout en contraignant les membres à agir dans le cadre légitime de leur communauté. Si chaque groupe développe ses propres pratiques, tous disposent de mécanismes formels et informels de soutien, dont le principal instrument est le crédit ou l’avance, autrement dit la dette. Cette contrainte est à la fois économique et politique, car elle engage la position de la famille commerçante au sein du tissu communautaire.
- 7 Les trois communautés chiites disposent de lieux d’accueil à disposition des visiteurs communautair (...)
- 8 Nous pouvons citer la Dawat chez les Bohra, la World Federation of SIMC (Shia Ithna-asheri Muslim C (...)
- 9 Il s’agit de nombreuses initiatives associatives spécifiques de femmes, de jeunes, des conseils loc (...)
- 10 La nationalité malgache ne s’obtient que par le droit du sang. Or, l’endogamie que pratiquent stric (...)
- 11 Tous les prénoms et noms, y compris de société, sont fictifs.
- 12 Entretien réalisé à Toamasina, le 12 octobre 2016.
14La dimension reproductive de ce mode d’organisation crée une densité de relations matérielles et symboliques, en s’appuyant notamment sur des ordres politico-religieux spécifiques. Ces ordres reposent sur des références culturelles et historiques et s’ancrent dans des lieux de culte (mosquées, églises, temples), des espaces de commensalité (restaurants, cantines communautaires), d’accueil (hébergement des co-religionnaires7) et de convivialité (salles des fêtes, restaurants), ainsi que dans des cérémonies (rites de passage, fêtes) et des dispositifs sanitaires (réseaux de médecins, structures de rapatriement). Ils s’étendent également aux espaces scolaires (écoles coraniques, établissements communautaires privés, réseaux d’éducation et d’études internationaux) et aux relations politiques (chefs de congrégation représentant la communauté auprès des autorités malgaches, pouvoir d’excommunication ou de mort sociale). L’ensemble de ces pratiques assure la reproduction des principales instances du groupe, consolidant sa reproduction sociale et ses frontières, tant matérielles qu’idéelles, au quotidien des membres. Ces organisations communautaires encadrent également l’alliance matrimoniale, la transmission du patrimoine, les cérémonies funéraires, les pratiques de réciprocité et de redistribution, certains concours de richesses, les dépendances financières et symboliques ainsi que les relations à l’État malgache, etc. Autrement dit, elles construisent pour chaque communauté un microcosme exclusif, espace principal de socialisation de ses membres. En assumant certaines missions régaliennes, ces organisations garantissent la cohésion interne, la médiation avec les autres groupes et avec l’État, le maintien de standards de vie décents et la continuité des circuits commerciaux, sous l’autorité d’instances plurielles, à la fois locales8 et globales9. Ainsi, elles produisent des formes de souveraineté transnationale partiellement détachées du territoire et contestent l’exclusivité du politique par l’État malgache. Arborant un statut hybride d’« étrangers d’ici », les membres de ces communautés commerçantes donnent parfois l’impression d’incarner une société civile communautaire autonome, à l’écart de la sphère publique nationale. Cette ambiguïté de l’autorité souveraine se reflète par exemple dans la manière dont certains commerçants bohra envisagent leur appartenance à la société locale. Ceux-ci s’en amusent et présentent parfois leur nationalité malgache comme « volée », « achetée » ou « inventée10 ». Ils ne renient pas leur attache au pays qui les a vus naître. Ils se revendiquent en tant que « Malgaches » à l’occasion des moments communautaires transnationaux. Cette appartenance se fonde également sur une éthique commerçante quelque peu « hors-sol », comme l’indique avec humour Houssein11, entrepreneur foncier bohra : « Notre religion dit que là où tu gagnes de l’argent, c’est là ton pays12. » L’espace communautaire n’est cependant pas homogène ; il présente des hiérarchies internes, avec des niveaux d’accumulation économique différents et des principes de dépendance commerciale. Mais cette stratification n’induit pas de contradiction entre classes sociales ; elle engendre plutôt un fractionnement ordinal, selon le revenu et l’envergure commerciale, au sein du bloc socialement dominant que constituent ces groupes.
15L’importance du phénomène des « communautés » à Toamasina implique une identification systématique, à la fois revendiquée par les membres et assignée de l’extérieur, qui dépasse largement les seuls espaces économiques. Ce double processus peut donner l’impression d’organisations figées dans leur ordre social et politico-religieux, comme si leur production et leur reproduction donnaient naissance à des entités autonomes. L’organisation communautaire constitue certes le lieu central de l’identification et son principal espace de construction et de manifestation, mais elle n’en est pas nécessairement la matrice, c’est-à-dire la raison qui prévaut à sa construction. Les identifications communautaires ont évolué au fil de l’histoire malgache, et des renforcements ou dépassements de ces identifications apparaissent dans des situations de concurrence ou d’alliance au sein du monde des affaires. En examinant la co-construction des identités communautaires à travers ces dynamiques, on verra le rôle fondamental des rapports économiques, notamment dans leur capacité à remodeler les caractéristiques de l’identification, voire à remettre en question sa légitimité.
16Avant d’entrer dans cette analyse, un bref retour historique sur la construction de ces espaces communautaires, en lien avec les formes de l’économie politique de la côte orientale de Madagascar, permettra de saisir le caractère mouvant de ces espaces.
- 13 Mireille Razafindrakoto, François Roubaud et Jean-Michel Wachsberger (2018 : 57) définissent l’écon (...)
