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Le « meilleur » et le « pire » chez Apollonios de Rhodes, ou de l’art d’être plus « homérique » qu’Homère

The "best" and the "worst" in Apollonius Rhodius, or the art of being more "Homeric" than Homer
Il meglio e il peggio in Apollonio Rodio, o meglio l’arte d’essere più «omerico» di Omero
Éric Dieu

Résumés

Le présent article s’intéresse à l’emploi des formes de gradation signifiant « (le) meilleur », « (le) pire » (ἀμείνων, ἀρείων, etc.) chez Apollonios de Rhodes. Leurs emplois se situent entre tradition et innovation : le modèle principal est le modèle homérique, fortement détourné néanmoins par une propension à recourir principalement, voire exclusivement, à celles des formes homériques qui n’ont pas ou quasiment pas survécu en prose classique et hellénistique (développement très net de ἀρείων au détriment de ἀμείνων, élimination de χείρων en faveur de χερείων, disparition de κρείσσων et de ἥσσων, etc.). Cette tendance à rechercher ce qui, dans la langue homérique, diffère de la prose classique et hellénistique, aboutit quelquefois à des résultats paradoxaux : par exemple, les deux seules occurrences de ἀμείνων chez Apollonios, tout en étant clairement inspirées par l’influence homérique, sont, d’un autre point de vue, plus proches des emplois homériques de ἀρείων que de ceux de ἀμείνων. On notera par ailleurs la remarquable promotion connue par les formes de gradation κύντερος et κύντατος dans la langue d’Apollonios : largement désémantisées par rapport au modèle homérique, celles-ci ne semblent plus toujours très éloignées d’y fonctionner quasiment comme des formes de gradation supplétives de κακός. Cet article tient également compte d’autres influences sur la langue d’Apollonios de Rhodes que le modèle homérique, qui permettent plusieurs fois de mieux comprendre certaines divergences par rapport à la langue de l’épopée ancienne.

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Texte intégral

  • 1 Sur cet esprit de uariatio, dont cet article fournira maintes illustrations, voir par exemple Knig (...)
  • 2 Précisons d’emblée que l’objet de cet article ne saurait être, naturellement, de viser à l’exhaust (...)

1Les emplois des formes de gradation signifiant « (le) meilleur », « (le) pire », dans la langue d’Apollonios de Rhodes sont largement symptomatiques de la situation de cet auteur entre tradition et innovation par rapport à différents modèles, dont le principal est le modèle homérique. La propension d’Apollonios de Rhodes à refléter le modèle homérique (mais, à la différence d’un poète comme Quintus de Smyrne, avec un constant esprit de uariatio par rapport à ce modèle1), l’amène, en l’occurrence, à recourir principalement, voire exclusivement à celles des formes de gradation homériques qui n’ont pas (ou guère) survécu en prose classique et hellénistique, et à éliminer les autres formes ou à en réduire sensiblement l’usage, même lorsqu’elles étaient parfaitement usuelles dans l’épopée ancienne : tout se passe comme si Apollonios de Rhodes cherchait à « faire de l’Homère » en laissant de côté, chez son modèle, tout ce qui, rétrospectivement, par comparaison avec l’attique classique et avec la prose grecque de l’époque hellénistique, n’apparaissait pas comme spécifiquement homérique, pour ne pas dire comme « plus homérique », en quelque sorte, que ce qui se trouve effectivement dans les poèmes homériques2.

I. L’expression du meilleur

2Le tableau suivant donnera un premier aperçu, d’un point de vie strictement quantitatif, des principales modifications connues par les formes de gradation concernées entre la langue de l’épopée ancienne (à travers leur nombre d’occurrences dans l’Iliade, l’Odyssée, les Hymnes homériques, ainsi que chez Hésiode et dans le Bouclier) et celle d’Apollonios de Rhodes : en particulier, développement très net de ἀρείων au détriment de la forme courante en prose classique ἀμείνων (ce qui n’est pas dû à des nécessités métriques, ces deux formes ayant la même structure prosodique), et disparition de κρείσσων et de κάρτιστος, dont les correspondants attiques κρείττων et κράτιστος sont usuels en prose classique. Parmi les formes usuelles en prose classique et hellénistique, on remarquera encore l’absence, partagée cette fois-ci avec l’épopée ancienne, des formes de gradation βελτίων et βέλτιστος (seul l’ancien neutre βέλτερον se rencontre dans l’épopée ancienne et chez Apollonios), ainsi que le nombre d’occurrences relativement réduit de ἄριστος par rapport à l’épopée ancienne.

  • 3 Voir Dieu É., Le Supplétisme dans les formes de gradation en grec ancien et dans les langues indo- (...)

3Ce tableau reprend la liste des formes de gradation défectives à propos desquelles nous avions étudié la genèse éventuelle de relations de supplétisme avec les adjectifs ἐσθλός et ἀγαθός en grec archaïque dans notre ouvrage sur le supplétisme des formes de gradation3. En ce qui concerne ces deux adjectifs, une tendance similaire à celle qui vient d’être soulignée est également observable : tandis que leur nombre d’occurrences était sensiblement comparable dans l’Iliade et l’Odyssée, avec une relative prédominance de ἐσθλός (154 occurrences de ἐσθλός, 124 de ἀγαθός), ἀγαθός, forme usuelle en prose classique et hellénistique, n’apparaît que trois fois chez Apollonios, en regard des dix occurrences de ἐσθλός.

 

Nombre d’occurrences dans l’épopée ancienne
(N.B. : chiffres approximatifs, sans prise en compte détaillée des uariae lectionesa)
Nombre d’occurrences chez Apollonios de Rhodes
ἀμείνων Il., Od. : 49
h.Hom. : 0
Hes. (Th., Op., fragments) et Ps.-Hes. (Bouclier) : 12
2
ἀρείων Il., Od. : 18
h.Hom. : 1
Hes. : 4
9
ἄριστος Il., Od. : près de 220
h.Hom. : 9
(Ps.-)Hes. : 20 environ
11
κρείσσων Il., Od. : 17
h.Hom. : 1
Hes. : 2
0
κάρτιστος Il., Od. : 11
h.Hom. : 0
Hes. : 1
0
φέρτερος Il., Od. : 34
h.Hom. : 3
Hes. : 1
0
φέρτατος, φέριστος Il., Od. : 17 (φέρτατος : 10 ; φέριστος : 7)
h.Hom. : 2 (φέριστος)
(Ps.-)Hes. : 4 (φέρτατος)
4 (φέρτατος : 3, φέριστος : 1)
neutre βέλτερον Il., Od. : 8
h.Hom. : 2
Hes. : 1
4
neutre λώιον, λωίτερον Il., Od. : 7 (λώιον : 5 ; λωίτερον : 2, dans l’Od.)
h.Hom. : 0
Hes. : 4 (λώιον)
4 (λώιον : 2 ; λωίτερον : 1 ; λωίτερος : 1)
a. Pour plus de précisions, avec mention des uariae lectiones, dont une prise en compte détaillée ne changerait que peu de chose aux chiffres indiqués, on se reportera en particulier aux données rassemblées dans le Lexikon des frühgriechischen Epos (Snell B. et alii, éd.), Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1955-2010 (abrégé ci-dessous comme LfgrE).

1. Ἀμείνων

  • 4 Le comparatif ἀρείων y est attesté chez Lycurgue, Contre Léocrate, 77 (dans un serment lu par le g (...)

4Chez Apollonios de Rhodes, la proportion d’emplois entre ἀμείνων et ἀρείων se trouve inversée par rapport à l’épopée ancienne : on y rencontre seulement deux occurrences de ἀμείνων, contre neuf de ἀρείων. Cette inversion par rapport au modèle homérique est certainement due à la volonté de recourir de préférence, entre ces deux formes de même structure prosodique, à celle qui, étant déjà rarissime en prose classique4, était la plus susceptible de donner une couleur poétique, épique, à la langue d’Apollonios.

  • 5 Sauf indication contraire, nous suivons, pour Apollonios, l’édition de Vian F., Apollonios de Rhod (...)

5Néanmoins, ἀμείνων n’a pas, pour autant, été totalement évincé de la langue d’Apollonios de Rhodes au profit de ἀρείων. Mais il s’agit là d’une conséquence du même principe, dans la mesure où les deux occurrences de ἀμείνων sont clairement conditionnées par l’influence homérique. Elles apparaissent dans des passages où la valeur des fils est comparée à celle des pères5 :

A.R. I, 58 : … ἐσθλὸς μέν, ἑοῦ δ’ οὐ πατρὸς ἀμείνων. # « il était courageux, mais n’égalait pas la bravoure de son père. » (trad.  É. Delage)

  • 6 Pour d’autres remarques que celles qui seront faites ci-dessous sur ce second passage, voir Livrea (...)

A.R. IV, 801-802 : ὡς δή τοι πέπρωται ἀμείνονα πατρὸς ἑοῖο # παῖδα τεκεῖν· « en lui disant que ton destin était d’enfanter un fils meilleur que son père. » (trad.  É. Delage et F. Vian)6

  • 7 Il existe néanmoins plusieurs uariae lectiones avec ἀρείων au lieu de ἀμείνων aux vers O 641, A 40 (...)

6Or, dans les poèmes homériques, c’est ἀμείνων, plutôt que ἀρείων, qui est usuellement employé dans ce type de contexte7. On notera en particulier, en A 404 et chez A.R. I, 58, la fin de vers identique (πατρὸς ἀμείνων) et l’emploi du réfléchi οὗ dans l’Iliade, ἑοῦ chez Apollonios (pour ἑοῦ, cf. aussi ἑοῦ […] πατρός # en X 500, mais sans ἀμείνων) :

A 404 : ὁ γὰρ αὖτε βίῃ οὗ πατρὸς ἀμείνων # « car, par la force, il l’emportait sur son propre père. »

Z 479 : // Πατρός γ᾿ ὅδε πολλὸν ἀμείνων # « Il est encore bien meilleur que son père. »

Δ 405 : ἡμεῖς τοι πατέρων μέγ᾿ ἀμείνονες εὐχόμεθ᾿ εἶναι « Nous, nous nous flattons d’être bien meilleurs que nos pères. » (Cf. déjà Δ 400 : εἷο χέρεια μάχῃ, ἀγορῇ δέ τ᾿ ἀμείνω # « moins bon que lui au combat, mais meilleur à l’assemblée. »)

O 641-642 : Τοῦ γένετ᾿ ἐκ πατρὸς πολὺ χείρονος υἱὸς ἀμείνων # παντοίας ἀρετάς, ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι « De ce père moins bon que lui, un fils bien meilleur par toutes sortes de mérites était né, que ce soit à la course ou au combat. »

7Avec ἀρείων, en revanche, un contexte similaire n’est observable qu’en β 277 : οἱ πλέονες κακίους, παῦροι δέ τε πατρὸς ἀρείους « La plupart [des fils] sont moins bons, mais peu nombreux sont ceux qui sont meilleurs que leur père. »

  • 8 Plus de détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 31-33, 62 (ainsi que p. 54 n. 44 à propos des passages (...)

8Toutefois, d’une certaine manière (et Apollonios, qui a eu recours ici à ἀμείνων plutôt qu’à ἀρείων, ne semble guère en avoir eu conscience), les deux occurrences de ἀμείνων chez Apollonios de Rhodes sont bien plus caractéristiques des emplois homériques de ἀρείων que de ceux de ἀμείνων. De fait, dans l’épopée ancienne, ἀμείνων se distingue très largement de ἀρείων par sa signification plus générale, qui a pour conséquence que son domaine d’application est fréquemment précisé par l’adjonction de divers éléments (accusatifs de relation, datifs, etc.), comme, ici, παντοίας ἀρετάς, ἠμὲν πόδας ἠδὲ μάχεσθαι (O 642), ἀγορῇ (Δ 400, emploi qui se retrouve en Σ 106), βίῃ (A 404), et indirectement βίην en Z 478-479 (avec, en Z 478, un syntagme βίην τ᾽ ἀγαθόν), ou bien, dans d’autres passages, βίην καὶ χεῖρας (« par la force et les bras ») en O 139, et εἶδός τε μέγεθός τε (« pour l’apparence et pour la taille ») en ω 3748. Il apparaît également que dans les poèmes homériques, ἀμείνων est bien plus souvent renforcé par un intensif (comme, ici, πολλόν en Z 479, adverbe qui se retrouve avec ἀμείνων en H 114, Λ 787, Π 709, Φ 107 ; et μέγ᾿ en Δ 405, cf. aussi B 239, X 158) que ἀρείων (avec πολλόν en γ 250, et chez Hes., Op. 207). Ainsi, de ce point de vue, les deux emplois de ἀμείνων chez Apollonios, qui ne se caractérisent ni par la présence de telles adjonctions, ni par celle d’adverbes intensifs, sont paradoxalement plus proches de ceux de ἀρείων que de ceux de ἀμείνων dans les poèmes homériques.

