Expériences quotidiennes et visions du futur sur l’ancienne frontière interallemande
Résumés
Cet article présente les premiers résultats d’une enquête conduite dans deux villages situés de part et d’autre de l’ancienne frontière interallemande, entre Thuringe et Bavière, en « revisitant » le terrain ethnographique conduit par Valentine Meunier dans les années 1990. Trente ans après la réunification, les résultats électoraux des dernières années et les sociabilités locales signalent la persistance d’une « frontière fantôme » sur le tracé de l’ancien Mur, en dépit de l’intensité des circulations quotidiennes et des relations de travail. Pour en éclairer les raisons, nous interrogeons la présence de l’ancienne frontière dans les discours ordinaires ; nous examinons les mobilisations de l’idée de « communauté » (Gemeinschaft) dans les pratiques et les discours de nos enquêté·e·s ; nous interrogeons les rapports au futur déclinés de façon très contrastée selon les niveaux territoriaux.
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- 1 Christian Endt, Julian Hosse, « Die Groko, sie schrumpft und schrumpft », Süddeutsche Zeitung, 23. (...)
- 2 Les choix des votant·e·s dans les nouveaux Länder ont également nourri des thèses qui se sont inté (...)
- 3 Le projet, intitulé « Un ciel toujours partagé ? Sociétés et territoires allemands de l’Est et de (...)
1Sur les cartes des élections au Bundestag de 2017, les traces du partage des deux Allemagnes étaient apparues avec une netteté étonnante : dans les « nouveaux » Länder, les partis de gouvernement « classiques » n’avaient réalisé que des scores singulièrement bas ; en revanche le parti de la gauche antilibérale Die Linke et – phénomène nouveau – le parti xénophobe et anti-européen Alternative für Deutschland (AfD) y gagnaient leurs meilleurs résultats. La « grande coalition » alors au pouvoir y était donc faiblement soutenue1. Ces cartes, qui ont suscité un grand nombre de commentaires et d’analyses dans l’espace public allemand2, ont aussi motivé l’enquête dont il sera question ici. Il s’agit en effet de quitter les positions en surplomb cherchant l’explication du vote dans des déterminants historiques ou macro-sociologiques et d’aller plutôt analyser ce qui se joue, une génération après la réunification, au sein des sociétés locales est‐ et ouest‐allemandes, en interrogeant des acteurs et actrices ordinaires, en confrontant leurs expériences de vie et leurs imaginaires, afin d’éclairer cette géographie électorale étonnante. C’est dans cette perspective qu’a été conçu un projet financé dans le cadre d’un « programme formation recherche » du CIERA3. Il a impliqué des chercheuses de différentes générations ainsi que des étudiantes, et a permis d’engager un travail de terrain au contact de la Thuringe et de la Bavière, dans deux villages mitoyens, situés de part et d’autre de l’ancienne frontière.
2Cet article rapporte les premiers résultats de ce travail empirique. Dans un premier temps, nous reviendrons sur les objectifs du projet et la démarche mise en œuvre, avant d’explorer les expériences villageoises à partir de trois entrées, que nous développerons successivement, même si elles sont bien sûr étroitement liées les unes aux autres. Nous nous intéresserons d’abord à la présence de l’ancienne frontière dans les discours ordinaires, en dépit de mobilités aujourd’hui intenses, tout particulièrement de la Thuringe vers la Bavière. Nous analyserons ensuite l’évolution des affiliations locales et régionales et la mobilisation de l’idée de « communauté » (Gemeinschaft) dans les pratiques et les discours de nos enquêté·e·s. Cela nous conduira à discuter de l’articulation, ou au contraire de la déconnexion, entre d’une part des réseaux amicaux et familiaux intensément liés à l’espace villageois et d’autre part des activités de travail ou de loisirs qui s’inscrivent dans des territoires plus larges. Nous interrogerons enfin les rapports au futur et les manières de se projeter dans l’avenir qui se sont exprimés au cours de nos entretiens et qui se déclinent de façon très contrastée à différentes échelles territoriales.
Les raisons de l’enquête
3La carte électorale de 2017 n’est pas unique en son genre. Elle réédite, avec une autre constellation partisane, une distinction est-allemande repérée dès les premiers scrutins de l’Allemagne réunifiée. On avait longtemps pensé qu’elle était vouée à l’effacement. Il n’en est rien : le dernier scrutin des élections au Bundestag en 2021 (comme les élections européennes en 2019) a confirmé la spécificité du vote dans les nouveaux Länder. Même si l’ascension de l’AfD apparaît freinée à l’échelle nationale, les forts écarts régionaux et l’originalité est-allemande se maintiennent : le parti des Verts (Bündnis 90 / Die Grünen) connaît dans les circonscriptions orientales ses plus mauvais scores, les chrétiens-démocrates s’y voient particulièrement sanctionnés, les sociaux-démocrates ne parviennent guère à profiter du même report de voix qu’ailleurs et l’AfD y engrange ses meilleurs résultats. Aujourd’hui encore, on vote différemment à l’Ouest et à l’Est de l’Allemagne.
- 4 Béatrice von Hirschhausen, Boris Grésillon, « Les traces géopolitiques de la partition Est/Ouest » (...)
- 5 André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Paris, A. (...)
4L’étonnement se renforce quand on considère cette différence au niveau fin des bureaux de vote. La discontinuité spatiale suit au plus près le tracé de l’ancienne frontière. Quand il s’agit de voter, les habitant·e·s de localités pourtant très voisines, relevant des mêmes environnements socio-économiques et partageant les mêmes bassins d’emplois, divergent franchement dans leurs choix politiques, selon qu’ils et elles furent de l’Est ou de l’Ouest il y a trois décennies4. Notre étonnement renoue avec les constats de la sociologie et de la géographie électorale qui, d’André Siegfried à Michel Bussi et Jean Rivière en passant par Stein Rokkan5, ont questionné l’entêtement partisan des votant·e·s aux niveaux locaux et régionaux. L’appareil explicatif, classiquement mobilisé pour comprendre les comportements électoraux, et qui sonde les corrélations des résultats partisans avec les indicateurs sociaux et économiques des populations, touche toutefois ici à ses limites. Le contexte très spécifique de la réunification et les asymétries persistantes du vote de part et d’autre de l’ancienne frontière permettent, si on en fait un usage réfléchi, d’échapper aux risques du déterminisme historique ou géographique. Ils offrent même un terrain quasi expérimental pour approcher les modalités situées de construction de l’expérience historique et des imaginaires sociaux qui nourrissent les orientations politiques.
- 6 Helmut Wiesenthal, « Die Transition Ostdeutschlands, Dimensionen und Paradoxien eines Sonderfalls (...)
- 7 Claudia Ritter, « Politische Identitäten in den neuen Bundesländern. Distinktionsbedarfe und kultu (...)
- 8 Dieter Walz, Wolfram Brunner, « Das Sein bestimmt das Bewußtsein. Oder : Warum sich die Ostdeutsch (...)
- 9 Detlef Pollack, « Das geteilte Bewußtsein. Einstellungen zur sozialen Ungleichheit und zur Demokra (...)
