L’empire commercial du lithographe Engelmann (Mulhouse et Paris) et sa stratégie d’expansion internationale dans la première moitié du XIXe siècle
Résumés
Le dépôt d’archives de l’entreprise lithographique Engelmann aux Archives municipales de Mulhouse fournit un matériau de qualité pour explorer cette technique d’impression nouvelle en ce début du XIXe siècle. Entre 1814 et 1867 (date de la cession de l’entreprise mulhousienne à Baret), un des introducteurs de la lithographie en France, et l’inventeur final de la chromolithographie permettant l’affiche en couleurs a créé une œuvre, façonné un empire commercial. À côté d’une œuvre que l’on peine encore à mesurer dans son ensemble, les Albums ayant fait l’objet de cinq études, la Normandie, l’Alsace et ses manufactures, la Suisse et le Brésil –, d’un combat quotidien pour faire face aux échéances, Engelmann a en effet tissé une toile commerciale complexe. Succursales à Londres, voire à Saint-Pétersbourg, présence assez régulière à la foire de Leipzig, tournée importante dans les États germaniques et à leurs marges polonaises ou lituaniennes, sans compter ce que diffuse l’établissement de Paris ou les ventes en Alsace même, aux États-Unis (à New York) et en Italie grâce à l’appui du réseau de Zuber de Rixheim, voire au Mexique grâce à un appui allemand, il y a là une volonté tenace de placer ses produits et de faire rayonner une qualité, celle d’une entreprise ayant un pied à Mulhouse et un autre à Paris, mais dont la tête de réseau est bien à Mulhouse.
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- 1 . Wilhelm Weber, Saxa loquentur. Steine reden. Geschichte die Lithographie, Munich, 1964, 2 vol. Un (...)
- 2 . Au niveau européen, la concurrence est forte, notamment avec le fils d’un Strasbourgeois, Hullman (...)
- 3 .Les archives de l’entreprise Engelmann ont été déposées aux Archives municipales de Mulhouse (AMM) (...)
- 4 . Dominique Lerch, « Engelmann et ses artistes », article à paraître.
- 5 . Dominique Lerch, « Faire face aux échéances financières et créer une œuvre : l’empire Engelmann d (...)
1Après avoir installé une lithographie à Mulhouse en 1814, et établi, après le comte de Lasteyrie, une lithographie à Paris en 1816, Godefroy Engelmann (1788-1839) développe une production industrielle de qualité artistique et un empire afin d’absorber ces quantités de planches, d’albums. Son établissement occupe un des premiers rangs en France1 et dans le monde lithographique2. Cinq piliers assoient son emprise : Paris et Mulhouse, une succursale à Londres, un dépôt à Saint-Pétersbourg, une présence à la foire de Leipzig, à côté de commanditaires et d’occasions. Une abondante correspondance3 d’Engelmann, mais aussi de Jérémie Graf – un associé –, de ses fils, de Thierry à Paris – le fils d’un autre associé, Pierre Thierry –, permet de rendre compte des échanges. Que ce soient Mulhouse ou Paris, Engelmann pilote, dispose de l’accès au crédit, mais aussi aux peintres4, et porte les difficultés financières5. Par ailleurs Engelmann a pu disposer de souscripteurs dont nous ne connaissons guère le détail.
Londres, un « château en Espagne » coûteux qu’il faut liquider
2En août 1825, Godefroy Engelmann annonce à son associé Thierry père qu’il s’occupe à bâtir un « château en Espagne » en Angleterre, à Londres, capitale d’un empire en pleine croissance. S’y trouve déjà installé, reconnu, l’un des rivaux les plus importants d’Engelmann au niveau européen, Charles Hullmandel. Né à Londres d’un père musicien qui avait quitté Strasbourg puis Paris, Charles Hullmandel entretient des relations complexes avec son concurrent Engelmann. Pour établir cette succursale londonienne, Engelmann s’est associé à Jérémie Graf et Pierre Thierry, tous deux de Mulhouse, et avec le genevois John Coindet. Travaille dans cette succursale londonienne Hanhardt, un lithographe formé à Mulhouse dès les débuts de la lithographie. Celui-ci suit de près la manière de travailler de Hullmandel et en rend compte à Mulhouse : entre collaboration contractuelle et espionnage, les méthodes concrètes de préparation de la pierre, de l’encre… se trouvent par le biais de lettres dans la correspondance reçue par Engelmann.
- 6 . Les Lettres sur la Suisse (1823-1832) sont composées de cinq parties couvrant ce pays, voir Berna (...)
3Cette succursale vend des productions d’Engelmann. Ainsi, en 1827, une commande urgente émanant de Londres est passée : 3 Lettres sur la Suisse6 (fig. 1), 13 Albums 1827, 104/96 de chacune des Terrasses sauf la 24 et 26/24, Voyage au Brésil (fig. 2) : « nous avons un besoin urgent de ces marchandises, ayant vendu plus que nous n’avons ». Et de Londres, une certaine quantité de marchandises gagne Calcutta sans être réglée. Par ailleurs, on a la mention de six caisses d’estampes d’Engelmann bloquées à la douane. Il y a bien vente des produits d’Engelmann. En 1831, Coindet écrit à Engelmann que ses produits, soumis à un rude moment d’examen, sont contestés car ne correspondant pas au goût anglais : « Les grands ouvrages ne se vendent à aucun prix […] Les planches de jardin ont un format qui n’est pas aimé ici et l’exécution, permettez-moi de le dire, laisse bien à désirer, cette manière de dessiner cotonneuse et vague peut plaire en France, mais ne plaît pas ici. »
Fig. 2. Brésil. Marché aux nègres (sic)
Dans un espace couvert, le marchand est attablé à l’entrée, en discussion avec un acheteur, tandis qu’un autre acheteur fait son choix parmi trois groupes d’esclaves : hommes, femmes, enfants.
BMM
- 7 . Sauf Engelmann’s Landscape Alphabet étudié par Michael Twyman, New York, The Pierpont Morgan Libr (...)
- 8 . Une étude concernant cette succursale de Londres est à paraître : « Une entreprise lithographique (...)
