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I. Dossier

La relation à l’autre du dedans : pour une phénoménologie de la relation intersubjective dans la grossesse

Marie Leborgne Lucas
p. 227-244

Texte intégral

Introduction

  • 1 Myra Leifer, Psychological Effects of Motherhood, A Study of Forst Pregnancy, New-York, Praeger, 19 (...)
  • 2 Luce Irigaray, « When Our Lips Speak Together », in Janet Price et Margrit Shildrick, Feminist Theo (...)

1La grossesse est une expérience d’hospitalité charnelle par laquelle un autre, que je ne connais pas, grandit en moi et vient à l’existence par mon corps. Enceinte, je ne suis plus exactement seule, et ce surtout une fois que celui qui est porté manifeste directement sa présence. Nous sommes deux pour un même corps – ou plutôt, deux pour deux corps imbriqués, deux chairs entremêlées sans qu’il y ait pourtant fusion, deux centres de « perception et de conscience »1 imbriqués dans un même corps. Enceinte, je ne suis « ni une, ni deux », observe Luce Irigaray2. Je ne suis plus exactement un « je », sans être pourtant exactement non plus un « nous ». Dans la grossesse, la femme fait l’expérience de l’imbrication inouïe à l’altérité et de la frontière floue avec le monde, nous rappelant notre imbrication originaire à tous.

  • 3 « Sujet enceint » est la traduction littérale de l’expression anglaise qu’emploie Iris Marion Young (...)

2Nous nous arrêterons sur cette imbrication de deux personnes en « une », en suivant pour ce faire les travaux d’Iris Young à partir des années 1980 (notamment dans son article « Pregnant Embodiment »). Elle cherche à rompre avec le point de vue traditionnel de la philosophie sur la grossesse, qui ne considère la femme que comme un « réceptacle » (container) pour le développement du fœtus. Iris Young appelle ainsi à une phénoménologie du sujet enceint3. À sa suite, de nombreuses philosophes féministes anglo-saxonnes ont poursuivi cette phénomé- nologie de la grossesse, en dialogue constant avec l’œuvre de Maurice Merleau-Ponty. Pour ne citer que quelques noms qui me seront utiles dans le présent article : Sarah LaChance Adams, Kelly Oliver, Imogen Tyler, Frances Gray, Maria Simms, Christine Battersby, ou encore Caroline Lundquist et Florentien Verhage.

3En m’appuyant sur leurs travaux ainsi que sur ma propre expérience de mère, je chercherai à montrer ici que la grossesse initie un nouveau rapport à soi et au monde, marqué par le changement et l’imbrication avec le non-moi. L’être-enceint fait l’expérience de l’autre en lui-même et s’éprouve lui-même comme un autre .

  • 4 Talia Welsh, « The Order of Life, How Phenomenologies of Preganancy Revise and Reject Theories of t (...)

4Nous verrons dans une première partie que l’étude de la relation à l’autre au dedans de son propre corps dans la grossesse permet de repenser la relation à l’altérité, qui n’est pas d’abord dans la séparation et la distance (I). Ensuite, nous verrons que le sujet enceint fait voler en éclat la compréhension classique du sujet (II). J’essayerai ainsi de montrer que la grossesse, quoiqu’étant une « expérience limite »4, prolonge l’intuition phénoménologique de la « chair » comme entremêlée au « tissu du monde », pour reprendre la formulation de Merleau-Ponty.

I. La relation à l’autre du dedans

5La relation à l’autre dans la grossesse est d’abord tactile, voilée et sans distance. Arrêtons-nous pour commencer sur ce que cela implique.

1. La relation à l’autre est d’abord tactile

  • 5 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Paris, Gallimard « Folio Essai » [1949], 2014, t. II, p. 356.
  • 6 Joël Clerget, « La grossesse dans le nombre et le temps », in Fantasmes et masques de grossesse, Ly (...)

6Autour du quatrième mois de la grossesse, un bouleversement s’opère : jusqu’alors je me savais enceinte, mais seulement de manière indirecte (nausées, gonflement des seins, fatigue accrue, voire test urinaire, test sanguin ou échographie). Mais lorsque je perçois de sensation directe les premiers mouvements de cet autre en moi, je sens tout à coup qu’il y a quelqu’un dans mon propre corps, l’autre n’est plus une idée, il est « lourdement présent »5. Si au départ les mouvements peuvent être interprétés comme des mouvements de mes propres organes internes, en un « ça bouge », le doute progressivement cède à une certitude : il y a quelque chose – ou quelqu’un – qui n’est pas moi, et qui en moi se meut. Du « ça bouge », je passe progressivement au « il bouge »6. Ces premiers mouvements que je perçois me font comprendre l’impensable, l’inimaginable : quelqu’un frappe au-dedans de moi, et mon ventre est le mur, l’enceinte, qui le sépare du monde. Je me sens tout à coup touchée, mais du dedans . Arrêtons-nous ici quelques instants sur ce qu’implique ce toucher « du dedans ».

  • 7 M. Leifer, op . Cit ., p. 44. Nous traduisons.
  • 8 Caroline Lundquist, « Being Torn : Toward a Phenomenology of Unwanted Pregnancy », Hypatia, vol. 23 (...)
  • 9 Gail Weiss, « Birthing Responsibility : A Phenomenological Perspective on the Moral Significance of (...)
  • 10 Voir S. de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, op . cit ., t. II, p. 347.