17Lorsque la France proclame l’annexion de Madagascar en 1896, des communautés commerçantes venues d’Afrique de l’Est, d’Inde et de Chine sont déjà implantées dans les principaux centres économiques de la Grande Île. L’administration coloniale se fixe alors pour objectif d’en faire une colonie d’exploitation. Dans cette logique, les populations paysannes de l’Est malgache sont intégrées de force aux chaînes de valeur mondiales du café, produit emblématique de la colonie. Durant le premier quart du xxe siècle, elles subissent diverses formes d’exploitation – travail forcé, corvées, salariat sous-payé – au sein des grandes concessions agricoles coloniales, tout en développant, parallèlement ou en réaction, des cultures dites « indigènes » sur les terres lignagères. Les surprofits générés par la production paysanne malgache sur les marchés impériaux puis nationaux, conjugués à la crise économique des années 1930, incitent les grandes compagnies commerciales métropolitaines à se tourner davantage vers les produits issus de ces cultures locales (Gendarme 1960 : 133-134). Elles abandonnent dès lors les projets de colonat agricole blanc portés par des migrants venus des Mascareignes, notamment de La Réunion, et consolident les mécanismes d’une économie de traite13.
- 14 Dans son étude sur les Chinois de Polynésie française, Anne-Christine Trémon (2010) fait état d’un (...)
18Les communautés commerçantes d’origine chinoise et indienne, seules forces marchandes implantées durablement dans les espaces ruraux malgaches, furent, par défaut, désignées comme des courroies de transmission des intérêts des grandes compagnies commerciales. En tant qu’intermédiaires incontournables entre la société coloniale et la société colonisée, ces commerçants assuraient la double fonction de distributeurs de produits importés auprès des populations locales et de collecteurs des productions agricoles destinées aux exportateurs français du port de Tamatave (actuel Toamasina). Cette position concernait principalement les commerçants chinois installés sur la côte est, tandis que la majorité des commerçants indiens s’étaient initialement établis dans l’ouest de Madagascar en raison de trajectoires historico-spatiales inscrivant leurs réseaux dans les mondes swahili depuis plusieurs siècles (Raimbault 2008). Les échanges marchands supervisés par l’administration française étaient strictement encadrés : les autorités coloniales imposaient des quotas d’attribution au port de Tamatave et exigeaient l’inscription des nouveaux arrivants chinois ou indiens dans leurs congrégations respectives – une obligation mise en place dès l’annexion de l’île. Armand, ancien chef de la congrégation chinoise, m’a ainsi rapporté qu’à cette époque, les autorités françaises sollicitaient le chef de congrégation pour valider le débarquement des passagers chinois arrivant des Mascareignes14. Si ces derniers parlaient le hakka, langue qu’il ne maîtrisait pas en tant que Cantonais originaire de Shunde, il refusait de les reconnaître, et leur débarquement n’était alors pas autorisé.
- 15 Expression issue du monde colonial, toujours en usage dans le monde patronal contemporain des commu (...)
19Alors que les Français, et plus largement les Européens, occupaient les sphères de l’administration ou les positions commerciales les plus influentes, les communautés marchandes non européennes furent majoritairement reléguées à des activités plus modestes. Celles-ci répondaient aux besoins de la société coloniale urbaine et assuraient la supervision des échanges en milieu rural (« la brousse15 »), dans une position subalterne que Georges Balandier associe, dans « La situation coloniale », au groupe « coloured » (Balandier 2001 [1951]).
20Cependant, ces communautés ne se sont pas limitées à ce rôle d’intermédiaires au service du sommet de la pyramide coloniale. Elles ont progressivement élaboré leurs propres circuits économiques, fondés sur des structures internes hiérarchisées – claniques, patrilinéaires ou associatives. Ce fonctionnement autonome a permis, dès les années 1930, puis après la Seconde Guerre mondiale, l’ascension de certaines familles au sein de ces réseaux. Ces dernières ont accédé à des positions marchandes de premier plan, aussi bien dans l’importation que dans l’exportation. Dans le même temps, elles ont acquis une importante assise foncière en milieu urbain, au grand dam d’abord des colons européens, puis de l’administration coloniale (Fremigacci 2014).
21Les formes spécifiques qu’a revêtues le mode de production capitaliste à Madagascar se sont traduites par l’émergence d’un capitalisme de type commercial (Banaji 2020), dans lequel l’enjeu central ne réside pas dans la détention des moyens de production – en l’occurrence la terre –, mais dans le contrôle des moyens de circulation : les points d’achat et de vente ainsi que les réseaux qui les relient. Cette configuration économique correspond particulièrement bien aux compétences et aux logiques organisationnelles des communautés commerçantes précédemment décrites, qui en ont assuré la maîtrise et le développement.
- 16 Merina est le nom donné aux habitants de l’Imerina, lieu du pouvoir central et place du premier Roy (...)
22L’après-guerre voit se multiplier les initiatives coloniales en faveur du développement de la production agricole. Le dispositif d’appui aux « petits producteurs » renforce alors le rôle d’intermédiaire des communautés commerçantes, tout en permettant à certaines familles ou joint-ventures communautaires de rivaliser avec les grandes compagnies commerciales. Si la décolonisation de 1960 ne remet pas fondamentalement en cause le schéma d’accumulation dominé par les intérêts français, la Révolution malgache de 1972 marque, en revanche, un tournant décisif dans la mise à distance de l’ancienne puissance coloniale. Trois ans plus tard, sous le régime de Didier Ratsiraka, plusieurs entrepreneurs – indiens, chinois et descendants de colons européens –, soutenus par l’administration, par les fonds transnationaux issus de leurs réseaux communautaires ou par leur propre capital, investissent les positions laissées vacantes. Ce repositionnement s’opère dans le cadre d’un nouvel équilibre entre pouvoir souverain et forces marchandes locales. Émerge alors une stratégie d’extraversion, fondée sur l’alliance entre les forces capitalistes étrangères et le gatekeeper (Freund 1984 : 242) que devient l’État malgache indépendant. La notion de gatekeeper, indissociable du concept d’extraversion, désigne la manière dont l’autorité politique d’un territoire capte une partie de l’accumulation du capital à travers la rente étatique – via la taxation, la régulation ou les dispositifs institutionnels qui rendent son intervention incontournable. Dans ce contexte, la bourgeoisie merina16 récupère une part substantielle des marchés liés au processus de « malgachisation », tandis que le parti de Ratsiraka s’approprie les principaux réseaux hérités de l’économie de traite.
