Beaujard Philippe, Les Zafiraminia du Sud-Est de Madagascar. La circoncision antambahoaka. Réflexions sur les royautés sacrées
Beaujard Philippe, Les Zafiraminia du Sud-Est de Madagascar. La circoncision antambahoaka. Réflexions sur les royautés sacrées, Paris, Hémisphères Éditions, Maisonneuve & Larose Nouvelles Éditions, 2023, 384 p. + 2 cahiers couleurs 16 p.
Texte intégral
- 1 Beaujard Philippe, 2020, Rituel et société à Madagascar. Les Antemoro de la côte sud-est, Paris, Ma (...)
- 2 Deschamps Hubert, 1960, Histoire de Madagascar, Paris, Berger-Levrault.
1Le Sud-Est de Madagascar est généralement considéré comme le creuset à partir duquel se sont constitués les principaux systèmes royaux malgaches, à partir de conceptions politiques apportées par des migrants austronésiens islamisés ayant accosté au xe siècle, au nord de l’île. Dans la continuité d’une monographie récente réalisée sur l’histoire et les rituels de la société antemoro1, premier royaume malgache fondé dans le sud-est au xvie siècle, cet ouvrage centre son propos sur les Zafiraminia, autre population islamisée antérieurement installée dans le sud-est avec laquelle les premiers se disputeront le territoire. Si l’analyse du rituel d’intronisation avait servi de point d’appui à une réflexion historique amenant à nuancer le rôle de « faiseurs de roi » (Vérin) des Antemoro, c’est ici à partir d’une ethnographie centrée sur le rituel de circoncision réalisé par les Antambahoaka que Beaujard ambitionne de vérifier l’hypothèse formulée en 1960 par l’historien Hubert Deschamps2, laquelle soutient la dimension matricielle des institutions élaborées au sein de ces deux espaces, zafiraminia et antemoro.
- 3 Ottino Paul, 1981, « Madagascar. La mythologie malgache des Hautes Terres et le cycle politique des (...)
2« La circoncision est associée au pouvoir [politique et religieux] des souverains dans tous les grands royaumes malgaches », au sein desquels elle représente « un instrument de légitimation pour le souverain, médiateur entre les vivants et les divinités » et contribue au renouvellement du hasina, force sacrée « qui bénéficie au pays tout entier ». L’ethnographie sur laquelle Beaujard appuie son travail, qui comprend des terrains réalisés en 1972 et 1986, complétés par des données recueillies en 2021 par Bodo Ravololomanga, révèle l’aspect particulièrement riche et complexe de la version antambahoaka de ce rituel. Les descriptions réalisées comportent une valeur ethnographique per se, enrichissant la connaissance de ce groupe issu d’un royaume constitué à la fin du xviiie ou au début du xixe siècle par des Zafiraminia fuyant les mouvements d’expansion antemoro. Tout en s’inscrivant dans le sillage de travaux à travers lesquels l’auteur explore, depuis les années 1980, les spécificités des espaces sociaux et mythiques du Sud-Est malgache et de leurs connexions aux différents espaces culturels qui ont contribué au peuplement de Madagascar, l’étude proposée dépasse les précédents ouvrages par l’envergure du travail comparatiste envisagé. Le livre est organisé en six chapitres de taille inégale. L’auteur contextualise le rituel avant de le décrire minutieusement puis de l’analyser. Le développement entrepris dans les deux derniers chapitres conduit ensuite au traitement d’aspects politiques qui ouvre un dialogue avec les travaux d’historiens et anthropologues qui, dans le domaine des études malgaches, ont engagé une réflexion sur les spécificités des royautés sacrées de la Grande Île3.
3Le travail de Beaujard se caractérise par un traitement minutieux des nombreuses sources mobilisées. Ses analyses, qui croisent l’archéologie, l’histoire, la linguistique et l’anthropologie comparée, permettent d’avancer au fil d’une démonstration qui n’a de cesse de rendre compte de la complexité du façonnement des institutions et des idéologies qui les sous-tendent. Après avoir retracé l’histoire des Antambahoaka (au sein de laquelle la référence aux Zafiraminia tient une place importante) et décrit leur organisation sociale (chapitre 1), l’auteur mobilise la théorie du rituel de Hocart afin de mettre le sambatra en perspective d’un « système de rituels antambahoaka » intégrant l’intronisation et les funérailles royales, sur la base duquel sera ensuite opérée une comparaison avec les systèmes rituels antemoro et tanala (chapitre 2). Celle-ci aboutit au constat d’une unité du cadre symbolique de référence, l’ensemble des rituels de chacun de ces espaces reposant sur un cadre temporel similaire et mettant en scène la mort symbolique du roi, suivie d’une renaissance prise en charge par les hommes.
