Figueiredo Cristina, Apprendre et aimer en pays touareg. Corps et émotions chez les Kel Adagh
Figueiredo Cristina, Apprendre et aimer en pays touareg. Corps et émotions chez les Kel Adagh, Paris, Non Lieu, 2023, 276 p.
Texte intégral
- 1 Il s’agit des Touaregs qui habitent l’Adrar des Ifoghas dans la région de Kidal au Mali.
1Dans son ouvrage Apprendre à aimer en pays touareg, Cristina Figueiredo propose une réflexion sur les apprentissages du corps et des émotions chez les Kel Adagh1 dans une perspective relevant des sciences de l’éducation. Elle fonde sa démarche sur une posture anthropologique impliquant une immersion de longue durée sur le terrain, ce qui constitue la condition première d’une bonne intégration dans la société étudiée. Qui plus est, l’objet de son étude, l’éducation, exige que soit tissée une intimité particulièrement importante avec la population, afin d’acquérir des informations sur ces aspects sociaux extrêmement sensibles et personnels.
2L’enquête qui a donné lieu à la publication de ce travail de recherche doctorale s’est déroulée entre 1994 et 1998 au cours de trois séjours de terrain, puis en 2003 et 2008 dans le cadre de recherches postdoctorales financées par la Fondation Fyssen. L’autrice articule sa réflexion autour de deux grands axes : (1) l’apprentissage et l’éducation du futur adulte en milieu nomade comme en contexte sédentaire, le rôle de l’enseignement religieux et les différentes étapes du passage à l’âge adulte pour les femmes autant que pour les hommes ; et (2) la fonction du mariage dans la construction d’un cadre d’apprentissage pour les générations futures.
3L’ouvrage se distingue par une lecture fine et sensible des différentes étapes de la vie d’un individu, depuis les apprentissages réalisés durant l’enfance jusqu’aux négociations de la place de chacun au sein du foyer. Dans un monde en mutation, des notions telles que l’ašàk (traduite par l’autrice par « dignité-retenue ») sont alors revisitées à la lumière des transformations touchant les cadres d’expérience, telles que la sédentarisation de familles anciennement (ou initialement) nomades. Afin de restituer au mieux la portée scientifique comme la densité ethnographique de l’étude réalisée, nous suivrons ici la progression des chapitres en nous attardant sur les aspects qui font écho à l’actualité de la recherche en anthropologie sensorielle et sensible.
4Dans la première partie de l’ouvrage, l’autrice revient sur le système d’éducation des Touaregs et s’intéresse particulièrement à l’éducation parentale ainsi qu’aux manières dont l’individu prend conscience de son corps, de ses fonctions, de ses particularités et de sa différence. Elle revient notamment sur les catégories de « chaud » et de « froid » en interrogeant la manière dont elles structurent la conception duale du monde au sein de la société touarègue. Elle montre comment ces oppositions, liées à la distinction entre masculin et féminin, contribuent à façonner les relations sociales en articulant deux visions du monde complémentaires, appelées à se rencontrer pour permettre à la société de perdurer.
5L’autrice aborde notamment des dimensions sensibles et sensorielles de l’éducation, que ce soit à travers l’assignation thermoceptive des genres, ou à partir de l’étude des gestes que les enfants et adolescents effectuent lors des rites, en s’intéressant à la manière dont ceux-ci sont implicitement ou explicitement acquis auprès d’adultes. Figueiredo traite des pratiques de transmission du savoir au fil du processus de construction sociale de l’individu en s’appuyant sur une anthropologie et une sociologie de l’enfance et de la jeunesse très bien documentée. Cette démarche lui permet de proposer une réflexion poussée sur l’éducation et l’initiation des enfants à certains rituels en fonction de leur âge, en abordant le port du voile masculin ou féminin après la puberté, et en allant jusqu’à rapprocher le sang du sacrifice et celui des règles.
- 2 Le Mali est frappé par de graves épisodes de sécheresse qui touchent particulièrement les pasteurs (...)
