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Dossier

Les saisons et les époques de la vie

Jean-Claude Gens
p. 23-45

Texte intégral

1C’est le cours temporel de la vie qui permet de distinguer en elle des âges différents : une jeunesse, un âge mûr et une vieillesse. En chacun de ces âges, le temps passe, comme on dit, différemment, c’est-à-dire n’est pas vécu de la même manière : il s’étire très longuement pour un enfant et s’écoule comparativement très rapidement pour un vieillard. Si la considération des âges de la vie invite facilement à une méditation du passage ou du caractère éphémère de toute chose, la temporalité n’implique pourtant pas pour autant un vieillissement : les pensées peuvent se suivre, chacune d’elles laissant la place à la suivante sans pour autant qu’elles « vieillissent ». Il en va de même de la conscience. Ainsi, précisément parce qu’elle est posée comme un a priori nécessaire, la subjectivité transcendantale kantienne est pour ainsi dire sans âge à la différence du sujet empirique. William James, Bergson, Husserl ou Minkowski ont assurément invité à penser la conscience en termes de flux et de durée, mais connaît-elle elle-même des âges ? Il est difficile de penser qu’elle est amenée à vieillir même si elle peut éclore, s’amplifier, s’intensifier, et s’amenuiser, devenir intermittente et s’évanouir… En revanche, c’est bien la vie, le vivant qui connaît jeunesse et vieillesse, et c’est à condition d’être incarnée qu’une conscience éprouve le passage d’un âge à un autre. Elle n’en fait pas l’épreuve seulement intérieurement dans la mesure où elle observe les phénomènes de maturation et de vieillissement chez d’autres vivants, chez d’autres humains.

2La conscience de la finitude de l’existence s’inscrit elle-même dans une temporalité plus ample : la temporalité propre à une génération donnée. C’est pourquoi la considération concrète des âges de la vie doit commencer par rappeler leur inscription dans une époque historique que chacun partage avec ses contemporains, c’est-à-dire dans une génération, pour interroger ensuite la nature de la diversité des âges dans la vie d’un même individu. Un second moment interrogera la question du passage – potentiellement critique – d’un âge à un autre. Un dernier temps s’arrêtera à la singularité du passage au dernier âge de la vie pour rétrospectivement questionner l’évidence de ce que nous appelons « la » vie, car c’est au fond la conception que nous nous faisons de la vie qui décide de celle-ci comme de la nature de ses âges.

Les âges de l’histoire et les saisons de la vie personnelle

  • 1 Wilhelm Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques » (1875) (...)

3Les âges de la vie d’un individu donné s’inscrivent dans le contexte plus large d’une histoire collective, et cela à un double niveau : sur l’arrière-plan à la fois d’une époque historique dont il est le contemporain et d’une histoire collective propre à une famille, à une lignée ou à une nation d’autre part – une historicité sur laquelle Husserl, Heidegger ou Patočka…, ont mis l’accent. Cette double dimension a été explicitement thématisée par Dilthey dans son essai de 187511 : « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques » et, plus tard, par Husserl dans certains passages de la Krisis.

4L’essai de 1875 avance l’idée que, pour la connaissance historique, la connaissance des mouvements spirituels ou culturels comme le romantisme ou le naturalisme, le temps se mesure concrètement à partir de la vie humaine et Dilthey recourt à cet égard à la notion de génération.

  • 2 W. Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques », op. cit., (...)

La génération désigne d’abord, comme je l’ai indiqué, un espace de temps, et une notion qui est subordonnée à celle de la vie humaine et qui permet d’évaluer le temps de l’intérieur. Cet espace de temps […] englobe donc environ trente an.2

5Mais Dilthey rappelle alors une seconde dimension de cette notion :

  • 3 Idem.

La génération est ensuite une manière de désigner un rapport de contemporanéité entre des individus : de ceux qui ont en quelque sorte grandi les uns à côté des autres, et qui ont donc en commun l’âge de leur enfance, l’âge de leur jeunesse.3

6Loin que la génération renvoie simplement à un phénomène d’engendrement au sens biologique de ce terme, elle a aussi une dimension éminemment sociale et signifie donc un avoir grandi ensemble, c’est-à-dire une commune confrontation à un certain nombre de problèmes, d’évènements ou de crises qui vont définir une Stimmung, un air du temps, une ambiance, des aspirations, des craintes, une forme d’art… Chacun de ces âges se caractérise ainsi par un mode d’être et une façon de penser et de sentir spécifiques. On parlera en ce sens de la génération de l’après-guerre, de mai 68 ou de Woodstock, d’internet… Mais d’un autre côté, une génération ne se réduit pas à un contenu homogène de pensées, d’émotions, car confrontés à des questions, des crises, des défis, les membres d’une même génération vont donner des réponses différentes, opposées… Cela signifie que la génération demande à être pensée de manière dynamique, puisque, comme ce que l’on appelle une tradition, elle n’a rien de monolithique mais est traversée de tensions, de contradictions. Le caractère fondamental de l’inscription du cours d’une vie et de ses âges dans la vie d’une génération est particulièrement accentué par Ortega Y Gasset.