- 10 Céline Braconnier, Une autre sociologie du vote. Les électeurs dans leurs contextes : bilan critiq (...)
5Nous nous adossons ici à des travaux de science politique qui ont contesté un schéma d’analyse très en vogue dans les années 1990 et qui assignait les « Ossis » à une « mentalité » ou à une « culture politique » héritée de leur socialisation au sein d’un État autoritaire et paternaliste6. À la suite de Claudia Ritter7, Dieter Walz et Wolfram Brunner8, ou Detlef Pollack9, nous posons au contraire que les différences observées relèvent moins des valeurs héritées de passés séparés que des expériences postérieures à la réunification. C’est donc dans une perspective située et relationnelle qu’il faut les aborder, en lien avec des dynamiques collectives et comme un fait pleinement social10. Nous avons laissé de côté la question de la politisation individuelle des votant·e·s et de leurs positions toutes personnelles vis-à-vis des enjeux partisans de l’élection pour privilégier l’étude des constructions collectives du sens donné à l’expérience partagée. Nous avons ainsi abordé nos interlocuteurs et interlocutrices sans évoquer la question du vote. Notre démarche a consisté à écouter ce qu’ils et elles avaient à nous dire de leurs pratiques quotidiennes et de leurs représentations, notamment de leur vision de l’avenir, en étant attentives à la manière dont « surgit », éventuellement, la question politique.
- 11 On repère de manière récurrente, sur les cartes de ces pays, le dessin des frontières tracées entr (...)
- 12 Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Édi (...)
6Ce projet prend aussi appui sur un travail antérieur, conduit par l’une d’entre nous, sur le concept de « frontière fantôme ». Celui-ci désigne les traces laissées par des frontières révolues sur des cartes contemporaines et notamment sur les cartes électorales de Pologne, de Roumanie ou d’Ukraine11. Ces recherches ont montré que les traces de territorialités « défuntes » laissées par d’anciennes frontières politiques effacées lors des traités de paix du siècle précédent, trouvent moins leurs clés d’explication dans les accumulations d’héritages du passé que dans le sens que les habitant·e·s donnent à ce passé. Leurs apparitions sur les cartes s’avèrent labiles, tributaires des vécus ordinaires et des choix quotidiens, réactualisées (ou non) dans la géographie du vote en fonction de la transformation des « espaces d’expériences » et des « horizons d’attente »12 des électeurs et électrices.
- 13 Valentine Meunier-Couchard, Du bout du monde au centre de l’Allemagne : ethnologie comparative de (...)
7Notre démarche empirique repose enfin sur plusieurs choix qui ont guidé la sélection de nos terrains d’enquête. Nous avons tout d’abord décidé d’étudier des sociétés rurales qui sont moins souvent investies par les travaux de sciences sociales mais dont les votes dessinent l’essentiel de la frontière fantôme repérable sur les cartes électorales. Nous avons conduit nos investigations simultanément, de part et d’autre de l’ancienne frontière interallemande, et même à son contact direct : nous sommes donc allées enquêter en Thuringe, à l’emplacement de l’ancien Sperrgebiet, cette zone de cinq kilomètres de large qui longeait, côté RDA, la frontière avec la République fédérale, et nous avons également mené des interviews du côté occidental de l’ancien rideau de fer. Nous avons plus précisément choisi de revenir sur des terrains analysés en profondeur dans le cadre de deux thèses de doctorat conduites dans les années 1990 par Valentine Meunier et Daphne Berdhal13. Dans une démarche d’ethnologie ou d’anthropologie sociale, ces deux chercheuses avaient interrogé l’expérience, alors récente, de la rupture politique et de la réunification, ainsi que les imaginaires sociaux des habitant·e·s de villages situés dans les zones frontalières. Leurs travaux avaient mis en lumière les effets de positionnement des acteurs et actrices, de construction des identités dans leur rapport à l’altérité de « l’autre côté » (« drüben »), et les spécificités de leurs situations « liminales », « betwixt and between », entre deux mondes.
- 14 Un autre terrain est exploré parallèlement par une deuxième équipe de recherche, sous la direction (...)
8Il sera question, dans ce qui suit, des deux villages de Gompertshausen en Thuringe et d’Alsleben en Bavière, étudiés dans la thèse que Valentine Meunier a soutenue en 200114. Au cours de trois séjours, entre juillet 2020 et juillet 2021, nous avons conduit 26 entretiens à Gompertshausen et 18 à Alsleben. Notre entrée dans les réseaux villageois a été facilitée par les contacts préalablement établis avec le représentant élu (Ortsteilbürgermeister) de Gompertshausen au sein du conseil municipal, et avec quelques personnes qui avaient accueilli et soutenu Valentine Meunier pendant sa propre enquête. Une fois sur place, nous avons saisi toutes les occasions qui s’offraient à nous pour entrer en relation avec les habitant·e·s des deux villages, tout en essayant de faire varier les profils, notamment générationnels, de nos interlocuteurs et interlocutrices.
De la frontière aux mobilités
9Pour qui arrive dans la région, l’ancienne frontière interallemande, qui est aujourd’hui la limite des deux Länder de Thuringe et de Bavière, n’est pas immédiatement visible. Dans ces beaux paysages agricoles de Basse-Franconie, on peine à relever la trace des différences entre « l’Est » et « l’Ouest ». Les villages de quelques centaines d’habitant·e·s, groupés autour de leurs clochers, rythment l’espace tous les cinq ou six kilomètres. Des deux côtés de l’ancienne frontière, de grosses maisons à étage, souvent à colombages, signalent l’aisance d’une ancienne paysannerie petite et moyenne fière de son labeur. Des deux côtés, les villages sont soignés, rénovés, habités ; les maisons vides y sont rares, les familles et les enfants bien présents ; il s’en dégage une même impression de prospérité tranquille. Du ciel, on peut toutefois suivre la ligne de l’ancien partage sur les images de Google maps. La maille agraire, côté Thuringe, est particulièrement lâche : les vastes champs en trapèze sont ceux de l’entreprise agricole de plus de 1 000 ha qui a pris la succession de la coopérative socialiste, issue de la collectivisation largement forcée de 1962. Du côté bavarois, les terres du village d’Alsleben sont travaillées principalement par trois grandes exploitations de 200 à 300 ha ; leurs parcelles sont moins vastes, constituées par concentration progressive des anciennes exploitations paysannes au cours des cinquante dernières années.
10Les deux villages sont reliés par quatre kilomètres d’une petite route de campagne. Valentine Meunier raconte dans sa thèse l’histoire de sa réouverture en décembre 1989. Les deux processions avec fanfares et bannières des deux communautés villageoises y convergèrent le 9 décembre 1989. Deux monuments signalent aujourd’hui l’ancienne frontière. On repère d’abord une ancienne tour de guet des gardes-frontières de la RDA. Un peu plus loin, une haute croix, forgée dans l’acier de l’ancien rideau de fer, fut érigée en 2009 grâce au financement de l’antenne locale de la CSU du village d’Alsleben, en signe d’avertissement pour les générations futures.