7La première observation que l’on peut faire, c’est que ce toucher du dedans témoigne de la vie distincte de la mienne, quoique totalement dépendante, de celui qui grandit en moi. La grossesse peut dès lors être vécue comme relation de deux sujets dans mon propre corps, ou de « deux centres de perception et de conscience »7. Percevoir l’autre comme une conscience, ou du moins une conscience émergente, sup- pose cependant que la grossesse soit acceptée (cf. Caroline Lundquist8). Je peux alors parler à cet autre qui loge en moi, lui chanter des chan- sons, caresser mon propre ventre pour tenter de le caresser. Je peux aussi le sentir parfois comme « répondre » à ma voix, à mon chant ou à la voix de son père, par des tressaillements sentis de l’intérieur – voire à mes caresses, si l’on se fie du moins aux promesses de l’haptonomie, qui propose des techniques pour que la mère puisse communiquer par le toucher avec celui qu’elle porte en elle. Cette relation qu’instaure le toucher intra-utérin est néanmoins toujours médiate : entre le moi et l’autre, il y a toujours mon corps. C’est d’ailleurs en prenant soin de mon propre corps que je peux prendre soin de l’autre. C’est en mangeant que je lui donne à manger. C’est en caressant mon propre ventre que je tente de le caresser et de le rejoindre . Cette relation médiate à l’autre donne ainsi lieu à une « responsabilité médiate »9, dans la mesure où la responsabilité envers l’autre dans la grossesse se traduit par le soin apporté à son propre corps (lire sur ce point l’article de Gail Weiss). Ce rapport tactile médiat à un autre qu’initie le toucher intra-utérin me fait entrer en relation au corps de cet autre que je porte en moi. L’autre ne se présente pas d’abord à moi par son visage, mais par la place qu’occupe son corps lorsqu’il se meut au sein du mien. Je sens ses membres, et parfois même j’identifie un genou, un coude, qui bouge et déforme ma peau, et ce surtout vers la fin de la grossesse, quand l’es- pace dont il dispose pour se mouvoir est presque nul, et que mon corps devient pour lui un espace trop exigu. Je peux me plaire à imaginer son caractère, ses goûts, ses émotions, en fonction de sa vitalité ou de son calme apparent – l’autre dans la grossesse est d’abord essentiellement imaginé ou fantasmé10. Si toutes ces « connaissances » de l’autre n’ont pas nécessairement de fondement objectif, elles soulignent néanmoins les interactions entre la femme enceinte et celui qu’elle porte en elle. Cette connaissance de l’autre est cependant toujours indépassablement énigmatique et voilée, jusqu’à la rencontre qu’est la naissance. Même l’échographie ne me donne pas à voir son visage, mais seulement une reconstitution de ses contours. Je vis ainsi en permanence avec quelqu’un qui m’est continuellement présent et qui m’est totalement intime, mais qui demeure pour moi invisible . La perception de l’autre en moi dans la grossesse est ainsi toujours partielle, tronquée. La synthèse perceptive est limitée, donnant au perçu une part d’irréel. L’idée que je me fais de celui que je porte en moi est ainsi toujours inadéquate : invisible bien que perceptible, il échappe définitivement à toute conceptualisation.

  • 11 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception [1945], Paris, Gallimard « Tel », 2004, p. 2 (...)
  • 12 « I experience my insides as the space of another, yet my own body », Iris Marion Young, « Pregnant (...)
  • 13 Ibid .
  • 14 Florentien Verhage, « The Vision of the Artist/Mother : The Strange Creativity of Painting and Preg (...)

8Nous pouvons déjà noter que cette perception réalise au plus haut point la perception comme corps-à-corps, entremêlement du perçu et du percevant, dont parle Merleau-Ponty. En effet pour Merleau-Ponty, dans toute perception je suis comme dans les choses que je perçois, et j’habite pour ainsi dire en elles. La perception tactile réalise cette co-présence de ce qui est perçu et de celui qui perçoit, le toucher étant le sens de l’absence de distance. Mais le toucher intra-utérin va encore plus loin dans cette co-présence, car ce toucher n’est pas un simple contact d’épidermes, mais il se passe en moi . Ce n’est pas une co-présence qui maintient encore ce qui perçoit et ce qui est perçu dans un à-côté, mais une co-présence qui est totale entremêlement du perçu et du percevant . Dans la perception des mouvements intra-utérins par le sujet enceint, le perçu cohabite avec celui qui perçoit. Cette expérience charnelle peut être comprise comme accomplissant le « réveil de la perception » que Merleau-Ponty appelle de ses vœux. La perception intra-utérine est en effet une expérience corporelle où le perçu ne me reste pas extérieur, mais je me joins à lui en une « communion »11, où ce qui est extérieur à moi habite en moi, non pas de manière métaphorique, mais charnelle, car il est déjà dedans, sans distance et constamment accessible à ma perception. La grossesse est ainsi co-présence d’un sentant et d’un senti qui devient progressivement lui-même sentant. Si toute perception est déjà coexistence du perçu et du percevant, l’autre dans la grossesse est constamment perçu de l’intérieur, il ne me quitte pas, et mon esprit est comme tout occupé de celui qui loge en moi, surtout à partir du moment où j’ai une sensation directe de lui. La distinction entre le « dedans » et le « dehors » en est suspendue, puisque c’est du « dedans », dans l’espace de mon corps que l’autre éclot. Le « dedans » désigne l’espace clairement délimité du moi, objet de sensations internes, alors que le « dehors » désigne le lieu du non- moi, de l’autre, et commence là où se termine l’espace de mon corps. Mais justement dans la grossesse, la notion de dehors/dedans devient floue : le dedans n’est plus le lieu exclusif du moi, étant donné qu’un autre s’y invite, y loge et y grandit pendant neuf mois. Le « dedans » est ainsi déjà le lieu du « dehors », « le lieu d’un autre »12. La grossesse, observe Iris Marion Young, « rend fluide la frontière entre ce qui est dedans, moi-même, et ce qui est dehors, séparé »13. Par opposition à la notion de « dedans » et de « dehors », qui instaure une « frontière » entre moi et l’autre, Florentien Verhage propose de penser le corps comme une « surface de contact »14. La surface implique une connexion, un lien entre les choses qui sont séparées. Une surface n’implique pas nécessairement une claire et nette séparation avec le non-moi, puisqu’elle peut être perméable.

  • 15 Ibid .

L’eau a une surface, mon corps a une surface, et les deux sont poreuses et flexibles à leur manière. Les surfaces sont des séparations qui restent ouvertes et permettent un échange entre les choses qui sont séparées. La grossesse est un exemple primordial de la possibilité d’un embrassement non-frontal entre deux entités séparées et connectées15.

9Enceinte, mon corps n’est plus le dedans d’un moi clairement délimité, et il est la surface poreuse où l’autre se mêle, rendant incertaine la frontière entre moi et le monde.

2. Imbrication et dissociation à l’altérité

10Par les mouvements intra-utérins, je fais à la fois l’expérience de l’imbrication et de la dissociation avec celui qui se manifeste. Ce qui me touche ne m’est pas extérieur et cause des sensations qui me sont internes . C’est en effet mon corps qui s’agite, c’est la surface de mon ventre qui se déforme, ce sont mes côtes qui sont percutées, c’est ma vessie qui est soudainement compressée – et pourtant je ne suis pas la cause de ce mouvement : la cause m’est externe quoiqu’elle se trouve dans l’espace de mon corps. La perception intra-utérine est perception interne, car elle me renseigne sur ce qui se passe dans mon corps. Mais elle est la perception interne d’une extériorité, car ce qui est perçu n’est pas mon propre corps. La perception des mouvements intra-utérins brouille dès lors la distinction classique entre perception interne et externe. Je ne sais exactement qui touche qui, et celui qui me touche est en quelque sorte autre que moi et moi-même. Comme le souligne Imogen Tyler :

  • 16 Imogen Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », in Transformations: Thinking Through Feminism, Lon (...)
  • 17 «I/you touch you/me», L. Irigaray, This Sex Which Is Not One, New-York, Cornell University, Press, (...)