4À côté d’un point de vente, la succursale londonienne tente une production. Si celle d’éphémères est active, notamment des planches musicales, on connaît mal son œuvre7. Il demeure que deux reproches peuvent être faits par Engelmann, sans que l’on connaisse la réponse de Coindet : le coût des artistes français utilisés par lui (« des parasites qui s’attachent à vous pour sucer votre argent »), et « l’incapacité de notre associé de Londres pour la gérance des affaires de comptabilité ». Du coup, Engelmann en tire une conclusion : « votre établissement continue à absorber plus de fonds qu’il n’en produit ». Cela se solde par un financement de 100 000 francs à perte et, le 17 août 1831, Engelmann laisse éclater son ressentiment : « Maudite Londres ». Après avoir envisagé une faillite judiciaire, une liquidation s’étale sur sept ans. La spécificité londonienne – vente d’œuvres d’Engelmann et production propre – s’est révélée être une impasse faute d’un associé porteur apte à la comptabilité, et pose la question de la possibilité de diffusion d’un goût, voire d’un format8.
Saint-Pétersbourg
- 9 . Un des fils Engelmann, Jules, est en 1863, ingénieur en chef du matériel et de la traction des ch (...)
- 10 . Godefroy Engelmann fils publie en 1845 un de ses ouvrages, L’Église cathédrale de Saint-Isaac : d (...)
- 11 . AMM, 19 TT 2 B 1.
5Capitale politique de l’Empire russe, Nicolas Ier y réside de 1825 à 1855, c’est-à-dire durant toute la période du fondateur mulhousien et de son fils. Ville récente, fondée par Pierre le Grand en 1703, devenue européenne et hissée au rang de capitale sous l’un de ses successeurs, Alexandre Ier, elle comptait alors 425 000 âmes. La construction des chemins de fer9 sous le règne de Nicolas Ier transforme également en ville industrielle cette capitale intellectuelle et politique où la langue française joue un rôle certain, attestée par exemple par la présence d’architectes français, tels Ricard de Montferrand qui élève la cathédrale Saint-Isaac (1819-185810). L’un des fils du père Graf, Henry, associé avec Thierry père à Engelmann, y réside une partie de l’année. Dès décembre 1824, Engelmann qui est alors à Paris, s’intéresse aux débouchés qu’il pourrait trouver à Saint-Pétersbourg : « la vente de 5 à 6 000 francs que nous fîmes par mois [à Paris] suffirait-elle à notre ambition et même aux frais de notre ménage ? Nous devons donc chercher des ventes au dehors et il paraît qu’en Russie elles se trouvent11. » Nous pouvons suivre les événements marquants de cette entreprise de vente des productions mulhousiennes et parisiennes, mesurer les aléas, percevoir les difficultés financières.
Les productions d’Engelmann à destination de Saint-Pétersbourg
- 12 . Général baron Louis Bacher d’Albe, Souvenirs pittoresques, 1820-1822 (BMM).
- 13 . Les Lettres sur la Suisse (1823-1832), note 6.
- 14 . AMM, 19 TT 2 B 2.
- 15 . En 1837, Engelmann a un dépôt pour une valeur de 4 000 francs à Moscou chez Mallard.
- 16 . Il s’agit des Planches pour servir à l’intelligence des lettres élémentaires sur la botanique de (...)
- 17 . L’Album Turc est en cours d’achèvement en juin 1832 : Engelmann en espère 12 000 francs, et 5 000 (...)
6En 1824, y sont proposées à la vente, des Fables de La Fontaine (50) (fig. 3), des albums de Bacher d’Albe12 (50), des Vues de Suisse13 (44), 50 Portefeuilles géographiques (1 à 25). Les remises sont de 10 %, les expéditions suivent une route complexe (par la route, le chemin de fer, les voies fluviale et maritime) (fig. 4) : arrivées à Francfort-sur-le-Main chez un commissionnaire (Gantzland et Bernard), elles rejoignent Memel par l’intermédiaire de Hoffmann, commissionnaire en cette ville et, de là, gagnent Saint-Pétersbourg14. En 1828, les ventes ont porté sur 5 113 francs et, en 1829, sur 10 500 francs, soit le double. En 1829, Graf pense placer joliment de l’Italie, et un « ouvrage à compte d’auteur du baron d’Hoguer » sur La Laponie pour lequel il a avancé 7 000 francs destinés aux dessins. En 1830, Henry Graf fait le bilan de son séjour : il a vendu pour 13 000 francs de planches, surtout des « têtes de femmes, des Terrasses, les sujets de Deveria. Il ne me reste pas une feuille de tout ce que vous m’avez expédié l’année dernière ». Il a trouvé un correspondant à Moscou 15, et indique toutefois des « éléments invendables ici : les paysages, les fables, la botanique »16. Henry Graf insiste sur les « nouveautés ». En novembre 1832, des albums (Album Turc, Voyage dans l’Oural17) ont été envoyés par voie maritime, mais le bateau a coulé.
Fig. 3. L’homme entre deux âges et ses deux maîtresses (1666)
Fable de La Fontaine, une source essentielle reprise d’Ésope et illustrée par Horace Vernet
Coll. Bertarelli, Milan.
- 18 . AMM, 19 TT 2 B 11.
7De temps à autre, Engelmann fait un bilan. De 1828 à 1836, « Henry Graf a payé 150 000 francs à Engelmann avec 4 mauvaises affaires ». Nous sommes donc sur un rythme de plus de 20 000 francs par an. Graf étudie la demande de la clientèle, et critique la volonté d’Engelmann d’imposer un goût qui n’est pas recevable, constate-t-il pragmatiquement : « On demande toujours du nouveau et principalement du colorié, et alors les genres qui ne sont justement pas de votre fonds ; vos grands et chers ouvrages, les voyages et les paysages ne se vendent à aucun prix ». La remise proposée par Engelmann (15 %) se heurte à celle des « marchands de Paris qui proposent une remise de 35 %18 ». Dès le départ, en 1824, Henry Graf avait observé que les « officiers aux gardes » sont « les plus consommateurs en lithographies ».
Fig. 4. Transports à partir de Lyon et de Marseille en 1837 en direction de Thierry à Paris, une caisse de tableaux de 13 kg
AMM, 19 TT B 11
- 19 . Léon Lang, « Godefroy Engelmann et le Napoléon d’Horace Vernet », Bulletin du Musée historique de (...)
- 20 . Une solide mise au point par Ségolène Le Men, « Les voyages pittoresques et romantiques dans l’an (...)
- 21 . AMM, 19 TT 2 B 4.
8Le voyage à Saint-Pétersbourg s’enclenche après la foire de Leipzig. En février 1828, le second fils Graf (Jérémie) s’embarque à Lübeck et se propose « d’y faire un séjour de quelques semaines, et de [se] rembarquer pour Londres […] Les lithographies ne paient point de droits d’entrée en Russie […] Les marchandises sont expédiées de Rouen. » D’après son frère Henry qui se trouve à Saint-Pétersbourg, « il y a un intérêt pour les caricatures de sujets, et les sujets militaires, tout ce qui porte le nom d’Horace19 et Carle Vernet […] Le colorié se vend moins que le noir, exceptées les caricatures […] Les grands ouvrages se vendent moins ; 6 et 12 des 42 volumes Ancienne France20 et La Suisse se vendent par centaines, les caricatures par milliers […] Jérémie Graf se propose de joindre Taylor et ses productions ce qui pourrait, au total, être un investissement de 75 000 francs21. »
- 22 . AMM, 19 TT E 12.