  • 4 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., p. 112.
  • 5 Ibid., p. 113.

7Ce dernier réévalue d’abord la chronologie en histoire. À ses yeux, la chronologie n’est pas « une denominatio extrinseca » comme on le croit en général, mais « sa détermination la plus substantielle »4, dans la mesure où il suffit par exemple d’indiquer la date de parution d’une œuvre pour rendre « automatiquement notoire une quantité énorme de composants de ce livre, positifs et négatifs, et ce avant d’en avoir lu une seule ligne »5. La date – par exemple 1789 ou 1968 – ne signifie pourtant pas en tant que telle, elle signifie dans la mesure où elle renvoie à un évènement significatif.

  • 6 W. Dilthey, La vie historique, trad. C. Berner, J.-C. Gens, Villeneuve d’Asq, Éd. du Septentrion, 2 (...)
  • 7 Voir Guillaume Fagniez, Comprendre l’histoire. Heidegger et Dilthey, Paris, Hermann, 2019, p. 336-3 (...)
  • 8 José Ortega Y Gasset, « Prologue à l’Introduction aux sciences de l’esprit » (1946), in Hegel, Dilt (...)

8Cette notion de génération a en second lieu une signification qui n’est pas simplement gnoséologique mais ontologique. L’idée n’est pas étrangère à Dilthey lorsqu’il précise à propos de notre être historique que nous sommes comme habités par des spectres, c’est-à-dire les espoirs, craintes, traumatismes, etc., des générations antérieures6. Comme le remarque justement Guillaume Fagniez7, il revient à Heidegger d’avoir mis l’accent sur cette dimension ontologique dans le paragraphe 74 d’Être et temps, mais Ortega Y Gasset le dira en des termes frappants en rappelant le proverbe arabe, au premier abord étonnant, selon lequel « un homme ressemble plus à son temps qu’à son père »8 – ce qui fait aussi indirectement signe vers les malentendus entre générations, voire vers le conflit des générations.

9À ses yeux, la dimension ontologique de l’appartenance à une génération est patente au regard du fait que chacun absorbe dès la naissance une partie des formes de vie, des usages verbaux, intellectuels… de ses prédécesseurs, de sorte que ce qui caractérise l’homme, c’est son

  • 9 Idem. On sait que c’est au nom de cette précédence qu’Auguste Comte défendait la primauté des devoi (...)

essentielle préexistence. Ce qu’un homme ou une œuvre de l’homme est ne commence pas avec son existence, mais, dans sa plus grande portion, le précède. L’homme se trouve préformé dans la collectivité où il commence à vivre. Ce se précéder à soi-même en grande partie, cet être avant d’être, donne à la condition de l’homme un caractère d’inexorable continuité. Aucun homme ne commence à être homme ; aucun homme n’inaugure l’humanité, mais tout homme continue l’humain qui existait déjà.9

10Une attention comparable au phénomène de la génération se retrouve dans l’appendice 24 au paragraphe 73 de la Krisis de Husserl. Comme Dilthey, Husserl distingue les deux niveaux d’historicités :

  • 10 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. G. Granel (...)

Tout homme en tant que personne se trouve pris dans les contextes de sa génération, lesquels, compris au sens spirituel personnel, sont pris dans l’unité d’une historicité ; celle-ci n’est pas seulement une série de faits passés, elle est au contraire implicitement dans tout présent, dans sa factualité, comme un acquis spirituel caché, comme le passé qui a formé la personne actuelle […]10

11Si nous ressemblons plus à notre temps qu’à nos parents, si nous avons l’âge de notre génération, comment concevoir une diversité des âges de chacune de nos vies personnelles ? Les scansions de chacune de ces vies sont-elles pour autant relativisées ?

  • 11 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., trad. mod. p. 57 note.

12Indépendamment du fait que la singularité des vies de différents individus est très relative au regard de leur commune appartenance à une génération donnée, on pourrait encore objecter à cette singularité l’importance du soubassement biologique de ces vies. Celles-ci sont en effet rythmées par une « horloge biologique » qui va déterminer des âges scandés par des crises comme celles de la puberté, de l’âge que l’on a pu dire « critique » de la ménopause ou de l’andropause…, même si le plus décisif reste la manière dont ces crises sont vécues. La signification et donc la consistance d’un âge donné change en particulier en fonction de ce qui est vécu dans chacun des âges ultérieurs ; la signification d’un même âge peut donc changer plusieurs fois au cours d’une vie. C’est ce que Ortega Y Gasset remarquait à propos des âges de l’histoire lorsqu’il avançait : « Le tir d’une grande invention ne produit pas seulement des effets vers l’avant mais aussi sur le passé et se répercute, influe, sur lui »11. Cela vaut aussi en histoire de l’art, l’un des exemples les plus fameux de cet effet étant la façon dont, après être tombée dans l’oubli, l’œuvre du Greco a été redécouverte au 20e siècle dans la mesure où elle a été rétrospectivement considérée comme annonçant la peinture de Picasso – qui s’en est effectivement inspiré – et sa signification, sa perception, en a ainsi été radicalement changée. La signification et la consistance même de chacun des âges de la vie, la façon dont chacun les vivra, dépend en second lieu et plus globalement de la représentation que l’on se fait de la vie comme des valeurs de chacun.