4La description puis l’interprétation du Sambatra font l’objet des chapitres 3 et 4. Cet agencement permet de revenir sur chacune des séquences du rituel et de se familiariser avec les différents acteurs, objets et instruments impliqués – la présence en annexe d’un carnet de photos prises par l’auteur facilitant la bonne représentation des actions décrites. Ces chapitres font ressortir la dimension de « fait social total » d’un rituel qui vise autant la construction de l’identité masculine des garçons et leur intégration lignagère que l’actualisation du groupe social antambahoaka dans son ensemble – le Sambatra –, réalisé tous les sept ans, constituant aujourd’hui la principale occasion de célébration identitaire de cette population, dans un contexte de délitement global des structures sociales historiques. L’interprétation symbolique des actions rituelles rend compte de la sédimentation des niveaux de sens incorporés au rituel, de sa vocation historique à produire des guerriers au service du royaume, de sa dimension de reconstruction idéologique de l’histoire en remontant jusqu’à l’ancêtre mythique Raminia, présumé venir de La Mecque – de nombreux éléments témoignant d’une fidélité des Antambahoaka « aux prescriptions et à la mémoire d’ancêtres donnés pour “arabes” ». Elle donne également à voir un cadre mythique engageant une logique d’inversion spatio-temporelle au gré de laquelle les ancêtres, « maîtres d’œuvre » du rituel, se substituent au roi, ainsi que la conceptualisation d’un univers fondé sur les « trois mondes » de Dieu, des ancêtres et des esprits de la nature, dont la présence est marquée par l’usage d’ingrédients et la réalisation de sacrifices particuliers.
- 4 Hocart Arthur Maurice, 1973 [1952], Le mythe sorcier et autres essais, Paris, Payot.
5Ce travail d’interprétation symbolique permet à l’auteur de comparer le sambatra antambahoaka et d’autres rituels de circoncision pratiqués respectivement par les Antanosy au xviie siècle, par les Antemoro et par les Merina (chapitre 5). Dans la perspective d’une « anatomie comparée4 », il s’agit d’« éclaire[r] les symboliques mises en jeu et les influences éventuelles d’une société à l’autre ». La démarche consiste à dépasser la conception mythique de l’histoire véhiculée par le rituel, pour interroger la question de l’origine zafiraminia de celui-ci, dont Beaujard rappelle qu’elle a été « posée par certains traditionnistes du sud-est eux-mêmes ». « La comparaison des cérémonies anciennement pratiquées […] montre leur unité structurelle et leurs affinités avec d’autres rituels ». Le sambatra partage notamment avec la version antemoro du rituel une référence claire à l’intronisation royale, marquée par la symbolique des couleurs utilisées pour le costume des enfants, aspect qui donne lieu à une comparaison à grande échelle des systèmes chinois, indien, indonésien et malgache du sud-est, avalisant l’hypothèse d’une origine indonésienne du rituel. À ce stade de l’étude, l’hypothèse est celle d’une élaboration probable de ces cérémonies par les Néo-Indonésiens arrivés aux xiie-xive siècles, et de leur développement parallèle à la construction des grands royaumes.
6Le dernier chapitre, qui se déploie sur 128 pages (soit plus d’un tiers du livre), entre dans le vif de la réflexion annoncée par l’auteur au début de l’ouvrage : « Le Sud-Est, par les Zafiraminia puis le royaume antemoro, a-t-il vraiment été le creuset d’où ont émergé les grandes constructions politiques malgaches ? » Dès lors, les références directes à la circoncision antambahoaka qui a servi d’accroche à la mise en évidence de l’unité cultuelle des royaumes antambahoaka, antemoro, antanosy et merina, sont abandonnées, et c’est à une comparaison de l’ensemble des royautés malgaches, sur le temps long et sur la base d’un ensemble riche de traits culturels partagés que nous invite Beaujard, dans le but d’éclairer leurs fondements. Par son envergure, mais également le mode de présentation thématisé des données élaborées, ce chapitre peut laisser l’impression d’entrer dans un second livre. En effet, si les différents points abordés par Beaujard permettent de raccrocher avec les descriptions et analyses réalisées dans les précédents chapitres, les renvois ne sont jamais réalisés de manière explicite. En outre, on peut regretter que l’auteur ne conclue pas, à partir des points développés, par un retour sur le rituel présenté en ouverture.