11Mais par-delà ces signes tangibles de la mémoire du partage, que reste-t-il de cette frontière dans les récits que nous recueillons ? Précisons que nos entretiens ne sollicitent pas directement la mémoire du Mur et ni celle de la Wende. Nous abordons les villageois·es sans évoquer ni les trente ans de la réunification, ni leur position géographique, mais en manifestant simplement notre intérêt pour l’évolution de leurs modes de vie dans cette région rurale. Or, côté thuringien, il est frappant d’observer que, quelles que soient les générations, l’évocation de l’ancienne frontière apparaît dans les toutes premières minutes de nos échanges, au moment où les personnes interviewées viennent rappeler que le village était situé « à l’Est ». Elles évoquent volontiers la Bavière en parlant de « l’autre côté », et utilisent pour cela les termes « rüber », « drüber », « drüben », « hinüber » ou « herüber », même si elles éprouvent des difficultés pour qualifier ce qui nourrit encore aujourd’hui ce sentiment d’une différence entre l’Est et l’Ouest :
« C’est quand même un peu… même si la frontière n’est plus là. Donc, je veux dire, […] c’est toujours un peu… Est/Ouest. On le remarque encore. […] On remarque toujours un peu cette… je ne sais pas… la frontière [rires]. Je ne sais pas comment décrire ça ! » (femme, née à la toute fin des années 1970).
Cette omniprésence de la mémoire de la frontière dans les discours que nous recueillons à Gompertshausen peut sembler étonnante, notamment chez des interlocuteurs et interlocutrices qui n’ont pas, ou à peine, connu la séparation des deux Allemagnes, au contraire de leurs aîné·e·s, pour qui la réunification a représenté une rupture biographique importante, qui s’est souvent manifestée sur le plan professionnel (période de chômage, changement d’emploi ou de métier).
12La référence à la frontière intervient généralement pour signifier l’intensité des changements qu’a connus le village au cours des dernières décennies. Elle façonne aussi un rapport à l’histoire et à une identité locale, très présentes dans les discours. L’évocation de la frontière est souvent liée à celle du Sperrgebiet : la situation du village dans cette bande de cinq kilomètres qui, du temps du Mur, soumettait les habitant·e·s à un régime de contrôle particulièrement sévère, semble constituer encore aujourd’hui un trait spécifique qu’ils et elles aiment à rappeler, moins d’ailleurs pour se souvenir de la violence qu’elle pouvait impliquer que pour expliquer des particularismes locaux. Aucun récit d’événement traumatique lié à la frontière (ou à son franchissement) ne nous a pour l’instant été rapporté. Dans les matériaux rassemblés par Valentine Meunier, quelques éléments concernaient les familles qui, en 1952, avaient été « éloignées », « évacuées » de force, mais cela restait alors, et reste encore semble-t-il, au second plan des mémoires de la frontière, telles qu’elles s’expriment à travers les entretiens. De la même manière, la présence continue, au sein du village, des années 1960 jusqu’à la fin de la RDA, d’une compagnie de gardes-frontières, n’est pas évoquée comme un mauvais souvenir. Dans les années 1990, le sujet pouvait apparaître comme tabou. Vingt-cinq ans plus tard, la présence de ces soldats est surtout rappelée pour dire que certains d’entre eux ont fini par s’établir dans le village ou aux environs. La frontière quant à elle, est plutôt présentée comme un élément presque protecteur, même si elle rendait difficile, voire impossible, les visites ou rassemblements familiaux impliquant des proches vivant à l’extérieur de la zone. L’une de nos interlocutrices, adolescente dans les années 1980, évoque ainsi rétrospectivement un sentiment de sécurité, associé à une certaine liberté de déplacement au sein de la zone surveillée :
« Quand nous étions jeunes, nous marchions jusqu’au village voisin […] où notre groupe s’est toujours retrouvé. Là où je dis qu’aujourd’hui, […] avec une frontière ouverte et tout ce qui pourrait se passer la nuit, je pense que nous n’aurions pas circulé de manière aussi insouciante » (femme, née à la fin des années 1960).
- 15 La Jugendweihe était une cérémonie destinée, en RDA, aux jeunes de 14 ans et organisée sous la tut (...)
13Résider dans le Sperrgebiet pouvait enfin permettre certains accommodements avec les autorités, soucieuses de maintenir le calme sur ce territoire très contrôlé. Cela se manifestait, par exemple, à travers une tolérance plus grande vis-à-vis des pratiques et célébrations religieuses : de nombreux habitant·e·s de Gompertshausen ont ainsi pu faire à la fois leur confirmation et leur Jugendweihe15, ce qui était rare en RDA. La question de la Stasi (Sécurité d’État est-allemande) et de ses « IM » (Inoffizielle Mitarbeiter) demeure par contre taboue : « Il ne faut pas aller fouiller dans ce passé – nous dit une des villageoises d’une soixantaine d’années – il y a de quoi déclencher trop de… hein ? » Et elle pense sans doute à la cascade de conflits que réveillerait toute révélation sur ce passé sensible.
14En cela, les propos des habitant·e·s actuel·le·s de Gompertshausen ne diffèrent pas beaucoup de ceux recueillis par Valentine Meunier il y a vingt-cinq ans. Et ils expriment paradoxalement une sorte de fierté locale tirée de la traversée de cette expérience particulière de frontalier·e·s sous haute surveillance.
- 16 En dépit des mesures de compensations financées du temps de la séparation des deux Allemagnes, pou (...)
- 17 Le terme de ‘Meister’ ne renvoie pas ici à des positions de contremaître, mais plus largement à la (...)
15Du côté bavarois, la frontière n’est certes pas aussi structurante dans les discours. Elle y est toutefois bien présente, et dans chaque entretien. Chez les acteurs et actrices préoccupées de développement local, elle renvoie à la marginalité géographique dans laquelle la commune avait été longtemps confinée16, et elle est décrite comme stigmatisante. « Le pays n’a toujours pas bonne réputation », nous dit un ancien maire. Il reste perçu, pense-t-il, comme « reculé » et peu attractif pour les jeunes ménages. C’est l’éloignement de l’emploi et des centres principaux de Franconie bavaroise qui sont ici mis en avant. La frontière apparaît aussi très souvent pour se démarquer de la « mentalité » des « Ossis », pour marquer la différence que le partage entre les deux Allemagnes aurait établie dans les manières de faire. « C’est un autre état d’esprit » (eine andere Einstellung) précise une villageoise d’Alsleben âgée d’une cinquantaine d’années. Chez des villageois·es moins doté·e·s économiquement, on compare les retraites auxquelles la réunification a fait accéder les gens de l’Est alors qu’ils n’avaient pas cotisé et la re-catégorisation des professions à leur avantage : « Tout le monde avait un titre de ‘Meister’17 là-bas », estime une habitante d’Alsleben d’une cinquantaine d’années, « maître tractoriste, maître trayeur de vache… ».