13La représentation peut-être la plus commune aujourd’hui en Occident relativise par avance l’idée d’une diversité de ses âges. Cette représentation, c’est la croyance que, comme le cours de l’histoire, celui de la vie est susceptible d’être figuré par une ligne d’abord montante puis descendante. Les différents âges d’une vie donnée sont alors conçus comme s’inscrivant dans l’unité d’un mouvement téléologique, de la naissance à la maturité en passant par la jeunesse, puis à la vieillesse entendue comme l’âge de la décrépitude à laquelle est supposée remédier aujourd’hui la chirurgie esthétique. Cette représentation linéaire du cours de nos vies va de pair avec un culte hypertrophique de la « jeunesse » elle-même méconnue dans la mesure où elle est confondue avec l’adolescence. Et si l’on pense par ailleurs que l’enfance se caractérise par une immaturité essentielle et la vieillesse par l’évanouissement progressif d’une fraîcheur et d’une force juvénile, bref la décrépitude, les différents âges de la vie se réduisent – par rapport à la jeunesse – soit à un “pas encore”, soir à un ”déjà plus”, de sorte qu’il est donc d’autant plus difficile de reconnaître et de vivre chacun de ces âges dans sa singularité.

  • 12 Cicéron, De la vieillesse, X, 33, p. 59, et surtout XX, 76, trad. M. Cochereau et H. Parent, Paris, (...)

14Cicéron pointe en revanche déjà la singularité de chaque âge dans De la vieillesse lorsqu’il avance que les adolescents ne sauraient envier les jeux et les occupations des enfants, ni les hommes mûrs avoir la nostalgie de l’adolescence, ni les vieillards celle de l’âge mûr puisqu’ils ont leurs penchants et goûts spécifiques12. Dans une telle perspective, chacune de ces saisons de la vie est susceptible d’être habitée par l’inquiétude de ne pas parvenir à son accomplissement. Mais on ne saurait donc regretter un âge donné ou en espérer un autre à venir, à moins de ne pouvoir jouir de celui qui nous est immédiatement donné ; et s’il est toujours possible d’éprouver une mélancolie à l’égard d’un âge révolu, ce sera une douce mélancolie dont on pourra jouir dans un présent donné.

  • 13 Invitant à concevoir le cours de l’histoire en suivant l’analogie avec celle d’un arbre, Herder écr (...)
  • 14 Wilhelm Dilthey, voir par exemple, L’Édification du monde historique dans les sciences de l’esprit, (...)

15L’idée sera bien plus amplement thématisée à propos des âges de l’histoire par Herder dans le cadre d’une critique de l’ethnocentrisme de l’Europe du 18e siècle qui se targuait de sa supériorité par rapport aux siècles antérieurs et aux autres cultures. La métaphore végétale à laquelle il recourt vaut pour les âges aussi bien de l’histoire que de nos vies individuelles. À ses yeux, il y a en effet une égale perfection de la fleur et du fruit et un accomplissement spécifique propre à chaque âge qui a son centre en lui-même, c’est-à-dire qu’il y a une « progression » (Fortgang) d’un âge à l’autre, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il y aurait un « progrès » (Fortschritt)13 – une thèse qui sera reprise par Ranke et Dilthey14. La thèse de la singularité et de la valeur intrinsèque de chaque âge sera à nouveau défendue par Carl Gustav Jung qui déplore l’erreur

  • 15 Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, (1945), trad. R. Cahen et Y. Le Lay, Paris, Buchet et Chastel, 1 (...)

de croire que le sens de la vie s’épuise au cours de la phase de jeunesse et d’expansion, que, par exemple, une femme soit “finie” après la ménopause. L’après-midi de la vie a autant de sens que le matin ; mais son sens et son but sont tout différents15.

  • 16 Ibid., p. 181.
  • 17 Ibid., p. 176-188, ici p. 177. Jung ajoute plus loin : « Le matin, il naît de la mer nocturne de l’ (...)
  • 18 Cicéron, De la vieillesse, XIV, 49, op. cit., p. 83.