- 17 Les zones franches désignent des espaces d’activités économiques, généralement implantés en périphé (...)
23Malgré les alliances établies entre les commerçants les plus influents et le sommet de l’État, la période du socialisme étatique malgache fragilise considérablement les réseaux d’affaires communautaires. La forte dévaluation de la monnaie, la contraction de la consommation intérieure et la mise en place de mécanismes inspirés du capitalisme d’État – notamment la gestion centralisée des filières d’exportation à travers les caisses de stabilisation fixant des prix uniques – détériorent le climat commercial. Au début des années 1980, cet épisode socialiste touche à sa fin : le président Didier Ratsiraka adopte alors le plan d’ajustement structurel du FMI qui prévoit la libéralisation des marchés jusque-là contrôlés par l’État. Cette réorientation ouvre la voie à une économie tournée vers l’exportation, avec la création de zones franches17 et une intégration accrue dans les nouvelles chaînes de valeur mondiales, portées par la révolution logistique et communicationnelle caractéristique de la mondialisation post-1980. Dans ce nouveau contexte, les acteurs les plus puissants des communautés commerçantes indiennes et chinoises se positionnent à l’avant-garde du renouveau capitaliste, en alliance avec les nouvelles élites politiques malgaches, détentrices d’un capital économique et relationnel accumulé durant la période socialiste.
24Si le phénomène communautaire ne s’est jamais entièrement dissous au profit d’une assimilation à la société coloniale, de nombreuses familles influentes issues des communautés commerçantes ont, après la Seconde Guerre mondiale, intégré les milieux patronaux majoritairement dirigés par des Français. Cette insertion a conduit certaines familles à relativiser leur appartenance à la communauté d’origine. La scolarisation, à Madagascar dans les établissements catholiques et laïques, mais aussi en France pour les membres les plus aisés, a renforcé cette tendance à modérer le rôle central de la communauté. Parallèlement, des initiatives extracommunautaires ouvertes à l’ensemble des Indiens ont vu le jour, notamment des activités sportives et des projets associatifs laïques, tels que les formations de scoutisme ou les clubs de lecture. Sur une courte génération, se sont ainsi articulés les ambitions commerciales des communautés et les dispositifs politico-économiques hérités de l’économie de traite. Certains commerçants indiens et chinois sont devenus responsables de grandes compagnies, tandis que leurs enfants ont poursuivi des études commerciales en France métropolitaine et accédé à des postes d’encadrement.
25Cependant, avec la rupture révolutionnaire de 1972, cet enchâssement s’est dissous, contraignant les communautés commerçantes à se recentrer sur les segments strictement communautaires du marché pour leurs membres restés à Madagascar. Ce retournement se manifeste de manière emblématique dans le parcours de Housni, quincaillier bohra issu d’une grande famille commerçante. Après l’obtention du baccalauréat dans le système scolaire post-colonial, il est recruté comme comptable au sein de sociétés commerciales françaises.
- 18 Entretien réalisé le 24 novembre 2016.
Donc moi, mes amis, c’étaient les Français. Tous les week-ends, on faisait la fête. C’était une très belle vie. Ensuite, en 1970, une autre boîte à Fianarantsoa m’a débauché : la compagnie Vinalie. Elle aussi était dans l’exportation de café, de zébu et les Tanneries. Pour vous donner un exemple, en 1970, Vinalie exportait 10 000 tonnes de riz étuvé en France. Maintenant, on importe. Je suis resté jusqu’à mon mariage en 1973. En 1973, la débandade commençait. Les Français partaient, les compagnies commençaient à être nationalisées. Moi, je suis retourné à Majunga pour faire du commerce. Toutes les sociétés françaises partaient donc on pouvait reprendre la place. Moi, j’avais deux frères qui m’ont invité à m’installer à Majunga pour faire du commerce. Ils m’ont dit que j’allais faire dix fois plus que ce que je gagnais. J’ai ouvert un commerce avec un peu d’alimentation, épicerie, toutes les petites choses, marchandises générales18.
- 19 Le renforcement de l’autorité centrale bohra est un processus au long cours qui a débuté en Inde au (...)
26Parallèlement à la désintégration de la situation postcoloniale après 1972, les organisations communautaires se sont renforcées, tant sous l’égide de l’autorité centrale que par l’action des fédérations transnationales. Ainsi, dans les années 198019, les Bohra de Toamasina ont vu leur organisation communautaire reprise en main par l’autorité religieuse basée en Inde, ce qui a consolidé l’auto-identification bohra, notamment à travers l’imposition de prescriptions qui étaient auparavant absentes. Said et Shanaz, quincailliers bohra et critiques de cette emprise, m’en détaillent les effets :
- 20 Entretien réalisé le 23 novembre 2016.
Said : Avant, le Da’i n’avait pas cette place. Il y a 25 ans…
Shanaz : Avant, il fallait demander son avis pour quelques moments de la vie, mais maintenant c’est sur tout.
Said : Depuis l’avènement de l’ayatollah Khomeyni [et la montée en puissance concomitante des Khoja], il y a eu une identité [chez les Bohra]. On nous a dit : « Nous sommes cette communauté, nous devons être différents des autres. » Notre façon de nous habiller, de manger, de nous comporter. Mais très disciplinés. À la mosquée… On nous oblige à porter la barbe, le chapeau. C’est une identité. Et quand on voyage… C’est pour se reconnaître en fait. Maintenant, on a même une carte d’identité internationale [au sens propre]20.