16La frontière se révèle aussi à travers les « habitudes » de nos interlocuteurs et interlocutrices bavaroises, par exemple en matière de déplacements : un habitant d’Alsleben, né dans les années 1960, évoque ainsi les villes dans lesquelles travaillent principalement les gens du village. Alors que nous nous étonnons qu’il ne cite pas Cobourg, il nous décrit les deux trajets possibles pour rejoindre, en voiture, cette ville bavaroise (souvent citée comme attractive en termes d’emplois par les actifs et actives de Gompertshausen). La route que notre interlocuteur considère encore, trente ans après, comme « habituelle » (bien que plus longue de 11 km) pour se rendre à Cobourg est celle qui contourne la Thuringe. Il existe pourtant, depuis l’ouverture de la frontière, un autre trajet, dont il nous précise qu’il traverse « l’ancienne RDA » :
« La direction, pour nous, ça a toujours été Neustadt, Schweinfurt […]. Cobourg, c’est une cinquantaine de kilomètres, donc, par la route nationale, […]. Si je traverse l’ancienne RDA, c’est un peu moins. »
Cet homme, électricien, travaille pourtant en Bavière comme en Thuringe et passe fréquemment d’un Land à l’autre.
- 18 La commune peut se prévaloir, selon le maire, d’un taux de chômage inférieur à 3,5 %. C’est le me (...)
17Du côté de Gompertshausen, la frontière structure en outre la vision que les habitant·e·s ont du marché du travail. Leurs stratégies professionnelles se sont tournées vers la Bavière dès les années 1990. La ressource de ces emplois « de l’Ouest », nombreux et mieux rémunérés, permet aujourd’hui au village de conserver sa population et ses familles et de connaître un quasi plein-emploi18. En témoignent les propos d’un jeune couple qui a récemment fait construire sa maison sur les nouveaux terrains lotis de Gompertshausen. Nés à la fin des années 1970 à Gompertshausen et dans un village voisin, ils sont parents de trois enfants et travaillent en Bavière :
« Lui : Nous avons aussi la chance que Cobourg soit directement limitrophe [direkt angrenzt].
Elle : Exactement. Il est donc relativement facile de trouver du travail ici. »
18Pour une grande part de la population active du village, l’omniprésence de la frontière dans les propos va de pair avec des allers-retours quotidiens et routinisés : pour se former, consommer, accéder à certains services et surtout travailler. Chacun·e sait rappeler cette « chance » :
« Il y a des régions qui vont beaucoup moins bien et le taux de chômage ici, dans le district [Landkreis] de Gompertshausen, est infime [verschwindend gering] par rapport à d’autres endroits » (femme, née au milieu des années 1960).
- 19 Voir les données du Thüringer Landesamt für Statistik, données 2020 : statistik.thueringen.de/date (...)
Les statistiques leur donnent raison : à plus longue distance des bassins d’emplois occidentaux, les taux de chômage sont notablement supérieurs : ils dépassent 7 % partout à l’est du Land autour de Gera, tout comme dans la région de Eisenach en forêt de Thuringe19.
19La mobilité s’est très rapidement constituée en enjeu dans les années 1990, avec la fin des transports collectifs organisés par la RDA, et les habitant·e·s de Gompertshausen soulignent aujourd’hui qu’il est absolument nécessaire de disposer d’une voiture par personne active. La situation ne diffère pas du côté bavarois. Elle est toutefois diversement appréciée : là où les habitant·e·s de Gompertshausen voient la chance de leur « proximité » avec les bassins d’emploi, celles et ceux d’Alsleben se comparent avec d’autres campagnes bavaroises plus industrialisées et se plaignent de leur éloignement, en rappelant la position « au bout du monde » qui était la leur du temps de la guerre froide. Un ancien maire d’Alsleben pense que cette différence d’appréciation se traduit aussi dans les pratiques et que si les gens du village bavarois sont prêts à faire au maximum trente-cinq ou quarante kilomètres pour aller travailler, du côté de Gompertshausen les Thuringien·ne·s poussent leurs limites beaucoup plus loin et peuvent faire cinquante ou soixante kilomètres sans s’en plaindre pour autant.
20La grande amplitude des mobilités quotidiennes, la dispersion à longue portée des lieux de travail et de formation ne conduisent pourtant pas à l’éclatement des cohésions locales. On observe au contraire une étonnante intensité des liens familiaux et plus généralement sociaux à l’échelle des villages ou de leur voisinage immédiat. Les entretiens mettent en lumière l’importance que revêtent la communauté villageoise et les liens qu’elle suscite et entretient.
La centralité de la « Gemeinschaft »
- 20 V. Meunier-Couchard, Du bout du monde au centre de l’Allemagne (note 13), p. 128.
21Dans sa thèse, Valentine Meunier insiste, à propos de Gompertshausen, sur la force des logiques sociales locales : « l’origine territoriale est une des logiques clefs de ce village »20, une situation qui semble alors contraster avec d’autres études locales conduites en Thuringe. Vingt-cinq ans plus tard, Gompertshausen se caractérise encore par une vie communautaire intense et une vitalité toute particulière de la vie sociale, rythmée par des événements festifs, comme la kermesse (Kirmes) chaque année fin juillet, et animée par de très nombreuses associations (sportives pour le football et le jeu de quilles, culturelles pour la fanfare ou pour activer la brasserie et le four à pains du village lors des fêtes, civique pour les pompiers volontaires…).
22Au moment de notre enquête, ces activités collectives sont d’autant plus présentes à l’esprit des habitant·e·s qu’en 2019, la célébration des 900 ans du village a été l’occasion de grandes festivités. En juillet 2020, puis à nouveau en juillet 2021, alors que nous sommes à Gompertshausen, la situation sanitaire a par contre conduit à l’annulation de nombreux rendez-vous, ce que les habitant·e·s du village ne manquent pas de déplorer, en soulignant qu’en l’absence de ces événements le sentiment communautaire s’atrophie.
23Un attachement très fort se manifeste aussi vis-à-vis du village. Nos interlocuteurs et interlocutrices appartiennent souvent à des familles qui y sont présentes depuis plusieurs générations. Cela se traduit très directement par le fait que de nombreux jeunes restent dans le village, puis, parvenu·e·s à l’âge adulte, s’y établissent avec leurs familles, soit en partageant le toit de leurs parents, la taille des maisons rendant possible ces cohabitations intergénérationnelles, soit en faisant construire de nouvelles maisons (la demande de terrains disponibles est très forte et constitue un enjeu local important). Un villageois, né au début des années 1980 et qui, après une décennie de résidence au plus près de ses lieux de formation et d’emploi en Bavière, a fait construire en 2008 sa maison sur un des terrains lotis par la commune, explique son choix par l’intensité de son attachement : « Je voulais toujours revoir mon clocher. Je ne serais jamais allé ailleurs. Surtout à cause de la famille et des amis. »
24Bien sûr, cette dynamique est facilitée par le plein-emploi. Elle s’accompagne aussi d’une forte endogamie locale, déjà remarquée par Valentine Meunier, et qui semble toujours très importante : de nombreux couples se forment au sein de la communauté villageoise, ou impliquent des partenaires venant des villages les plus proches, toujours du côté thuringien. Les villageois·es ne font état que de trois mariages, noués au début des années 1990, entre des habitant·e·s de Gompertshausen et d’Alsleben ; ils et elles y voient des exceptions à une règle d’endogamie massive et les expliquent par l’esprit d’euphorie qui avait accompagné les premiers mois de l’ouverture de la frontière. Une autre manifestation, assez spectaculaire, du poids de l’ancrage local dans la définition des sociabilités s’observe à travers la force des liens amicaux noués pendant l’enfance. Quand on les interroge sur leurs « meilleur·e·s » ami·e·s, les habitant·e·s de Gompertshausen citent systématiquement des personnes du village, ou des environs immédiats, connues dès le plus jeune âge. Cela se vérifie encore, y compris pour les générations les plus jeunes, qui pourtant se sont parfois formées ou ont commencé leur vie professionnelle dans un périmètre beaucoup plus large, mais qui n’ont pas noué d’amitiés fortes dans ces lieux fréquentés au seuil de l’âge adulte.