  • 9 Sur ce vers, et sur la question de savoir s’il permet ou non de postuler l’idée d’un supplétisme e (...)
  • 10 Pour des précisions sur ces deux passages, ainsi que sur la question d’un éventuel supplétisme, da (...)

9Par ailleurs, il n’est pas exclu que le recours par Apollonios à ἀμείνων au vers 58 du chant I ait pu être favorisé en quelque manière, parallèlement au contexte de comparaison entre la valeur des fils et celle des pères, par la présence d’une gradation par rapport à l’adjectif ἐσθλός. Le passage le plus proche de cette gradation dans l’épopée ancienne fait intervenir les mêmes formes ἐσθλός et ἀμείνων, en X 158, même si, à la différence du passage d’Apollonios, ces deux termes n’y ont pas le même référent : πρόσθε μὲν ἐσθλὸς ἔφευγε, δίωκε δέ μιν μέγ᾽ ἀμείνων « Devant, c’était un brave qui fuyait, mais plus brave était encore celui qui le poursuivait. » (trad.  P. Mazon modifiée)9. Toutefois, il arrive également que ἀρείων soit plus ou moins rapproché de ἐσθλός dans les poèmes homériques (cf. B 707 et 709 ; ζ 18210). Dans ce vers d’Apollonios, la présence de ἐσθλός ne semble donc pas constituer le critère essentiel qui a invité ce poète à recourir à ἀμείνων plutôt qu’à la forme ἀρείων, pourtant plus usuelle dans sa langue.

2. Ἀρείων

  • 11 A.R. I, 665, 901 ; II, 801 ; III, 136, 438 ; IV, 1336 ; et, au neutre impersonnel : I, 676 ; III, (...)

10En dehors de ces deux occurrences bien spécifiques de ἀμείνων, le comparatif ἀρείων (neuf occurrences11) a donc totalement supplanté ἀμείνων chez Apollonios de Rhodes.

  • 12 Chez Bacchylide, comme, par ailleurs, chez Pindare (où il est attesté quatre fois), le comparatif (...)

11Dans certains cas, le recours à ἀρείων résulte d’une certaine convergence d’anciens emplois de ἀμείνων et de ἀρείων ; il apparaît néanmoins que dans l’épopée ancienne, ἀμείνων y était la forme la plus attendue en principe. Il en est ainsi en III, 437-438 : ὄφρα καὶ ἄλλος # ἀνὴρ ἐρρίγῃσιν ἀρείονα φῶτα μετελθεῖν « pour que tout autre à l’avenir tremble de s’attaquer à plus fort que soi. » (trad.  É. Delage). Le syntagme ἀρείονα φῶτα correspond en premier lieu à une collocation de φώς « homme, héros » avec ἀμείνων dans l’Iliade, située à la même place dans l’hexamètre dactylique : // σεῦ ἀμείνονι φωτὶ μάχεσθαι # (H 111) « combattre un héros supérieur à toi ». On rencontre également deux fois ἀμείνονα φῶτα en fin de vers dans l’épopée ancienne : Ἀχιλῆα, ἕο μέγ᾿ ἀμείνονα φῶτα # ἠτίμησεν (B 239-240) « il a fait affront à Achille, un héros bien meilleur que lui [Agamemnon] » ; τὸν μὲν χειρότερον, τὸν δ᾿ αὖ μέγ᾿ ἀμείνονα φῶτα (Sc. 51) « l’un moins bon héros, l’autre en revanche bien meilleur ». Néanmoins, le recours à ἀρείων en association avec φώς ne relève pas d’une innovation d’Apollonios, car un tel syntagme se rencontre dès Hésiode (Op. 193), en fin de vers : βλάψει δ᾿ ὁ κακὸς τὸν ἀρείονα φῶτα « le lâche attaquera le brave » (trad.  P. Mazon). On trouve aussi, plus récemment, un syntagme ἀρείονος […] φωτός chez Bacchylide (Dithyrambes, 4, 29-30)12.

12Un examen des emplois du neutre impersonnel ἄρειον (ou avec un sujet « vide » τό uel sim.) chez Apollonios aboutit à des conclusions en partie similaires. Certains d’entre eux sont partiellement comparables à des emplois de ἄρειον dans l’épopée ancienne. Pourtant, en fin de compte, ils doivent être tenus pour bien plus proches de ceux du neutre impersonnel ἄμεινον.

  • 13 Cet emploi de ἄρειον chez Apollonios fait aussi penser à certains emplois du comparatif neutre κέρ (...)
  • 14 Pour plus de détails sur cette distinction entre ἄμεινον et ἄρειον dans l’épopée ancienne, voir É. (...)
  • 15 Campbell M., A Commentary on Apollonius Rhodius Argonautica III, 1-471, Leyde - New York - Cologne (...)

13Dans un passage d’Apollonios (III, 399-400 : // τό οἱ εἴσατ’ ἄρειον # φραζομένῳ « à la réflexion, ce parti lui parut le meilleur »), on pourrait avoir le sentiment, au premier abord, d’avoir affaire à un emploi de ἄρειον qui se trouverait dans le prolongement naturel de ceux du même comparatif dans l’épopée ancienne (cf. en particulier T 56-57 : Ἀτρείδη, ἦ ἄρ τι τόδ᾿ ἀμφοτέροισιν ἄρειον # ἔπλετο, σοὶ καὶ ἐμοί, ὅ τε […] « Atride, est-ce vraiment le bon parti que nous avons pris tous les deux, toi et moi, quand […] » ; trad.  P. Mazon)13. Néanmoins, une différence sensible apparaît entre ces deux passages, qui concerne le comportement syntaxique de ἄμεινον et de ἄρειον dans l’épopée ancienne : dans le passage de l’Iliade, ἄρειον sert, pour ainsi dire, de substitut à ἄμεινον (de même qu’en ζ 182, seul autre emploi homérique de ἄρειον comme neutre impersonnel), car ἄμεινον, dans la quasi-totalité de ses emplois impersonnels (hormis en α 376-377 = β 141-142, avec λωίτερον καὶ ἄμεινον), n’est jamais lié directement au vers suivant (cf. par exemple A 116 : // εἰ τό γ᾿ ἄμεινον # « si cela vaut mieux »)14. Or, chez Apollonios, ἄρειον, de ce point de vue, est construit comme ἄμεινον dans les poèmes homériques. Il est vrai, cependant, que d’un autre point de vue, il existe une sorte d’écho entre ce passage d’Apollonios et un autre passage des poèmes homériques où se trouve le neutre adverbial (et non pas impersonnel) ἄρειον : comme l’observe M. Campbell15, la succession de πειρήσαιτο, puis de ἄρειον # φραζομένῳ chez Apollonios, III, 399-400, n’est peut-être pas sans évoquer celle de πειράζειν, puis φράσεται, puis ἄρειον dans l’Odyssée, en ψ 114, bien que le sens en soit assez différent (ψ 114 : πειράζειν ἐμέθεν· τάχα δὲ φράσεται καὶ ἄρειον « … me mettre à l’épreuve ; mais bientôt, elle me reconnaîtra, et mieux ! »).

14En revanche, les deux autres emplois impersonnels de ἄρειον chez Apollonios, construits avec un infinitif (I, 676 : // ἐπεὶ καὶ ἄρειον ὀπάσσαι· # « puisqu’il convient de les leur donner » [il s’agit de présents à des étrangers] ; III, 546 : οὐδέ πῃ ἄλλως ἐστὶν ὑποκρίνασθαι ἄρειον « il n’y a pas moyen de lui donner meilleur sens que celui-ci » [il est question du sens d’un présage]), répondent exclusivement à des structures homériques avec ἄμεινον (cf. A 274 : // ἐπεὶ πείθεσθαι ἄμεινον # « qui l’écoute prend le bon parti » ; Λ 469 : // ἀλεξέμεναι γὰρ ἄμεινον # « il vaut mieux le défendre » ; χ 104 : // τετευχῆσθαι γὰρ ἄμεινον # « il vaut mieux nous couvrir »).

15Il arrive également que des emplois personnels de ἀρείων chez Apollonios reposent sur un simple « remplacement » de ἀμείνων, sans se trouver parallèlement dans le prolongement d’emplois homériques de ἀρείων. Il en est ainsi pour ce qui concerne le rapport entre ἀρείων et l’idée d’une parole avisée. Chez Apollonios, ἀρείων est utilisé à deux reprises comme épithète de μῆτις ou de ἔπος (dans ce second cas, toujours en rapport avec la famille étymologique de μῆτις) :

I, 664-666 :
ἡμετέρη μὲν νῦν τοίη παρενήνοθε μῆτις
ὑμέων δ’ εἴ τις ἄρειον ἔπος μητίσεται ἄλλη,
ἐγρέσθω·
« Telle est l’idée qui nous est venue maintenant ; mais, si parmi vous une autre a dans l’esprit un avis meilleur, qu’elle se lève. » (trad.  É. Delage)

IV, 1336 : // πολέων δέ τε μῆτις ἀρείων. # « mieux vaut toujours prendre l’avis de beaucoup » (trad.  É. Delage et F. Vian ; uaria lectio ἀρίστη dans le prototype w, au lieu de ἀρείων dans le prototype m).

  • 16 Le choix reste néanmoins quelque peu incertain, cf. E. Livrea, ouvr. cit. p. 377 : « appare ardua (...)
  • 17 Sur la notion de « reprise décalée », voir Le Feuvre C., « La reprise décalée, un procédé de renou (...)

16Dans l’hypothèse où la lecture μῆτις ἀρείων, généralement retenue par les éditeurs modernes, serait bien la meilleure16, le vers du chant IV reposerait très clairement sur une réécriture de M 412 (avec ἄμεινον) : // πλεόνων δέ τοι ἔργον ἄμεινον # « plus on est, mieux l’ouvrage est fait » (trad.  P. Mazon). Il faut aussi penser parallèlement, pour l’association de ἀρείων à μῆτις, à une influence de O 509-510 (avec ἀμείνων) : ἡμῖν δ’ οὔ τις τοῦδε νόος καὶ μῆτις ἀμείνων # ἤ… « Il n’est pour nous nul parti, nul plan meilleur que… » (cf. aussi I 423 : // μῆτιν ἀμείνω # ; Ξ 107 : … ἀμείνονα μῆτιν …). Quant au passage du chant I, tout se passe comme s’il présentait un phénomène de « reprise décalée »17 par rapport au syntagme μῆτις ἀρείων du chant IV : dans ἄρειον ἔπος, par rapport à μῆτις ἀρείων, μῆτις est remplacé par ἔπος, mais « décalé » dans le vers précédent, et repris immédiatement après au moyen de la forme verbale μητίσεται. Toutefois, rien ne permet d’affirmer, naturellement, que les vers 664-666 du chant I auraient été composés après le vers 1336 du chant IV. Il semble donc préférable de considérer que ce passage du chant I présente une forme de « reprise décalée » d’un type bien particulier par rapport au syntagme homérique μῆτις ἀμείνων : une « reprise décalée » où chacun des deux éléments A et B est effacé, c’est-à-dire où l’élément A (μῆτις) est « décalé » (et même doublement décalé, aux vers 664 et 665), et où l’élément B (ἀμείνων) est remplacé par ἀρείων suivant un principe largement répandu par ailleurs dans la langue d’Apollonios.

  • 18 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 62-64.
  • 19 Le sens exact de ce passage est difficile : voir le commentaire de F. Vian, Apollonios de Rhodes, (...)

17Dans l’épopée ancienne, ἀρείων ne qualifie des inanimés que deux fois : le nom de la chair et celui de la vieillesse (T 33, ψ 286)18. En revanche, ἀμείνων y est épithète non seulement de μῆτις (I 423, Ξ 107), mais aussi de νόος « idée » (I 104), de μῦθος « parole, conseil » (Η 358 = Μ 232), sans parler des emplois prédicatifs à propos d’inanimés comme νόος et μῆτις en O 509, etc. Par rapport aux poèmes homériques, Apollonios de Rhodes a donc clairement étendu à ἀρείων un type d’emploi qui n’y était courant qu’avec ἀμείνων. Chez Apollonios, on trouve encore, à cet égard, un syntagme θυμὸν ἀρείω # (I, 901)19, ainsi qu’une association de ἄρειον au nom du cadeau, μείλιον (III, 135-136), cadeau consistant ici en une balle.