« Dans ce toucher, il est impossible de distinguer ce qui touche de ce qui est touché »16. Autrement dit, la distinction entre le perçu et le percevant est impossible. Je touche et je suis touchée, sans pourtant que ce soit un nous nous touchons, puisque le « nous » suppose justement deux entités distinctes qui entrent en contact sans fusion. Pour reprendre la formule de Luce Irigaray, c’est un : « Je/tu te/me touche(s) »17.

11Ces mouvements peuvent être perçus comme les miens – d’ailleurs, au début, lorsque ces mouvements ne me sont pas encore familiers, je peux les percevoir comme étant simplement des mouvements internes – des « bulles » dans l’estomac, de petites vagues dans mon propre corps. C’est donc comme si « Je me touche ». Mais lorsque je sens les mouvements perçus in utero me sont plus familiers, je sens que c’est un autre qui me touche ; en ce sens, je peux dire « tu me touches ». Si je caresse mon ventre pour toucher cet autre ou le forcer à prendre une autre position par exemple, je peux alors dire « Je te touche ». Mais comme ce toucher est toujours médiat, le « je te touche » est donc toujours en même temps un « je me touche ». C’est la perception qui est brouillée, ainsi par conséquent que la distinction entre le moi et l’autre. C’est alors un [je/tu] indissociable qui touche un [moi/toi] indissociable lui aussi. C’est ce que j’appelle l’imbrication .

  • 18 Jacques Derrida, De l’hospitalité, avec Anne Dufourmantelle, Paris, Calmann-Lévy, 1997, p. 29.

12Ce que la femme vit dans son corps peut être compris comme accomplissant « l’hospitalité absolue » dont parle Derrida, accueil inconditionnel de l’autre, « que je le laisse venir », « inconnu, anonyme », à qui sans chercher réciprocité je « donne lieu »18. Cette « hospitalité absolue » que Derrida juge impossible s’accomplit dans le corps enceint, car dans la grossesse, c’est justement un parfait inconnu, sans nom ni visage, qui prend place en moi, en mon lieu, sans qu’il puisse y avoir réciprocité :

  • 19 F. Gray, « Original Habitation. Pregnant Flesh as Absolute Hospitality », in Coming to Life, op . c (...)
  • 20 Lire sur ce point Kelly Oliver, Womanizing Nietzsche, Philosophy’s Relation to the Feminine, New- (...)

13« La chair enceinte est le modèle, le prototype (et archétype) de l’hospitalité. […] L’hospitalité comme fonction sociale humaine est secondaire par rapport à la relation que la chair enceinte incarne »19. Cette hospitalité permet à un autre d’être, elle est acceptation de prendre de soin d’un autre totalement vulnérable, qui ne peut persister dans l’être sans cette hospitalité du corps maternel. Cette « hospitalité absolue » ouvre la voie à une nouvelle éthique, sans réciprocité, ni strictement volontaire, ni contractuelle, envers un inconnu qui n’a pas même encore de visage. Cette éthique qui s’enracine dans le corps maternel est une éthique de l’interdépendance20, où le moi et l’autre ne sont ni en lutte ni totalement indépendants l’un de l’autre.

14Cette imbrication inédite dans la grossesse provoquée par la perception des mouvements intra-utérins se double paradoxalement d’une distance avec cet autre perçu. Dans la mesure où je sens qu’il y a un « Autre » qui bouge en moi, ces mouvements génèrent un sentiment de dissociation, qui s’amplifie à mesure que la grossesse suit son cours : il prend plus de place, et les mouvements perçus deviennent par conséquent presque continuels. En l’espace d’un instant, lorsque je comprends que ce que je sens dans le bas du ventre n’est pas causé par le fonctionnement de mes intestins ou de quelque autre organe, mais vient de quelque chose qui est en moi et qui se manifeste, la grossesse devient l’expérience d’une relation – qu’elle soit ou non agréable – dans la mesure où la relation suppose justement une dissociation. Parler à son enfant, chercher à le caresser en caressant son propre ventre, c’est considérer qu’il est comme un autre individu, séparé de moi quoiqu’il me soit constamment présent. Cette séparation s’accentue avant même que de couper le cordon : plus l’autre prend de la place en moi, plus ses mouvements sont présents à ma conscience, et plus ils sont ceux d’un autre . Et même si la grossesse est désirée, les mouvements de l’autre dans son propre corps peuvent entraîner un sentiment d’étrangeté voire de malaise à l’égard de son propre corps, dans la mesure où ces mouvements en moi ne sont pas miens, et peuvent parfois gêner mes propres mouvements. Adrienne Rich, dans Of Woman Born formule ainsi cette étrange sensation :

  • 21 Adrienne Rich, Of Woman Born as Experience and Institution, New-York, W. W. Norton & Company, 1995, (...)

15Pendant la grossesse, je n’éprouve pas l’embryon comme résolument interne, en termes freudiens, mais plutôt comme quelque chose à l’intérieur de moi, qui devient cependant chaque heure et chaque jour plus séparé, en passe de devenir séparé de moi et en soi. […] Incontestablement, dans certaines situations, l’enfant dans notre corps ne peut être perçu que comme un corps étranger, introduit de l’extérieur, un étranger21.

  • 22 Ibid .
  • 23 M. Leifer, Psychological Effects of Motherhood, op . cit ., p. 447.
  • 24 C. Lundquist, « Being Torn », art .cit ., p. 142.
  • 25 Susan Maushart, The Mask of motherhood : How Becoming a Mother Changes Everything and Why We Preten (...)
  • 26 Voir sur cette distinction Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op . cit ., p. 122.

16La perception en première personne des mouvements in utero peut ainsi être perçue comme une invasion, comme mouvements d’un « être emprisonné en moi »22 ou encore d’un « objet non voulu ou menaçant »23. L’autre, qui grandit en moi à mon insu et parfois à mes dépens et alors perçu comme un intrus, un virus, ou une « tumeur »24. Le corps enceint peut se sentir « piraté et envahi de dedans »25 – et ce surtout si la grossesse n’est pas vraiment désirée. Le sentiment de dissociation est amplifié par les mouvements intra-utérins eux-mêmes. Mon corps est « touché », sans qu’en retour je puisse à mon tour être « touchant »26. La caresse est à sens unique, et si je peux caresser mon ventre pour tenter de toucher celui qui y réside, c’est encore mon ventre que je caresse, non l’autre. Et lui me touche à l’insu de tous par tout son corps qui est « touchant ». Mon corps s’offre constamment au toucher pour celui qui y réside, et je ne peux pas même me dérober à ce toucher. Je deviens par là objet de l’exploration d’un autre, qui a prise sur moi, mais sur lequel je ne peux directement agir.