- 21 Ibid., p. 254.
25En prenant un peu de recul historique, il faut ici encore souligner le rôle qu’a pu jouer la situation géographique particulière du village de Gompertshausen, dans le Sperrgebiet. Dans les récits que faisaient les habitant·e·s de Gompertshausen au milieu des années 1990, les restrictions de circulation qui s’appliquaient du temps de la RDA étaient présentées comme ayant contribué « à démultiplier les liens de solidarité entre villageois·es »21. Cette représentation est toujours mobilisée aujourd’hui, comme en témoignent les récits que nous recueillons en juillet 2020 lors d’un goûter avec le pasteur et des membres de la paroisse : le caractère « enclavé » du village est à plusieurs reprises évoqué pour justifier de l’intensité des liens sociaux du temps de la RDA. Une autre interlocutrice, née après la réunification, souligne, elle aussi, cet aspect particulier lié à la situation singulière du village :
« C’était aussi tout à fait normal à l’époque de la RDA de se retrouver ensemble après le travail pour boire un soda ou une bière dans une auberge [Wirtshaus]. Donc je pense que cette communauté [Gemeinschaft] existait du fait qu’on était enfermé [eingesperrt], qu’on n’allait pas n’importe où… On n’avait pas ces médias, on n’avait pas la télévision, pas le téléphone… Peu de gens avaient une voiture. On retrouvait simplement le groupe. »
La mémoire du Sperrgebiet est ainsi étroitement liée à la force du sentiment d’appartenance communautaire. Mais il paraît bien sûr intrigant de constater le maintien, trente ans plus tard, et dans un contexte totalement différent, d’une sociabilité locale à la fois intense et relativement exclusive.
26À la différence de Gompertshausen, Alsleben s’inquiète de son déclin démographique. La mairie a loti de nouveaux emplacements en espérant favoriser l’installation de jeunes familles venues de la région. Les jeunes font de plus en plus souvent des études et quittent alors le village, sans y revenir. Les modes de vie évoluent et la cohabitation plurigénérationnelle qui était autrefois d’usage n’a plus vraiment cours chez les jeunes familles qui choisissent parfois de rester à Alsleben mais aspirent à plus d’autonomie. L’emploi féminin, du moins à temps partiel, est devenu la norme. Le jardin d’enfants, qui accueille depuis 2016 les petits, dès un ou deux ans, a étendu ses horaires d’ouverture. La dépendance à l’égard des grands-parents diminue. Il semble que cette forme d’évolution y soit plus évidente qu’à Gompertshausen.
27La vitalité de la vie associative du côté d’Alsleben demeure toutefois bien réelle et, ici aussi, s’accompagne d’une forte intensité des sociabilités villageoises, ce que souligne le maire de la commune :
« Chez nous, tout le monde connaît tout le monde […]. En fait, il y a régulièrement des fêtes organisées par les associations. Nous vivons grâce aux associations. Nous n’avons pas de grands emplois à offrir, mais c’est la cohésion [Zusammenhalt] dans le village qui nous caractérise. »
Et ainsi, le Schützenverein et le Sportverein organisent des activités pour les jeunes et prennent en charge l’organisation de certaines fêtes du village : Kirchweih, carnaval, Sommerfest auxquelles, traditionnellement, tout le village prenait part. Le Gartenobstverein lie les amateurs de jardins et propose des cours de taille des arbres. Le Musikverein fait vivre la fanfare villageoise, forte d’une trentaine de membres. Le Burschenverein regroupe les jeunes hommes de plus de 16 ans jusqu’à leur mariage. Comme à Gompertshausen, les pompiers volontaires d’Alsleben continuent de cimenter la communauté villageoise. Dans la région, chaque village compte sa caserne, chaque fois dotée de deux superbes camions. À Alsleben ils sont quarante-six volontaires – un pour dix habitant·e·s (à Gompertshausen près d’une cinquantaine).
28Nos interlocuteurs et interlocutrices d’Alsleben mettent volontiers la vitalité associative tantôt au compte de la ruralité, tantôt au compte d’un particularisme franconien amateur de fêtes et de convivialité. Les villageois·es les plus engagé·e·s font toutefois part d’une difficulté croissante à assurer la relève, regrettant la baisse de fréquentation des fêtes traditionnelles et une attitude qualifiée de « consommatrice » de la part des jeunes générations. De fait, les associations apparaissent de moins en moins comme des émanations de la communauté villageoise et de plus en plus comme des prestataires d’activités et de services. Les habitant·e·s de Gompertshausen, également sensibles à ces formes de désinvestissement local, y voient, pour leur part, les signes d’un individualisme montant et d’un « chacun pour soi » qu’ils et elles critiquent chez leurs voisin·e·s de l’Ouest et regrettent de voir se diffuser chez eux. C’est ce que partage par exemple une habitante née au début des années 1980 :
« Mais cette communauté [Gemeinschaft] s’affaiblit, je pense, un peu aussi – ce qui s’est passé après la chute du Mur, quand avant tout le monde s’entraidait. On le faisait avec beaucoup plus de bonne volonté […]. C’est maintenant un sujet. Si vous voulez par exemple… disons l’entretien des pistes de bowling. Là, beaucoup de gens n’ont pas le temps. On peut dire ça comme ça. Donc, il y a de moins en moins de gens qui veulent aider et qui aident activement, je dirais. »
29En dépit de cette nostalgie d’une époque où les liens semblent avoir été plus intenses et plus naturels, nous constatons la coexistence surprenante d’une forte mobilité du travail et d’une intense vie locale resserrée sur des liens villageois de proximité. On sait pourtant par ailleurs que, dans les parcours de vie, les relations anciennes, forgées dans l’enfance, sont concurrencées par des relations plus tardives, forgées en d’autres lieux (de formation, de travail, de loisirs). Malgré un contexte propice à ce type de dynamique (les habitant·e·s de Gompertshausen et d’Alsleben ont incontestablement vu leur rayon d’action s’élargir avec l’ouverture de la frontière), les pratiques d’entre-soi familiaux et amicaux sont très prégnantes dans nos entretiens. Elles ne se manifestent toutefois pas exactement de la même manière à l’Est et à l’Ouest.