9Dans la correspondance conservée, les échanges avec Saint-Pétersbourg commencent en 1824, avec une lettre de change d’Henry Graf de 1 750 francs : 3 800 francs de lithographies confiées à la vente à Dimitri Navisekhin ; 600 francs de lithographies vendues à divers particuliers (dont 12 Vues de Moscou à 300 francs, soit 240 francs net). Comment expliquer qu’Engelmann ait noté que notre « créance primitive sur Graf date de 1821, arrêtée en 182522 ».
Les aléas variés de Saint-Pétersbourg
- 23 . AMM, 19 TT 2 B 1.
- 24 . AMM, 19 TT 2 B 15.
10La Neva peut déborder (fig. 5) et, le 21 octobre 1824, Graf perd pour 11 247 francs de planches lithographiques en raison de l’inondation de la ville23. En août 1831, le choléra sévit à Saint-Pétersbourg. Le 16 novembre 1832, le « navire à bord duquel notre dernière expédition se trouvait a péri ». En 1828, le dépôt et sa marchandise avaient été assurés pour 12 000 francs et, le 20 mars 1835, un incendie fait disparaître pour 10 000 francs de marchandises. L’assurance étant à mi-perte, Graf est remboursé de 5 000 francs, mais il a engagé ailleurs la somme : perte sèche de 10 000 francs pour Engelmann. Ce qui décide Engelmann à gagner cette ville durant trois mois cette année-là « pour vendre24 ». Enfin l’expédition des planches peut révéler certaines planches inférieures en qualité à la réputation d’Engelmann. En 1828, Graf lui écrit : « j’ai reçu ici de mauvaises impressions ou inégales ou toutes pâles ».
Fig. 5. Crue de la Neva le 7 novembre 1834
Plusieurs plaques la rappellent à Saint-Pétersbourg, notamment près d’un domicile de Dostoïevsky
Université Herzen, vice-recteur Vitali Kantor.
Les difficultés financières à Saint-Pétersbourg
- 25 . AMM, 19 TT 2 B 10.
- 26 . AMM, 19 TT 2 B 1.
- 27 . Jean Zuber (1773-1852), dirigeant de l’entreprise de papiers peints qui existe toujours, est à l’ (...)
11Graf dispose des productions d’Engelmann, et ce dernier attend donc de l’argent en retour. Patatras ! À côté des aléas, la personnalité d’Henry Graf est en cause. D’une part Graf « a des règlements trop longs », et il convient de « ne pas lui accorder plus de 6 mois [de délai] ». Le 29 octobre 1832, Engelmann écrit à son beau-frère Thierry à Paris : « nous savons que Graf est très léger en affaire25 ». « Il est donc toujours difficile de négocier [ses] effets ». Ceci pourrait expliquer une certaine méfiance, assez tôt, puisque dès 1824, Engelmann écrit que Graf a encore des « anciennes lithographies et ne doit en recevoir de nouvelles que celles-ci soient écoulées26 ». Zuber27 à qui Engelmann transfère des effets de Graf, refuse ces papiers, car « il a toujours des doutes » sur lui.
- 28 . AMM, 19 TT 2 B 13.
- 29 . AMM, 19 TT 2 B 14.
12Ces difficultés financières pourraient expliquer la tentative – malheureuse – de changement d’orientation professionnelle de Graf, puisqu’Engelmann note, le 11 janvier 1837, que Graf, « comme une bombe est retombé de Saint-Pétersbourg à Paris, il cherche à importer le privilège du filage de la soie en Russie28 ». Et le 4 juin 1838, le notaire impérial à Saint-Pétersbourg se présente chez Graf pour le paiement d’une lettre de change (fig. 6). Graf étant absent, une sommation pour refus de paiement de 1 000 francs est effectuée, dont le coût (196,80 francs) s’ajoute au montant de l’impayé. Le document étant entre les mains d’Engelmann, un arrangement financier a dû être trouvé29. Il demeure que, malgré des difficultés, Engelmann trouve à Saint-Pétersbourg un lieu où écouler une partie de sa production.
Des collaborateurs russes ?
- 30 . AMM, 19 TT 2 B 6.
13Graf évoque le lithographe Orlovsky pour travailler avec Engelmann30. En 1832, en lien avec l’Académie impériale, pourrait être envisagée la publication par Engelmann du Voyage autour du monde par le capitaine Lutke, avec un traité portant sur 5 000 francs à la clé, et ceci en 1838 : l’affaire est engagée et dure plus de six ans, sans que l’on en connaisse la conclusion. Il faut attendre 1850 pour que le fils Engelmann publie d’Hilaire Dupont, La Russie illustrée : description générale, historique, géographique et pittoresque (fig. 7).
Fig. 7. Russie illustrée par Hilaire Dupont en 1850
Le lien avec la Russie perdure grâce à Godefroy Engelmann fils qui poursuit dans la voie ouverte
BMM
Des commissionnaires, ou l’itinérance d’un ou deux des fils Graf
14En 1827, Kuss à Rouen se propose à Engelmann comme commissionnaire : « si vous vouliez bien me confier un petit portefeuille d’échantillons de mandats, factures, étiquettes ». Il souhaite 5 % comme paye sur la vente de ces éphémères. Engelmann a essayé d’autres formules que le dépôt, le correspondant ou la succursale. Ainsi, dans le cas de Rouen, a-t-il fait réaliser au moins un bilan de compétence. Celui-ci – sans date – a trait à un certain Perruche qui :
désire de préférence qu’on forme un établissement à Rouen auquel il se vouerait en entier, abandonnant toute autre organisation particulière ou à défaut de former un établissement, il aimerait ne se vouer qu’à son affaire et dans ce cas, avoir un traitement fixe qu’il évaluerait à 3 000 francs y compris les frais de loyer. Monsieur Perruche possède la connaissance :
- 31 . Sur ces écrivains, on dispose du dossier établi par Michael Twyman, Émile Niveduab écrivain litho (...)
- 32 . Voir sur le site de l’École des Chartes, Élisabeth Parinet (dir.), Dictionnaire des lithographes (...)
- 33 . AMM, 19 TT 3 G 6.