17Cette imbrication/dissociation avec celui qui loge en soi, ce « je/ tu me/te touche(s) » est totalement inédite et nécessite de repenser la relation à l’autre.

3. Le corps maternel indique notre co-existentialité originaire

  • 27 Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Biblio Essai, 1990 [1961], p. 42.
  • 28 Sarah LaChance Adams, Mad Mothers, Bad Mothers, and What a GoodMother Would Do : The Ethics of A (...)

18La relation à l’autre dans la grossesse, faite d’un entrelacement corporel qui brouille jusqu’à la distinction entre le moi et l’autre, n’est pas sans conséquences sur la conception même de l’être et de la relation à l’altérité. Tout d’abord, si l’on part de la grossesse, on ne peut penser l’autre comme originairement dans la distance, face à moi, et dans un autre lieu. L’autre est pour le sujet enceint l’Étranger, qui cependant est « tout entier dans mon lieu »27. Il est toujours là où je suis, sans qu’il y ait pourtant fusion – c’est le paradoxe de l’imbrication et de la dissociation dont nous avons déjà parlé. Pour reprendre les mots de Sarah LaChance : « la mère incarne la perméabilité à l’autre »28.

  • 29 L. Irigaray, L’Oubli de l’air chez Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1983, p. 35.
  • 30 Voir K. Oliver, « The übermensch has no need for a mother, he gives birth to himself », in Womanizi (...)

19Le corps maternel permet de repenser l’être comme étant toujours originairement dans l’ouverture à l’altérité. Nous sommes tous dans cette « perméabilité » à l’autre car c’est du corps d’un autre que nous sommes venus à l’existence. Penser l’Ego comme existant indépendamment ne peut se faire que sur fond d’« oubli de l’origine »29, ou du « matricide » de la philosophie occidentale, pour reprendre les mots de Luce Irigaray. Pour le dire d’une autre manière, l’être ne peut être pensé comme isolé qu’en effaçant le corps maternel30. Nous venons tous d’un autre corps, par lequel nous avons commencé à être-au-monde. Le nombril ne tourne vers lui-même que celui qui oublie ce dont il est le signe : quoique coupé, il manifeste que j’ai été avec, dans le corps de quelqu’un d’autre avec qui j’étais comme un.

  • 31 F. Verhage, « The Vision of the Artist/Mother : The Strange Creativity of Painting and Pregnancy »,(...)
  • 32 Lire sur ce point Kelly Oliver, Womanizing Nietzsche, op . cit ., p. 184. Dans ce passage, Kelly Ol (...)

20La phénoménologie, rompant avec l’optique cartésienne, permet déjà de se défaire de ce mythe de la solitude de l’Ego – le Dasein n’est pas d’abord isolé, mais il est toujours déjà en relation avec un monde. Mais le corps maternel originaire en est toujours oublié : Heidegger pense l’être comme d’abord séparé, jeté, comme s’il ne venait d’« aucun endroit spécifique ni d’aucune personne »31. Or justement, l’être vient du corps d’un autre, qui le « met au monde » avant que de l’y jeter. Il vient d’un autre être, de sa mère, qui dès la grossesse l’ouvre à l’inter- subjectivité et à la culture, comme le montre Kelly Oliver. La relation que je peux avoir avec celui que je porte en moi pendant neuf mois n’est pas que corporelle. Je ne fais en effet pas que « porter » l’autre en moi, comme un simple contenant ou « porte-bébé ». Enceinte, je ne suis pas un tiroir dans lequel il y aurait un polichinelle – il n’y a aucune interaction dans cette métaphore entre le contenu et le contenant. Les échanges ne sont pas seulement d’ordre physique : je lui parle, je l’entoure de désirs, je réponds à ses mouvements. C’est par le corps maternel que celui qui loge en moi entre dans la relation intersubjective. Nul besoin dès lors de tuer la mère pour entrer dans la culture : la mère n’est pas l’anti-social, elle est le modèle même du social32. L’intersubjectivité s’ancre dans l’intercoporéalité par laquelle l’être vient au monde.

  • 33 A. Rich, Of Woman Born, op . cit .
  • 34 Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, [1957] 2001, p. 26.

21Ainsi, si l’on prend en compte notre origine à tous, ce n’est pas l’isolement qui est premier, car nous sommes tous originairement avec, nous sommes tous « nés d’une femme »33, nous avons tous été d’abord dans le corps d’un autre, avec qui nous étions comme un. Avant d’être « jeté au monde », constate Emmanuel Levinas, « L’être humain est déposé dans un être-bien, dans le bien-être associé primitivement à l’être »34.

22Cet « âtre » dans lequel l’être est « déposé » est le corps maternel, qui nous protège un temps de l’angoisse et l’hostilité du monde. L’être est d’abord avec, dans le corps maternel :

  • 35 Eva-Maria Simms, « Milk and Flesh. A Phenomenological Reflection on Infancy and Coexistence », in J (...)

C’est en comprenant notre fondamentale habitation dans la chair [housedness in the flesh] et la danse dans laquelle nous sommes engagés avec l’autre-mère [the (m)other] que nous pouvons voir la conscience humaine et la conscience de soi émerger de son substrat corporel, co-existentiel35.

  • 36 K. Oliver, Womanizing Nietzsche, op . cit ., p.176.
  • 37 Ibid ., p. 192.
  • 38 « Milk is the visible sign of the invisible, the in-between body, the chiasm, mother-infant flesh » (...)

23Si l’on n’oublie pas ce corps maternel d’où nous venons tous, l’être ne peut être pensé comme un Ego isolé, dans la distance avec l’autre : l’être a un substrat « co-existentiel », son existence est fondamentalement co-existence, existence avec et par un autre. C’est de ce substrat qu’il faut partir pour penser l’être. Le corps enceint ouvre ainsi un « nous vivons ici ensemble »36, puisque « toute subjectivité est fonda- mentalement intersubjectivité, et est constituée par la communication et l’échange »37, en un dialogue qui commence dans et par le corps maternel. L’allaitement prolonge cette co-existentialité : même si en apparence après l’accouchement les corps sont bien distincts, le corps allaitant est cependant encore en un sens une même chair avec celui qui est sorti de ses entrailles. La séparation entre les deux corps est une illusion, écrit Eva-Maria Simms, et le paradoxe de l’être-deux n’est pas révolu, puisque les deux corps vivent encore à l’unisson. Le lait monte dans mon sein quand mon enfant a faim, mon corps répond et anticipe les besoins de l’autre, même à distance : « Le lait est le signe visible de l’invisible, le corps-médiant [in-between body], le chiasme : chair mère-nourrisson »38.