18Ainsi, la manière dont Apollonios cherche à « faire de l’Homère » en privilégiant la forme poétique ἀρείων au détriment du comparatif ἀμείνων, et en limitant cette seconde forme à deux passages où les fils sont comparés à leurs pères (type de contexte où c’est ἀμείνων qui est usuel dans les poèmes homériques), aboutit, en fin de compte, à un résultat paradoxal : les deux occurrences de ἀμείνων chez Apollonios sont, en un sens, plus proches des emplois de ἀρείων que de ceux de ἀμείνων dans l’épopée ancienne pour les raisons susdites ; et, d’un autre côté, les emplois de ἀρείων chez Apollonios évoquent souvent davantage, voire exclusivement, ceux de ἀμείνων dans les poèmes homériques.

3. Ἄριστος

  • 20 A.R. I, 231, 338, 548, 1285, 1351 ; II, 15 ; IV, 6, 805, 1104, 1181, 1307.

19La principale divergence entre la langue d’Apollonios et l’épopée ancienne est de nature quantitative : on compte 11 occurrences de ἄριστος chez Apollonios20, contre 220 environ dans l’Iliade et l’Odyssée réunies. Cette proportion de 1 contre 20 n’est, en soi, guère significative. Mais si l’on observe d’une part que ce nombre d’occurrences est quasiment identique à celui de ἀρείων (9 occurrences), et qu’à l’inverse, Apollonios recourt à 33 reprises au substantif ἀριστεύς « le plus brave, etc. » / ἀριστῆες « les grands, les chefs, l’élite des guerriers », ce qui fait légèrement plus que les 30 occurrences des 48 chants de l’Iliade et de l’Odyssée, il apparaît plus clairement, par contraste, que ἄριστος a dû se trouver réduit, chez Apollonios, à la portion congrue par rapport à l’épopée ancienne parce qu’il s’agissait d’un mot usuel en prose classique et hellénistique.

  • 21 Sur cette association de ἄριστος à l’idée d’un choix, voir les données chez É. Dieu, ouvr. cit. p. (...)

20Hormis la question de la fréquence, une certaine continuité est observable dans les emplois de ἄριστος par rapport à l’épopée ancienne. On se limitera ici à quelques exemples. Dans les poèmes homériques, ἄριστος est fréquemment associé à l’idée d’un choix, le plus souvent en parlant de guerriers (ou de marins, etc.) « choisis », appartenant à l’élite : en relation avec le verbe κρίνω, cf. Z 188, N 128-129, δ 408-409, 530 (avec κατὰ δῆμον ; cf. ἐκ δήμοιο chez A.R. I, 1352), 666 (avec ἀνὰ δῆμον), θ 36 (avec κατὰ δῆμον), ω 507 (cf. aussi ξ 108 en parlant d’un cochon bien choisi) ; avec le verbe αἱρέομαι, cf. K 235-23621. Il en va de même dans plusieurs passages d’Apollonios, dans le cadre d’une association avec le verbe ἀποκρίνω, l’adverbe en ‑δόν correspondant ἀποκριδόν, ou encore l’aoriste supplétif εἱλόμην de αἱρέομαι :

I, 1351-1352 : τοῖο δὲ ῥύσι’ ὄπασσαν ἀποκρίναντες ἀρίστους # υἱέας ἐκ δήμοιο « Ils livrèrent en otages les plus nobles enfants choisis dans leur peuple » (trad.  É. Delage)

II, 15-16 : τῶ καί μοι τὸν ἄριστον ἀποκριδὸν οἶον ὁμίλου # πυγμαχίῃ στήσασθε καταυτόθι δηρινθῆναι. « Choisissez donc un homme dans votre troupe, le meilleur, et placez-le ici-même pour me combattre au pugilat. » (trad.  É. Delage)

I, 338-339 : τούνεκα νῦν τὸν ἄριστον ἀφειδήσαντες ἕλεσθε # ὄρχαμον ὑμείων « choisissez maintenant, sans arrière-pensée, le meilleur d’entre vous, pour qu’il soit le chef » (trad.  É. Delage)

  • 22 D’autres exemples du chant IV des Argonautiques sont bien signalés par E. Livrea, ouvr. cit. : τὸν (...)

21D’autres échos homériques sont aisément repérables, comme # οἱ πλεῖστοι καὶ ἄριστοι… (A.R. I, 231), qui correspond exactement au début des vers M 89 et M 197. Dans l’Iliade, πλεῖστοι καὶ ἄριστοι se rencontre également en fin de vers en B 577, 817, E 78022.

4. Φέρτατος, φέριστος

  • 23 Sur les emplois de l’épopée ancienne, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 131-172 : supériorité absolue ma (...)

22Si le recours à ces superlatifs constitue indéniablement une imitation de l’épopée ancienne, on a surtout affaire ici à des échos d’ordre phraséologique par rapport aux poèmes homériques ou à des compositions postérieures. Mais le sémantisme ancien de ces superlatifs, par rapport à l’épopée ancienne, n’apparaît plus23, et il s’agit bien plutôt, chez Apollonios de Rhodes, d’équivalents de ἄριστος.

23Dans deux vers d’Apollonios, φέρτατος, au vocatif pluriel, est renforcé par l’adverbe μέγα : Ὑμέων, ὦ πέρι δὴ μέγα φέρτατοι, … (A.R. IV, 1031) « C’est à cause de vous, ô les plus braves d’entre les preux, … » (trad.  É. Delage et F. Vian) ; ὑμέας, ὦ πέρι δὴ μέγα φέρτατοι υἷες ἀνάκτων (A.R. IV, 1383) « vous, ô les plus braves d’entre les fils des rois » (trad.  É. Delage et F. Vian). Ce lien avec μέγα se trouve déjà au vocatif singulier dans l’épopée ancienne : μέγα φέρτατ’ Ἀχαιῶν (Π 21 = T 216 = λ 478) « de beaucoup le meilleur des Achéens » ; μέγα φέρτατε λαῶν (Sc. 330) « de beaucoup le meilleur des guerriers ». Pour l’emploi de πέρι « de beaucoup, de loin, etc. » chez Apollonios, on pense aisément à un écho de περὶ δ᾿ ἔγχει Ἀχαιῶν φέρτατός ἐσσι # (H 289) « et [puisqu’]à la javeline tu l’emportes sur tous les Achéens ».

  • 24 Cf. E. Livrea, ouvr. cit. p. 439-440.

24En revanche, pour l’emploi de φέρτατος en IV, 1593-1594 (καί ῥά οἱ Αἰσονίδην μήλων ὅ τι φέρτατον ἄλλων # ἤνωγον ῥέξαι καὶ ἐπευφημῆσαι ἑλόντα « ils invitaient l’Aisonide à prendre la plus belle de leurs bêtes et à la sacrifier en implorant le dieu » ; trad.  É. Delage et F. Vian), on ne trouve rien de comparable d’un point de vue phraséologique dans l’épopée ancienne (hormis, bien sûr, syntaxiquement pour l’emploi du superlatif avec ἄλλων)24 ; et le rapprochement avec la notion de choix, à travers le recours à ἑλόντα, donne plutôt l’impression qu’il n’y a pas de nuance de sens bien nette entre φέρτατος et ἄριστος chez Apollonios (cf. ἕλεσθε avec ἄριστος chez A.R. I, 338, passage cité ci-dessus). Ce passage suppose néanmoins une certaine intertextualité : le lien entre ὅ τι φέρτατον et ἑλόντα fait écho au vers 70 de l’hymne à Zeus de Callimaque : # εἵλεο δ’ αἰζηῶν ὅ τι φέρτατον· // « tu as pris ce qu’il y a de meilleur parmi les hommes » (pour ὅ τι φέρτατον, cf. aussi, plus lointainement, Pi., O. 7, 25-26 : τοῦτο δ’ ἀμάχανον εὑρεῖν, # ὅ τι νῦν ἐν καὶ τελευτᾷ φέρτατον ἀνδρὶ τυχεῖν « et il est impossible de trouver ce qui, pour un homme, est le meilleur, non seulement maintenant, mais aussi à la fin »).

  • 25 Sur ce passage d’Apollonios, voir M. Campbell, Commentary, ouvr. cit. p. 309 (observations sur les (...)

25La seule occurrence de φέριστος chez Apollonios (III, 347-348 : … ἐναγειράμενος Παναχαιίδος εἴ τι φέριστον # ἡρώων « ayant rassemblé ce qu’il y a de mieux parmi les héros de la terre Panachéenne ») ne présente rien, non plus, de comparable à l’épopée ancienne : dans les poèmes homériques, on ne trouve que six fois les vocatifs φέριστε ou φέριστοι, et une fois ἄνδρα φέριστον en I 11025.

  • 26 Détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 157-158 : rapprochement immédiat en θ 128-129 ; rapprochements (...)
  • 27 Pour d’autres occurrences de προφερέστερος / προφερέστατος (Antim., Arat., Theoc., Nic., etc.), vo (...)

26On peut également observer que les formes de gradation προφερέστερος et προφερέστατος (« qui l’emporte (le) plus »), qui étaient, dans les poèmes homériques, en relation directe ou indirecte avec φέρτατος et le comparatif correspondant φέρτερος26, et qui ont pu le rester par la suite au point de donner lieu à certains faits de contamination attestés chez les Tragiques (S., fr. 447 Radt : προφέρτερος ; S., OC 1531 : προφέρτατος), se retrouvent dans une relative abondance chez Apollonios de Rhodes : elles y sont attestées quatre fois (I, 113 ; II, 109 ; III, 465, 730), c’est-à-dire autant que dans l’Iliade et dans l’Odyssée réunies (K 352, θ 128, θ 221, φ 134). La présence du génitif pluriel de πᾶς « tout » (A.R. I, 113 : πασάων προφερεστάτη ; III, 464-465 : πάντων […] προφερέστατος ; cf. encore II, 209 : Πανελλήνων προφερέστατοι « ô les meilleurs de tous les Grecs ensemble ») est directement imitée de l’épopée ancienne (cf. θ 128 : πάντων προφερέστατος ; Hes., Th. 79 et 361 : προφερεστάτη […] ἁπασέων)27.

5. Βέλτερον

27Les quatre attestations du neutre βέλτερον, employé à l’exclusion du comparatif primaire usuel depuis le grec classique βελτίων (attesté, plus anciennement, au neutre impersonnel βέλτιον chez Mimnerme, 2, 10 West), sont relativement fidèles au modèle homérique. Elles se rencontrent dans deux positions métriques.

  • 28 Les autres emplois homériques sont tous situés dans le dactyle deuxième, suivi de ἐστι(ν) : Σ 302, (...)

28On trouve tout d’abord, à trois reprises, βέλτερον dans le dactyle premier, avec l’imparfait ἦεν / ἦν chez Apollonios, tandis que dans l’épopée ancienne (Ξ 81, O 511, X 129, ζ 282, h.Merc. 170), il y a ellipse systématique de ἐστι28 : // ἦ τέ οἱ ἦεν # βέλτερον, εἰ… (A.R. I, 253-254) « Certes, cela eût mieux valu pour lui, si… » (construction avec εἰ, comme en ζ 282) ; βέλτερον ἦν μέγα δή τι μενοινώοντας ὀλέσθαι (A.R. IV, 1255) « Qu’il eût mieux valu périr en méditant un grand exploit ! » (trad.  É. Delage et F. Vian ; construction avec un infinitif, cf. O 511, X 129, h.Merc. 170, et, avec βέλτερον au dactyle deuxième, Σ 302, Φ 485, ρ 18) ; // ὃ δή νύ οἱ (οὔ τι γὰρ ἄλλο # βέλτερον ἦν φράσσασθαι) ἀπηλεγέως ὑποέστην (A.R. III, 500-501) « Cette tâche, puisque je ne trouvais pas de meilleure issue, je l’ai acceptée sans tergiverser » (trad.  É. Delage).

  • 29 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 141-143.
  • 30 Voir une argumentation en ce sens chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 142.