- de l’impression [car] il imprime lui-même
- des planches d’écriture31
- du dessin au crayon
- l’écriture sur pierre : non
- la confection de l’encre : oui
- du crayon : oui
- du vernis : oui
Il a appris chez M. Langlumé 32, y a travaillé un an en 1816, du dessin dans d’autres lithographies (Motte, Bernard). Le cas échéant, il pourrait venir à Paris pour traiter de son affaire33.
15On a là un exemple d’un écrivain lithographe qui souhaite monter sa propre entreprise avec, vraisemblablement, l’appui financier d’Engelmann, ce qui s’est rencontré pour Heitz à Strasbourg. Dans les deux cas Perruche et Heitz, le projet ne s’est pas concrétisé. Il demeure une preuve de l’énergie déployée par Engelmann pour s’établir là où il y a une opportunité.
- 34 . Zuber se proposait dès 1827 d’y placer des planches par son voyageur.
16En 1828, E. Karth, de Rouen, a effectué un circuit en Italie34 qui rapporte 5 400 francs : Turin (554 francs), Gênes (627 francs), Plaisance, Parme, Bologne, Rome (660 francs), Trieste, Vérone, Brescia, Milan, (1348 francs), Côme, Venise (506 francs). Karth se propose de voyager en Belgique et en Hollande, et il évoque les villes d’Anvers, Leyde et Rotterdam, tout en mettant en garde Engelmann sur les ventes réalisées en Hollande : « Je ne suis pas heureux en Hollande de vos articles ».
- 35 . AMM, 19 TT 2 B 16.
- 36 . AMM, 19 TT 2 B 13 et 2 B 16.
17New York est servie en 1831, une vente à l’encan à 50 % de costumes russes, d’artillerie, de Suisse rapporte 5 396 francs bruts. L’aide de Zuber est attestée en 1832 : il demande à Engelmann un envoi de marchandises à New York. En 1833, nous constatons une vente aux enchères de planches anciennes à New York35. Si grâce à Zuber, le marché américain est abordé, un des correspondants de Hambourg (Kunhardt ou Christophe Bernoult) permet à Engelmann de s’attaquer au marché mexicain36 en 1837 avec un dépôt de marchandises de 4 245 francs en valeur à six mois. En 1841, il est signalé qu’il n’y aura « pas de nouveau dépôt », le marché étant saturé du fait de son étroitesse ou peu intéressé par les thèmes proposés, ou encore en raison de différences dans le goût artistique.
La foire de Leipzig : s’y rendre pour y faire quelques affaires et nouer des liens
- 37 . Il s’agit donc là d’un voyage de printemps. Mais en 1828, par exemple, Engelmann favorise une tou (...)
- 38 . Beate Berger, Geschichte der Stadt Leipzig, t. 3, Leipziger Universitätverlag, 2018, 1 096 p.
18En mars 1827, Engelmann décrit à Thierry le voyage d’aller à Leipzig d’Henry Graf. Il passe à Nuremberg, Munic37 (sic) et Augsbourg, villes qui, écrit Engelmann, « ont été très sobres. Nous attendons plus de Vienne et du nord de l’Allemagne. On a saisi l’échantillon de Graf à la frontière d’Autriche […] ce qui l’empêchera d’aller à Varsovie ». Le 1er mars 1828, Graf se trouve encore à Leipzig avec 30 à 40 000 francs de marchandises, c’est dire l’importance de cette foire où l’on demande partout Horace Vernet et un bon portrait de Napoléon. Leipzig est alors le lieu de foire le plus important des états germaniques, une foire de marchandises. Elle met en présence, malgré de nombreuses difficultés (douanes, transport, monnaies), des commerçants de toute l’Europe, des deux Amériques et du Brésil. Elle dispose d’une section d’art où exerce depuis 1799 Pietro del Vecchio38. En juin, Graf est de retour à Moscou, en août, il s’occupera lundi de son passeport et partira pour Riga, Varsovie, Berlin et Hambourg où il s’embarquera pour Londres. Il espère être à Mulhouse au commencement d’octobre, soit huit mois d’itinérance. Les affaires à Leipzig sont variables. En 1829, 24 506 francs de recettes mais des frais de voyage de 7 934 francs. De Leipzig, le 20 mai 1829, Graf écrivait :
le rouleau avec les Napoléon est arrivé. L’exécution (quoiqu’au dire de tous ceux qui l’ont vu ici en 1810 tous les jours, la ressemblance laisse beaucoup à désirer) et surtout l’impression de cette planche est admirable ; elle se vendra un peu lentement à la vérité à cause du haut prix [20 francs], mais sa beauté est trop séduisante pour qu’avec le tems [sic ] nous ne dussions placer ce que la planche peut produire : je débarrasserai mes 30 ici mais pas plus, plusieurs marchands sont déjà partis et les autres qui en auraient pris voulaient l’avoir par douzaine n’en choisissent qu’un ou 2, apprenant qu’il coûte R 6,16. Mais soyez tranquilles j’en vendrai beaucoup à Berlin et Varsovie.
Fig. 8. Compte en commission en 1836 par Muller à Amsterdam avec 16 exemplaires différents dont 2 Manuel du dessinateur
AMM, 19 TT 1 G 10
- 39 . AMM, 19 TT 2 B 8.
- 40 . À Hambourg, ce sont Doormann, Kunhardt ou Perthus et Besser qui figurent parmi les correspondants (...)
- 41 . En 1843, à Amsterdam, Buffa n’a pas pu payer la traite due.