7Ce chapitre se déploie en six sections : les trois premières (« Les Zafiraminia de l’Anosy », « L’héritage malais et javanais des grands royaumes malgaches », « Des royautés à la confluence d’héritages indonésiens, africains et musulmans »), traitent des influences particulières ayant marqué la construction de royautés malgaches, les deux suivantes abordent des problématiques anthropologiques « transversales » concernant les aspects plus spécifiquement politiques des royautés malgaches (« Aristocrates et autochtones dans les royaumes malgaches », « Rois divins et rois sacrés »), avant que la dernière ne revienne, nourrie de ces différents apports, sur « Le rôle du Sud-Est dans les constructions royales ».
- 5 Flacourt Étienne de, 1651, Histoire de la grande isle Madagascar, composée par le sieur de Flacourt (...)
- 6 Cité dans Grandidier Alfred, Charles-Roux François, Delhorbe Charles, Froidevaux Henri, Grandidier (...)
8L’Anosy, où les Zafiraminia s’imposèrent, après leur arrivée probable au xve siècle, où ils formaient un groupe aristocratique dominant, est la seule région pour laquelle des données concernant les royaumes zafiraminia anciens existent. Elles proviennent aussi bien de l’archéologie que des écrits portugais, puis hollandais et français produits aux xvie, xviie et xixe siècles. Beaujard insiste alors sur la complexité de la « synthèse musulmane » à l’œuvre, le savoir des Zafiraminia (notamment documenté par Étienne de Flacourt5 à partir de la description de manuscrits en caractères arabes) étant influencé par celui des devins-guérisseurs antemoro, lesquels usent d’une écriture arabico-malgache dont l’origine probablement malaise est soulignée par l’auteur. Des mythes et légendes recueillis chez les Zafiraminia témoignent quant à eux de l’influence d’un islam chiite hérétique tandis qu’un récit transcrit par le Père Mariano6 convoque l’idée d’une « synthèse indo-musulmane » développée par les traditions zafiraminia, dont l’auteur mentionne, en s’appuyant sur Paul Ottino (1983), qu’elle se serait constituée en Indonésie même. L’origine indonésienne est également attestée par l’usage de termes associés au pouvoir royal. Beaujard montre, par exemple, comment le titre de « Seigneur du fleuve » (andrianoñy), donné au souverain puis repris par les rois antemoro, tañala et antambahoaka, renvoie à un système idéologique malais associant le roi à une maîtrise politique, économique et rituelle de l’eau. Mais c’est la description d’un partage social entre « Blancs » et « Noirs », qui fait l’objet du développement le plus important de la section. Selon Beaujard, cette division, que l’on retrouve au gré de différentes variantes en Imerina, pays tañala, dans le royaume antemoro et une partie du Menabe (sakalava), est à Madagascar probablement liée à un « héritage indonésien transformé par des influences musulmanes ». Étienne de Flacourt (ibid.) et le Père Mariano (ibid.) ont décrit la manière dont ces catégories forment une double hiérarchie, laquelle s’accompagne de règles précises de mariage qui contribuent à l’instaurer tout en induisant un système complexe de rangs. La distinction entre Blancs et Noirs, comme entre catégories de Blancs, est également corrélée à une opposition entre les valeurs du pur et de l’impur, que l’on retrouve par ailleurs chez les Antemoro (notamment marquée par l’existence de parias) et chez les Betsileo des Hautes-Terres. Au sein de la structure sociale tanosy, les « Noirs » semblent largement dominés sur le plan économique, tandis que les positions des deux ensembles semblent être plus équilibrées au niveau politique. Les grandes cérémonies royales décrites par Flacourt témoignent entre autres de la participation active de la hiérarchie noire au sein de grands rituels, dont celui de la circoncision.