24Le lait est le lien par qui l’intercorporéalité se prolonge après la grossesse. Les corps se répondent, et vivent encore au même rythme, l’un pour l’autre. Ce lien invisible avec l’autre, cette résonance des corps peut s’inscrire sur le long terme étant donné que, contrairement à la grossesse, l’allaitement a une durée indéfinie et peut durer plusieurs années.

  • 39 S. LaChance Adams, Mad Mother, op . cit ., p. 76.

25Tout en indiquant cette co-existentialité originaire, le corps maternel réaffirme dans le même temps la distinction entre le moi et l’autre, ou leur impossible fusion. La fonction du placenta dans la grossesse peut permettre de comprendre ce maintien de la distinction entre moi et l’autre, alors même que les chairs sont entremêlées – je m’appuie ici sur l’analyse du rôle du placenta par la biologiste Hélène Rouch, interrogée par Irigaray dans Je, tu, nous . Le placenta en effet joue un « rôle médiateur », en tant qu’espace médiateur entre la mère et le fœtus. Constitué des cellules de la mère et de l’enfant, le placenta est à la fois totalement moi et l’autre. Il est le lieu de fusion des tissus entre les deux êtres, qui permet justement d’éviter la fusion entre ces deux êtres. Il permet de reconnaître l’autre comme un Autre, nécessaire pour éviter la fusion des tissus, mais pas comme un autre à rejeter, comme dans le cas de la greffe. Le placenta peut ainsi être pris comme modèle de la relation à l’altérité, où les individus ne sont pas pensés d’abord comme séparés mais comme interdépendants, sans pour autant que cette altérité soit suspendue. Le corps maternel permet ainsi de repenser le lien charnel de dépendance à l’autre tout en maintenant la séparation entre l’un et l’autre, comme le souligne Sarah LaChance : « La maternité montre que, même s’il y a une tendre proximité, l’insurmontable altérité de l’autre ne peut être dépassée »39.

26Le corps maternel indique ainsi à la fois ce lien originaire avec l’autre et l’impossible fusion avec lui.

27Nous avons vu que la relation à l’autre dans la grossesse permet de repenser l’être comme d’abord avec, imbriqué avec l’autre quoique toujours distinct. Il nous reste à voir comment la subjectivité du sujet enceint en est impactée.

II. Trouble dans le sujet

1. Le sujet enceint ébranlé

  • 40 Lire sur ce point Marie Leborgne Lucas, « Le Corps menstruel. Pour une Phénoménologie du rapport cy (...)

28Les menstruations rappellent chaque mois à la femme que son corps peut devenir le lieu d’un autre. Comme je l’ai montré dans un précédent article, l’écoulement menstruel me rappelle que l’altérité peut surgir de mon corps, et l’attente du retour des règles dessine la possibilité que cette irruption ait déjà eu lieu. Les règles me révèlent au fond comme « être-potentiellement-enceint »40.

  • 41 Julia Kristeva, « La Maternité selon Giovanni Bellini », in Polylogue [1977], Paris, Seuil, 2008, p (...)
  • 42 I. M. Young, « Pregnant Embodiment”, op . cit, p. 162.

29Lors de la prise de conscience de la grossesse, cette potentialité devient réelle et peut provoquer un ébranlement de la subjectivité. Alors que « les cellules fusionnent, se dédoublent, prolifèrent »41, la subjectivité de la femme enceinte elle-même se dédouble en quelque sorte. Partant du constat de Julia Kristeva, Iris Young observe dans son article Pregnant Embodiment que dans la grossesse, le moi n’est plus tout à fait moi. Elle parle de « myself in the mode of not being myself »42, et ce dès la prise de conscience de la grossesse. Les premiers mouvements de l’autre sentis dans mon propre corps amplifient cette fissure du sujet. Quelque chose dans mon corps bouge, mais qui n’est pas mon corps, et qui me révèle la présence d’un autre. Et pourtant, cet autre qui bouge en moi est bien comme mon corps lui-même.

  • 43 Ibid, p. 160.
  • 44 Ibid, p. 163.

Le sujet enceint est décentré, divisé ou doublé de plusieurs façons. Elle fait à la fois l’expérience de son corps comme étant sien et comme n’étant pas sien. Ses mouvements intérieurs sont ceux d’un autre être, et pourtant ils ne sont pas autres43 […] Les premiers mouvements du fœtus produisent ce sentiment de scission du sujet [splitting subject ]; les mouvements du fœtus sont totalement les miens, entièrement en moi, conditionnant mon expérience et mon espace44.

  • 45 I. Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », op . citp. 288.
  • 46 F. Gray, « Original Habitation », op . cit ., p. 72.

30Les coups perçus à l’intérieur de mon propre corps ne font pas que troubler la distinction entre moi et l’autre . Ils introduisent le doute dans ce qui paraissait le plus certain : ma propre subjectivité. Imogen Tyler insiste sur ce doute radical portant sur la subjectivité elle-même : « Suis-je enceinte ? Cogito, ergo sum. Je pense que je suis; je pense, donc je suis. Mais il n’y a pas de Dieu ici, pas de certitude »45. Il y a bien un « je pense », et donc un « je suis ». Mais en réalité ce « je suis » n’est pas même assuré, car je ne sais même pas si « je » suis. Je suis comme deux – Frances Gray parle de l’« être-deux » [twoness]46. Devrais-je dire « nous » ? Non plus . La certitude du « Je » vole en éclat par cette inhabitation de l’autre en soi. Enceinte, je ne suis « ni une, ni deux » (Luce Irigaray). Ni une, parce qu’un corps étranger a pris place en moi. Ni deux parce que cet autre en moi ne m’est pas distinct :

  • 47 L. Irigaray, « When Our Lips Speak Together », op . cit ., p. 83.

Nous sommes lumineuses. Ni une, ni deux. Je n’ai jamais su comment compter. A vous de voir. Selon leurs calculs, nous faisons deux. Vraiment, deux ? Cela ne vous fait pas rire ? Une drôle de paire. Et pourtant, pas un. Surtout pas un. Laissons-leur le un : leur unicité, avec ses prérogatives, sa domination, son solipsisme47.