19En 1830, on note qu’il ira à Leipzig trois semaines, du 24 avril au 15 mai. En 1831, Graf passe à Prague, Dresde et Berlin avant d’aller à Leipzig avec son fils Josué, mais renonce à la Hongrie car « cette foire est la plus mauvaise que Leipzig ait encore vu39 », ce qui lui attire une sévère remarque d’Engelmann : « si j’ai parlé d’économie […] cela ne pouvait regarder que Graf qui fait des voyages en grand seigneur et à force de se presser ne termine encore que demi ». En 1833, Engelmann part pour Leipzig, y travaille avec Del Vecchio qui a, en 1841, pour 12 140,79 F de dépôt : six à huit encaissements à prévoir. Le 23 mai 1835, Engelmann décrivait sa tournée : « Je pars demain pour Berlin, de là pour Hambourg40, ensuite je visiterai la Hollande (Compte en commission en 1836 par Muller à Amsterdam avec 16 exemplaires différents dont 2 Manuel du dessinateur (fig. 8) à Amsterdam, Buffa41. Il verra […] si nos anciens articles veulent prendre dans ce pays que nous n’avons pas visité depuis plus de six ans. » Engelmann s’interroge sur la baisse des prix : « le tort apporté par la gravure sur acier, l’éventualité de vente de pierres lithographiques et du stock par le Journal de la Librairie ». Puis il énumère quelques résultats à Leipzig (fig. 9) : vente pour 700 francs ; dépôt pour 800 francs. Un dépôt est trouvé à Berlin chez Sachse, d’autres à Bruxelles, Liège, Aix-la-Chapelle, avec ce constat pour Anvers : « mauvais nid pour mes articles, je n’y ai pas vendu une feuille ». En 1837, Engelmann ne pensait plus retourner à Leipzig car « cela ne vaut plus les frais de voyage » écrit-il le 2 mai de Francfort, force lui est de constater que Londres n’envoie pas son catalogue, que Paris n’envoie pas d’édition : « il est bien désagréable quand donc le chef d’une maison n’est pas au fait de ce qui s’y passe ». Certes, la maison Perthus à Hambourg a réglé 300 francs, mais il n’a « pas trouvé un acquéreur pour la vente d’images », notamment l’album sur le Brésil et celui sur les cathédrales (fig. 10) en vente depuis février 1837. Jamais foire n’a été aussi mauvaise que celle de cette année. Au total, une impression mitigée, avec de bonnes et de mauvaises années. Au phénomène cyclique s’ajoute, au niveau européen, la question des crédits. Entre le dépôt, la vente et le règlement, se déroulent bien des péripéties.
20Les rencontres peuvent déboucher sur un dépôt, mais quelle est la compétence des commissionnaires ? Ainsi, Hartmann de Riga « ne vaut rien et notre créance est bien aventurée » signale Henry Graf en 1828 à Engelmann. Ou tout simplement, le marché de Riga est-il suffisant pour un dépôt, et non un passage à intervalles plus ou moins réguliers à l’intérieur d’une tournée ? Sans compter des goûts différents.
- 42 . « Nous venons de recevoir le compte de vente de notre seconde expédition au Mexique, une somme ne (...)
21Au cours de cette partie, nous avons concentré les diverses notations rencontrées chronologiquement, de manière à avoir une vue aussi complète que possible sur les différentes cités – capitales ou grandes villes – pénétrées par Engelmann et son appareil de ventes. Une incidente ici, une remarque là, pour Cracovie une simple évocation, comme pour le Mexique42. Il en va différemment en 1837 : deux ans avant la mort d’Engelmann, peu de temps après l’invention de la chromolithographie, nous disposons d’un état des « marchandises en dépôt », sachant que du dépôt à la vente, il y a une marche que de la vente au règlement, il y en une seconde et que, dans un inventaire, l’estimation de la valeur sans amortissement ne permet pas de rendre compte du réel. Celui-ci se manifeste à d’autres moments, lorsqu’Engelmann attribue à chaque lot un coefficient de valeur, déduisant de 25 à 75 % de la valeur initiale : le tirage a été trop élevé, le sujet n’intéresse pas, le goût de tel pays ne correspond pas à celui mis en relief par les articles retenus par Engelmann, la clientèle est restreinte, le tirage est ancien, une crise est là…
Un bilan en 1837
- 43 . À Strasbourg, Berger-Levrault, Schmitt et Gauckler. En janvier 1831, Engelmann constatait que la (...)
- 44 . Sur cette famille, Elda Fietta, Dominique Lerch, Emilia Fietta. L’ultima dei Badalai, Museo Per V (...)
22En 1837, nous disposons d’un inventaire copieux à Mulhouse, dont deux pages sont consacrées aux « marchandises en dépôt » (fig. 11) d’un montant global de 106 196,11 francs, estimé à 53 098 francs (déduction de 50 % en sus des remises déduites sur les factures). Cet inventaire concerne très peu la France (vraisemblablement aux mains commerciales de Paris), mais l’Alsace, avec Strasbourg (2,8 %43), Wissembourg avec l’imagerie Wentzel, cliente insignifiante (61 francs), comme Boehrer d’Altkirch (13 francs), Colmar (1 %), Mulhouse, au magasin d’Engelmann (2,8 %), et Metz (1 %) grâce aux frères Fietta44.
- 45 . Cf. Bernadette Litschgi, art. cit., en note 6.
- 46 . Cette famille originaire de Pieve Tessino est présente à Amsterdam dès 1776, cf. Kinderprenten, C (...)
23Certaines capitales sont touchées : Vienne (5,5 %), Le Cap (2,7 %), Rome (422 francs), mais en Italie surtout Livourne (2,2 %), ou Constantinople 2 %) dans l’Empire ottoman. La Suisse représente un marché important, ce qui s’explique en partie par une production d’Engelmann concernant ce pays45 : Berne (271 francs), Zurich (7,5 %), Saint-Gall (1 %), Lucerne (268 francs), Vevey (47 francs), Soleure (145 francs), Winterthur (425 francs), Schaffhausen (282 francs) et, avant tout, Bâle (4,8 %), ville voisine de Mulhouse. Au total, ce pays, avec neuf cités touchées, concerne près de 14 % des marchandises en dépôt. En Hollande, deux villes sont à considérer : Amsterdam (4,8 %) avec Buffa 46, et Utrecht (0,5 %), soit 5,3 % des dépôts.
- 47 . AMM, 19 TT 2 D 1. Ceci explique, en partie, la présence de trois éditions de ce Manuel à la Deuts (...)
24L’Allemagne est une terre de lithographie, avec deux caractéristiques. La présence d’une foire majeure à Leipzig. En 1837, c’est Del Vecchio qui est le commanditaire d’Engelmann pour 38% des marchandises déposées. Il a succédé à Weigel en 1833, mais Engelmann ne cache pas son angoisse devant ses résultats : « ce cruel Del Vecchio nous donne la fièvre47 ». Une dispersion entre vingt-trois autres villes, de 88 francs à Neustadt à 5 964 francs à Francfort-sur-le-Main. Cette dernière ville absorbe 5,9 % des marchandises en dépôt, suivent deux villes portuaires, Hambourg (4 %) et Brême (3,2 %), puis c’est Berlin (2,7 %) et Munich (2,3 %). C’est dire si, en 1837, dotées d’un important marché pour les lithographies, les villes des États germaniques (38 %) absorbent, ensemble avec la foire de Leipzig (27 %), plus de la moitié (65 %) des marchandises déposées par Engelmann.
25Ces contacts avec des lithographes allemands permettent à Engelmann de faire traduire ou de vendre ses inventions :
- 48 . AMM, 19 TT 2 B 10.