29Par ailleurs, βέλτερον est employé une fois dans le dactyle cinquième (A.R. II, 338-339) : ἐπεὶ πολὺ βέλτερον εἶξαι # ἀθανάτοις· « mieux vaut, et de loin, céder aux immortels » (trad.  É. Delage). Il semble que βέλτερον prolonge ici, après ἐπεὶ πολύ, les emplois homériques d’autres comparatifs attestés dans le dactyle cinquième juste après (ἐπεὶ) (ἦ) πολύ. Cette structure apparaît en particulier avec φέρτερον, où l’on doit avoir affaire, historiquement, à une transposition au neutre impersonnel de // ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτερός (ou ‑οί) ἐστιν (ou εἰσι) # (Θ 211, χ 289)29 : // ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτερον οὕτω # (Δ 307) ; // ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτερόν ἐστι(ν) # (A 169, uaria lectio λώιον pour φέρτερον ; μ 109 ; φ 154). On y rencontre aussi d’autres comparatifs dans l’épopée ancienne : cf. ἐπεὶ πολὺ λώιον οὕτω # (Hes., Op. 433) ; πολὺ κέρδιον ἦεν / εἴη # (Γ 41, avec ἦεν ; P 417 et υ 316, avec εἴη). Apollonios, qui, pour une raison inconnue, n’a jamais eu recours au comparatif φέρτερος, a donc remplacé par βέλτερον, par rapport aux poèmes homériques, φέρτερον employé au neutre impersonnel au dactyle cinquième. Ce remplacement est cohérent avec la désémantisation connue par φέρτερον impersonnel dès les poèmes homériques. De fait, dans l’Iliade, il est possible que le recours au neutre impersonnel φέρτερον soit encore marqué, dans des contextes qui font écho aux emplois personnels de φέρτερος30. Dans l’Odyssée, en revanche, il ne fait aucun doute que φέρτερον est devenu une simple variante de βέλτερον en une position du mètre où βέλτερον n’apparaît jamais : par exemple, φέρτερον, dans // ἐπεὶ ἦ πολὺ φέρτερόν ἐστι # τεθνάμεν ἢ ζώοντας ἁμαρτεῖν // (φ 154) « il vaudrait bien mieux mourir que de vivre sans avoir la récompense… », est le strict équivalent sémantique de βέλτερον dans βέλτερον, ἢ ἀπολέσθαι ἕνα χρόνον ἠὲ βιῶναι (O 511) « Mieux vaut en un instant savoir si nous devons vivre ou périr » (trad.  P. Mazon).

  • 31 Voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 181-191 ; É. Dieu, « L’étymologie du comparatif vieux-slave boljii », (...)

30Ainsi, les occurrences de βέλτερον chez Apollonios se situent assez nettement dans le prolongement des emplois homériques de ce neutre. En revanche, elles apparaissent clairement comme des emplois « hors sol ». De fait, dans les poèmes homériques, un certain rapport (qui doit être étymologique, à nos yeux31) entre βέλτερον et le verbe βούλομαι « vouloir » était encore sensible à l’état de trace. Il se reconnaît en particulier à travers la confrontation des passages suivants :

Σ 302 : τῶν τινὰ βέλτερόν ἐστιν ἐπαυρέμεν ἤ περ Ἀχαιούς « Mieux vaut que la jouissance en soit pour chacun d’eux que pour les Achéens. » (trad.  P. Mazon modifiée) ; cf. ρ 81 : αὐτὸν ἔχοντά σε βούλομ᾽ ἐπαυρέμεν ἤ τινα τῶνδε « Je préfère t’en laisser, à toi, la jouissance, plutôt qu’à l’un d’entre eux. »

O 511-512 : βέλτερον, ἢ ἀπολέσθαι ἕνα χρόνον ἠὲ βιῶναι, # ἢ δηθὰ στρεύγεσθαι ἐν αἰνῇ δηιοτῆτι « Mieux vaut en un instant savoir si nous devons vivre ou périr, que de nous laisser user à la longue dans l’atroce carnage. » (trad.  P. Mazon modifiée) ; cf. βούλομ᾽ ἐγὼ λαὸν σόον ἔμμεναι ἢ ἀπολέσθαι « j’aime mieux voir mon armée saine et sauve que perdue ! » (trad.  P. Mazon).

31Chez Apollonios, un tel rapport avec le verbe βούλομαι est, évidemment, d’autant moins aisément reconnaissable que ce verbe n’est attesté qu’une seule fois dans les Argonautiques (II, 315).

6. Λώιον / λωίτερον / masc. λωίτερος

32Le comparatif primaire λώιον, comme dans les poèmes homériques, n’est attesté qu’au neutre chez Apollonios. Il s’y rencontre exclusivement dans le dactyle premier : ἐπεὶ καὶ ἐπισχέμεν ἔμπης # λώιον ἢ κακὸν οἶτον ἀφειδήσαντας ἑλέσθαι. (III, 526-527) « car mieux vaut en tout cas patienter que subir par témérité un sort funeste. » (trad.  É. Delage) ; οὐδὲ μὲν Αἰήτην ἀθεριζέμεν, ὡς ἀγορεύεις, # λώιον (IV, 1101-1102) « et, d’ailleurs, il ne convient pas de faire fi d’Aiétès, comme tu le dis » (trad.  É. Delage et F. Vian). Dans les poèmes homériques, cette position dans le mètre ne se rencontre qu’une fois, en Z 339. À l’époque hellénistique, elle se retrouve au vers 2 de l’hymne à Zeus de Callimaque. Par rapport aux emplois dans l’épopée ancienne (sur lesquels voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 191-200), l’idée d’avantage, de profit, est moins sensible chez Apollonios (même si, en IV, 1102 sq., il y a une nette insistance sur le fait que dans le cas contraire, Aiétès pourrait chercher querelle à la Grèce).

33Les formes à suffixe secondaire ‑τερο‑ λωίτερον et λωίτερος apparaissent également en début de vers :

III, 186-187 : // ἀλλὰ πάροιθεν # λωίτερον μύθῳ μιν ἀρέσσασθαι μετιόντας. « Mieux vaut d’abord faire une démarche pour nous le concilier par des discours. » (trad.  É. Delage)

III, 849-850 : // ἀλλὰ καὶ ἀλκῇ # λωίτερος κεῖν’ ἦμαρ ὁμῶς κάρτει τε πέλοιτο. « Mais, ce jour-là, on l’emporterait à la fois en vigueur et en force. »

34Dans l’épopée ancienne, ce comparatif suffixé en ‑τερο‑ est uniquement attesté dans le cadre d’une collocation avec ἄμεινον dans l’Odyssée (α 376-377 = β 141-142) : εἰ δ᾽ ὕμιν δοκέει τόδε λωίτερον καὶ ἄμεινον # ἔμμεναι, ἀνδρὸς ἑνὸς βίοτον νήποινον ὀλέσσαι « Mais, s’il vous semble plus rentable et plus plaisant de dévorer impunément le bien d’un seul » (trad.  Ph. Jaccottet modifiée). Chez Apollonios, aucune continuité n’est manifeste par rapport à cet emploi de l’Odyssée, et il semble que le recours à ces formes en ‑τερο‑ soit d’origine purement métrique, comme l’observe le scholiaste ad III, 187 : λωίτερον· αὐτὸ τὸ λῷον συγκριτικόν· τὸ δὲ λωίτερον παρῆκται διὰ τὸ μέτρον « λωίτερον : λῷον, au comparatif ; λωίτερον est utilisé pour le mètre ».

  • 32 Sur cette antériorité, voir des états de la question chez De Forest, M. M., Apollonius’ Argonautic (...)
  • 33 Cf. encore, chez les grammairiens et les lexicographes, la Suda, λ 726 (avec la citation de l’AP V (...)

35Le passage au genre animé dans la forme λωίτερος n’est pas une innovation d’Apollonios de Rhodes. On trouve déjà le féminin chez Callimaque (Aetia, fr. 112, 7 Pfeiffer = 112, 7 Harder) : χαῖρε, σὺν εὐεστοῖ δ’ ἔρχεο λωιτέρῃ « Salut, et va avec une plus grande prospérité ! », dans une œuvre qui a toute chance d’être antérieure aux Argonautiques32. Par la suite, λωίτερος se rencontre encore au masculin ou au féminin chez d’autres poètes : cf. AP VII, 713, 7-8 (Antipater de Sidon, à propos de la poétesse Érinna : λωίτερος κύκνου μικρὸς θρόος ἠὲ κολοιῶν # κρωγμὸς ἐν εἰαριναῖς κιδνάμενος νεφέλαις « Mieux vaut le chant bref du cygne que le croassement des choucas qui se répand dans les brouillards printaniers. » ; trad.  P. Waltz) ; AP V, 112, 6 (Philodème : λωιτέρης φροντίδος) ; Coluth. 81 (πᾶσα δὲ λωιτέρην καὶ ἀμείνονα δίζετο μορφήν, qui fait écho à la collocation homérique λωίτερον καὶ ἄμεινον) ; Nonn., Dion. IX, 84 (# ἐλπίδι λωιτέρῃ…)33.

  • 34 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 178-180. Voir aussi ce même ouvrage p. 204-205 à propos de λώιος (Thgn. (...)

36Ni le passage d’Apollonios, ni celui de Callimaque ne permettent de voir se faire l’évolution de λωίτερον impersonnel vers λωίτερος personnel. Tout au plus, chez Apollonios, on observe que λωίτερος est situé à la même place dans le mètre que λωίτερον. Ces attestations de λωίτερος sont donc bien distinctes de la première occurrence du masculin βέλτερος dans la poésie archaïque, chez Théognis (v. 91-92), où l’origine impersonnelle de son emploi est encore décelable : // οὗτος ἑταῖρος # δεινός, Kύρν᾽, ἐχθρὸς βέλτερος ἢ φίλος ὤν « [c’]est un compagnon redoutable, Cyrnos, et qu’il vaut mieux avoir comme ennemi que comme ami » (trad.  J. Carrière). On sent ici le passage d’une tournure impersonnelle sous-jacente *βέλτερόν ἐστι τοῦτον ἐχθρὸν εἶναι ἢ φίλον, à une tournure personnelle. Βέλτερος se trouve également employé ailleurs que dans des équivalents de tournures impersonnelles chez Théognis, v. 865-867 : ὄλβον # ἐσθλóν, ὃς οὔτ᾽ αὐτῷ βέλτερος, οὐδὲν ἐών, # οὔτε φίλοις « une prospérité splendide qui, étant sans valeur, n’apporte rien de plus ni à lui ni à ses amis »34.

II. L’expression du moins bon ou du pire

  • 35 Voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 403-455, où sont également étudiés les emplois de ἐλέγχιστος (« le plu (...)

37Le tableau suivant fournit un premier aperçu des divergences entre l’épopée ancienne et la langue d’Apollonios de Rhodes : élimination des formes usuelles en prose classique et hellénistique χείρων et κακίων (ainsi que du superlatif κάκιστος) au profit de χερείων (ou encore du nominatif pluriel χέρηες) et de κακώτερος ; disparition de ἥσσων (att. ἥττων) ; conservation, en revanche, des formes poétiques ῥίγιον (neutre impersonnel : Hom., Hes., Semon., Mimn., Thgn., A.R., Opp., etc.) et ῥίγιστος (Hom., Lyc., A.R., Nic., Opp., etc.), proportionnellement bien plus fréquentes chez Apollonios que dans les poèmes homériques. Comme le précédent, ce tableau reprend la liste (ou, plus précisément, une partie de la liste) des formes de gradation défectives en relation plus ou moins nette avec l’adjectif κακός en grec archaïque que nous avions étudiées dans notre ouvrage sur le supplétisme des formes de gradation35.

 

Épopée ancienne Apollonios de Rhodes
χείρων, χερείων, χειρότερος, χερειότερος,
χέρεια (acc. sg. masc., ou pl. nt.), χέρηες (nom. pl.), χέρηι (dat. sg.)
Il., Od. : 35 (χείρων : 13, χειρότερος : 2, χερείων : 11, χερειότερος : 2, χέρεια : 5, χέρηες : 1, χέρηι : 1)
h.Hom. : 1 (χειρότερος)
(Ps.-)Hes. : 4 (χείρων : 1, χειρότερος : 2, χερείων : 1)
4 (χερείων : 3, χέρηες : 1)
κακίων, κακώτερος ; κάκιστος  Il., Od. : 11 (κακίων : 5, κακώτερος : 6) [+ κάκιστος : 4]
h.Hom. : 0
Hes : 0 (+ κάκιστος : 2)
4 (κακώτερος)
ἥσσων Il., Od. : 4
h.Hom. : 0
Hes. : 2
0
neutre impersonnel ῥίγιον ; ῥίγιστος Il., Od. : 6 (ῥίγιον : 5, ῥίγιστα : 1)
h.Hom. : 0
Hes : 1 (ῥίγιον)
4 (ῥίγιον : 2, ῥίγιστος : 2)
  • 36 Pour la formation à partir d’un substantif, cf. les formes de gradation homériques et poétiques βα (...)
  • 37 Sur cette évolution sémantique, et sur le caractère fréquemment injurieux de l’image du chien dans (...)