30En effet, à Gompertshausen, elles sont massivement centrées sur le village, ses environs immédiats et se déploient donc dans un périmètre restreint et quasiment cantonné aux proches villages de Thuringe. L’analyse des pratiques spatiales fait apparaître une disjonction assez nette des espaces entre les lieux où l’on travaille, fait ses courses, consulte le médecin et les lieux des sociabilités familiales et amicales (fig. 1). La discordance entre les géographies des mobilités quotidiennes et des sociabilités est particulièrement accusée à Gompertshausen. Les lieux de travail et de formation sont situés à longue portée : les navettes se font sur Bad Rodach (16 km) et Coburg (33 km) ou vers Bad Königshofen (13 km) et Bad Neustadt (36 km) voire sur Schweinfurt (50 km) ou Bamberg (60 km). Mais quand on les interroge sur les lieux de résidence de leurs ami·e·s proches et de leurs familles, les villageois·es de Gompertshausen restent sur le périmètre resserré de leur village et les villages immédiatement voisins. Si les habitant·e·s d’Alseben vont également chercher loin leurs emplois et leurs formations, le contraste avec la proximité des liens familiaux et amicaux y semble moins accusé mais sans franchir, eux non plus, la limite du Land (fig. 2).
Fig. 1. Lieux d’activité et lieux des sociabilités des habitant·e·s de Gompertshausen (Enquête auprès de 9 foyers de Gompertshausen en septembre 2020)
Fig. 2. Lieux d’activité et lieux des sociabilités des habitant·e·s d’Alsleben (Enquête auprès de 5 foyers d’Alsleben en septembre 2020)
31Dans ce contexte, on comprend que l’évocation de la frontière dans les discours des habitant·e·s de Gompertshausen apparaisse aussi pour se situer par rapport à leurs voisin·e·s de Bavière. Et ici, le parallèle demeure fort avec la situation observée par Valentine Meunier dans la seconde moitié des années 1990. Après une période de rapprochement dans les mois qui ont immédiatement suivi la chute du Mur et la réunification, les habitant·e·s de Gompertshausen étaient nombreux à regretter le manque de contacts et le désintérêt des Bavarois. Les mêmes propos sont tenus aujourd’hui pour souligner que les Bavarois·es ne viennent quasiment jamais de ce côté-ci de la frontière :
« Je trouve que ceux qui viennent de l’Ouest, des anciens Länder, ne connaissent tout simplement pas ce qu’il y a chez nous, de l’autre côté de la frontière. […] Ils ne connaissent pas les lieux. Ils sont comme ça : ‘Gompertshausen ? C’est où, ça ?’ [rires] Eh bien, c’est vraiment comme si la frontière était encore là… » (femme, née après la réunification).
32Notre enquête le confirme : lorsque nous interrogeons les jeunes d’Alsleben, la liste des fêtes de villages qui rythment leurs loisirs des week-ends entre mai et septembre demeure cantonnée côté bavarois. Et il semble qu’il en soit de même pour les jeunes de Gompertshausen qui ne fréquentent que les fêtes de leur Kreis. Ces jeunes, qui se côtoient ainsi au coude à coude dans les entreprises de Franconie bavaroise où ils et elles se forment et travaillent, ne se fréquentent donc pas. Ils et elles le reconnaissent d’ailleurs aisément et en font un état de fait, presque une évidence. Quand on leur en demande les raisons, deux jeunes hommes que nous avons rencontrés à Alsleben haussent simplement les épaules : « C’est juste comme ça. Le travail n’a rien à voir avec la vie privée. » De fait, ni les amitiés ni les amours ne se nouent entre les deux côtés. L’altérité que les jeunes gens d’Alsleben projettent sur leurs collègues de Thuringe ne semble plus être attachée au tracé de la frontière et à l’expérience de sa fermeture ; elle s’apparente plutôt au sentiment d’une appartenance différente. De l’autre côté de l’ancienne frontière, un jeune homme fait le même constat :
« Passer la frontière, c’est encore un grand saut pour nous. Cela a toujours été comme ça. Même dans mon enfance, on n’avait jamais de contact avec Alsleben par exemple. Je ne connais pratiquement personne à Alsleben. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme ça, mais… Même quand on va à l’école professionnelle [Berufsschule] à Cobourg, c’est difficile de nouer des contacts avec d’autres personnes de Cobourg, je crois. On reste plutôt entre soi. Quand on trouve d’autres personnes originaires de Thuringe, les Thuringiens restent entre eux et les habitants de Cobourg restent aussi entre eux. »
33C’est donc parmi les habitant·e·s les plus âgé·e·s, ceux et celles qui ont vécu la réunification, que s’expriment le plus de regrets quant au manque de contacts et de liens. Cette nostalgie, déjà présente lors de l’enquête de Valentine Meunier, se rejoue aujourd’hui, dans un contexte pourtant bien différent. Comme à cette époque aussi, on évoque souvent l’appartenance religieuse, à Gompertshausen comme à Alsleben, pour expliquer la faiblesse des liens de part et d’autre : on est protestant à Gompertshausen et catholique à Alsleben. Valentine Meunier y lisait une justification commode de ce voisinage distant qui évite de passer par la convocation d’une différence Ossi/Wessi. Et pourtant, chacun·e reconnaît désormais que la différence confessionnelle n’a plus guère d’importance.
Rapport à l’avenir
34À ce stade de notre enquête, nous ne pouvons formuler que des hypothèses pour tenter d’expliquer les différences entre les comportements électoraux de part et d’autre de la frontière que nous évoquions en introduction. Ces différences concernent aussi nos deux villages.
35À Gompertshausen, lors des élections au Bundestag de septembre 2021, 54 voix seulement (20 % des 255 suffrages exprimés) sont allées aux chrétiens-démocrates, pourtant bien établis dans le village aux élections locales. Le soutien à l’AfD et son programme xénophobe, antieuropéen et antisystème a en revanche été massif : 94 personnes (37 % des votants) lui ont donné leur voix. On pourrait ajouter que 40 voix (16 %) sont allées à des micro-partis qui n’ont aucune chance d’envoyer un député au parlement tandis que 107 électeurs et électrices se sont abstenu·e·s (le taux de participation s’est établi à 70 %). Ils et elles sont ainsi nombreux à exprimer un profond malaise politique ; 53 % des votant·e·s – et même 67 % des inscrit·e·s – n’ont pas donné leurs voix aux partis de gouvernement (chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates, Verts, libéraux ou gauche anticapitaliste de Die Linke).
36À quatre kilomètres de là, la commune de Franconie bavaroise ne manifeste pas la même défiance : la participation a été très importante (à 89 %), et l’électorat reste plutôt fidèle aux chrétiens-démocrates de la CSU. Il a continué de leur donner près de 40 % des suffrages. L’effritement de cette influence longtemps hégémonique est toutefois sensible. Il se fait principalement au profit des « Freie Wähler » (défenseurs de valeurs civiques locales) qui ont récupéré 15 % des suffrages, et des libéraux du FDP (9 %). L’AfD a, quant à elle, recueilli 10 % des 796 suffrages exprimés (au même niveau que la moyenne nationale) et la part des voix données aux petits partis sans élus ne dépasse pas les 4 %. Les chrétiens-démocrates bavarois peuvent encore compter sur la robustesse de leur implantation rurale : ils disposent de cellules dans chaque village avec, chaque fois, président·e, vice-président·e, secrétaire et trésorier·e, chargé·e·s, lors des campagnes, de faire venir des élu·e·s de la région et de ranimer la flamme. Ce sont autant de relais dans la vie villageoise, notamment au sein des associations. Rien de tel côté thuringien ; aucun parti n’y dispose d’une telle implantation locale ; les votes y sont labiles et les affiliations politiques susceptibles d’être remises en cause à chaque scrutin.