16C’est dans ce contexte qu’il invite à penser le cours de la vie par analogie avec la course du soleil entre son lever et son coucher : sa montée jusqu’au zénith étant la période au cours de laquelle le défi est de construire son moi, de fonder une famille, de s’inscrire et de s’engager dans la vie sociale. Jung pense en revanche la descente du soleil comme une métaphore du processus au cours duquel la vie s’intériorise16, de l’époque qui appelle une « culture individuelle »17 ou encore, pour reprendre les mots de Cicéron, de l’époque où il est « doux [à l’âme] de se retrouver avec elle-même et, comme on dit, de vivre avec elle-même »18. Les considérations de Jung relèvent d’une critique radicale lorsqu’il ajoute :

  • 19 C. G. Jung, L’Âme et la vie, op. cit., p. 185.

Un jeune qui ne lutte ni ne remporte de victoires a manqué le meilleur de sa jeunesse et le vieillard qui ne sait pas prêter l’oreille au secret des torrents qui bruissent en roulant du sommet des montagnes jusqu’aux vallées est insensé […]. Que dire d’une civilisation qui a besoin de tels fantômes ?19

17La comparaison du cours temporel de la vie avec celui de la croissance végétale ou avec la course quotidienne du soleil dans le ciel inclinerait facilement à parler des saisons plutôt que des âges de la vie. Alors que l’humanité est de plus en plus urbanisée, une telle substitution qui rappelle le soubassement biologique de nos vies aurait par ailleurs pour avantage de renvoyer à un phénomène qui ne se laisse pas aussi précisément mesurer qu’un âge et ne renvoie pas non plus à ce qui demande à être socialement déclaré pour décider d’une majorité donnée ou d’un droit. Cela étant, si l’on admet la singularité des divers âges de la vie, qu’en est-il du passage de l’un à l’autre de ces âges ?

Les passages insensibles, quasi naturels, et les ruptures épochales

18La question se pose de la même façon en ce qui concerne le passage d’une génération à l’autre et le passage d’un âge de la vie individuelle à un autre. Ici, il faut distinguer ce qui se joue dans le passage d’une part et la modalité du passage lui-même d’autre part. Ce qui se joue dans le passage d’un âge à l’autre d’une personne ou d’une nation a été pensé par Dilthey en ce qui concerne les générations. Leur succession et ce qui se transmet de l’une à l’autre met en évidence la continuité de l’histoire dans sa discontinuité même, ou la discontinuité dans la continuité :

  • 20 Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques », in Le monde d (...)

Dans la mesure où les processus de transmission à une autre nation, à une autre situation culturelle sont très imparfaits, d’importantes parties du patrimoine acquis se perdent pour la génération suivante, et même souvent pour une longue série de générations, et ne redeviennent actifs qu’à une époque qui s’avère capable de les comprendre (Fassungskraft). De fait, dans les tourmentes, le dénuement, l’indifférence de telles époques intermédiaires, d’importantes vérités qui avaient été découvertes ont sombré ; ainsi se produit donc une véritable et complète rupture dans la continuité20.

19Dilthey renvoie à cet égard à l’exemple de ce qui s’est perdu dans la transmission de l’héritage du monde grec à Rome et à la traduction du grec en latin… – Heidegger y reviendra plus radicalement encore – avant la réappropriation de ses vérités à l’époque de la Renaissance. Ce qui se perd dans le passage d’une génération à une autre, ce sont aussi des modes de vie ou des styles d’existence, et c’est la mélancolie au spectacle de la disparition d’une époque ou d’une culture qui signe par exemple la fin de l’Histoire de l’art chez les Anciens de Winckelmann ou des Tristes tropiques de Lévi-Strauss.

20Si, comme on l’a vu, Husserl reprend pour ainsi dire l’analyse de Dilthey, l’appendice 24 de la Krisis met le doigt sur un autre dimension de ce passage lorsqu’il écrit :

  • 21 Idem., trad. mod.

C’est à quoi se rattache le vague savoir que tout homme possède sur son être et sur sa génération ; mais celle-ci n’est pas pour lui en général comme un enchaînement de personnes présentes et mortes depuis longtemps, puisque celles-ci bien que mortes existent encore actuellement maintenant (avec leurs idées et leurs œuvres que le retour de la compréhension peut reproduire, répéter autant qu’on veut), fécondant les idées des contemporains toujours à nouveau, les produisant ou éventuellement les empêchant […].21

  • 22 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, op. cit., p. 54 (...)

21Se faisant pour une part l’écho de l’idée diltheyenne selon laquelle nous sommes comme habités par des spectres, ce passage pointe le caractère « vague » de la connaissance que nous avons de nous-mêmes comme de notre génération étant donné la présence en grande partie seulement « implicite » du passé qui a engendré notre présent. Husserl retrouve ainsi l’idée de notre être en tant qu’il est toujours précédé, qui est aussi celle de Heidegger, de Gadamer et de Ortega Y Gasset, c’est-à-dire l’idée de la texture traditionnelle de notre être et de notre pensée. Cela vaut évidemment aussi de la pensée philosophique : une telle « générativité philosophique », écrit Husserl, appelle à une nécessaire « revivification de l’esprit des morts », le « retour de la compréhension sur les œuvres à partir de leur sens originel »22 – ce que Être et temps disait en termes de destruction et de répétition.