38Force est de constater, au vu du tableau qui précède, que les formes de gradation dénotant le moins bon ou le pire (et aussi, pour ῥίγιον / ῥίγιστος, le plus terrible, le plus redoutable), ne sont pas légion chez Apollonios de Rhodes. Cela ne signifie pas pour autant que ce type de vocabulaire soit absent des Argonautiques, bien au contraire. Le dossier des formes de gradation κύντερος et κύντατος (« [le] plus chien », cf. κύων « chien »36, d’où « [le] plus impudent »37, puis « [le] plus redoutable, [le] plus terrible, [le] pire ») est exemplaire à cet égard.

1. Le cas de κύντερος, κύντατος

  • 38 Voir cependant, ci-dessous, les formes κυντερώτερος, κυντερώτατος ou encore κυντατώτατος qui se re (...)

39Ces formes, qui ne comptaient que cinq occurrences dans l’Iliade et l’Odyssée réunies (quatre de κύντερος, une de κύντατος), et qui sont extrêmement rares par la suite (deux fois dans les Hymnes homériques, une fois chez Euripide, une fois chez Callimaque, etc.)38, ne sont pas employées moins de sept fois chez Apollonios (trois fois κύντερος, quatre fois κύντατος). Il s’agit, en quelque façon, d’anciennes formes de gradation bien plus expressives que χείρων, κακίων, etc., qui, chez Apollonios, ont fini par connaître une telle désémantisation (certainement consciente de la part du poète) qu’elles semblent, dans certains passages, fonctionner quasiment comme des formes de gradation supplétives de κακός. La première partie de la glose de κύντατος indiquée dans les scholies d’Apollonios ad IV, 1433 (vers où ὁ κύντατος est employé à propos de Jason), au moyen du superlatif χείριστος, irait également dans ce sens : κύντατος· ὁ χείριστος, ὁ αἴσχιστος « le pire, le plus honteux ».

40Il est notable, à cet égard, que le neutre κύντερον se trouve en relation directe avec κακός au chant I, v. 1064-1065 :

κακῷ δ’ ἐπὶ κύντερον ἄλλο # ἤνυσεν, ἁψαμένη βρόχον αὐχένι
« À ce malheur [à savoir la mort de son époux], elle en ajouta un pire, en se passant une corde au cou. » (trad.  É. Delage).

  • 39 Sur les critères de reconnaissance du phénomène de supplétisme dans les formes de gradation, voir (...)

41Bien sûr, il serait possible de traduire κύντερον autrement que ne le fait É. Delage (« un plus terrible », etc.) : le simple fait que κύντερον établit une gradation dans le malheur par rapport à κακῷ n’implique pas pour autant que l’idée d’un supplétisme doive être retenue ici. Néanmoins, il est certain que par rapport aux poèmes homériques, le syntagme κύντερον ἄλλο, qui est aussi le seul au sein duquel ce comparatif apparaisse dans ces poèmes (dont deux fois, comme ici, en fin de vers : Θ 483, η 216), est largement désémantisé chez Apollonios de Rhodes. Or, le critère de la désémantisation constitue une condition nécessaire, bien que non suffisante (il faudrait également que s’y ajoute une adaptation sémantique parfaite au sens de l’adjectif κακός), à l’établissement d’un supplétisme entre κακόν et κύντερον39. Dans les poèmes homériques, κύντερον apparaît toujours dans des contextes où le rapprochement avec le nom du chien, κύων, est sensible à des degrés divers :

  • En Θ 483, Zeus s’adresse à Héra en ces termes : οὔ σευ ἔγωγε # σκυζομένης ἀλέγω, ἐπεὶ οὐ σέο κύντερον ἄλλο « De tes grondements, moi, je ne me soucie pas : il n’est pas plus chien que toi. » (trad.  P. Mazon modifiée). L’emploi du verbe σκύζομαι évoque l’idée de grognements caractéristiques de la gent canine, comme peut le suggérer la glose suivante d’Hésychius : σκύζουσιν· ἡσυχῇ ὑποφθέγγονται, ὥσπερ κύνες « σκύζουσιν : ils grognent tout bas, comme des chiens »40.
  • En λ 427 (… οὐκ αἰνότερον καὶ κύντερον ἄλλο γυναικός # « il n’est rien de plus terrible et de plus chien que la femme »), l’emploi de κύντερον est également marqué étymologiquement : trois vers plus haut (λ 424), on rencontre déjà l’adjectif κυνῶπις « aux yeux de chienne, à la face de chienne », à propos de Clytemnestre41.
  • En υ 18 (// καὶ κύντερον ἄλλο ποτ’ ἔτλης # « tu as enduré une chiennerie bien pire »), κύντερον est employé pour parler de l’anthropophagie du Cyclope, présentée comme bien pire que la débauche des prétendants et des servantes. Cette occurrence de κύντερον apparaît juste après un passage où il est dit d’Ulysse que son cœur aboyait (υ 13 : κραδίη δέ οἱ ἔνδον ὑλάκτει ; cf. υ 16), et après une comparaison avec la chienne (κύων, υ 14) qui aboie (ὑλάει, υ 15) pour protéger ses petits (σκυλάκεσσι, υ 14)42.
  • Enfin, en η 216, κύντερον est employé en parlant du ventre d’Ulysse arrivant chez les Phéaciens : οὐ γάρ τι στυγερῇ ἐπὶ γαστέρι κύντερον ἄλλο # ἔπλετο « car il n’est rien de plus chien que ce ventre odieux ». Bien que l’allusion au chien ne soit pas explicite ici, ce long passage (v. 215-221) sur le ventre qui fait oublier les passions proprement humaines, les maux endurés, n’en présente pas moins une vision typiquement animale du ventre représenté comme une « entité vivante, bestiale », pour reprendre les termes de P. Pucci43.
  • 44 Si l’image du chien n’est pas explicitement reconnaissable à travers cet emploi de κύντατον, ce te (...)

42En revanche, les emplois du superlatif κύντατος dans l’épopée ancienne, tout en étant particulièrement expressifs (on ne saurait y traduire simplement κύντατος par « le pire »), sont sans lien transparent avec le chien, ou, plus généralement, avec une vision animale explicite, aussi bien dans l’Iliade (K 503 : Αὐτὰρ ὃ μερμήριζε μένων ὅ τι κύντατον ἔρδοι « Diomède demeure sur place, hésitant : quelle bravade suprême pourrait-il bien oser ? » ; trad.  P. Mazon44) que dans les Hymnes homériques (h.Cer. 306, en lien avec le superlatif αἰνότατον au vers 305 pour parler d’une année [ἐνιαυτόν, acc. sg.] affreuse, cruelle entre toutes, où la terre ne faisait pas lever le grain ; cf. aussi ἄχος αἰνότερον καὶ κύντερον « un chagrin plus cruel et plus sauvage » dans h.Cer. 90, en parlant de Déméter, avec la même collocation αἰνότερον καὶ κύντερον qu’en λ 427).

  • 45 Les autres occurrences de κύντερος, κύντατος chez Apollonios (outre celles qui seront citées dans (...)

43On peut encore citer, parmi les occurrences de ces formes de gradation largement désémantisées chez Apollonios, les passages suivants45 : τὰ κύντατα πημανθῆναι (A.R. IV, 1262) « connaître les pires épreuves » (trad.  É. Delage et F. Vian ; on notera l’emploi de αἰνότατον au vers 1261, cf. ci-dessus λ 427 et h.Cer. 90 et 306) ; ἐπεὶ θάνατός γε τὸ κύντατον ἔσσεται ἄλγος # (A.R. III, 514) « après tout, le pire des malheurs ne sera que la mort » (trad.  É. Delage). Dans ce second passage, κύντατον « remplace », en quelque sorte, d’autres adjectifs situés, dans les poèmes homériques, avant ἔσσεται ἄλγος # (cf. Z 462 : … νέον ἔσσεται ἄλγος # « ce sera une douleur nouvelle » ; β 193 : // χαλεπὸν δέ τοι ἔσσεται ἄλγος # « et rude sera ta douleur »). Mais Apollonios de Rhodes, en le composant, devait penser aussi à l’unique occurrence de κύντατος chez les Tragiques (Eur., Supp. 807) : τὰ κύντατ’ ἄλγη κακῶν « la peine la plus terrible entre les maux ».

  • 46 M. Campbell, Commentary, ouvr. cit. p. 170-171.
  • 47 Sur les emplois de ces superlatifs chez les Comiques, voir Kassel R. et Austin C., Poetae comici G (...)

44Outre la désémantisation connue par ces formes de gradation, un autre fait nouveau par rapport à l’épopée ancienne est l’emploi de κύντατος à propos de personnes (A.R. III, 192 : πάντες ἐπεὶ πάντῃ, καὶ ὅ τις μάλα κύντατος ἀνδρῶν « car tous, partout, jusqu’au plus scélérat, … » ; IV, 1433 : ὁ κύντατος, terme utilisé par Aiglé en parlant de Jason). Cette application à des personnes, toutefois, n’est nullement une innovation d’Apollonios de Rhodes : comme l’observe bien M. Campbell46, elle a chance de refléter une influence des emplois du mot dans la langue de la comédie sous des formes plus « étoffées » (κυντατώτατος, κυντερώτατος, etc.)47. On la rencontre aussi, mais, à la différence d’Apollonios, avec une remotivation étymologique bien sensible (la valeur animale y est fortement soulignée), chez le philosophe sceptique Timon de Phlionte (iiie siècle av. J.‑C.), fr. 51 Diels = 825 Lloyd-Jones - Parsons (= D.L. X, 3), à propos d’Épicure :

ὕστατος αὖ φυσικῶν καὶ κύντατος ἐκ Σάμου ἐλθὼν
γραμμοδιδασκαλίδης, ἀναγωγότατος ζωόντων.
« Ce porc, le dernier des physiciens, et le plus chien, venu de Samos en petit maître d’école, le plus mal dressé des animaux. » (trad. sous la direction de M.-O. Goulet-Cazé, Diogène Laërce. Vies et doctrines des philosophes illustres, Paris, Le Livre de Poche [La Pochothèque], 1999, 2e éd., p. 1238, avec mention de l’idée, n. 10, selon laquelle ὕστατος, « le dernier », évoque aussi ὗς, le nom du « porc », et avec un renvoi à M. Di Marco [éd., trad. , comment.], Timone di Fliunte. Silli, Rome, Edizioni dell’Ateneo, 1989, p. 91, 107, 226-232, où cette idée est largement développée p. 226-228).

2. Χερείων, χέρηες

45Par rapport à la langue homérique, où les formes de comparatif en χερ‑ ou χειρ‑ étaient très diverses (χείρων et χειρότερος, χερείων et χερειότερος, thèmes en χερει‑ ou χερη‑), la langue d’Apollonios ne comporte que trois occurrences de χερείων, ainsi qu’une occurrence du thème en χερη‑. Si l’absence d’attestation de χειρότερος et de χερειότερος ne semble pas significative, l’exclusion de χείρων, en revanche, a chance d’être intentionnelle : χείρων est la seule forme usuelle dans la prose classique et hellénistique.

  • 48 Voir le détail des faits chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 404-411.

46Dans la langue homérique, les formes de comparatif en χερ‑ ou χειρ‑ entrent presque toujours dans des tours comparatifs où la norme de la comparaison est connotée positivement, ou, parfois, de qualité indifférenciée48. Il en va de même dans les quatre occurrences de ces formes chez Apollonios :

  • 49 Sur l’existence d’une variante καὶ ἀρείων, au lieu de τε χερείων, voir M. Cuypers, ouvr. cit. p. 1 (...)

A.R. III, 403 : # οὐδὲν ἐμεῖο χέρηες // « ne valant nullement moins que moi » (c’est Aiétès qui parle)
A.R. II, 77 : … ᾗ κάρτος ἀάατος ᾗ τε χερείων # « en quoi il était invincible par la force et en quoi il était inférieur » (il s’agit d’une scène de boxe, πυγμαχίη)49
A.R. III, 464-465 : εἴ θ’ ὅ γε πάντων # φθείσεται ἡρώων προφερέστατος εἴ τε χερείων « Dût-il se montrer en mourant le plus brave de tous les héros ou le plus lâche » (Médée, à propos de Jason ; trad.  É. Delage)

A.R. II, 1220-1221 :
οὔτε γὰρ ὧδ’ ἀλκῆς ἐπιδευόμεθ’ ὥς τε χερείους
ἔμμεναι Αἰήταο σὺν ἔντεσι πειρηθῆναι
« Nous ne sommes pas dépourvus de vaillance au point de nous incliner devant Aiétès dans l’épreuve des armes » (trad.  É. Delage ; au vers 1222, Pélée ajoute qu’ils sont eux aussi, καὶ ἡμέας, experts à la guerre, ἐπισταμένους πολέμοιο).