  • 48 F. Gray,« Original Habitation », op . cit, p. 82.

31Frances Gray, dans Original Habitation, dresse le même constat : « Le dédoublement de la chair délimite et incarne la suspension de la subjectivité : la femme en tant que chair enceinte est deux sujets, et pourtant un seul sujet »48.

  • 49 Voir sur ce point L. Irigaray, « Étrangère à quoi ? Ou à qui ? », Chimères, vol. 96, n. 1, 2020, p. (...)
  • 50 Christine Battersby, The Phenomenal Woman: Feminist Metaphysics and the Patterns of Identity, New-Y (...)

32Le sujet enceint est au fond impensable . La définition traditionnelle de la subjectivité, qui se déguise derrière un « neutre », est en réalité étrangement masculine49. Elle est marquée par la permanence, l’identité, la stabilité, l’unicité – autant de points que la subjectivité de l’être enceint fait voler en éclat. Ainsi Christine Battersby note dans The Phenomenal Woman : « Nous manquons de modèles expliquant comment l’identité peut perdurer alors qu’elle est imprégnée d’altérité, et alors que d’autres existences sont créées au-dedans de son propre corps »50. Imogen Tyler fait également le constat de l’impossibilité de penser le sujet enceint, avec les concepts philosophiques dont nous disposons :

  • 51 I. Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », op . cit ., p. 288-301. [Nous soulignons].

My pregnant embodiment is a topology which remains unmapped, unthought, indeed unthought, indeed unthinkable, within a philosophical landscape of stable forms. […] For I am both one and the other. and I am equally neither one nor the other51.

  • 52 Ibid .
  • 53 Ibid .

33Comment penser le sujet quand un genou un coude « transperce ma peau », observe Imogen Tyler ? Le sujet enceint est impensable, car il est « à la fois l’un et l’autre » et « tout autant ni un, ni autre »52 . Le sujet enceint est impensable parce qu’il défie toutes les catégories classiques du sujet, il n’est ni dans la permanence, ni dans la stabilité, ni dans l’unicité. Donc « je ne suis pas, puisque je ne suis pas un » (Imogen Tyler). Le sujet enceint au fond « expose l’échec des modèles philosophiques de l’être, du moi, et de la subjectivité »53.

  • 54 Voir sur ce point le passionnant livre d’Emily Martin, The Woman in the Body, a cultural analysis o (...)

34L’impossibilité de penser le sujet enceint rend difficile de penser la femme comme sujet de sa propre grossesse, en médecine notamment. Cet « oubli » du sujet enceint est lourd de conséquences lors de l’accouchement, et encourage les interventions médicales54. Il est donc nécessaire de penser la femme comme sujet de sa grossesse – et pour cela, de repenser le « sujet » lui-même.

2. Pour une nouvelle définition du sujet

35Si l’on veut pouvoir penser le sujet enceint, il faut un autre modèle de subjectivité, qui soit imbrication avec l’altérité, frontière floue avec le monde, transitoire.

  • 55 M. Merleau-Ponty, L’Oeil et l’esprit [1960], Gallimard, Paris, 2008, p. 19.
  • 56 M. Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible, Paris, Gallimard, 2021, p. 162.

36L’ébranlement du sujet enceint peut être compris comme un accomplissement de ce que Merleau-Ponty appelle la « chair », qui ne s’arrête pas à la frontière de mon corps mais inclut le non-moi. Par ma chair, observe-t-il, je suis immergé dans le monde de telle manière que je ne suis pas devant le monde, mais inséparable de lui. Visible, je suis par mon corps « pris dans le tissu du monde ». Voyant, les choses sont « incrustées dans sa chair [celle de mon corps], et le monde est fait de l’étoffe même du corps »55. Ces mots prennent un sens très charnel dans la grossesse : enceinte, celui que je porte en moi est fait de l’« étoffe même du corps », pas seulement parce que je tiens « les choses en cercle autour de [moi] » dans la perception, mais parce que le non-moi émerge au sens strict de mon corps, subtile et original fruit de la rencontre de deux corps préalablement unis dans un acte sexuel. L’autre est « incrusté dans ma chair », autrement dit il s’y ajoute et fait en un sens partie de ma chair elle- même, même si un écart persiste. Comme le souligne Merleau-Ponty à propos de la chair, il subsiste toujours une « déhiscence »56 entre ma chair et les choses, puisque je ne deviens jamais totalement ce que je perçois. Cette déhiscence se traduit dans la grossesse par cette impossibilité de la fusion malgré l’imbrication, qui maintient un « être-deux » (F. Gray).

  • 57 « Chaque paysage de ma vie, parce qu’il est […] un segment de la chair durable du monde, est prégna (...)
  • 58 Lire le chapitre de S. LaChance Adams, « Maternity as dehiscence in the flesh in the philosophy of (...)
  • 59 Ibid ., p. 120.

37Merleau-Ponty prend lui-même la relation entre la femme enceinte et celui qu’elle porte en elle comme un exemple concret de la chair et de l’intersubjectivité dans le Visible et l’Invisible57. Entre moi et le monde, entre moi et l’autre, il y a à la fois continuité et déhiscence. La grossesse est justement pour Sarah Lachance Adams cette « déhiscence de la chair » dont parle Merleau-Ponty58, et l’intersubjectivité paradoxale qui s’y joue est au fond celle de toute intersubjectivité. Dire que le corps enceint est « chair » implique que l’intersubjectivité n’est pas seulement partager des perceptions sur un monde commun. « Cela suggère, que, depuis le commencement, nous sommes ce monde commun l’un pour l’autre »59.

  • 60 I. M. Young, « Pregnant Embodiment », op . cit ., p. 165.
  • 61 Ibid .

38Puisqu’enceinte, je vis mon corps comme fractionné, à la fois moi et autre que moi, par conséquent il faut en venir à l’idée que la subjectivité enceinte est également fractionnée, imbibée d’altérité, toujours moi et l’autre, et que l’autre impacte au sens littéral la conscience que j’ai du monde. Lorsque, enceinte, j’écoute du jazz, note Iris Young60, je sens le fœtus donner des coups, comme pour battre la mesure. Elle conclut de cette expérience qu’enceinte, je suis toujours tournée à la fois vers le monde, et vers mon corps ; vers mes projets, et ma matérialité, en un « mode esthétique », autrement dit sans qu’il y ait délaissement de l’un au profit de l’autre61 . Il me semble que nous pouvons aller plus loin encore. Enceinte, la conscience n’est pas seulement tournée vers le monde et vers mon corps – car ce n’est pas seulement vers mon corps que je me tourne, lorsque je sens le fœtus bouger. Je suis conscience du monde, conscience de mon corps, et conscience du monde avec un autre. J’écoute du jazz et les pulsations rythmiques que l’autre en moi ajoute à la musique. Je suis conscience tournée vers la musique que j’écoute, conscience de mon corps touché, mais aussi conscience de cet autre qui bouge en moi, et qui modifie ma manière d’écouter la musique.