27La spécificité des Bohra tient à leur organisation centralisée, la Dawat, littéralement « la Mission », aujourd’hui dirigée d’une main de fer par le 53e Da’i, Mufaddal Saifuddin. Cette structure implique, d’une part, le versement de l’impôt religieux (la zakat, l’un des piliers de l’islam) par tous les mumynin – membres ayant prêté allégeance au Da’i et au Prophète – et, d’autre part, l’obligation de respecter les prescriptions émises par le Da’i. Au sein de chaque communauté locale organisée autour d’un lieu de vie adossé à la mosquée, le suivi et le contrôle de ces prescriptions sont assurés par l’amil saheb, imam mandaté par la Dawat, dont l’emprise sur le territoire s’est renforcée au fil du temps.
- 21 Entretien avec Housni, quincaillier bohra, le 24 novembre 2016.
Jusqu’en 1970, il y avait un amil dans tout Madagascar. Il habitait au-dessus de chez nous à Majunga. Maintenant, c’est comme les catholiques, tout est finance. Il faut tout payer, même la religion. Ils font leur prof de la religion. Maintenant, il y a un sous-amil dans toutes les villes, envoyé par l’Inde. Beaucoup font leurs études théologiques au Pakistan. Il y a une école au Kenya. Ils sont plus nombreux qu’il fallait. Partout où il y a de la place, ils les envoient. À l’époque, il y avait donc un amil qui dirigeait tout le pays. Il fallait l’autorisation, mais ce n’était pas trop financier. Tout le monde vivait modestement, tranquillement. Maintenant, dans le monde entier, le pouvoir est dans l’argent21.
28L’amil tient également un fichier électronique, associé à chaque carte d’identité bohra dotée d’une puce, qui attribue une notation aux membres. Cette évaluation, codée par un système tricolore, repose principalement sur le paiement de la zakat et fournit des indications sur le degré de dévotion du fidèle. Des commentaires sur la fréquentation de la mosquée y seraient également consignés. Le caractère coercitif de ces dispositifs (Blank 2001) est désormais largement reconnu et a profondément transformé la manière dont les mumynin de Toamasina perçoivent leur appartenance à la communauté.
29D’autres communautés ont vu leur structuration institutionnelle se renforcer à l’époque de la décolonisation, sans toutefois adopter le caractère centralisé et autoritaire de l’organisation bohra. Chez les Khoja, c’est un co-religionnaire originaire de Zanzibar, alors président de l’Africa Federation (AFED) qui, au début des années 1960, entreprend la création d’un Conseil territorial à Majunga – aujourd’hui dénommé Conseil régional de l’océan Indien (CROI) –, espace fédérateur pour les communautés khoja de la région, désormais basé à Antananarivo. La distance entre les autorités religieuses irakienne et iranienne du chiisme duodécimain et les communautés locales khoja confèrent à ces dernières un degré d’autonomie élevé.
30Dans les années 1960, la communauté des « anciens » Chinois à Madagascar est traversée par plusieurs lignes de fracture. Une opposition idéologique oppose les partisans communistes de Mao Zedong à ceux du dirigeant nationaliste Tchang Kaï-Chek, entraînant le dédoublement des institutions communautaires dans le pays (Tche-Hao 1961). Avec l’arrivée du pouvoir socialiste dans la Grande Île en 1972, la République populaire de Chine est reconnue comme la seule Chine légitime. Le refus des partisans de Taïwan de retirer les marques de leur affiliation à la Chine nationaliste sur les bâtiments de la congrégation de Toamasina provoque une vague d’expulsions, en coordination avec le gouvernement chinois. Par la suite, l’organisation communautaire des « anciens » Chinois se réoriente à l’échelle nationale, en phase avec la politique de reprise en main par l’État chinois des « Chinois d’outre-mer » amorcée à partir de l’ouverture politique de 1978 (Pina 2012). Les liens entre les « anciens » Chinois et leur pays d’origine se densifient, à travers des voyages plus fréquents, des partenariats commerciaux et des initiatives de diffusion de la culture chinoise à travers l’île, dynamisées par l’arrivée massive des « nouveaux » Chinois dans les années 2000 (Tremann 2014). La création en 2014 de la chambre de commerce de Shunde institutionnalise ces relations.
31De nombreuses dispositions juridiques malgaches attestent, pour les acteurs politiques et économiques, de la permanence du rôle de gatekeeper que l’État a réarticulé après la Révolution socialiste de 1972. Qu’il s’agisse de l’achat de terres, de l’organisation des filières d’exportation, de l’enregistrement des entreprises ou de l’obtention de visas, tout entrepreneur étranger souhaitant mener des affaires d’envergure doit s’allier à un homme d’affaires et/ou à un représentant de l’État malgache. La force politique des classes dominantes malgaches réside dans leur capacité à maintenir, au sein d’une économie extravertie et dépendante, des barrières matérielles et symboliques – renforcées par le caractère insulaire du territoire – qui obligent d’autres puissances économiques et politiques à négocier avec l’autorité souveraine (Galibert 2011 ; Sanchez 2014). Pour illustrer ce mécanisme, l’histoire de Jean, ancien directeur de magasins alimentaires en France, qui a cherché à s’installer à Madagascar comme exportateur de litchis dans les années 1990, s’avère particulièrement révélatrice :
- 22 Entretien réalisé le 6 octobre 2015.