22Mais ce passage de la Krisis met en second lieu le doigt sur le fait que cette générativité est ambivalente : elle permet et empêche, ce qui est autre chose que le simple phénomène de perte pointé par Dilthey. Husserl anticipe en ce sens ce que nous admettons aujourd’hui plus communément, à savoir sur un plan théorique le propre des paradigmes scientifiques, et sur un plan plus largement psychologique l’idée que ce qui se transmet ou non entre les générations, ce sont certes des mélodies, des recettes de cuisine…, mais aussi des secrets de famille, des traumatismes enfouis. Il ne s’agit plus alors de préserver la fraîcheur de la naïveté enfantine ou le courage de se risquer propre à la jeunesse, de la tentation du cynisme ou de l’obsession de la sécurité, mais de dissoudre ce qui empêche, pour reprendre le terme de Husserl, et c’est ce transgénérationnel que cherchent à soigner la psycho-généalogie et les constellations familiales. Cela signifie que si les mémoires subsistent, si rien ne disparaît ou ne passe, les âges se superposent pour ainsi dire les uns aux autres. Plus encore, le passage d’une génération à l’autre n’est pas à penser seulement en termes de perte et d’ajout ou de gain, mais encore – ce sont d’autres catégories – d’ouverture et de fermeture dans la mesure où une génération est susceptible de restreindre, voire d’empêcher, les possibles de générations à venir.

  • 23 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., p. 114.
  • 24 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, appendice 26 au (...)

23Chaque individu et chaque génération est ainsi appelé à s’approprier, à donner une nouvelle forme à ce qui lui a été transmis, à en contester la consistance, c’est-à-dire à rejeter une partie des formes de vie qui lui sont transmises pour ouvrir de nouveaux horizons à sa génération et à celles qui suivront23 – la contestation et la création étant permises par le divers, les tensions, les contradictions qui habitent chaque génération. Ortega Y Gasset prend en ce sens l’exemple de Dilthey lui-même pour insister sur cette possibilité d’innovation ou de créativité qui implique une tension entre appartenance à une tradition et critique de cette même tradition. C’est cette dimension créatrice de la réception que pointe de son côté l’appendice 26 au paragraphe 73 de la Krisis24. Car c’est seulement la capacité de nous approprier de manière critique et créative ce qui nous est transmis par les générations antérieures qui nous permet d’avoir une vie qui nous soit propre, et donc une vie avec des âges qui lui soient propres aussi.

24Pour en venir non plus à ce qui se joue dans le passage d’un âge à un autre mais à la modalité du passage lui-même, celle qui est peut-être la plus commune a été décrite par Cicéron dans De la vieillesse. C’est le passage naturel ou insensible d’un âge à un autre dès lors que l’on admet d’une part que chaque âge a ses penchants propres et d’autre part que la satisfaction de ces penchants exclut le désir de prolonger la jouissance de chacun de ces âges :

  • 25 Cicéron, De la vieillesse, XX, 76, op. cit., p. 121.

25Il y a des passions propres à l’enfance : les regrette-t-on une fois celle-ci passée ? D’autres sont le propre du jeune âge : les recherche-t-on encore quand on est dans la force de l’âge, qu’on appelle moyen ? D’autres encore sont le propre de cet âge : la vieillesse ne les réclame pas davantage. Ainsi, de même que les passions de ces âges successifs s’éteignent, de même s’éteignent celles de la vieillesse, et quand cela advient, on est rassasié de la vie et il est temps d’accueillir la mort qui vient à point25.

  • 26 Sénèque, De la brièveté de la vie, VII, 9, trad. Xavier Bordes, Paris, Édition des Mille et une nui (...)
  • 27 Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, XLVIII, trad. M. Meunier, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, (...)
  • 28 Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, op. cit., p. 179. Voir aussi : « Le vin de la jeunesse ne se cla (...)

26Le même argument à propos de la mort et de la sérénité du sage sera avancé par Lucrèce, Sénèque26 ou, plus poétiquement, par Marc-Aurèle lorsqu’il invite à « finir avec sérénité comme une olive qui, parvenue à maturité, tomberait en bénissant la terre qui l’a portée et en rendant grâce à l’arbre qui l’a produite »27. L’impossibilité de passer d’un âge à un autre relève en revanche d’une forme de pathologie : elle peut se traduire aussi bien par un attachement à un âge révolu et se vivre dans la mélancolie, que par la peur et le refus d’un âge à venir. Autrement dit, vouloir qu’un état donné dure ou se répète indéfiniment, alors même que le cours du temps rend une telle duration impossible, et, inversement, refuser d’épouser un cours toujours autre que celui qu’on pouvait imaginer, toujours imprévisible pour l’âge précédent, ne sont que les deux faces d’un même phénomène. Dans les deux cas, la racine de cette difficulté peut tenir au fait que les penchants d’un âge donné n’ont pas été satisfaits. « Le névrosé adolescent, écrit Jung, s’effraie de l’élargissement de sa vie et de ses devoirs ; le névrosé d’âge mûr redoute l’appauvrissement et le rétrécissement des biens de ce monde »28. Cette difficulté de passer d’un âge à un autre est aussi patente lorsque la vie se met, pour ainsi dire, à bégayer en ne cessant à nous confronter aux mêmes épreuves, y compris lorsque nous répétons un scénario transmis par une lignée d’ancêtres.