  • 50 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 407.

47Dans l’épopée ancienne, ces formes de comparatif sont fréquemment opposées à des adjectifs ou à des formes de gradation de sens contraire : χείρων / ἐσθλός (Υ 434, Ξ 382), χέρεια / ἐσθλός (σ 229, υ 310), χέρηες / ἀγαθός (ο 324), χέρεια / ἀμείνων (Δ 400), χειρότερος / ἀμείνων (Sc. 51), χείρων / ἀρείων (K 237-238, υ 133), χείρων / κρείσσων (Ψ 577-578), ou encore χέρηι / κρείσσων (A 80). Cela se retrouve, mais avec d’autres termes, chez Apollonios avec χερείων en II, 77 (χερείων / ἀάατος) et en III, 465 (χερείων / προφερέστατος). À cet égard, χερείων semble bien avoir pris la place de χείρων par rapport aux poèmes homériques : dans ces poèmes, tandis que χείρων est majoritairement employé en relation d’antonymie avec un positif ou un comparatif, cela n’arrive guère, pour χερείων, qu’en θ 585 et, très indirectement, en A 575-576 = σ 403-404 (χερείων / ἐσθλός)50.

3. Κακώτερος

48Dans les poèmes homériques, où se rencontre également une forme κακίων (sans doute exclue de la langue d’Apollonios parce qu’elle était usuelle en prose classique), κακώτερος (six occurrences) est toujours employé devant la coupe bucolique. Il en va de même chez Apollonios, où, comme dans les poèmes homériques, κακώτερος est fréquemment associé à ἄλλος, ainsi qu’à l’indéfini τις :

A.R. III, 79-80 : Πότνα θεά, μή τοί τι κακώτερον ἄλλο πέλοιτο # Κύπριδος « Vénérable déesse, que rien ne soit plus maudit de toi que Cypris » (trad.  É. Delage)

  • 51 Pour l’emploi de ἄεθλον, peut-on penser ici à une certaine influence de Ψ 413, passage où ce nom s (...)

A.R. III, 1081-1082 : μηδέ τιν’ ἄλλον # Αἰήτης προβάλῃσι κακώτερον ἄμμιν ἄεθλον. « … et si Aiétès ne nous impose pas quelque pire épreuve » (trad.  É. Delage modifiée)51

A.R. III, 910-911 : τῷ δ’ αὖτε κακώτερον ἄλλο πόρωμεν # φάρμακον « quant à lui, nous lui donnerons une drogue pernicieuse au lieu de celle qu’il attend » (trad.  É. Delage)

49Une telle association avec ἄλλος et, le cas échéant, τις, se retrouve dans les passages suivants des poèmes homériques, où l’on observe déjà, par ailleurs, que la norme de la comparaison n’est pas nécessairement connotée de manière négative (en X 106 et en φ 324, elle est clairement connotée de façon positive, de même que chez Apollonios, en III, 910-911, la drogue en question est κακώτερον par comparaison avec une drogue censée être salutaire pour Jason) :

T 321 : οὐ μὲν γάρ τι κακώτερον ἄλλο πάθοιμι # « Non, je ne saurais souffrir rien de pis » (Achille parle de la mort de Patrocle)

θ 138 : οὐ γὰρ ἐγώ γέ τί φημι κακώτερον ἄλλο θαλάσσης « Car je dis, moi, qu’il n’y a rien de pire que la mer. »

ο 343 : πλαγκτοσύνης δ᾿ οὐκ ἔστι κακώτερον ἄλλο βροτοῖσιν « Il n’est rien de pire pour les mortels que l’errance. »

Χ 106 : μή ποτέ τις εἴπῃσι κακώτερος ἄλλος ἐμεῖο « de peur que quelqu’un de moins brave que moi n’aille dire un jour » (c’est Hector qui parle)

  • 52 La sixième et dernière occurrence homérique de κακώτερος est la suivante (ζ 275) : καί νύ τις ὧδ᾿ (...)

φ 324 : μή ποτέ τις εἴπῃσι κακώτερος ἄλλος Ἀχαιῶν « de peur qu’un Achéen moins noble [que nous] n’aille dire un jour » (c’est Eurymaque qui parle)52.

La dernière occurrence de κακώτερος chez Apollonios est assez différente des précédentes :

III, 420-421 : δὴ γὰρ ἀεικές # ἄνδρ’ ἀγαθὸν γεγαῶτα κακωτέρῳ ἀνέρι εἶξαι. « Il serait indigne pour qui est né brave de céder à qui ne le vaut pas. » (trad.  É. Delage)

  • 53 Plus de détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 414-415.

50Par rapport aux poèmes homériques, cet emploi de κακώτερος en opposition avec un autre adjectif (ἀγαθός) est plus caractéristique des attestations des formes en χε(ι)ρ‑ que des comparatifs non supplétifs de κακός. Dans les poèmes homériques, tandis que les formes en χε(ι)ρ‑ sont très fréquemment opposées à des adjectifs ou des comparatifs connotés positivement, cela ne se produit qu’une seule fois avec le comparatif κακίων, opposé à ἀρείων en β 277 : οἱ πλέονες κακίους, παῦροι δέ τε πατρὸς ἀρείους (« La plupart [des fils] sont moins bons, mais peu nombreux sont ceux qui sont meilleurs que leur père. »). Cet emploi rare de κακίων (il s’agit du seul passage homérique avec κακίων où la norme de la comparaison ne soit pas connotée négativement) a chance d’être sémantiquement marqué pour insister sur la dégénérescence dans la filiation, en face de l’emploi plus neutre de χείρων opposé à ἀμείνων en O 641 : Τοῦ γένετ᾿ ἐκ πατρὸς πολὺ χείρονος υἱὸς ἀμείνων « De ce père bien moins bon que lui, un fils meilleur était né »53.

51Toutefois, l’emploi de κακώτερος en III, 421, ne résulte pas d’une innovation immédiate par rapport au modèle homérique. Il s’insère dans une tradition qui se retrouve dans l’« Oaristys » (Ps.-Theoc. XXVII, 22 : δειμαίνω μὴ δή σε κακωτέρῳ ἀνέρι δώσει « Je crains qu’il ne te livre à un homme qui ne me vaudra pas. » ; trad. Ph. E. Legrand). Et le rapprochement entre κακωτέρῳ et εἶξαι évoque clairement un passage d’Euripide, Ion 636-637 (avec κακίων) : κεῖνο δ’ οὐκ ἀνασχετόν, # εἴκειν ὁδοῦ χαλῶντα τοῖς κακίοσιν « Or, c’est intolérable que de céder le pas à qui vaut moins que nous. » (trad.  L. Parmentier et H. Grégoire).

4. Ῥίγιον, ῥίγιστος

  • 54 Pour plus de détails, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 445-447, avec des remarques sur le phénomène de (...)

52L’une des deux occurrences du comparatif neutre ῥίγιον « plus terrible, plus redoutable ; pire » chez Apollonios, en III, 429-430, fait clairement écho aux emplois de ce comparatif dans la poésie grecque archaïque, à travers le rapport qui y apparaît entre ce comparatif et l’adjectif κακός : οὐ γὰρ ἔτ’ ἄλλο # ῥίγιον ἀνθρώποισι κακῆς ἐπιμείρετ’ ἀνάγκης· « Jamais pire malheur ne pèsera sur les hommes que cette cruelle nécessité… » (trad.  É. Delage). Dans la poésie archaïque, une telle association se rencontre déjà dans les passages suivants, parmi lesquels le passage d’Apollonios fait surtout écho à ceux d’Hésiode et de Sémonide d’Amorgos54 :

Λ 404-406 :
Ὤ μοι ἐγώ, τί πάθω ; μέγα μὲν κακὸν αἴ κε φέβωμαι
πληθὺν ταρβήσας· τὸ δὲ ῥίγιον αἴ κεν ἁλώω
μοῦνος·
« Las ! que vais-je devenir ? Le mal est grand si, pris de peur, je fuis devant cette foule ; mais ce sera plus terrible encore si, restant seul, je suis tué. » (trad. P. Mazon modifiée)

υ 218-221 :
// μάλα μὲν κακὸν υἷος ἐόντος
ἄλλων δῆμον ἱκέσθαι, ἰόντ᾿ αὐτῇσι βόεσσιν,
ἄνδρας ἐς ἀλλοδαπούς· τὸ δὲ ῥίγιον, αὖθι μένοντα
βουσὶν ἐπ᾿ ἀλλοτρίῃσι καθήμενον ἄλγεα πάσχειν.
« Du vivant de son fils, il serait bien mal d’aller avec mes vaches dans un autre pays, chez des étrangers ; mais qu’il est plus cruel de rester à souffrir auprès des vaches d’autrui ! » (trad.  V. Bérard modifiée)

  • 55 Pour οὐ ῥίγιον ἄλλο (Hes.) et οὐ […] ἄλλο ῥίγιον (A.R.), cf. aussi Orph. 264 Abel = 234 Kern ( Cle (...)

Hes., Op. 702-703 :
Oὐ μὲν γάρ τι γυναικὸς ἀνὴρ ληίζετ᾿ ἄμεινον
τῆς ἀγαθῆς, τῆς δ᾿ αὖτε κακῆς οὐ ῥίγιον ἄλλο55
« Il n’est pas pour l’homme de meilleure aubaine qu’une bonne épouse, ni, en revanche, de pire malheur qu’une mauvaise. » (trad. P. Mazon)

Sémonide d’Amorgos, 6, 1-2 West :
γυναικὸς οὐδὲν χρῆμ᾿ ἀνὴρ ληίζεται
ἐσθλῆς ἄμεινον οὐδὲ ῥίγιον κακῆς
« Il n’est pas pour l’homme de meilleure aubaine qu’une bonne épouse, ni, en revanche, de pire malheur qu’une mauvaise. »

Mimn. 4 West :
Tιθωνῷ μὲν ἔδωκεν ἔχειν κακὸν ἄφθιτον < >
γῆρας, ὃ καὶ θανάτου ῥίγιον ἀργαλέου.
« Il accorda à Tithon un mal éternel, le vieil âge, qui est même plus terrible que la mort douloureuse. »

  • 56 Cf. Russo J., Fernández-Galiano M., Heubeck A., A Commentary on Homer’s Odyssey, Volume III, Books (...)

53La seconde occurrence de ῥίγιον chez Apollonios se trouve en IV, 402-403 : ὅ τοι καὶ ῥίγιον ἄλγος # ἔσσεται, εἴ σε θανόντες ἕλωρ κείνοισι λίποιμεν « Et ton sort serait encore plus atroce si nous devions en mourant te laisser comme butin à ces gens. » (trad.  É. Delage et F. Vian). D’un point de vue phraséologique, ὅ τοι καὶ ῥίγιον ἄλγος # ἔσσεται évoque ἀτὰρ τάχα τοι ποτὶ ἕσπερα ῥίγιον ἔσται # (ρ 191) « et bientôt, vers le soir, le temps sera plus froid » (où le sens étymologique de ῥίγιον semble avoir été préservé56, cf. τὸ ῥῖγος « le froid », ῥιγέω « frissonner de crainte » < « *être hérissé de froid »), ou encore // τό οἱ καὶ ῥίγιον ἔσται # (A 325) « ce sera encore plus terrible pour lui ! », // τὸ δέ τοι καὶ ῥίγιον ἔσται # (A 563) « ce sera encore plus terrible pour toi ! ». On retrouve par ailleurs, dans ce passage d’Apollonios, une association entre les formes à radical ῥιγ‑ et les formes à radical ἀλγ‑, qui en sont sémantiquement proches : cf. ci-dessus υ 220-221, avec ἄλγεα « souffrances », et Mimn. 4 West, avec ἀργαλέου « douloureux » (< *ἀλγαλέου par dissimilation). À cet égard, la présence de la forme de futur ἔσσεται (et non ἔσται comme dans les trois passages homériques avec ῥίγιον cités précédemment), et la construction avec εἰ, sont liées à la présence du substantif ἄλγος. De fait, ἄλγος # ἔσσεται, εἴ fait écho à ἄλγος # ἔσσεται, ἤν… (X 54-55), ainsi qu’à certains emplois homériques du comparatif neutre ἄλγιον (absent des Argonautiques) « plus douloureux ; tant pis » : // τῷ δ᾿ ἄλγιον, αἴ κ᾿ ἐθέλῃσιν # « tant pis pour lui, s’il prétend… » (Σ 278) ; # ἄλγιον, αἴ κ᾿ ἐθέλῃσι, τῷ ἔσσεται· // « ce sera tant pis pour lui, s’il le veut » (Σ 306) ; ὁ ξεῖνος δ᾿ εἴ περ μάλα μηνίει, ἄλγιον αὐτῷ # ἔσσεται·« Si notre hôte en éprouve du courroux, ce sera tant pis pour lui ! » (ρ 14-15 ; trad.  Ph. Jaccottet modifiée).