Un ami me présente un Malgache qui a travaillé pour une société d’État qui faisait du litchi. Donc, on commence à ouvrir une station de litchis. On faisait ce qu’on voulait à cette époque-là, il n’y avait pas de norme, etc. Personne ne me voit venir. Et après, je me retrouve avec un groupement que de Malgaches. C’était des mecs qui démarraient comme moi. Qui avaient touché avant, mais qui avaient fait des malversations, des voyous. Il y en avait cinq. Et les gars, je commence à en parler en France. « Si c’est toi Jean, on peut bosser ensemble », me disent les importateurs. Mais les Malgaches, plus malins que moi, ils sont tellement sympathiques, tu ne les vois pas venir. Maintenant, je les connais par cœur. Ils montent à Rungis, ils signent les contrats. […] On commence, je bosse, j’ai un gars qui connaît le produit, mais moi, je ne connais pas encore les litchis. Je regarde, j’ai quand même l’organisation. Je livre au port au Malgache avec qui avait été traité le contrat. Et je demande l’argent. Il dit « je n’ai pas ». Donc je vais voir l’importateur, avec qui j’avais déjà bossé, je le connaissais déjà. Tous les importateurs, je les connaissais en réalité. La connerie que j’ai faite, c’est que je ne suis pas allé en Europe pour signer. Et je dis à l’importateur : « C’est quoi ça, vous n’avez rien donné ? » Il me dit qu’ils ont donné 4 francs le kilo. Mais moi, le gars ne m’a rien donné. Et ouais… Donc l’importateur m’a dit : « OK, on te paie directement, mais tu peux oublier les 60 palettes. » Donc je perds l’argent, mais après c’est les importateurs qui m’ont tout payé. Et après, j’ai dégagé de leur truc aux Malgaches. J’ai payé mon droit d’entrée d’un pays que tu ne connais pas. Ça m’a coûté ça22.
- 23 Entretien réalisé à Toamasina, le 8 novembre 2016.
32Dans ce type de configuration, la confiance commerciale constitue un luxe qui ne s’obtient qu’à travers le renforcement de ses propres réseaux. L’usage direct de l’État par les classes dominantes malgaches pour le contrôle monopolistique de nombreux segments de marché a conduit les communautés commerçantes indiennes et chinoises à réévaluer leurs pratiques et à sécuriser leurs arrières. Ainsi, aucun membre de ces communautés n’a jusqu’à présent cherché à accéder directement au pouvoir étatique, se contentant d’en obtenir la protection, malgré le fait que la plupart des grands entrepreneurs disposent des moyens nécessaires pour revendiquer une nationalité malgache et un positionnement politique. Zoer et Ali, deux frères bohra commerçants de pièces détachées, résumaient leur position par cette maxime : « Nous, ce qu’on dit c’est la politique aux politicards et l’économie pour nous23. » Pourtant, cette distinction entre sphère politique et sphère économique à Madagascar peut sembler artificielle lorsqu’on observe les conditions de l’échange marchand et les pratiques patronales. Après deux coups d’État dans les années 2000, l’État malgache apparaît avant tout comme une ressource appropriée de manière clanique et partisane pour l’accaparement des rentes commerciales – exportation de produits agricoles, importation de produits de première nécessité –, mais également industrielles, notamment dans les activités extractives à grande échelle. Dans ce contexte, certaines figures des communautés indiennes ont explicitement soutenu Andry Rajoelina, l’actuel président de Madagascar, dans son accession au pouvoir contre Marc Ravalomanana, président de 2002 à 2009, destitué par le coup d’État mené par Rajoelina.
33Au terme de cet exposé historique, il convient d’en souligner les principaux enseignements. D’une part, on observe une forte compatibilité autour d’un capitalisme commercial, entre les communautés commerçantes et les modalités d’accumulation du capital sur la côte orientale de Madagascar depuis la période coloniale. Les évolutions survenues au cours du xxe siècle au sein de ces communautés concernent essentiellement les luttes pour l’hégémonie commerciale, une assimilation partielle au pouvoir colonial et des mécanismes internes de contrôle et de domestication des membres. Chaque phase de transformation a été conditionnée par les opportunités économiques offertes à différentes échelles – locale, nationale, régionale et mondiale – et par les relations de production capitalistes qui en découlent. Ces mutations ont entraîné de multiples redéfinitions de l’organisation communautaire, influençant les processus d’identification collective et individuelle. Il s’agit désormais d’illustrer, à partir de données contemporaines sur le monde des affaires à Toamasina, comment ces identités se négocient au travers des relations marchandes.
34La segmentation historique de l’espace marchand à Toamasina se traduit encore aujourd’hui par des « chasses gardées », donnant l’impression d’une juxtaposition d’unités monopolistiques. Ces chasses gardées résultent d’un équilibre instable entre différents réseaux concurrents, susceptible de se rompre à chaque nouvelle opportunité. L’interprétation communautaire de la concurrence renforce alors les assignations identitaires et les processus de fermeture. À l’inverse, certaines configurations, notamment dans le secteur de l’exportation, relativisent le rôle de ces identifications et favorisent l’émergence de fractions de classe capitalistes transcommunautaires, opérant dans des segments globaux de l’accumulation du capital où l’appartenance communautaire devient secondaire ou a peu de poids.
35Lorsque j’interrogeais les commerçants sur l’appartenance communautaire et son expression dans le monde des affaires à Toamasina, ils décrivaient fréquemment de manière très structurée les rôles et positions de chacun, comme le révèle Yliès, issu d’une grande famille khoja, à propos des différents groupes indiens.
- 24 Entretien réalisé à Toamasina, le 5 décembre 2015.