  • 62 E. Husserl, Méditations Cartésiennes, Introduction à la phénoménologie, Trad. par G. Peiffer et E. (...)
  • 63 Je ne veux pas rentrer ici dans le débat de la pertinence de parler de « conscience » pour le fœtus (...)

39Edmund Husserl a montré que la conscience est impensable sans contenu, ce pourquoi toute conscience est conscience de…62 . Elle est ainsi toujours intentionnelle. Mais dans la grossesse, la conscience, en visant toujours quelque chose, est en même temps imprégnée d’une présence, d’une altérité. La conscience est pour le sujet enceint impensable sans son entremêlement à l’altérité. Il faudrait ainsi dire que, pour le sujet enceint, la conscience n’est pas seulement conscience de…, elle est ce que je me propose d’appeler « conscience de… avec ». Enceinte, en effet, la perception du monde se double d’une présence continuelle à un autre. Le sujet enceint est ainsi conscience de quelque chose avec une autre conscience63. Celle qui est enceinte peut alors dire que le fœtus « bat la mesure » en elle au rythme de la musique. Qu’importe de savoir s’il en est même capable – ce qui compte ici, c’est que la femme enceinte puisse écouter de la musique comme si le fœtus battait en elle la mesure. Ce n’est pas un « nous écoutons de la musique », puisque comme nous l’avons vu, il n’y a pas à proprement parler deux entités distinctes, mais plutôt deux entités imbriquées sans pourtant qu’il y ait fusion. Il n’y a pas simplement deux sujets qui écoutent ensemble du jazz ; un sujet (au moins en actualisation) écoute du jazz en moi, en ayant accès à la musique de manière feutrée, puisqu’à travers mon corps, et à l’émotion qu’elle produit en moi. Et moi qui écoute du jazz, j’écoute la musique en y superposant l’effet qu’il produit sur celui qui loge en moi. Enceinte, « je/tu » entend(s) la musique ; autrement dit j’entends la musique avec toi, ou encore je marche avec toi, je danse avec toi, je joue de la musique avec toi, j’enseigne avec toi, je nage avec toi. Et quand je nage, je flotte, et je te sens aussi flotter en moi. Cet « avec » impacte la manière de tendre vers le monde, car nous ne marchons pas seulement dans la même direction côte à côte. Je marche en sentant une autre présence en moi, qui peut modifier ma manière de percevoir le monde ou mon action. La conscience que j’ai du monde se double ainsi d’une conscience d’un autre en moi. Cette « conscience de… avec » s’amplifie avec l’avancement de la grossesse, quand la présence de l’autre en moi se fait constamment sentir et perdure dans les premiers temps après l’accouchement, surtout s’il y a allaitement.

Conclusion

40« Chair » toujours entremêlée au non-moi, hospitalité absolue, être- deux . Le sujet enceinte vit un rapport flou et inédit avec le monde et l’autre, qui impacte sa propre subjectivité, qui est pendant la grossesse « conscience de… avec ».

  • 64 T. Brennann, The Interpretation of the Flesh : Freud and Feminity, 1993, citée par E. M. Simms, « M (...)

41J’ai essayé de montrer que la grossesse n’est pas une question en marge de la réflexion philosophique. Cette expérience charnelle de laquelle nous venons tous nécessite de repenser le moi toujours en lien, en interdépendance . Originairement, nous sommes tous ce « conscience de… avec » que la femme enceinte vit dans sa chair. Toute existence est originairement dans un entremêlement à l’altérité par le corps maternel. Nous avons tous vécus in utero ce que vit la femme enceinte dans sa chair et si nous n’en gardons pas conscience, notre existence a néanmoins commencé dans une co-existentialité, et nous gardons en nous un « souvenir charnel » d’avoir été dans une fusion avec la mère64. La grossesse, par le bouleversement du rapport au non-moi est au sens littéral cette « chair » entremêlée au « tissu du monde » dont parle Maurice Merleau-Ponty.

42La phénoménologie de la grossesse indique la nécessité d’une nouvelle philosophie du sujet, du corps et de l’altérité qui reste encore à faire.

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Notes

1 Myra Leifer, Psychological Effects of Motherhood, A Study of Forst Pregnancy, New-York, Praeger, 1980, p. 44. Toutes les traductions de l’anglais sont réalisées par nos soins.

2 Luce Irigaray, « When Our Lips Speak Together », in Janet Price et Margrit Shildrick, Feminist Theory and the Body, a Reader, Routledge, New-York, 1999, p. 83.

3 « Sujet enceint » est la traduction littérale de l’expression anglaise qu’emploie Iris Marion Young (elle parle de « pregnant subject »).

4 Talia Welsh, « The Order of Life, How Phenomenologies of Preganancy Revise and Reject Theories of the Subject », in Coming to Life, New-York, Forham University Press, 2013, p. 293. Talia Welsh reprend ici le concept foucaldien.

5 Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Paris, Gallimard « Folio Essai » [1949], 2014, t. II, p. 356.

6 Joël Clerget, « La grossesse dans le nombre et le temps », in Fantasmes et masques de grossesse, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1986, p. 21.

7 M. Leifer, op . Cit ., p. 44. Nous traduisons.

8 Caroline Lundquist, « Being Torn : Toward a Phenomenology of Unwanted Pregnancy », Hypatia, vol. 23, n.3, 2008.

9 Gail Weiss, « Birthing Responsibility : A Phenomenological Perspective on the Moral Significance of Birth » in Coming to life, op . Cit ., p. 116.

10 Voir S. de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, op . cit ., t. II, p. 347.

11 Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception [1945], Paris, Gallimard « Tel », 2004, p. 257.

12 « I experience my insides as the space of another, yet my own body », Iris Marion Young, « Pregnant Embodiment. Subjectivity and Alienation », in Throwing Like a Girl and Other Essays in Feminist Philosophy and Social Theory, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1990, p. 162.

13 Ibid .

14 Florentien Verhage, « The Vision of the Artist/Mother : The Strange Creativity of Painting and Pregnancy », in Coming to Life, op . cit ., p. 314. Elle reprend dans ce passage l’opposition entre frontière et surface de Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l’invisible [1964], notes de travail, Paris, Gallimard, 2021, p.318.