26En 1833, Engelmann écrit à Thierry : « Nous avons fait un arrangement avec une maison de Berlin qui traduit notre manuel de dessinateur lithographe pour lui tirer 500 exemplaires de planches en faisant un tirage ici [à Mulhouse48] ».
27Le 18 juin 1837, à propos de la découverte de la chromolithographie, Engelmann met en avant ses contacts, et d’abord ses contacts en Allemagne :
- 49 . Winkelmann, Gropius, Sachse sont des noms évoqués en 1837.
[…] il est probable que nous tomberons d’accord avec quelques maisons d’Allemagne pour leur vendre ce procédé, malheureusement que la plupart des établissements lithographiques sont pauvres49 et n’ont pas de quoi donner une somme un peu notable pour un pareil procédé et pour une bagatelle je ne veux pas la céder […] en France, le brevet d’inventeur nous garantira mais des lithographes parisiens le feront reconnaître sous mains à des lithographes étrangers.
- 50 . AMM, 19 TT 2 B 13. Pour un tirage complet de 100 épreuves en chromolithographie, Engelmann compte (...)
28En effet, Engelmann a vendu le procédé à plusieurs lithographes de la capitale, soit contre une somme une fois payée, soit contre une rente, soit contre un certain nombre d’épreuves50.
- 51 . Deux folios d’un inventaire à Mulhouse en 1837 (AMM, 19 TT E 5).
Dépôts effectués par Engelmann en 1837 51
|
Ville |
Dépôt |
Ville |
Dépôt |
Ville |
Dépôt |
|
Altkirch |
13 |
Heidelberg |
388 |
Rome |
422 |
|
Amsterdam |
4804 |
Karlsruhe |
431 |
Saint-Gall |
1054 |
|
Augsbourg |
847 |
Koenigsberg |
401 |
Schaffhausen |
282 |
|
Bâle |
4845 |
Le Cap |
2701 |
Schittgaert ? |
644 |
|
Berlin |
2756 |
Leipzig |
38 528 |
Soleure |
145 |
|
Berne |
281 |
Livourne |
2235 |
Spire |
765 |
|
Bonn |
927 |
Lucerne |
218 |
Strasbourg |
2859 |
|
Brême |
3124 |
Mannheim |
1137 |
Utrecht |
557 |
|
Colmar |
1000 |
Mayence |
352 |
Vevey |
47 |
|
Cologne |
95 |
Metz |
1165 |
Vienne |
5591 |
|
Constance |
267 |
Mulhouse |
2885 |
Wesel |
348 |
|
Constantinople |
2003 |
Munich |
2282 |
Winterthur |
425 |
|
Darmstadt |
179 |
Neustadt |
88 |
Wissembourg |
61 |
|
Francfort |
5964 |
Nuremberg |
1233 |
Worms |
122 |
|
Hambourg |
4044 |
Ratisbonne |
261 |
Zurich |
7533 |
- 52 . AMM, 19 TT 2 B 15.
- 53 . AMM, 19 TT 2 B 10.
29Engelmann est le financier de l’entreprise. C’est à lui que s’adressent les succursales de Londres et son associé parisien, Thierry, pour obtenir des fonds. Le 15 mai 1835, Thierry lui demande 3 500 francs, ce qui lui a « coupé bras et jambes […] Je vois, écrit Engelmann, nos termes à payer constamment devant moi comme des spectres ». Et de décrire l’espace commercial de Thierry à Paris : « Vous avez Paris qui est la meilleure ville d’Europe pour les estampes, la France, la Belgique, la Hollande, la Russie, la Pologne [… Il convient d’] organiser Paris sur un autre pied », avec notamment un commis actif (Kunden52 ?). En ce qui concerne la France, on notera comme au passage son « refus de faire affaire avec Roret qui a déjà fait 3 faillites53 » en 1833, ou cette remarque concernant Besançon où il constate en 1833 « la vente l’an passé pour 14 000 francs ». L’aventure lithographique est complexe, l’inventaire après décès d’Engelmann ne laisse aucune hésitation sur les stocks toujours disponibles et le peu d’actifs réalisables, moins de 40 000 francs !
- 54 . Sur les Voyages Pittoresques, La fabrique du romantisme. Charles Nodier et les Voyages Pittoresqu (...)
- 55 . Sur l’Alsace, L. Lang, « Godefroy Engelmann, imprimeur-lithographe et éditeur des Antiquités de l (...)
- 56 . Georges Bischoff, « Un voyage imaginaire de l’industrie en Haute Alsace », in Jean Mieg, Manufact (...)
- 57 . Sur la Suisse, note 6. Ne pas oublier le rôle d’Engelmann dans l’installation de la lithographie (...)
- 58 . Dans le catalogue Terra Brasilis, Bruxelles, 2011, voir l’article de Pablo Diener, « Johann Morit (...)
30Toutefois, à côté d’une œuvre que l’on peine encore à mesurer dans son ensemble, les Albums ayant fait l’objet de cinq études, la Normandie54, l’Alsace55 et ses manufactures56, la Suisse57 et le Brésil58 –, d’un combat quotidien pour faire face aux échéances, Engelmann a tissé une toile commerciale complexe. Succursales à Londres, voire à Saint-Pétersbourg, présence assez régulière à la foire de Leipzig, tournée importante dans les États germaniques et à leurs marges polonaises ou lituaniennes, sans compter ce que vend Paris ou les ventes en Alsace même, aux États-Unis (à New York) et en Italie grâce à l’appui du réseau de Zuber de Rixheim, voire au Mexique grâce à un appui allemand, il y a là une volonté tenace de placer ses produits et de faire rayonner une qualité, celle d’une entreprise ayant un pied à Mulhouse et un autre à Paris, mais dont la tête de réseau est bien à Mulhouse.
Notes
1 . Wilhelm Weber, Saxa loquentur. Steine reden. Geschichte die Lithographie, Munich, 1964, 2 vol. Une bibliographie à jour, en particulier des travaux de Léon Lang, dans Dominique Lerch, « Pour une histoire de la lithographie en France : Engelmann, un passage obligé », Le Vieux Papier, no426, octobre 2017, p. 361‑369.
2 . Au niveau européen, la concurrence est forte, notamment avec le fils d’un Strasbourgeois, Hullmandel, qu’Engelmann espionne, cf. Michael Twyman, « Charles-Joseph Hullmandel: lithographic printer extraordinary », in Pat Gilmour, Lasting impressions, Canberra, Australian National Gallery, 1988, p. 42‑90, 362‑367. La rivalité est éclatante avec Jobard, cf. Marie-Christine Claes, J.B.A.M. Jobard (1792-1861), visionnaire de nouveaux rapports entre l’art et l’industrie, acteur privilégié des mutations de l’image en Belgique au XIXe siècle, thèse Louvain-la-Neuve, 2006.