Alors, on va prendre un peu en revenant de l’Inde. Si tu reviens de l’Inde, tu as les hindous, les polythéistes quoi, et les musulmans. Le Pakistan n’existait pas, donc on va dire l’Inde. Nous, on est venu de l’Inde, pas du Pakistan. Les hindous, commerçants bijouterie, tailleurs et laverie. Après, les musulmans. Tu as les Aga-Khanistes, qui suivent le prince Aga Khan, les ismaéliens. Eux, les enfants bien éduqués, Bac+2, Bac+4. Les enfants sont partis à l’extérieur et ne sont jamais revenus. Les parents ici, ils ont investi dans des trucs intelligents, industrie, etc. Après, tu as les Khoja. Donc, c’est ma communauté. Eux, ils sont dans le commerce, l’export et l’industrie. Eux, tu peux leur donner un niveau Bac+2. Après, tu as les Bohra, rue Amiral Billard, avec le chapeau blanc, la barbe. Eux, c’est niveau Bac, tout le monde est commerçant, quincaillier. Après, derrière, tu as les sunnites, les « Z’arabs », mosquée au bord de la mer. Presque pas d’études, professions libérales, chauffeur, mécanicien. Partout tu retrouves ça24.
- 25 Ambatovy est un projet minier d’extraction de nickel et de cobalt situé à Moramanga, au sud de Toam (...)
36L’identification communautaire engendre des modèles et des distinctions marquées, qui instaurent à leur tour des séparations nettes et un certain « chacun chez soi » dans les représentations des acteurs. Toutefois, la réalité du marché économique est moins rigide. Les anciens ordres communautaires, structurés par les pyramides commerciales d’importation à l’origine des hiérarchies organisationnelles et des stratifications sociales, ont progressivement été réorganisés grâce aux possibilités d’importations directes offertes par les évolutions logistiques du commerce mondial dans l’océan Indien occidental. La dépendance vis-à-vis d’un importateur pour obtenir des marchandises est désormais moins cruciale, et son absence peut fragiliser la position incontournable de l’organisation communautaire comme ressource marchande. Ces transformations ont surtout affecté l’ordre interne des communautés, suscitant de nouvelles ascensions et luttes de prestige, mais elles ont également remis en cause la paix commerciale du « chacun chez soi » et multiplié les contextes de concurrence directe entre commerçants de communautés distinctes dans la vente de produits manufacturés. Ainsi, lorsque l’activité marchande empiète sur les prérogatives des uns et des autres, l’identification communautaire joue un rôle opérationnel en traçant des frontières, fonctionnant comme un repoussoir dans les logiques de concurrence. Le projet minier d’Ambatovy25, lancé au sud de Toamasina au milieu des années 2000, illustre bien cette dynamique. Sabir, initialement commerçant de pièces détachées, a réorienté l’activité familiale vers la quincaillerie destinée au secteur minier à l’occasion de ce grand projet industriel. Après avoir obtenu un important contrat de fourniture d’équipements, il a été évincé de la liste des fournisseurs, selon lui en raison d’un concurrent khoja qui aurait fait jouer ses relations avec les autorités. Il m’a exposé sa vision de la séparation entre les deux communautés.
- 26 Sabir, quincaillier bohra, Toamasina, le 8 novembre 2016.
Chez les Bohra, il y a une jalousie commerciale, mais positive. On ne va pas jusqu’à la destruction des gens, des familles. Ça ne va pas jusque-là chez les Bohra. C’est gentil. On est jaloux, mais ça reste du travail pour récupérer son chiffre. C’est pour ça que Tamatave [Toamasina], c’est 70 % de Bohra, donc ça reste bien. Mais 30 % de Khoja quand même. Avant, Tamatave, c’était 95, voire 99 % bohra. Donc Tamatave était une belle ville.
Moi : Quand est-ce que ça a changé ?
Sabir : Les Khoja, ils ont dû voir qu’il y avait de la place ici. Et puis, ils voulaient quitter leur brousse, et tout le monde à Tana [Antananarivo], ce n’était pas possible. Donc ils ont cherché d’autres environnements. Mais, chez les Bohra, ça ne va pas jusqu’à une destruction. Des fois, on entend parler, qu’ils [les Khoja] se kidnappent entre eux… On entend plein de choses sur eux. Pas les Bohra. Les Bohra, s’ils se font kidnapper, ça arrive, c’est soit Malgache soit Khoja, pas Bohra. Un Bohra ne fait pas ça. Chez les Bohra, on est comme tout le monde, on a envie de récupérer du chiffre, mais c’est du travail, on ne va pas aller voir un gars de l’État pour faire chier le concurrent.
Moi : Il y a peu d’industriels chez les Bohra ?
Sabir : Ce n’est pas ça. Les Bohra, c’était les meilleurs avant. Les *** [famille de Toamasina], les grandes familles de l’Ouest, du Sud. Les Khoja, c’étaient nos ouvriers !
Moi : Pourquoi ça a changé ?
Sabir : Parce que la communauté bohra a toujours été droite. Et après la France [après la décolonisation], ça [la première République malgache] ressemblait encore à la France. Quand la corruption a démarré, on n’a pas su rentrer dedans. Contrairement aux Khoja. Tricher à la douane, etc. Les Bohra le font un peu maintenant. Mais on n’aime pas ça. Mais les Khoja, ils ont tout récupéré comme ça. Pour travailler, il fallait payer les licences. C’est pour ça que les Français sont partis. Et les Indiens sont devenus petits. On a accepté. Les Khoja, ils ont tout récupéré. Ils ont corrompu tout le monde. Et les importations, c’est eux qui ont récupéré les quotas d’importation. Et les Bohra sont devenus petits. Et maintenant, les Bohra font un peu parce qu’il faut bien manger26.