27Le caractère insensible, quasi naturel, du passage d’une saison à l’autre, lorsque ses penchants parviennent à un accomplissement, est néanmoins soutenu par des rituels dans les cultures traditionnelles non occidentales. Dans ces cultures, le passage d’un âge à un autre va très souvent non seulement avec un changement de nom mais avec l’obligation de remplir de nouveaux devoirs. Christiane Singer rapporte en ce sens les paroles d’un ami congolais selon lequel,

  • 29 Christiane Singer, Les âges de la vie, Paris, Albin Michel, 1990, p. 18 sq.

pour entrer dans le clan des trente-huit ans, il te faudrait donner la preuve que les plantes prospèrent entre tes mains et que vient à germination tout ce que tu plantes. Si, à cet âge, le règne végétal reçoit mal ta présence, c’est que quelque chose en toi est bloqué, atrophié, et te rend dangereuse pour la communauté. Ce serait signe que tu as malmené ton corps et ton âme ; il serait alors urgent de te reprendre29.

  • 30 Ibid., p. 19.

28Et quelques lignes plus bas : à « cinquante-deux ans, trois jours et trois nuits me sont accordés pour aider une famille éplorée par la mort d’un être aimé à surmonter son désespoir, puis à le transmuer en force vive. Si j’y parviens, je suis admis parmi les miens »30. Dans les sociétés occidentales contemporaines le passage d’un âge à l’autre n’a rien d’aussi exigeant ; il n’implique pas de rituels destinés à soutenir les passages d’un âge à l’autre. Nous savons pourtant qu’il y a d’autres scansions de la vie que celles qui ont pour soubassement la vie biologique de nos penchants et qui sont soutenues par des rites.

  • 31 Sur cette notion de rupture épochale, voir Hans-Georg Gadamer, « La continuité de l’histoire et l’i (...)

29Ce sont des ruptures qui empêchent de penser un âge dans la simple continuité de ceux qui l’ont précédé comme la fleur est précédée du bouton. Cette modalité de passage advient lorsqu’un événement rompt ou suspend le cours habituel, c’est-à-dire pour ainsi dire naturel ou évident de la vie. Une rencontre décisive qui suspend le temps, ouvre un nouvel avenir et fait qu’on change de vie, une conversion ou un drame dont on ne se remet pas, une césure sans cicatrisation, un traumatisme, la « perte de nos illusions » comme dit la langue commune, de sorte que ça ne passe pas… Une telle rupture qui suspend le cours de la vie fait époque, et elle est en ce sens épochale31.

30Là, ce qui fait époque tient non tant à un évènement extérieur auquel on peut se trouver confronté qu’à la nouvelle compréhension dont un évènement donné s’avère avoir été l’occasion – ce que dit la notion de Schlüsselerlebnis ou de vécu « clé », c’est-à-dire qui ouvre une nouvelle dimension de compréhension. On pourrait à cet égard distinguer entre les âges ou les saisons d’une part et les époques de la vie comme de l’histoire d’autre part. Ces époques sont loin de coïncider nécessairement avec les saisons ou les âges déterminés par un certain cours de la vie biologique et sociale, et qui, eux, sont assez similaires d’une personne à l’autre. C’est pourquoi on ne saurait vouloir dénombrer de manière rigide le nombre de ces époques comme suffit à le montrer le cas des vies marquées par une seule conversion ou un seul traumatisme ; ces vies ne connaissent au fond que deux époques : celle qui précède et celle qui suit cette conversion ou ce traumatisme.

31Lorsque le passage d’un âge ou d’une saison à une autre est insensible comme le suggère Cicéron, c’est plutôt rétrospectivement que l’on prend conscience qu’un âge est révolu : nous prenons conscience avec soulagement ou nostalgie qu’une époque est révolue, qu’un âge est passé qu’il s’agisse de la vie d’un individu ou d’une nation… Un âge s’estompant peu à peu pour s’effacer, le seul évènement, c’est celui de la prise de conscience qu’il est passé.

  • 32 Sur le phénomène du « ternissement » de la fin de vie, je me permets de renvoyer aux analyses d’Eug (...)
  • 33 Voir Yolaine Escande, « Les arts et les âges de la vie en Chine », in Communications, 109, 2021, Le (...)