6Les crises politiques, écologiques et sociales2 rencontrées par les populations étudiées à partir de 2005 ont malheureusement contraint l’autrice à interrompre ses enquêtes. Faisant preuve d’une remarquable résilience, Figueiredo a néanmoins poursuivi ses réflexions. Malgré l’impossibilité de mener à bien ces enquêtes, et plus particulièrement d’observer des rituels collectifs, l’autrice analyse certaines séquences rituelles auxquelles elle a pu avoir accès dans un contexte nomade. La confrontation de ces analyses aux données recueillies dans des contextes sédentaires lui donnera ensuite l’occasion de porter une attention plus spécifique à des questions touchant à la sexualité entre jeunes de sexes différents. Ayant précédemment étudié des questions liées à l’alimentation en contexte nomade, cet angle d’attaque permet à l’autrice de conserver, malgré le changement de contexte d’enquête, le fil conducteur de l’incorporation de l’apprentissage et de la transmission des savoirs.
7La description par l’autrice des transformations affectant les modes de transmission des pratiques religieuses à la lumière des changements contextuels (sédentarisation, scolarisation, exil ou migration) constitue certainement l’aspect le plus touchant et intéressant de l’ouvrage. L’analyse qu’elle propose de ces transformations, réalisée au prisme de l’interprétation des représentations sociales et des dispositifs rituels propres à certains groupes d’hommes ou de femmes, permet à l’autrice de montrer comment les individus reconfigurent leurs pratiques et apprentissages, construisant ainsi leur identité touarègue dans un monde où les dispositifs rituels disparaissent progressivement.
8La deuxième partie de l’ouvrage, plus brève, est dédiée à la question du mariage. L’autrice y étudie plus particulièrement la symbolique de l’union matrimoniale, envisagée comme lieu d’équilibre et de complémentarité entre le masculin et le féminin, le chaud et le froid. À partir d’enquêtes réalisées en milieu urbain, Figueiredo montre comment certaines représentations extérieures au monde touareg tendent à introduire en son sein des rapports de domination masculine, souvent légitimés au nom de la « tradition ». Ce faisant, l’autrice propose une lecture documentée de la reconstruction de règles sociales qui n’apparaissaient pas dans ses observations antérieures. Elle montre également comment ce changement de paradigme peut être contrebalancé par d’autres phénomènes, tel le refus de la contraception lors des relations sexuelles prénuptiales, qui occasionne la naissance d’enfants illégitimes par lesquels les femmes peuvent prouver leur fertilité.
9Les interprétations que Figueiredo avance sur la symbolique du mariage comme instrument de rééquilibrage social sont intéressantes. Pourtant, des précisions concernant les parcours de vie de ses différents interlocuteurs et un nombre plus important d’exemples ethnographiques auraient sans doute contribué à rendre l’ouvrage plus passionnant.
10De fait, ce livre propose un panorama particulièrement riche des relations entre hommes et femmes en pays touareg, panorama d’autant plus intéressant que l’autrice collecte ses données à une période durant laquelle la société touarègue connaît une succession de crises qui affectent la manière dont les nouvelles générations acceptent et intègrent une éducation fragmentée dans un contexte de changements sociaux et culturels importants.
11D’un point de vue ethnographique, la richesse de l’ouvrage tient autant à la densité des matériaux recueillis qu’à la capacité de l’autrice à produire des analyses sensibles et sensorielles à partir de ces données, donnant à voir et à ressentir ce que ses interlocuteurs lui ont raconté. L’ouvrage, parcellaire, ne rend pas compte de l’ampleur des données collectées par l’autrice, et on aurait souhaité profiter d’éléments encore plus nombreux permettant de savourer les émotions et les ressentis inhérents aux processus d’apprentissage et de transmission décrits.
Notes
1 Il s’agit des Touaregs qui habitent l’Adrar des Ifoghas dans la région de Kidal au Mali.
2 Le Mali est frappé par de graves épisodes de sécheresse qui touchent particulièrement les pasteurs nomades. Malgré le vote d’un décret d’aide au bénéfice des régions nord, les mesures semblent trop limitées, laissant s’installer un sentiment d’injustice et d’un régime à deux vitesses entre nomades et sédentaires.
Haut de pagePour citer cet article
Référence papier
Pierre Peraldi-Mittelette, « Figueiredo Cristina, Apprendre et aimer en pays touareg. Corps et émotions chez les Kel Adagh », Journal des africanistes, 95-2 | 2025, 236-239.
Référence électronique
Pierre Peraldi-Mittelette, « Figueiredo Cristina, Apprendre et aimer en pays touareg. Corps et émotions chez les Kel Adagh », Journal des africanistes [En ligne], 95-2 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/15428 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15oo1
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