37Les pratiques et comportements sont conditionnés par les réputations, celles-ci dépendant du degré de confiance et de la capacité à fournir des garanties. Or, bien que Khoja et Bohra partagent une « origine » indienne commune, ils ne disposent pas d’un espace partagé où une garantie sociale et commerciale pourrait opérer. Aujourd’hui, les relations professionnelles entre ces deux communautés sont limitées, et elles demeurent en concurrence pour l’acquisition de nouvelles parts de marché à Toamasina, notamment dans le secteur de la quincaillerie.
38L’arrivée des « nouveaux » Chinois a également suscité des mécanismes d’assignation comparables chez certains « anciens » Chinois. L’immigration chinoise massive du début des années 2000 aurait été encouragée par le président malgache de l’époque, Marc Ravalomanana, afin de limiter l’influence des communautés commerçantes indiennes sur l’économie nationale (Tremann 2014 : 86). À Toamasina, toutefois, ces nouveaux arrivants n’ont pas été intégrés au sein de la congrégation chinoise. Selon Julien, importateur et exportateur de grande envergure, les comportements des « nouveaux » Chinois mettent en danger non seulement la position des « anciens » sur le marché, mais aussi leur statut au sein de la société malgache.
- 27 Entretien avec Julien, importateur et exportateur chinois, le 11 décembre 2016.
Ils parlent tous mandarin. Je parle très peu. Ils n’ont qu’un but, c’est faire de l’argent et partir en Chine. Ils ne veulent pas investir. Ils sont prêts à tout pour réussir, corruption, exportation. Ça nous nuit parce que les Malgaches ne savent pas qu’il y a Nouveau et Ancien. C’est pour ça que la congrégation à Tamatave, c’est les Anciens et l’association pour les Nouveaux. Ceux qui investissent dans les hôtels, soit c’est du blanchiment ou pour partir. Ils sont tous dans le commerce, ils vendent des habits, ils sont dans les mines et les exportations. Il y en a dans le girofle. Ils achètent pour exporter en Chine, ils ont leur marché. Ils cassent les prix. Ils dérégulent un peu. Dans le crabe pareil. Les Chinois étaient les premiers à exporter des crabes vivants en Chine. Mais de trop. Ils ont mis en péril la filière. L’écosystème. Dans la langouste pareille. Maintenant, ils sont dans les concombres de mer au large de Sainte-Marie. Ils pillent27.
39Malgré les réticences des « anciens » Chinois vis-à-vis des nouveaux arrivants, l’investissement de l’État chinois dans les initiatives socioculturelles de la congrégation contraint la communauté historique à adapter ses institutions. C’est le cas, par exemple, du lycée de la congrégation qui enseigne désormais en mandarin et non plus en cantonais, ou encore de la fête nationale que la communauté est désormais invitée à coorganiser avec l’association des « nouveaux » Chinois. Aujourd’hui, ces derniers, soutenus par des réseaux commerciaux étroitement liés aux ressources chinoises, ont acquis l’hégémonie dans la capitale malgache, tandis que la communauté historique continue de s’amenuiser à Toamasina.
40Dans les deux cas présentés, les concurrents « d’en face » sont définis en fonction de la menace qu’ils représentent sur le marché. Les frontières identitaires se renforcent au gré des relations économiques que les groupes entretiennent entre eux. Étant donné qu’il s’agit de communautés réputées proches – Khoja et Bohra, ou « anciens » et « nouveaux » Chinois –, mes interlocuteurs s’interrogent sur le risque d’« amalgame » de la part du reste de la société malgache, qui pourrait confondre tous les commerçants indiens ou tous les commerçants chinois. Un tel amalgame, craignent-ils, pourrait entraîner des assignations négatives pour des comportements jugés immoraux (corruption, pillage) commis par les concurrents, comportements qu’ils affirment, pour leur part, ne pas adopter en tant que communauté.
41Comme je l’expliquais au début de cet article, je n’avais pas immédiatement prêté attention au phénomène communautaire. Mon insertion dans les milieux d’affaires liés à l’exportation, notamment du litchi, ne me permettait pas de mesurer pleinement l’ampleur de ce fait social. L’exportation de produits agricoles constitue en effet une activité lucrative qui ne dépend pas des mêmes ressources internes que le secteur de l’importation. Ce dernier repose sur une chaîne commerciale structurée en pyramide – importateur, grossistes, semi-grossistes et détaillants – dans laquelle le critère communautaire joue un rôle régulier, notamment en termes de facilitation des flux financiers et de circulation des marchandises. L’unité monopolistique historique s’est ainsi construite à partir de ces réseaux interpersonnels. En revanche, le secteur de l’exportation agricole, aujourd’hui moteur de l’économie de la côte orientale, ne requiert pas une telle inscription communautaire.
42Les trois produits phares – litchis, vanille et girofle – sont organisés selon une configuration similaire. Des centaines de milliers de familles paysannes malgaches fournissent les produits de leurs cultures de rente à une centaine d’opérateurs économiques, via des collecteurs malgaches qui parcourent les routes lors des différentes campagnes d’exportation (El amari, à paraître). La structure reste pyramidale, typique du capitalisme commercial déjà évoqué, mais la dépendance à l’égard de la ressource communautaire y est quasi inexistante. En revanche, la solidarité entre exportateurs constitue une condition essentielle pour contrôler les termes de l’échange, en amont comme en aval de la chaîne de production. Pour répondre à ce besoin, les exportateurs ont créé dès les années 1990 des organisations patronales, appelées « groupements » par produit agricole. Ceux-ci rapprochent des hommes et des femmes d’affaires issus de toutes les communautés commerçantes, mais aussi des Malgaches, des Français expatriés et des descendants de colons qui s’organisent pour défendre leurs intérêts communs (El Amari 2025). Ils fonctionnent comme de nouvelles unités monopolistiques où le critère d’appartenance repose sur l’activité professionnelle et où l’identification s’appuie sur la position socialement dominante de leurs membres dans le mode de production capitaliste. Fédérées de la sorte, les relations économiques de production permettent d’écarter la dimension communautaire au profit d’une solidarité nouvelle, en adéquation avec les exigences pratiques de l’activité capitaliste et la cohésion de classe nécessaire.