32Les modalités de passage naturelle et insensible d’un côté et pour ainsi dire éruptive lorsque la vie se voit confrontée à des épreuves inattendues et imprévisibles de l’autre, ne s’excluent pas, mais constituent comme deux régimes de transition qui sont parfois susceptibles de cohabiter, de se superposer. Qu’en est-il du passage vers le dernier âge, passage très singulier qui répond en quelque manière à celui de la naissance, mais qui peut sembler redoutable dans la mesure où il se présente précisément comme le dernier ? Dans quelle mesure est-il possible d’y voir autre chose que le passage vers la décrépitude32, en particulier dans des sociétés occidentalisées dans lesquelles l’écoute et le respect des « anciens » ou des « aînés » a disparu alors que la considération des vieillards va de soi dans les cultures africaines comme dans la Chine classique ?33 Si tous les âges ont leur propre perfection, cet âge mérite d’autant plus d'être réévalué qu’il est précisément dévalorisé et redouté dans les sociétés occidentales et occidentalisées.

La vie sans âge du retour à soi

33Le premier bénéfice de la vieillesse – lorsque le fil de la vie n’a pas été coupé plus tôt –, c’est d’être libéré des obligations liées à une activité professionnelle, à l’éducation des enfants, dans la mesure où l’on a rempli ses devoirs vis-à-vis de la société. C’est l’âge où l’on peut se libérer du qu’en dira-t-on, où l’on peut se permettre nombre de libertés comme d’adresser la parole à des inconnus… À cet égard, on pourrait pratiquement se réjouir du déclin des capacités physiques, de la fonte de la masse musculaire, car ce phénomène propre à la vieillesse est contemporain d’une nouvelle orientation de la vie qui s’accompagne de tâches nouvelles relatives à la vie intérieure. En Inde, c’est le sens du quatrième des ashramas, l’âge où il est possible de se retirer en un lieu solitaire ou d’aller de village en village. À la limite, alors que le poids de la réalité peut sembler plus lourd à cet âge, il est au contraire susceptible de s’alléger au point de devenir insensible ; pour le dire dans les termes de Christiane Singer :

  • 34 Christiane Singer, Les âges de la vie, op. cit., p. 203.

C’est l’extrême rive où le rabbi Schlomo, dans Karlin envahi par les Cosaques qui pillent et massacrent, ne daigne pas se laisser distraire de ce qu’il est seul à voir, par le tueur surgi devant lui ni par la lame qui le transperce et « meurt sans interrompre sa prière »34.

34Une seconde dimension de la liberté des vieux tient au fait que la conscience plus aiguë du caractère fini de la vie rend plus libre pour jouir de ce que ce présent nous offre, plus attentif à l’ici et au maintenant jusqu’alors oblitérés par des projets d’avenir, c’est-à-dire par autant d’espoirs que de craintes – ce que disait aussi la fin de L’Étranger de Camus. Le dernier âge est en ce sens celui d’une vie sans âge, d’une vie pour ainsi dire intemporelle dans la mesure où elle se déploie dans un pur présent. Une telle présence au monde qui nous entoure permet aussi non tant de nous adonner aux joies du jardinage ou de l’agriculture comme y invitait Cicéron, que d’entrer dans une plus grande proximité avec la nature, sauf si l’on entendait précisément en ce sens-là les joies dont parle De la vieillesse. Autrement dit, il devient possible à « prêter l’oreille au secret des torrents qui bruissent en roulant du sommet des montagnes jusqu’aux vallées », pour reprendre l’expression de Jung.

  • 35 Oliver Sacks, Gratitude, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2017, p. 22 (Voir encore « rien ne m’ém (...)
  • 36 Deux passages sont à cet égard très éloquents. Le premier déclare à propos de la vie dont Sacks a p (...)

35Les derniers écrits du célèbre psychiatre Oliver Sacks témoignent de cette proximité avec la nature lorsqu’il confie : « À cet âge-là, on a une vaste expérience de la vie […] On est plus sensible à la nature fugace du monde et peut-être aussi à la beauté »35. Mais il ajoute un peu plus loin une dimension qui contribue à la douceur de cet âge : sa profonde gratitude à l’égard de la vie, d’avoir été et d’être vivant36.

  • 37 Eugène Minkowski, Vers une cosmologie (1936), Paris, Payot & Rivages, 1999, p. 259 sq. et dans le m (...)

36La liberté des vieux, c’est en troisième lieu celle qu’ils partagent pour une part avec les enfants : leur disponibilité et leur attention à ce qui vient permet le déploiement d’une créativité qui est surtout l’apanage des enfants, et cela d’autant plus que la mémoire commence à être moins fiable, voire à faire défaut. Il est vrai que cette défaillance concerne plus la mémoire récente et que, dans le grand âge, les mémoires plus anciennes refont souvent surface – la tentation peut être de vivre dans des souvenirs qui constituent alors comme un refuge lorsque l’avenir réduit comme peau de chagrin. Dans la dernière section de Vers une cosmologie qui porte sur l’inspiration, Eugène Minkowski part du constat que, à l’approche de ses cinquante ans, sa mémoire devient défaillante avec les inconvénients que cela comporte ; mais c’est pour se demander si cela ne permet justement pas de « secouer le joug et les cadres fixes que nous impose la mémoire pour donner ensuite libre cours à notre pensée créatrice »37.