3 .Les archives de l’entreprise Engelmann ont été déposées aux Archives municipales de Mulhouse (AMM), ce que m’a signalé le professeur Raymond Oberlé. Aux Archives, Madame Michelon et son personnel ont favorisé cette recherche, je les en remercie. À la Bibliothèque municipale de Mulhouse (BMM), Michaël Guggenbühl a été d’un appui constant avec son équipe.
4 . Dominique Lerch, « Engelmann et ses artistes », article à paraître.
5 . Dominique Lerch, « Faire face aux échéances financières et créer une œuvre : l’empire Engelmann dans la tourmente (1825-1837) », Annuaire historique de Mulhouse (AHM), 2020, p. 35‑46.
6 . Les Lettres sur la Suisse (1823-1832) sont composées de cinq parties couvrant ce pays, voir Bernadette Litschgi, « Voyage en Suisse à la recherche d’un idéal », AHM, 2015, p. 11‑17.
7 . Sauf Engelmann’s Landscape Alphabet étudié par Michael Twyman, New York, The Pierpont Morgan Library, 1998, 20 p.
8 . Une étude concernant cette succursale de Londres est à paraître : « Une entreprise lithographique conquérante : Engelmann à Londres et son chemin de croix (1826-1848) ».
9 . Un des fils Engelmann, Jules, est en 1863, ingénieur en chef du matériel et de la traction des chemins de fer russes à Saint-Pétersbourg, cf. Ernest Meininger, Chronique de la famille Engelmann, Mulhouse, 1914, p. 369.
10 . Godefroy Engelmann fils publie en 1845 un de ses ouvrages, L’Église cathédrale de Saint-Isaac : description architecturale pittoresque et historique de ce monument.
11 . AMM, 19 TT 2 B 1.
12 . Général baron Louis Bacher d’Albe, Souvenirs pittoresques, 1820-1822 (BMM).
13 . Les Lettres sur la Suisse (1823-1832), note 6.
14 . AMM, 19 TT 2 B 2.
15 . En 1837, Engelmann a un dépôt pour une valeur de 4 000 francs à Moscou chez Mallard.
16 . Il s’agit des Planches pour servir à l’intelligence des lettres élémentaires sur la botanique de J. J. Rousseau par Paul Oudart.
17 . L’Album Turc est en cours d’achèvement en juin 1832 : Engelmann en espère 12 000 francs, et 5 000 francs de celui concernant l’Oural.
18 . AMM, 19 TT 2 B 11.
19 . Léon Lang, « Godefroy Engelmann et le Napoléon d’Horace Vernet », Bulletin du Musée historique de Mulhouse (BMHM), 1974, p. 155‑163.
20 . Une solide mise au point par Ségolène Le Men, « Les voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France de Taylor et Nodier : un monument de papier », Voyages Pittoresques Normandie 1820-2009, Milan, Silvane, 2009, p. 36‑64.
21 . AMM, 19 TT 2 B 4.
22 . AMM, 19 TT E 12.
23 . AMM, 19 TT 2 B 1.
24 . AMM, 19 TT 2 B 15.
25 . AMM, 19 TT 2 B 10.
26 . AMM, 19 TT 2 B 1.
27 . Jean Zuber (1773-1852), dirigeant de l’entreprise de papiers peints qui existe toujours, est à l’affût des progrès techniques dans l’impression et a ouvert à Engelmann le chemin de Munich et de la lithographie. Son fils Jean (1799-1853) fonde avec Engelmann la Société industrielle de Mulhouse. Il y a donc un lien solide entre les deux industriels et l’appui de Zuber est constant. Le père Zuber ouvre le marché américain à Engelmann. Cf. les articles « Zuber » rédigés par Bernard Jacqué dans L’Encyclopédie d’Alsace, et Bernard Jacqué et Philippe de Fabry, « Notes sur le commerce du papier peint français aux États-Unis durant la première moitié du XIXe siècle », Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse (BSIM) 1985, no797, p. 107‑112.
28 . AMM, 19 TT 2 B 13.
29 . AMM, 19 TT 2 B 14.
30 . AMM, 19 TT 2 B 6.
31 . Sur ces écrivains, on dispose du dossier établi par Michael Twyman, Émile Niveduab écrivain lithographe à Bordeaux dans les années 1830, Lyon, Musée de l’impression, 2020, 96 p.
32 . Voir sur le site de l’École des Chartes, Élisabeth Parinet (dir.), Dictionnaire des lithographes français du XIXe siècle, la notice Pierre Langlumé installé à Paris dès 1818, avec une énorme production satirique, comme Charles Motte, installé à Paris en 1824 puis à Londres en 1829. Charles Bernard exerce dans le même domaine avant 1820 et jusqu’en 1827.
33 . AMM, 19 TT 3 G 6.
34 . Zuber se proposait dès 1827 d’y placer des planches par son voyageur.
35 . AMM, 19 TT 2 B 16.
36 . AMM, 19 TT 2 B 13 et 2 B 16.
37 . Il s’agit donc là d’un voyage de printemps. Mais en 1828, par exemple, Engelmann favorise une tournée d’Allemagne en hiver, « c’est là le bon moment de la vente » (AMM, 19 TT 2 B 5).
38 . Beate Berger, Geschichte der Stadt Leipzig, t. 3, Leipziger Universitätverlag, 2018, 1 096 p.
39 . AMM, 19 TT 2 B 8.
40 . À Hambourg, ce sont Doormann, Kunhardt ou Perthus et Besser qui figurent parmi les correspondants d’Engelmann en 1837.
41 . En 1843, à Amsterdam, Buffa n’a pas pu payer la traite due.
42 . « Nous venons de recevoir le compte de vente de notre seconde expédition au Mexique, une somme nette de 4225 francs, valeur à six mois », le 5 décembre 1837 (AMM, 19 TT 2 B 13).
43 . À Strasbourg, Berger-Levrault, Schmitt et Gauckler. En janvier 1831, Engelmann constatait que la ville de Strasbourg « est gorgée d’estampes pour longtemps » (AMM 2 B 8).
44 . Sur cette famille, Elda Fietta, Dominique Lerch, Emilia Fietta. L’ultima dei Badalai, Museo Per Via, 2019, 74 p.
45 . Cf. Bernadette Litschgi, art. cit., en note 6.