- 28 L’Agence pour l’enseignement français à l’étranger est un établissement public créé en 1990. Il est (...)
43Les temps forts de l’exportation mobilisent cette fraction de classe supérieure et attirent les opérateurs les plus fortunés, y compris ceux du secteur de l’importation, vers de nouveaux espaces de sociabilité pendant les saisons agricoles. L’organisation en tant que classe dépasse le cadre strict des affaires et institue une véritable vie bourgeoise à Toamasina. J’ai pu observer une activité dense autour de clubs de services (Lions Club, Rotary) et une fréquentation régulière de lieux de commensalité et de festivités destinés aux résidents aisés de la ville, sans distinction communautaire. La présence du Lycée français, intégré au réseau de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE)28, où sont scolarisés les enfants des classes dominantes, instaure également un processus de distinction dès le plus jeune âge. Ces temps et ces espaces contribuent ainsi à fracturer l’idéal communautaire par la distinction de classes, puisque tous les membres des communautés commerçantes n’y ont pas accès. On assiste alors à la formation d’un corps social dépassant l’identification communautaire, fondé sur des intérêts partagés et, a minima, sur un certain mode de vie, ce qui contribue à la production d’une conscience de classe. À l’occasion des moments de sociabilité mondains, le contenu des discussions repose régulièrement sur l’identification péjorative de l’Autre, à savoir les classes du travail malgaches – paysans et prolétaires. Cette conscience de classe se manifeste également par une mise à distance des pratiques communautaires de leurs propres groupes, régulièrement jugées « ringardes » dans les cercles mondains. Ainsi, les opérateurs économiques les plus puissants n’hésitent pas à critiquer ces ordres sociaux et à souligner leur distanciation vis-à-vis des contraintes communautaires, sans remettre en cause la communauté dans son ensemble. Lors d’entretiens, plusieurs grands hommes et femmes d’affaires corrélaient le degré d’adhésion à l’ordre communautaire avec le niveau de revenu des coreligionnaires : les plus pauvres, expliquaient-ils, sont souvent les plus investis, car la communauté constitue leur seul espace de sociabilité, contrairement aux grands patrons.
44Cependant, cette existence en tant que fraction de classe reste temporaire. En effet, la vie bourgeoise s’estompe chaque année à la fin des campagnes d’exportation. De nombreux exportateurs quittent alors Toamasina pour se rendre dans la capitale malgache, l’île Maurice, l’Afrique du Sud, Hong Kong, Montréal ou Paris. Pour les opérateurs économiques de premier ordre, dont les activités dans l’import ou l’industrie ne sont pas saisonnières et qui restent à Toamasina, la dimension communautaire revient cycliquement dans leur quotidien, rappelant la matérialité de son organisation. Ainsi, la saisonnalité des relations de production à l’exportation permet à la vie communautaire de reprendre, à chaque « temps mort » économique, le devant de la scène, même pour les grands patrons qui demeurent dans la ville.
45L’analyse des fonctions des organisations communautaires regroupant des membres originaires d’Asie du Sud-Est sur la côte orientale de Madagascar met en évidence la matérialité sur laquelle reposent les identifications des commerçants indiens et chinois à Toamasina. Ces organisations montrent que les frontières identitaires qui distinguent ces acteurs et leurs communautés ne relèvent pas d’un simple artifice symbolique. Leur matérialité dépasse largement le cadre de l’activité marchande pour englober presque l’ensemble de la vie sociale de leurs membres, générant une (auto)identification parfois soutenue par un ordre politico-religieux omniprésent aux ramifications transnationales. Ce constat suggère que ces organisations communautaires constituent à la fois le lieu et la matrice des identifications collectives associées à leurs membres.
46L’approche historique met en lumière la corrélation entre le développement des rapports de production capitalistes sur la côte orientale de Madagascar et la formation, continuellement renouvelée, de segments communautaires marchands. Les transformations observées révèlent le caractère co-construit et évolutif des communautés commerçantes de Toamasina, façonnées par des dynamiques politiques et économiques opérant à différentes échelles – locale, régionale et mondiale. Les pratiques d’identification communautaire, notamment dans les situations de concurrence entre Bohra et Khoja ou entre « anciens » et « nouveaux » Chinois, illustrent le rôle structurant de la rationalité marchande dans la reproduction des distinctions communautaires idéelles. Elles soulignent ainsi la fonction matricielle des rapports capitalistes de production dans la délimitation des frontières entre ces groupes. Les initiatives économiques transcommunautaires menées par les grands patrons constituent l’expression la plus manifeste du pouvoir de l’économique sur les processus d’auto-désignation et d’assignation identitaire, en montrant sa capacité à les neutraliser lorsqu’ils entrent en contradiction avec les logiques d’accumulation du capital. Les groupements d’exportateurs et la vie bourgeoise éphémère qu’ils animent à Toamasina participent à la (re)production d’une fraction de classe capitaliste, consolidant sa domination sur la formation économique et sociale de la côte est malgache. Cependant, la nature saisonnière de cette fraction de classe conduit les grands patrons à investir dans le maintien des organisations communautaires, perçues comme des ressources à la fois matérielles et affectives. Celles-ci confèrent une cohérence politique au statut d’« étrangers d’ici » qu’ils partagent avec leurs coreligionnaires dans une société malgache marquée par des inégalités sociales croissantes, et qu’ils contribuent à creuser.