9La section suivante met en exergue la complexité d’un double héritage, malais et javanais, des grandes royautés malgaches. Si l’extension des islamisés du sud-est à partir du xive siècle, notamment en direction des Hautes-Terres, est rendue manifeste par la présence partagée de différents traits culturels, Beaujard propose de nuancer en la complétant l’hypothèse d’Ottino (op. cit.), jusque-là prévalente, selon laquelle les premières dynasties instaurées en Imerina relèveraient d’une unique synthèse zafiraminia/antemoro. De fait, l’apport d’autres conceptions politiques par des ancêtres aristocrates (andriana) merina héritiers de traditions javanaises est attesté par différentes pratiques et représentations. Symbole de la puissance des souverains, par exemple, la valorisation de collines sacrées de l’Imerina, héritée du système javanais, contraste avec celle des embouchures de fleuve, issue du système malais (sriwijayen), prépondérant dans les royautés du sud-est. La mise en évidence de ce double héritage ne doit cependant pas occulter l’existence d’un substrat indonésien et indien, voire musulman, commun. Ainsi l’histoire de Raminia (ancêtre fondateur) relève-t-elle d’une synthèse indo-indonésienne-musulmane chiite renvoyant aussi bien à une tradition de Sumatra que du sud-est de Kalimantan ou de Java. De même les chefs nobles des anciens royaumes tañala de l’Ikongo se situent-ils à la jonction des deux systèmes. Enfin, l’auteur insiste sur la complexité des influences réciproques entre ensembles antemoro et zafiraminia : si les premiers « sont censés avoir massacré les seconds, ils leur ont aussi emprunté de nombreux concepts (à commencer par celui du hasina) ». Des influences malaises et javanaises sont par ailleurs remarquables chez les Antemoro. Ce double héritage des royautés malgaches est illustré à partir de grands topoi, dont l’exploration permet d’approcher la spécificité des conceptions politiques et religieuses qui les sous-tendent. Parmi eux, le développement d’une riziculture intensive a partie liée avec la construction de royaumes caractérisés par une forte différenciation sociale (royaumes merina, antanosy, antemoro, tañala). À l’échelle de l’île, le piétinement des rizières symbolise un acte sexuel réalisé par le roi avec la terre inondée. Le double héritage est également lisible dans l’usage politique que les grandes royautés malgaches font d’une symbolique de l’espace qui superpose une conception hindo-bouddhiste, amenée par les migrants indonésiens, à une autre, originaire de Kalimantan – la première valorisant le centre en tant que maître des points cardinaux, la seconde les repères est-ouest, amont-aval – et combinée avec une vision ternaire de l’univers. La maîtrise du temps, qui s’incarne notamment dans l’usage d’un calendrier et l’appellation des saisons d’origine sanskrite via l’Indonésie, confirme également le « caractère éminemment syncrétique de la culture zafiraminia mais aussi des conceptions royales merina, où se mêlent héritages insulindiens, indiens, arabes et swahili ». Mais le temps contribue également à dégrader l’énergie sacrée hasina qui garantit aux rois leur maîtrise de la nature ainsi que leur alliance scellée avec les autochtones, caractéristiques des royautés sakalava, tañala ou tandroy qui correspondent à des « traits universels de la royauté sacrée divine, souvent notés en Afrique ». À Madagascar, la « régénération du hasina royal – de la personne du roi mais surtout de la royauté elle-même et de toute la communauté » passe par la mise en place de grands rituels durant lesquels le roi est mis à mort symboliquement avant de renaître à la vie. Au sein de ces rituels, le sacrifice effectué servirait de substitut au régicide pratiqué sous d’autres latitudes.
10L’auteur introduit ensuite l’importance, souvent négligée, des apports est-africains, issus essentiellement d’ensembles swahiliphones ou de groupes bantous, caractérisant différents aspects symboliques des royaumes malgaches. Dans l’Ouest et le Sud malgache, qui constituent la principale aire d’influence est-africaine, les royaumes maroseraña, puis mahafale, masikoro et du Menabe ont pris naissance grâce à la rencontre entre les aristocrates arrivés du sud-est et des autochtones, dont certains originaires d’espaces sociaux est-africains. La consolidation du pouvoir maroseraña, au xviie siècle, s’accompagnera du développement de royaumes au sud (tandroy, mahafale, bara), à l’est (tesaka) et à l’ouest (sakalava) de l’île. Au sein de ces royaumes, les traits culturels pouvant être rapprochés de données africaines sont essentiellement les coutumes funéraires des rois – et notamment la croyance en leur réincarnation en serpent ou anguille et la présence de serviteurs spéciaux (auxquels sont réservés un long développement), les cas de parentés à plaisanterie, les cultes des reliques royales, les fétiches associés aux esprits de la nature, les charmes de type mohara utilisés par les devins guérisseurs, les marques aux oreilles des zébus, les rituels de possession tromba, ainsi que différents éléments de littérature orale. Ces éléments d’origine africaine se sont ensuite transformés en se diffusant d’ouest en est, sur les Hautes-Terres (Imerina et Betsileo), dans les royaumes antemoro, tañala et dans le sud. Dans tous les cas, les situations de syncrétisme restent prépondérantes.