37Dans nos entretiens, nous avons pu entendre, des deux côtés de l’ancienne frontière, la reprise d’arguments anti-étrangers ou anti-réfugiés qui constituent le noyau dur des discours populistes actuels. Quand ils sont exprimés à Alsleben, ces discours semblent être articulés à un sentiment d’injustice chez certains électeurs et électrices, moins doté·e·s économiquement et qui se sentent floué·e·s dans leurs droits sociaux et notamment leurs droits à la retraite. On ne trouve en revanche pas de réelle trace de frustration économique ou sociale, derrière les discours xénophobes tenus par certains habitant·e·s de Gompertshausen. Ces discours y vont de pair avec une réelle satisfaction pour leur situation présente et un optimiste affirmé pour l’avenir de leur village. C’est quand on les interroge sur leur vision de l’avenir aux échelles supérieures du Land de Thuringe, de l’Allemagne ou de l’Europe que peuvent s’exprimer inquiétudes et défiances à l’égard du monde politique : expression d’une crainte largement abstraite, nourrie de stéréotypes et focalisée sur les personnes d’origine étrangère soupçonnées de pouvoir défaire des modes de vies et une éthique « allemande » de l’effort, du travail et du respect des règles.
38Y aurait-il à Gompertshausen, et plus généralement dans les villages de Thuringe, un lien de causalité entre cette lecture discordante des avenirs (qui combine optimisme et confiance au niveau local et défiance aux niveaux régionaux, nationaux ou européens) et le désajustement que nous relevions précédemment entre les espaces élargis des stratégies professionnelles et les micro-territoires des liens familiaux et amicaux ? S’agirait-il de la transcription sur le registre politique d’une sorte de refus de l’univers social urbanisé et mélangé des villes de l’Ouest que nos enquêté·e·s fréquentent au quotidien mais où ils et elles ne prennent pas pied socialement, par opposition à l’univers villageois homogène et familier auquel ils et elles se sentent appartenir ? C’est ce que suggère le cas d’une jeune femme née juste après la réunification, qui s’est formée dans des villes de Bavière et de Thuringe et qui fait quotidiennement la navette entre le village et le chef-lieu du Landkreis. Elle commence par décrire son absence totale de relations amicales, et même de simples liens d’interconnaissance, au-delà d’un périmètre très restreint autour de Gompertshausen :
« Ici, de Schlechtsart, de Linden, j’ai quelques amis. Alors, vraiment, à partir d’ici [elle montre un point sur la carte posée sur la table], c’est un peu un monde étranger [fremd] pour moi, oui. C’est ce que je ressens. Je ne connais personne de là-bas non plus. »
Elle poursuit en exprimant son inquiétude vis-à-vis de la diversité propre aux espaces urbains :
« Quand je suis dans une grande ville ou quelque chose comme ça, c’est un peu déroutant [befremdlich] pour moi quand…, quand il y a tant de gens avec des foulards sur la tête [Kopftüchern] ou quelque chose comme ça. C’est quand même une autre culture. […] On n’a pas ça non plus ici au village. »
C’est en travaillant sur cette hypothèse et en interrogeant les configurations sociales concrètes, différemment établies de part et d’autre de l’ancienne frontière, entre villes et campagnes, entre les mondes du travail et l’entre-soi villageois, que nous souhaitons poursuivre l’enquête.
Notes
1 Christian Endt, Julian Hosse, « Die Groko, sie schrumpft und schrumpft », Süddeutsche Zeitung, 23.02.2018, www.sueddeutsche.de/politik/groko-analyse-bundestagswahl-1.3873639.
2 Les choix des votant·e·s dans les nouveaux Länder ont également nourri des thèses qui se sont intéressées aux inerties ou, inversement, aux mutations des « cultures politiques » locales et des attitudes électorales. Voir par exemple : Ulrich H. Brümmer, Parteiensystem und Wahlen in Sachsen. Kontinuität und Wandel von 1990-2005 unter besonderer Berücksichtigung der Landtagswahlen, Wiesbaden, VS Verlag, 2006 ; Delphine Iost, Géopolitique de l’extrême droite dans les nouveaux Länder, thèse de doctorat, sous la direction de Béatrice Giblin, Université de Paris 8 Vincennes Saint-Denis, 2012, 531 p. ; Steffen Schoon, Wählerverhalten und politische Traditionen in Mecklenburg-Vorpommern (1871-2002). Eine Untersuchung zur Stabilität und strukturellen Verankerung des Parteiensystems zwischen Elbe und Ostsee, Düsseldorf, Droste Verlag, 2007.
3 Le projet, intitulé « Un ciel toujours partagé ? Sociétés et territoires allemands de l’Est et de l’Ouest, trente ans après la réunification », a été financé en 2020 et 2021.
4 Béatrice von Hirschhausen, Boris Grésillon, « Les traces géopolitiques de la partition Est/Ouest », Hérodote, revue de géographie et de géopolitique, 175 (2019), p. 105-130, halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-02354450/document ; Martin Baloge, Béatrice von Hirschhausen, Elsa Tulmets, « Une “Frontière fantôme” en Allemagne ? La (re)distribution des cartes après les élections européennes », Politique européenne, 2019, publié en ligne le 10 octobre 2019, politique-europeenne.eu/une-frontiere-fantome-en-allemagne-la-redistribution-des-cartes-apres-les-elections-europeennes.
5 André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République, Paris, A. Colin, 1913 ; réimp. Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 2010, 683 p. ; Michel Bussi, Éléments de géographie électorale, à travers l’exemple de la France de l’Ouest, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 1998, 399 p. ; Seymour Martin Lipset et Stein Rokkan, Party Systems and Voter Alignments : Cross-National Perspectives, New York, The Free Press, 1967, 554 p. ; Jean Rivière, L’illusion du vote bobo. Configurations électorales et structures sociales dans les grandes villes françaises, Rennes, PUR, 2022, 252 p.
6 Helmut Wiesenthal, « Die Transition Ostdeutschlands, Dimensionen und Paradoxien eines Sonderfalls », in : id. (dir.), Einheit als Privileg. Vergleichende Perspektiven auf die Transformation Ostdeutschlands, Francfort-sur-le-Main/New York, Campus Verlag, 1996, p. 10‐39 ; Rainer M. Lepsius, « Das Legat zweier Diktaturen für die demokratische Kultur im vereinigten Deutschland », in : Everhard Holtmann, Heinz Sahner (dir.), Aufhebung der Bipolarität. Veränderungen im Osten, Rückwirkungen im Westen, Opladen, Leske+Budrich, 1995, p. 25-39 ; Claus Offe, Der Tunnel am Ende des Lichts, Erkundungen der politischen Transformation im Neuen Osten, Francfort-sur-le-Main/New York, Campus Verlag, 1994.