54Le superlatif ῥίγιστος, attesté une fois seulement dans les poèmes homériques (E 873 : αἰεί τοι ῥίγιστα θεοὶ τετληότες εἰμέν « sans cesse les dieux que nous sommes subissent les pires tourments » ; trad. P. Mazon), se rencontre deux fois chez Apollonios, sans lien immédiat avec le passage de l’Iliade pour ce qui concerne l’emploi de ce superlatif :

A.R. II, 215-216 : Ἱκεσίου πρὸς Ζηνός, ὅ τις ῥίγιστος ἀλιτροῖς # ἀνδράσι « par Zeus suppliant, pour les coupables le plus terrible des dieux » (trad. É. Delage).

A.R. II, 291-292 : … λοιβὴν Στυγὸς ὤμοσεν, ἥ τε θεοῖσιν # ῥιγίστη πάντεσσιν ὀπιδνοτάτη τε τέτυκται « en versant une libation de cette eau du Styx qui est pour tous les dieux la plus redoutée et la plus vénérée, elle jura… » (trad. É. Delage).

Conclusion

55Ainsi, la méthode d’Apollonios de Rhodes pour « faire de l’Homère » (tout en pratiquant un art permanent de la uariatio par rapport à ce modèle), qui repose ici sur la volonté de limiter, autant que faire se peut, le recours à des formes de gradation usuelles en prose classique et hellénistique, et de ne retenir du vocabulaire homérique que les formes spécifiquement connotées comme épiques, passe par différents procédés qui aboutissent quelquefois à de profondes modifications par rapport aux emplois des formes concernées dans les poèmes homériques. L’une des plus notables concerne les comparatifs ἀμείνων et ἀρείων : tandis que ἀμείνων, terme non connoté comme poétique, a été largement éliminé au profit de ἀρείων (dont les emplois par Apollonios sont, néanmoins, souvent plus proches des occurrences homériques de ἀμείνων que de celles de ἀρείων), les deux seules occurrences de ἀμείνων dans les Argonautiques, certainement imitées de plusieurs passages des poèmes homériques où ἀμείνων apparaissait dans le cadre de comparaisons entre les fils et les pères, sont toutefois, d’un autre point de vue, beaucoup plus proches des occurrences homériques de ἀρείων que de celles de ἀμείνων.

56Un autre fait particulièrement remarquable est la promotion connue par les formes de gradation κύντερος et κύντατος dans la langue d’Apollonios : celles-ci, du fait de la désémantisation manifeste qu’elles y présentent par rapport au modèle homérique, et qui était certainement consciente de la part d’Apollonios (car une remotivation sémantique par rapport au nom du chien, κύων, aurait toujours été possible, comme on l’observe par ailleurs, à la même époque, chez Timon de Phlionte), ne semblent plus toujours très éloignées d’y fonctionner quasiment comme des formes de gradation supplétives de κακός.

57Enfin, il importe de ne pas oublier que l’épopée ancienne n’est, en aucun cas, le seul modèle d’Apollonios, et que la langue d’Apollonios est également tributaire de toute l’histoire des mots qui s’est déroulée entre les poèmes homériques et son époque. À cet égard, il est notable que l’un des emplois de κακώτερος chez Apollonios (en III, 421) s’insère dans une tradition qui se retrouve dans l’« Oaristys » (Ps.-Theoc.) et se situe plus nettement dans la continuité d’un passage d’Euripide (Ion 636-637) que dans celle des occurrences homériques de κακώτερος. Des remarques similaires ont pu être faites à propos de l’emploi de κύντατος appliqué à une personne, où l’influence de la langue de la comédie doit avoir été essentielle, ou encore à propos du superlatif φέρτατος en IV, 1593-1594 (comparaison avec Callimaque).

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Notes

1 Sur cet esprit de uariatio, dont cet article fournira maintes illustrations, voir par exemple Knight V., The Renewal of Epic: Responses to Homer in the Argonautica of Apollonius, Leyde - New York - Cologne, Brill, 1995, p. 12-13 (avec plusieurs références bibliographiques sur la question).

2 Précisons d’emblée que l’objet de cet article ne saurait être, naturellement, de viser à l’exhaustivité en matière de repérage des divers échos ou imitations de la langue de l’épopée ancienne dans les passages d’Apollonios de Rhodes où sont attestées les formes de gradation étudiées ici. Nous nous limiterons à mentionner les points de comparaison qui seront directement utiles pour notre propos. Mais le lecteur pourra se reporter utilement, à cet égard, à l’ouvrage suivant : Campbell M., Echoes and Imitations of Early Epic in Apollonius Rhodius, Leyde, Brill, 1981.

3 Voir Dieu É., Le Supplétisme dans les formes de gradation en grec ancien et dans les langues indo-européennes, Genève, Droz (Hautes Études du monde gréco-romain, 46), 2011, p. 25-242. On se reportera à cet ouvrage pour le détail des faits en grec archaïque, et pour les nuances sémantiques qui distinguent chacune de ces formes de gradation, qu’il ne sera pas possible de rappeler de manière systématique dans les limites de cet article.

4 Le comparatif ἀρείων y est attesté chez Lycurgue, Contre Léocrate, 77 (dans un serment lu par le greffier, dans une collocation πλείω καὶ ἀρείω [« plus grande et plus forte », en parlant de la patrie] qui n’est pas sans évoquer, dans les poèmes homériques, πλέονες καὶ ἀρείους en ι 48), ainsi que chez Aristote, fr. 44 Rose. Voir aussi Hp., Mul. 1, 18.

5 Sauf indication contraire, nous suivons, pour Apollonios, l’édition de Vian F., Apollonios de Rhodes, Argonautiques, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1974-1981 (traduction d’É. Delage pour les livres I-III, d’É. Delage et F. Vian pour le livre IV). Dans les citations qui suivent, // indique une coupe ou une césure, # un début ou une fin de vers. Les références aux passages de l’Iliade et de l’Odyssée seront toujours abrégées (numéros des chants en majuscules grecques pour l’Iliade, en minuscules grecques pour l’Odyssée) ; les numéros des chants d’Apollonios seront indiqués, en revanche, en chiffres romains.

6 Pour d’autres remarques que celles qui seront faites ci-dessous sur ce second passage, voir Livrea E., Apollonii Rhodii Argonauticon Liber quartus, Florence, La Nuova Italia, 1973, p. 238-239, qui signale que dans des prophéties, on trouve ailleurs φέρτερος pour « supérieur » à son père (πατέρος / πατρός) : cf. Pi., I. 8, 32 (avec πεπρώμενον ἦν) ; Eschl., Pr. 768.

7 Il existe néanmoins plusieurs uariae lectiones avec ἀρείων au lieu de ἀμείνων aux vers O 641, A 404 et Z 479 : voir les données dans LfgrE, ouvr. cit., I, col. 1226. Le rédacteur de la notice du LfgrE, J. Anastassiou, souligne bien la rareté de ces uariae lectiones, philologiquement bien moins fiables que les lectures par ἀμείνων ; et il ajoute, comme nous le faisons ci-dessous, que ces lectures par ἀμείνων sont plus vraisemblables du fait de la présence de « nähere Bestimmungen » comme βίην et ἀρετάς.

8 Plus de détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 31-33, 62 (ainsi que p. 54 n. 44 à propos des passages homériques où les pères et les fils sont comparés).

9 Sur ce vers, et sur la question de savoir s’il permet ou non de postuler l’idée d’un supplétisme entre ἐσθλός et ἀμείνων dès les poèmes homériques, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 37-40.

10 Pour des précisions sur ces deux passages, ainsi que sur la question d’un éventuel supplétisme, dans les poèmes homériques, entre ἐσθλός et ἀρείων (beaucoup moins net qu’entre ἐσθλός et ἀμείνων), voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 65-66.

11 A.R. I, 665, 901 ; II, 801 ; III, 136, 438 ; IV, 1336 ; et, au neutre impersonnel : I, 676 ; III, 399, 546.

12 Chez Bacchylide, comme, par ailleurs, chez Pindare (où il est attesté quatre fois), le comparatif ἀρείων a totalement supplanté ἀμείνων. Certains de ces emplois de ἀρείων sont inspirés, pour une part, par ceux de ἀρείων dans la tradition épique, comme, par exemple, Pi., N. VII, 101 : γέρας τό περ νῦν καὶ ἄρειον ὄπιθεν « leur part d’honneur actuelle et une plus grande encore plus tard » (cf. καὶ ἄρειον # en ψ 114, καὶ ἀρείων # en T 33 et καὶ ἀρείους # en ι 48, ainsi que ἄρειον rejeté en fin de vers en ψ 286 : εἰ μὲν δὴ γῆράς γε θεοὶ τελέουσιν ἄρειον « si les dieux t’accordent une vieillesse meilleure », avec, chez Pindare, une sorte de jeu phonique entre γέρας « part d’honneur » et, dans l’Odyssée, γῆρας « vieillesse » ?). Plus généralement, ce développement de ἀρείων au détriment de ἀμείνων a chance d’être en lien avec la place prépondérante tenue par la notion d’ἀρετά dans la poésie de Pindare et de Bacchylide, tournée vers un idéal aristocratique : voir plus de détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 67-68. Ces données ne semblent donc pas pouvoir être comparées immédiatement à ce que l’on observe chez Apollonios de Rhodes.

13 Cet emploi de ἄρειον chez Apollonios fait aussi penser à certains emplois du comparatif neutre κέρδιον « plus utile, plus profitable » (attesté une seule fois chez Apollonios, en III, 798) : en particulier, cf. … ἀλλ’ ἄρα οἱ τό γε κέρδιον εἴσατο θυμῷ # (τ 283) « mais il lui parut en son cœur qu’il y aurait plus de profit pour lui à… », avec un infinitif dépendant de οἱ … κέρδιον εἴσατο au vers suivant (cf. aussi β 320 : … ὥς νύ που ὔμμιν ἐείσατο κέρδιον εἶναι #, sans lien avec le vers suivant).

14 Pour plus de détails sur cette distinction entre ἄμεινον et ἄρειον dans l’épopée ancienne, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 64-65 (avec une tentative de justification sémantique de cette divergence de comportement syntaxique), ainsi que p. 35.

15 Campbell M., A Commentary on Apollonius Rhodius Argonautica III, 1-471, Leyde - New York - Cologne, Brill, 1994, p. 127.

16 Le choix reste néanmoins quelque peu incertain, cf. E. Livrea, ouvr. cit. p. 377 : « appare ardua la scelta fra ἀρείων di m k […] ed ἀρίστη di w » ; « w riprodurebbe [Hom.] Ep. 2.2 » (où l’on trouve μῆτις ἀρίστη en fin de vers).

17 Sur la notion de « reprise décalée », voir Le Feuvre C., « La reprise décalée, un procédé de renouvellement formulaire dans la poésie lyrique et épique grecque. Sur les composés gr. πολυδήνης / skr. púrudaṃsas‑, gr. *μελιϝεπής / skr. mádhuvacas‑ », dans Blanc A., Dupraz E. (éd.), Procédés synchroniques de la langue poétique en grec et en latin, Bruxelles, Safran, 2003, p. 123-137, qui la définit de la manière suivante (p. 123) : « à partir d’un syntagme usuel [A…B], le renouvellement consiste à remplacer l’un des termes […] par un équivalent […] et à reprendre ailleurs le terme effacé dans une autre fonction syntaxique ».

18 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 62-64.

19 Le sens exact de ce passage est difficile : voir le commentaire de F. Vian, Apollonios de Rhodes, Argonautiques, Chants I-II, Paris, Les Belles Lettres, 1974, p. 260 n. 902.