15 Ibid .

16 Imogen Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », in Transformations: Thinking Through Feminism, Londres et New-York, Routledge, 2000, p 292.

17 «I/you touch you/me», L. Irigaray, This Sex Which Is Not One, New-York, Cornell University, Press, 1985, p. 26.

18 Jacques Derrida, De l’hospitalité, avec Anne Dufourmantelle, Paris, Calmann-Lévy, 1997, p. 29.

19 F. Gray, « Original Habitation. Pregnant Flesh as Absolute Hospitality », in Coming to Life, op . cit ., p. 82-83.

20 Lire sur ce point Kelly Oliver, Womanizing Nietzsche, Philosophy’s Relation to the Feminine, New-York, Routledge, 2016, p. 204.

21 Adrienne Rich, Of Woman Born as Experience and Institution, New-York, W. W. Norton & Company, 1995, p. 63-64.

22 Ibid .

23 M. Leifer, Psychological Effects of Motherhood, op . cit ., p. 447.

24 C. Lundquist, « Being Torn », art .cit ., p. 142.

25 Susan Maushart, The Mask of motherhood : How Becoming a Mother Changes Everything and Why We Pretend It Doesn’t. New York, New Press, 1999, p. 49.

26 Voir sur cette distinction Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, op . cit ., p. 122.

27 Emmanuel Levinas, Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Biblio Essai, 1990 [1961], p. 42.

28 Sarah LaChance Adams, Mad Mothers, Bad Mothers, and What a GoodMother Would Do : The Ethics of Ambivalence, New-York, Columbia University Press, 2014, p. 81.

29 L. Irigaray, L’Oubli de l’air chez Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1983, p. 35.

30 Voir K. Oliver, « The übermensch has no need for a mother, he gives birth to himself », in Womanizing Nietzsche, op . cit ., p. 153.

31 F. Verhage, « The Vision of the Artist/Mother : The Strange Creativity of Painting and Pregnancy », in Coming to Life, op . cit ., p. 302.

32 Lire sur ce point Kelly Oliver, Womanizing Nietzsche, op . cit ., p. 184. Dans ce passage, Kelly Oliver remet en cause l’assimilation faite par la psychanalyse de la mère à la nature, de laquelle découle l’idée qu’il faille opérer un « matricide » pour enfin entrer dans la culture et le règne de l’esprit, que représenterait le père.

33 A. Rich, Of Woman Born, op . cit .

34 Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, PUF, [1957] 2001, p. 26.

35 Eva-Maria Simms, « Milk and Flesh. A Phenomenological Reflection on Infancy and Coexistence », in Journal of Phenomenological Psychology, vol 32, n.1, 2001, p.31.

36 K. Oliver, Womanizing Nietzsche, op . cit ., p.176.

37 Ibid ., p. 192.

38 « Milk is the visible sign of the invisible, the in-between body, the chiasm, mother-infant flesh ». E.-M. Simms, « Milk and Flesh », art . cit ., p. 26.

39 S. LaChance Adams, Mad Mother, op . cit ., p. 76.

40 Lire sur ce point Marie Leborgne Lucas, « Le Corps menstruel. Pour une Phénoménologie du rapport cyclique au monde », in Cercle Herméneutique, Vrin, 2021, n.36-37.

41 Julia Kristeva, « La Maternité selon Giovanni Bellini », in Polylogue [1977], Paris, Seuil, 2008, p. 409.

42 I. M. Young, « Pregnant Embodiment”, op . cit, p. 162.

43 Ibid, p. 160.

44 Ibid, p. 163.

45 I. Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », op . citp. 288.

46 F. Gray, « Original Habitation », op . cit ., p. 72.

47 L. Irigaray, « When Our Lips Speak Together », op . cit ., p. 83.

48 F. Gray,« Original Habitation », op . cit, p. 82.

49 Voir sur ce point L. Irigaray, « Étrangère à quoi ? Ou à qui ? », Chimères, vol. 96, n. 1, 2020, p. 29.

50 Christine Battersby, The Phenomenal Woman: Feminist Metaphysics and the Patterns of Identity, New-York, Routledge, 1998, p. 18.

51 I. Tyler, « Reframing Pregnant Embodiment », op . cit ., p. 288-301. [Nous soulignons].

52 Ibid .

53 Ibid .

54 Voir sur ce point le passionnant livre d’Emily Martin, The Woman in the Body, a cultural analysis of reproduction, Boston, Beacon Press, 2001 [1987].

55 M. Merleau-Ponty, L’Oeil et l’esprit [1960], Gallimard, Paris, 2008, p. 19.

56 M. Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible, Paris, Gallimard, 2021, p. 162.

57 « Chaque paysage de ma vie, parce qu’il est […] un segment de la chair durable du monde, est prégnant, en tant que visible, de bien d’autres visions que la mienne », M. Merleau-Ponty, Le Visible et l’Invisible, op. cit., p. 162.

58 Lire le chapitre de S. LaChance Adams, « Maternity as dehiscence in the flesh in the philosophy of Merleau-Ponty », in Mad Mothers, Bad Mothers, and what a “Good’’ Mother would do, op . cit .

59 Ibid ., p. 120.

60 I. M. Young, « Pregnant Embodiment », op . cit ., p. 165.

61 Ibid .

62 E. Husserl, Méditations Cartésiennes, Introduction à la phénoménologie, Trad. par G. Peiffer et E. Levinas, Paris, Vrin, 1966, p. 28.

63 Je ne veux pas rentrer ici dans le débat de la pertinence de parler de « conscience » pour le fœtus. Ce qui importe pour mon propos, c’est que la femme enceinte considère celui qu’elle porte comme une conscience ou comme une conscience émergente, ce qui est normalement le cas pour la grossesse acceptée (voir sur ce point l’article de C. Lundquist, art . cit .).

64 T. Brennann, The Interpretation of the Flesh : Freud and Feminity, 1993, citée par E. M. Simms, « Milk and Flesh », art . cit ., p. 29-30. Elle lit la recherche de « relations passionnelles avec l’autre » (p.30), comme résultant de cette imbrication originaire avec le corps maternel.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie Leborgne Lucas, « La relation à l’autre du dedans : pour une phénoménologie de la relation intersubjective dans la grossesse »Alter, 30 | 2022, 227-244.

Référence électronique

Marie Leborgne Lucas, « La relation à l’autre du dedans : pour une phénoménologie de la relation intersubjective dans la grossesse »Alter [En ligne], 30 | 2022, mis en ligne le 31 octobre 2023, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/alter/2476 ; DOI : https://doi.org/10.4000/alter.2476

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