7 Claudia Ritter, « Politische Identitäten in den neuen Bundesländern. Distinktionsbedarfe und kulturelle Differenzen nach der Vereinigung », in : Helmut Wiesenthal (dir.), Einheit als Privileg. Vergleichende Perspektiven auf die Transformation Ostdeutschlands, Francfort-sur-le-Main/New York, Campus Verlag, 1996, p. 141-187.
8 Dieter Walz, Wolfram Brunner, « Das Sein bestimmt das Bewußtsein. Oder : Warum sich die Ostdeutschen als Bürger 2. Klasse fühlen », Aus Politik und Zeitgeschichte, B. 51, 1997, p. 13-19.
9 Detlef Pollack, « Das geteilte Bewußtsein. Einstellungen zur sozialen Ungleichheit und zur Demokratie in Ost- und Westdeutschland 1990-1998 », in : Roland Czada, Hellmut Wollmann (dir.), Von der Bonner zur Berliner Republik, Opladen, Westdeutscher Verlag, 2000, p. 281-307.
10 Céline Braconnier, Une autre sociologie du vote. Les électeurs dans leurs contextes : bilan critique et perspectives, Cergy-Pontoise, Éditions Lejep, 2010, 208 p.
11 On repère de manière récurrente, sur les cartes de ces pays, le dessin des frontières tracées entre les empires qui s’étaient partagé leur territoire il y a plus d’un siècle. L’apparition de ces traces peut être éphémère, et être visible lors d’un scrutin mais disparaître lors d’un autre. Voir : Béatrice von Hirschhausen, Hannes Grandits, Claudia Kraft, Dietmar Müller, Thomas Serrier, « Phantom Borders in Eastern Europe. A New Concept for Regional Research », Slavic Review, 78/2 Summer (2019) p. 368-389.
12 Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990, 334 p.
13 Valentine Meunier-Couchard, Du bout du monde au centre de l’Allemagne : ethnologie comparative de deux sociétés rurales sur l’ancienne frontière interallemande, thèse de doctorat sous la direction de George Augustins, Université de Paris X Nanterre, 2001, 2 vol., 559 p. ; Daphne Berdahl, Where the World Ended : Re-Unification and Identity in the German Borderland, Berkeley, University of California Press, 1999.
14 Un autre terrain est exploré parallèlement par une deuxième équipe de recherche, sous la direction de Carolin Leutloff-Grandits, un peu plus au nord de la Thuringe, dans le village de Kella, étudié par Daphne Berdahl. Voir Carolin Leutloff-Grandits, Béatrice von Hirschhausen, « Vergemeinschaftung und ihre Schranken. Dörfliches Vereinsleben im ehemaligen deutsch-deutschen Grenzgebiet als Spiegel einer Phantomgrenze », in : Marcus Böick, Constantin Goschler, Ralph Jessen (dir.), Jahrbuch Deutsche Einheit 2021, Berlin, Christoph Links Verlag, 2021, p. 129-156.
15 La Jugendweihe était une cérémonie destinée, en RDA, aux jeunes de 14 ans et organisée sous la tutelle du Parti, le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands). Voir Marina Chauliac, « La Jugendweihe : continuités et changements d’un rite hérité de la RDA », Revue française de science politique, 53/3 (2003), p. 383-408.
16 En dépit des mesures de compensations financées du temps de la séparation des deux Allemagnes, pour le « Zonenrandgebiet » par le gouvernement fédéral sur cette périphérie frontalière, les villes de la région avaient connu une baisse notable de leur population. Voir notamment Trevor Wild, Philip Jones, « From Peripherality to New Centrality ? Transformation of Germany’s Zonenrandgebiet », Geography, 78/3 (1993), p. 281-294 ; Philip N. Jones, Trevor Wild, « Opening the Frontier : Recent Spatial Impacts in the Former Inner-German Border Zone », Regional Studies, 28/3 (1994), p. 259-273, DOI : 10.1080/00343409412331348236 ; Guillaume Lacquement, « Genèse de la frontière interallemande : de la partition à la friche géopolitique. Territoires en mutations », in : id. (dir.), Géographie de la frontière interallemande, recompositions territoriales dans l’ancienne zone frontière interallemande depuis la réunification, Territoires en Mutations, no 9, Montpellier, publication de l’UMR 5045 du CNRS, 2002, p. 15-30, halshs.archives-ouvertes.fr/hal-02463006.
17 Le terme de ‘Meister’ ne renvoie pas ici à des positions de contremaître, mais plus largement à la détention d’un titre lié à une formation professionnelle dans les métiers de l’artisanat. Cette enquêtée fait donc ici référence à la structure professionnelle différente de la RDA et de la RFA au moment de la réunification.
18 La commune peut se prévaloir, selon le maire, d’un taux de chômage inférieur à 3,5 %. C’est le meilleur résultat du Landkreis de Hilburgshausen auquel appartient le village et où on enregistre un chiffre tendant à la baisse autour de 4,1 %. Voir les données du service statistique de Thuringe : Thüringer Landesamt für Statistik, statistik.thueringen.de/datenbank/TabAnzeige.asp?tabelle=kr000320%7C%7C. Voir aussi les classements proposés par le site « Deutschland 123 Statistik zu jedem Ort in Deutschland » qui la classe parmi les communes où le chômage est le plus faible du Land (13e rang sur les 904 communes de Thuringe) mais aussi du pays (au rang 272 des 4 345 communes d’Allemagne) : www.deutschland123.de/bad-colberg-heldburg-arbeitslosigkeit-ranglisten.
19 Voir les données du Thüringer Landesamt für Statistik, données 2020 : statistik.thueringen.de/datenbank/TabAnzeige.asp?tabelle=kr000320%7C%7C.
20 V. Meunier-Couchard, Du bout du monde au centre de l’Allemagne (note 13), p. 128.
21 Ibid., p. 254.
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| Titre | Fig. 1. Lieux d’activité et lieux des sociabilités des habitant·e·s de Gompertshausen (Enquête auprès de 9 foyers de Gompertshausen en septembre 2020) |
| URL | http://journals.openedition.org/allemagne/docannexe/image/3272/img-1.jpg |
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| Titre | Fig. 2. Lieux d’activité et lieux des sociabilités des habitant·e·s d’Alsleben (Enquête auprès de 5 foyers d’Alsleben en septembre 2020) |
| URL | http://journals.openedition.org/allemagne/docannexe/image/3272/img-2.jpg |
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Pour citer cet article
Référence papier
Béatrice von Hirschhausen et Laure de Verdalle, « Expériences quotidiennes et visions du futur sur l’ancienne frontière interallemande », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, 54-2 | 2022, 437-454.
Référence électronique
Béatrice von Hirschhausen et Laure de Verdalle, « Expériences quotidiennes et visions du futur sur l’ancienne frontière interallemande », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande [En ligne], 54-2 | 2022, mis en ligne le 29 décembre 2023, consulté le 06 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/allemagne/3272 ; DOI : https://doi.org/10.4000/allemagne.3272
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