46 . Cette famille originaire de Pieve Tessino est présente à Amsterdam dès 1776, cf. Kinderprenten, Centsprenten, Schoolprente. Populair grafieck in de Nederlanden. 1650-1950, Nico Boerma, Aernout Borms, Alfons Thijs, Jo Thijssen, Nimègue, 2014, p. 86. Jo Thijssen nous signale (courriel du 19 avril 2020) un site qui recense plus de 200 annonces de ce dernier dans la presse néerlandaise de l’époque de Buffa (delpher.nl/nl/kronten).
47 . AMM, 19 TT 2 D 1. Ceci explique, en partie, la présence de trois éditions de ce Manuel à la Deutsche Nationale Bibliothek de Leipzig (1822, 1824, 1830), référence fournie par Michaël Guggenbühl.
48 . AMM, 19 TT 2 B 10.
49 . Winkelmann, Gropius, Sachse sont des noms évoqués en 1837.
50 . AMM, 19 TT 2 B 13. Pour un tirage complet de 100 épreuves en chromolithographie, Engelmann compte 30 francs (AMM, 19 TT 2 B 13).
51 . Deux folios d’un inventaire à Mulhouse en 1837 (AMM, 19 TT E 5).
52 . AMM, 19 TT 2 B 15.
53 . AMM, 19 TT 2 B 10.
54 . Sur les Voyages Pittoresques, La fabrique du romantisme. Charles Nodier et les Voyages Pittoresques. 1820-1878, Paris, Musée de la vie romantique, 2014, 127 p., et Ségolène Le Men, « Les voyages pittoresques… », art. cit., note 20.
55 . Sur l’Alsace, L. Lang, « Godefroy Engelmann, imprimeur-lithographe et éditeur des Antiquités de l’Alsace », BMHM, 1972, p. 83‑106. Sur les Manufactures du Haut-Rhin, cf. Léon Lang, « Godefroy Engelmann imprimeur-lithographe des Manufactures du Haut-Rhin de Jean Mieg », BMHM, 1976, p. 163‑188, et l’édition par Georges Bischoff de ce volume aux Éditions Contades, 1982, 104 p. + pl. et in L’Alsace pittoresque. L’invention d’un paysage. 1770-1870, Colmar, Unterlinden, 2011, Ségolène Le Men, « Engelmann et l’Alsace pittoresque et romantique : art, nature, industrie », p. 59‑82.
56 . Georges Bischoff, « Un voyage imaginaire de l’industrie en Haute Alsace », in Jean Mieg, Manufactures du Haut-Rhin, Rosheim, 2012.
57 . Sur la Suisse, note 6. Ne pas oublier le rôle d’Engelmann dans l’installation de la lithographie en Suisse : Fritz Blaser, « Zur Einführung des Steindrucks in Luzern », Gutenberg Jahrbuch, 1965, p. 220‑223.
58 . Dans le catalogue Terra Brasilis, Bruxelles, 2011, voir l’article de Pablo Diener, « Johann Moritz Rugendas et le Brésil », p. 172‑179, s’appuyer sur le compte rendu de Print Quarterly, 2002, p. 85-86 au sujet de Rugendas, l’artiste à l’œuvre et sur Bernard Jacqué, « Godefroy Engelmann et le Brésil », AHM, 1985, p. 107‑112.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Fig. 1. Lettres sur la Suisse : canton de Berne, le chemin d’Aarmühli à Interlaken |
| Crédits | BMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,8M |
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|
| Titre | Fig. 2. Brésil. Marché aux nègres (sic) |
| Légende | Dans un espace couvert, le marchand est attablé à l’entrée, en discussion avec un acheteur, tandis qu’un autre acheteur fait son choix parmi trois groupes d’esclaves : hommes, femmes, enfants. |
| Crédits | BMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,4M |
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|
| Titre | Fig. 3. L’homme entre deux âges et ses deux maîtresses (1666) |
| Légende | Fable de La Fontaine, une source essentielle reprise d’Ésope et illustrée par Horace Vernet |
| Crédits | Coll. Bertarelli, Milan. |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-3.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,1M |
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|
| Titre | Fig. 4. Transports à partir de Lyon et de Marseille en 1837 en direction de Thierry à Paris, une caisse de tableaux de 13 kg |
| Crédits | AMM, 19 TT B 11 |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-4.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,3M |
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|
| Titre | Fig. 5. Crue de la Neva le 7 novembre 1834 |
| Légende | Plusieurs plaques la rappellent à Saint-Pétersbourg, notamment près d’un domicile de Dostoïevsky |
| Crédits | Université Herzen, vice-recteur Vitali Kantor. |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-5.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 452k |
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|
| Titre | Fig. 6. Lettre de change portée par un huissier de Saint-Pétersbourg à Henry Graf en 1838 |
| Crédits | AMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-6.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,6M |
![]() |
|
| Titre | Fig. 7. Russie illustrée par Hilaire Dupont en 1850 |
| Légende | Le lien avec la Russie perdure grâce à Godefroy Engelmann fils qui poursuit dans la voie ouverte |
| Crédits | BMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-7.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,9M |
![]() |
|
| Titre | Fig. 8. Compte en commission en 1836 par Muller à Amsterdam avec 16 exemplaires différents dont 2 Manuel du dessinateur |
| Crédits | AMM, 19 TT 1 G 10 |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-8.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 888k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 9. Étiquette de DMC qui fréquente également la foire de Leipzig (et de Francfort) |
| Crédits | BMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-9.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 2,5M |
![]() |
|
| Titre | Fig. 10. Cathédrale Notre-Dame de Paris, vue latérale |
| Crédits | BMM |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-10.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,6M |
![]() |
|
| Titre | Fig. 11. Marchandises en dépôt en 1837 |
| Crédits | AMM, 19 TT 1 E 5 |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-11.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 996k |
![]() |
|
| Titre | Fig. 12. L’empire commercial du lithographe Engelmann vers 1837. |
| URL | http://journals.openedition.org/alsace/docannexe/image/5055/img-12.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 1,3M |
Pour citer cet article
Référence papier
Dominique Lerch, « L’empire commercial du lithographe Engelmann (Mulhouse et Paris) et sa stratégie d’expansion internationale dans la première moitié du XIXe siècle », Revue d’Alsace, 147 | 2021, 131-157.
Référence électronique
Dominique Lerch, « L’empire commercial du lithographe Engelmann (Mulhouse et Paris) et sa stratégie d’expansion internationale dans la première moitié du XIXe siècle », Revue d’Alsace [En ligne], 147 | 2021, mis en ligne le 01 novembre 2022, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/alsace/5055 ; DOI : https://doi.org/10.4000/alsace.5055
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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