11À ce panorama des influences culturelles qui ont façonné les royautés malgaches succède une focalisation sur la question de la relation entre aristocrates et autochtones qui contribue à les fonder. Les souverains malgaches sont toujours étrangers, et cette composante de leur identité, souvent associée au monde musulman et régulièrement mise en scène lors des rituels d’intronisation, participe du pouvoir qui leur est conféré. Le rapport avec les étrangers, avec lesquels un commerce est entretenu depuis le xvie siècle pour les royaumes sakalava, antemoro et antanosy, nourrit par ailleurs la puissance des rois, tant sur le plan économique que symbolique, contribuant ainsi à renforcer leur coupure avec le peuple déjà induite par leur statut d’intermédiaires avec le divin. La construction des royaumes passe alors par des transactions entre les aristocrates (étrangers) et les « maîtres de la terre » (autochtones), selon différentes modalités dont Beaujard estime que l’importance et la variété, d’un ensemble à l’autre ainsi que dans le temps, ont été sous-évaluées par les précédents chercheurs – et notamment par Hubert Deschamps (op. cit.), auquel il reproche une conception trop unitaire du « système politique des royaumes ». Parmi les nombreux exemples décrits, un long développement est accordé aux cas Tañala et Antemoro, qui constituent les deux pôles d’un continuum au sein duquel se situent les divers ensembles royaux de l’île – le pouvoir étant partagé entre les deux couches de population chez les premiers, tandis que les seconds, au xixe siècle, en excluaient totalement les autochtones (situation néanmoins relativisée à partir de la description de l’implication contradictoire de ces derniers au sein des rituels royaux).
- 7 Graeber David, 2017, « The Divine Kingship of the Shilluk. On Violence, Utopia, and the Human Condi (...)
- 8 Heusch Luc de, 1990, « Introduction. Chefs et rois sacrés », Systèmes de pensée en Afrique noire 10 (...)
12Il s’agit ensuite d’affiner, sur la base de données anthropologiques, ce qui relève du divin et/ou du sacré, pour les différentes royautés malgaches. Si différents traits (utilisation d’un vocabulaire spécial, règles et interdits qui entourent le pouvoir, rupture avec la parenté et plus largement, séparation souverain/peuple ou acquisition de la force sacrée hasina par héritage) confèrent un caractère divin à la plupart des souverains malgaches, Philippe Beaujard discute différents cas pour lesquels les caractéristiques du pouvoir conféré aux souverains les rapprochent des royautés sacrées africaines. Alors que les rois divins sont universellement censés n’être soumis à aucun interdit7, les traditions montrent que cette situation ne se vérifie pas dans certains cas malgaches (Sakalava, Ankaraña, Merina ou Betsileo). Un développement est consacré au cas antemoro, dont la figure s’écarte des rois divins d’autres régions de l’île. Les déterminismes astrologiques et interdits auxquels ces derniers sont liés rapprochent leur condition de celle de la « liberté surveillée » décrite par Luc de Heusch8. Pourtant, contrairement aux souverains africains, et à l’instar de l’ensemble des rois malgaches, ils ne sont pas forcément tenus pour responsables du fonctionnement du cosmos et, de ce fait, ils ne sont pas concernés par la pratique du régicide, à laquelle le sacrifice animal se substitue souvent.