20 A.R. I, 231, 338, 548, 1285, 1351 ; II, 15 ; IV, 6, 805, 1104, 1181, 1307.

21 Sur cette association de ἄριστος à l’idée d’un choix, voir les données chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 71-72, 74.

22 D’autres exemples du chant IV des Argonautiques sont bien signalés par E. Livrea, ouvr. cit. : τὸν ἄριστον ἐπιχθονίων (A.R. IV, 805) « le meilleur des hommes de la terre », cf. l’hymne à Héraclès 1-2 : μέγ’ ἄριστον # … ἐπιχθονίων ; # Φαιήκων οἱ ἄριστοι // (A.R. IV, 1180) « l’élite des Phéaciens », cf. les débuts identiques des vers θ 91 et θ 108. Voir aussi E. Livrea, ouvr. cit. p. 5-6 ad A.R. IV, 6, et p. 314-315 ad A.R. IV, 1104 (δίκην, ἥ τις … ἀρίστη, cf. Hes., Op. 279). Pour davantage de références à des échos entre Apollonios de Rhodes et l’épopée ancienne, voir en outre M. Campbell, Echoes and Imitations, ouvr. cit. ad loc.

23 Sur les emplois de l’épopée ancienne, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 131-172 : supériorité absolue marquée par φέρτατος, non susceptible d’être partagée avec d’autres, et qui ne dépend pas des circonstances (Achille parmi les Achéens, Zeus parmi les dieux, etc.), à la différence de la supériorité dénotée par ἄριστος (cf. en particulier B 768-769 : détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 147-148) ; φέριστος presque exclusivement employé au vocatif (ce qui, à nos yeux, pourrait être la trace d’une phraséologie héritée où ce superlatif était un terme du vocabulaire religieux employé dans des adresses à des divinités : voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 163-172) ; etc.

24 Cf. E. Livrea, ouvr. cit. p. 439-440.

25 Sur ce passage d’Apollonios, voir M. Campbell, Commentary, ouvr. cit. p. 309 (observations sur les uariae lectiones οἵ τε φέριστοι uel sim. ; comparaison avec // εἴ τί περ ἐσθλόν # « ce qu’il y a de mieux » [en parlant des deux fils de Lykopeus] chez Theoc. VII, 4, etc. ; et mention de la présence de la même clausule εἴ τι φέριστον # dans Or. Chald., fr. dub. 214, 2 des Places).

26 Détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 157-158 : rapprochement immédiat en θ 128-129 ; rapprochements phraséologiques (βίῃ προφερέστεροι en φ 134, cf. βίῃ ou βίηφι […] φέρτερος en σ 234, φ 371-373, etc.) ; uaria lectio πολὺ φέρτεροι pour προφερέστεροι en φ 134 ; etc.

27 Pour d’autres occurrences de προφερέστερος / προφερέστατος (Antim., Arat., Theoc., Nic., etc.), voir Cuypers, M. P., Apollonius Rhodius Argonautica 2.1-310. A Commentary, PhD Leyde, 1997, p. 236.

28 Les autres emplois homériques sont tous situés dans le dactyle deuxième, suivi de ἐστι(ν) : Σ 302, Φ 485, ρ 18.

29 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 141-143.

30 Voir une argumentation en ce sens chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 142.

31 Voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 181-191 ; É. Dieu, « L’étymologie du comparatif vieux-slave boljii », Bulletin de la Société de linguistique de Paris 103/1, 2008, p. 258-260.

32 Sur cette antériorité, voir des états de la question chez De Forest, M. M., Apollonius’ Argonautica. A Callimachean Epic, Leyde - New York - Cologne, Brill, 1994, p. 14-15 ; Köhnken A., « Hellenistic Chronology: Theocritus, Callimachus, and Apollonius Rhodius », dans Papanghelis Th. D. et Rengakos A. (éd.), A Companion to Apollonius Rhodius, Leyde - Boston - Cologne, Brill, 2001, p. 73-92 (p. 77-80 sur Callimaque et Apollonios).

33 Cf. encore, chez les grammairiens et les lexicographes, la Suda, λ 726 (avec la citation de l’AP VII) ; Hsch. λ 1502 ; Maxime Planude IV, 43, 2 ; etc.

34 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 178-180. Voir aussi ce même ouvrage p. 204-205 à propos de λώιος (Thgn. 799-800 : Ἀνθρώπων δ᾽ ἄψεκτος ἐπὶ χθονὶ γίνεται οὐδείς· # ἀλλ᾽ ὣς λώιον, εἰ μὴ πλεόνεσσι μέλοι. « Aucun homme sur terre n’échappe aux critiques ; mais mieux vaut tout de même ne pas éveiller l’attention du grand nombre ! », trad. J. Carrière ; uaria lectio ὃς λώιος, ὃς [Marcianus 317, autrefois 522] « celui-là vaut mieux, qui… » au lieu de la tournure impersonnelle ὣς λώιον, εἰ reconstruite par les modernes à partir d’autres manuscrits où se trouve le neutre λώιον) et de λώια / λῷα (Thgn. 96, 853).

35 Voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 403-455, où sont également étudiés les emplois de ἐλέγχιστος (« le plus humilié ») et de ἄλγιον (« tant pis ! ») / ἄλγιστος (« le plus difficile ; le plus pénible, le plus douloureux ») en grec archaïque, formes qui sont absentes des Argonautiques.

36 Pour la formation à partir d’un substantif, cf. les formes de gradation homériques et poétiques βασιλεύτερος (I 160, 392, K 239, etc.) et βασιλεύτατος (I 69), en regard de βασιλεύς « roi ».

37 Sur cette évolution sémantique, et sur le caractère fréquemment injurieux de l’image du chien dans la littérature grecque, voir en particulier Faust M., « Metaphorische Schimpfwörter », Indogermanische Forschungen 74, 1969, p. 54-125 (sur le chien, p. 109-125) ; Faust M., « Die künstlerische Verwendung von κύων ‚Hund‘ in den homerischen Epen », Glotta 48, 1970, p. 8-31 ; Lilja S., Dogs in Ancient Greek Poetry, Helsinki – Helsingfors, Societas Scientiarum Fennica, 1976, p. 21-25 (et passim) ; Mainoldi C., L’Image du loup et du chien dans la Grèce ancienne d’Homère à Platon, Paris, Ophrys, 1984, p. 104-109.

38 Voir cependant, ci-dessous, les formes κυντερώτερος, κυντερώτατος ou encore κυντατώτατος qui se rencontrent plusieurs fois chez les Comiques.

39 Sur les critères de reconnaissance du phénomène de supplétisme dans les formes de gradation, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 14-17.

40 Sur ce verbe σκύζομαι, voir Perpillou J.‑L., « Verbes de sonorité à vocalisme expressif en grec ancien », REG 95, 1982, p. 240 = Recherches lexicales en grec ancien. Étymologie, analogie, représentations, Louvain - Paris, Peeters, 1996, p. 12 ; Lamberterie Ch. de, « Grec σκυζᾶν, σκύζεσθαι et les grognements d’Héra », REG 107, 1994, p. 15-46 (en particulier p. 30 et 40 sur ce passage de l’Iliade).

41 Pour d’autres occurrences de mots de la famille de κύων à propos de l’impudence, de l’effronterie féminine, voir notamment C. Mainoldi, ouvr. cit. p. 108-109 ; Ch. de Lamberterie, art. cit. p. 35-36.

42 Voir le commentaire de J. Russo dans Russo J., Fernández-Galiano M., Heubeck A., A Commentary on Homer’s Odyssey, Volume III, Books XVII-XXIV, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 109.

43 Voir Pucci P., Ulysse polutropos : lectures intertextuelles de l’« Iliade » et de l’« Odyssée », Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1995, p. 243-244 (traduction par J. Routier-Pucci de Odysseus Polutropos: Intertextual Readings in the Odyssey and the Iliad, Ithaque - Londres, Cornell University Press, 19871, 19952).

44 Si l’image du chien n’est pas explicitement reconnaissable à travers cet emploi de κύντατον, ce terme ne doit vraisemblablement pas, pour autant, être interprété ici comme connoté de manière franchement positive (Diomède hésite, en quelque sorte, sur la nature des « chienneries » qu’il pourrait encore faire), comme l’observe, en des termes qui, néanmoins, simplifient peut-être un peu trop les faits, C. Mainoldi, ouvr. cit. p. 124 n. 70 (« En cette hardiesse de Diomède il ne faut cependant reconnaître aucune valeur laudative : le héros se demande simplement ce qu’il pourrait faire d’encore plus méchant, de plus terrible »). Il faut ajouter à cela qu’au moins pour Diomède lui-même, comme l’indique bien S. Lilja, ouvr. cit. p. 22 n. 34, « there is even a shade of manly bravery in this phrase, from his own point of view ».

45 Les autres occurrences de κύντερος, κύντατος chez Apollonios (outre celles qui seront citées dans le paragraphe suivant) se trouvent en II, 474 et en IV, 921 (avec κύντερος dans les deux cas).

46 M. Campbell, Commentary, ouvr. cit. p. 170-171.

47 Sur les emplois de ces superlatifs chez les Comiques, voir Kassel R. et Austin C., Poetae comici Graeci, V, Damoxenus-Magnes, Berlin - New York, De Gruyter, 1986, p. 239 (notes du fragment 83 d’Euboulos, ἀπὸ τῶν ἐκείνου καὶ τὰ κυντατώτατα). Voir aussi Radt S., Tragicorum Graecorum fragmenta, III, Aeschylus, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, p. 451 (ad Eschl., fr. 432, κυντερώτατα [uel ‑ώτερα] uel κυντατώτατα : « e fabula satyrica ? »).

48 Voir le détail des faits chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 404-411.

49 Sur l’existence d’une variante καὶ ἀρείων, au lieu de τε χερείων, voir M. Cuypers, ouvr. cit. p. 113-114.

50 Cf. É. Dieu, ouvr. cit. p. 407.

51 Pour l’emploi de ἄεθλον, peut-on penser ici à une certaine influence de Ψ 413, passage où ce nom se rencontre avec le comparatif χείρων (χεῖρον ἄεθλον # « prix inférieur », qui s’oppose implicitement à un prix de valeur), et qui a ceci de particulier qu’il s’agit du seul passage des poèmes homériques où χείρων qualifie un inanimé ?

52 La sixième et dernière occurrence homérique de κακώτερος est la suivante (ζ 275) : καί νύ τις ὧδ᾿ εἴπῃσι κακώτερος ἀντιβολήσας « Et un plus méchant, nous croisant, pourrait bien dire ainsi ».

53 Plus de détails chez É. Dieu, ouvr. cit. p. 414-415.

54 Pour plus de détails, voir É. Dieu, ouvr. cit. p. 445-447, avec des remarques sur le phénomène de supplétisme qui semble s’être mis en place dans la langue d’Hésiode et celle de Sémonide d’Amorgos, où ῥίγιον est à κακῆς ce que ἄμεινον est à ἀγαθῆς ou à ἐσθλῆς.

55 Pour οὐ ῥίγιον ἄλλο (Hes.) et οὐ […] ἄλλο ῥίγιον (A.R.), cf. aussi Orph. 264 Abel = 234 Kern (< Clem.Al., Strom. VI, 2, 5, 3) : Ὣς οὐ κύντερον ἦν καὶ ῥίγιον ἄλλο γυναικός « Rien de plus chien ni de pire malheur qu’une femme » (où, en relation avec ce qui a été dit plus haut de ce comparatif, κύντερον doit avoir un sens fort, non désémantisé, car son emploi fait écho à ceux, cités plus haut, de κύντερος à propos des femmes ou d’une déesse en Θ 483 et λ 427).

56 Cf. Russo J., Fernández-Galiano M., Heubeck A., A Commentary on Homer’s Odyssey, Volume III, Books XVII-XXIV, Oxford, Clarendon Press, 1992, p. 27 ; LfgrE, ouvr. cit., IV, col. 33. Voir toutefois la traduction de M. Dufour et J. Raison (Paris, Éditions Garnier Frères, 1935) : « et bientôt avec le soir, le temps sera plus dur ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Éric Dieu, « Le « meilleur » et le « pire » chez Apollonios de Rhodes, ou de l’art d’être plus « homérique » qu’Homère », Aitia [En ligne], 9.2 | 2019, mis en ligne le , consulté le 08 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/aitia/5207 ; DOI : https://doi.org/10.4000/aitia.5207

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Auteur

Éric Dieu

Université de Toulouse Jean Jaurès, équipe PLH-CRATA

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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