13Les données élaborées au sein de ce chapitre foisonnant, auquel il n’est guère possible de rendre justice en un simple compte rendu, permettent la validation partielle de l’hypothèse de Deschamps (op. cit.), concernant l’importance du rôle des Zafiraminia dans la construction des royaumes malgaches. Celle-ci est pourtant nuancée par la mise en évidence de l’importance conjointe d’autres néo-indonésiens, dont les andriana, ancêtres des rois de l’Imerina, des Antemoro, mais aussi des cités islamisées du nord de l’île, ainsi que des influences est-africaines, que l’auteur invite à approfondir. Les éléments communs aux systèmes royaux malgaches sont nombreux, certains partagés assez unanimement par les royautés zafiraminia, antambahoaka, antemoro, tañala, merina, betsileo et sakalava, d’autres étant limités à des espaces plus restreints ou relevant plus particulièrement d’une synthèse entre influences est-africaines et indonésiennes, ou émanant encore du sud-est (notamment, antemoro, avec les héritages arabo-persans et indonésiens) et du nord-ouest (avec des apports arabes et arabo-swahili) de l’île. Mais au-delà de leur matrice commune, les systèmes royaux malgaches tirent leur unité d’une dynamique importante d’hybridation entre « savoirs et conceptions d’origines diverses », nourrie d’échanges opérés aussi bien entre l’est et l’ouest qu’entre le nord et le sud de l’île (dans les deux sens), liés à des déplacements humains variés, dont ceux des devins, qui constituent des acteurs essentiels de la légitimation du pouvoir temporel.
Notes
1 Beaujard Philippe, 2020, Rituel et société à Madagascar. Les Antemoro de la côte sud-est, Paris, Maisonneuve & Larose-Hémisphères.
2 Deschamps Hubert, 1960, Histoire de Madagascar, Paris, Berger-Levrault.
3 Ottino Paul, 1981, « Madagascar. La mythologie malgache des Hautes Terres et le cycle politique des Andriambahaoka », Dictionnaire des mythologies II, Paris, Flammarion ; Ottino Paul, 1983, « Les Andriambahoaka malgaches et l’héritage indonésien. Mythe et histoire » et « L’ancienne succession dynastique malgache », in Françoise Raison-Jourde (éd.), Les souverains de Madagascar. L’histoire royale et ses résurgences contemporaines, Paris, Karthala : 71-96, 223-263 ; Raison-Jourde Françoise (éd.), 1983, Les Souverains de Madagascar. L’histoire royale et ses résurgences contemporaines, Paris, Karthala ; Lombard Jacques, 1988, Le royaume sakalava du Menabe. Essai d’analyse d’un système politique à Madagascar (xviie-xxe siècles), Paris, Éditions ORSTOM ; Berger Laurent, 2006, Les raisons de la colère des ancêtres zafinifotsy. Le discours anthropologique à l’épreuve de la mondialisation, Thèse de doctorat, Paris, EHESS ; Esposito la Rossa Maurizio, 2020, L’or et l’argent. Identifications dynastiques et relations hiérarchiques dans les royautés sakalava de Madagascar, Thèse de doctorat, Paris, EHESS.
4 Hocart Arthur Maurice, 1973 [1952], Le mythe sorcier et autres essais, Paris, Payot.
5 Flacourt Étienne de, 1651, Histoire de la grande isle Madagascar, composée par le sieur de Flacourt, directeur général de la Compagnie françoise de l’isle et du commerce dudit lieu, Paris, Gervais Clouzier.
6 Cité dans Grandidier Alfred, Charles-Roux François, Delhorbe Charles, Froidevaux Henri, Grandidier Guillaume, 1904, « Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (COACM) », Comité de Madagascar et Union Coloniale éd. II : 1613-1640.
7 Graeber David, 2017, « The Divine Kingship of the Shilluk. On Violence, Utopia, and the Human Condition », « The people as mursemaids of the king. Notes of monarchs as children, women’s uprisings, and the return of the ancestral dead in central Madagascar », in David Graeber et Marshall Sahlins, On kings, Chicago, Hau Books : 65-138, 249-343.
8 Heusch Luc de, 1990, « Introduction. Chefs et rois sacrés », Systèmes de pensée en Afrique noire 10 : 7-33.
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Référence papier
Élisabeth Rossé, « Beaujard Philippe, Les Zafiraminia du Sud-Est de Madagascar. La circoncision antambahoaka. Réflexions sur les royautés sacrées », Journal des africanistes, 95-2 | 2025, 240-248.
Référence électronique
Élisabeth Rossé, « Beaujard Philippe, Les Zafiraminia du Sud-Est de Madagascar. La circoncision antambahoaka. Réflexions sur les royautés sacrées », Journal des africanistes [En ligne], 95-2 | 2025, mis en ligne le 05 février 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/africanistes/15436 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15oo2
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