37Au-delà pourtant de la liberté, de la proximité avec la nature et de la douceur du sentiment de gratitude, de la légèreté voire de la créativité, l’essentiel tient à autre chose : la possibilité pour l’âme de se retrouver et de vivre avec elle-même, comme disait Cicéron.

38La « possibilité » seulement, car il est vrai que la suspension de l’affairement dans le monde de la vie est évidemment susceptible de générer une nouvelle quête de divertissements au sens pascalien de ce terme ; par ailleurs et d’un autre côté, il est vrai que le souci de soi n’est pas réservé à la vieillesse puisqu’il peut orienter la vie dès ses débuts. Cela signifie que notre représentation des âges ou des saisons de la vie dépend de la conception que nous nous faisons de la vie. Considère-t-on la vie comme ce qui demande simplement à être vécu dans l’affairement quotidien et dans l’oubli de soi, ou comme ce qui demande à cultiver les possibilités qui l’habitent, à se soucier de soi ?

39Thématisée par exemple par Sénèque dans De la brièveté de la vie, c’est la différence entre une vie dans laquelle on se laisse vivre, une vie dont le cours est simplement déterminé par la vie hormonale et les ambitions sociales comme par les aléas ou les épreuves rencontrés d’une part, et la vie régie par ce que les Grecs appelaient epimeleia heautou d’autre part. Le cours d’une telle vie relève alors de ce qu’explorent les romans de formation comme Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, ou encore de ce que Jung appelle le processus d’individuation par lequel le Soi advient à lui-même ou s’accomplit.

  • 38 Voir Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, « Le Livre de poche (...)

40Une telle vie est moins scandée par des âges, des saisons ou des époques, que par des étapes ou des stades pour reprendre le terme de Kierkegaard dans les Stades sur le chemin de la vie ou Platon dans Le banquet. Mais ce qui est décisif, c’est que les trans-formations qui ouvrent et définissent chacun de ces âges supposent une dimension d’exercitation comme disait Montaigne ou d’askêsis, c’est-à-dire des pratiques réglées et habituelles, d’ordre aussi bien psychologique que gymnique ou corporel, puisque les deux dimensions sont liées et interagissent. Pierre Hadot qualifie ces pratiques d’« exercices spirituels »38 dont on trouve aussi des variantes par exemple dans la tradition des hésychastes, en particulier dans le traité de Saint Jean Climaque intitulé La sainte échelle – une échelle dont chaque barreau correspond à un stade du chemin conduisant à la sainteté.

41L’écart fondamental entre les âges d’une vie d’ordre essentiellement biologique et sociale et les âges d’une vie pensée en termes de chemin par lequel le Soi advient à lui-même est également patent dans des traditions non occidentales. Les Confucéens pensent ainsi la destination de cette vie comme self-cultivation, et l’un des très célèbres traités classiques de la pensée confucéenne s’intitule en ce sens La grande étude – « grande » au singulier, par rapport aux plus petites études qui n’ont pas pour objet l’étude de soi : les études professionnelles, universitaires… On trouve ainsi dans les Entretiens de Confucius des observations relatives aussi bien à la scansion biologique des âges pour ainsi dire naturels de la vie que relatives aux moments de l’accomplissement d’une vie, de sa « culture ».

  • 39 Cicéron, De la vieillesse, XVIII, 65, et 66, op. cit., p. 105 et 107, Husserl, Ideen zu einer reine (...)
  • 40 Confucius, Entretiens, XVI, 7, trad. A Cheng, Paris, GF-Flammarion, 1994, p. 113.

42En ce qui concerne la dernière saison de la vie, la tendance la plus communément répandue est décrite de manière analogue dans les traditions européenne et chinoise. L’avarice de la vieillesse est remarquée par Cicéron comme par Husserl dont les Ideen II déclarent que cet âge se caractérise par la circonspection et l’égoïsme39 ; mais elle est plus longuement décrite et mise en scène par Molière. C’est cette même tentation de l’avarice à laquelle Confucius invite à ne pas succomber lorsque – après avoir mis en garde contre les tentations antérieures des « plaisirs de la chair » et de se livrer à des « querelles » – il avance : « Lorsque le sang et le souffle vital ont perdu leur énergie, l’homme honorable ou de qualité, le junzi, se tient en garde contre la passion d’acquérir »40. Pourquoi l’avarice ? Probablement car, la conscience plus ou moins claire de l’approche inéluctable de la mort laisse entrevoir qu’il faudra laisser derrière soi tous les biens auxquels on a pu s’identifier ; la tentation d’accumuler est ainsi à la mesure de la peur d’un tel abandon, alors que cet âge invite au contraire à apprendre à se défaire, à transmettre.

43En revanche, pour ce qui relève de la vie qui demande à être cultivée et accomplie, un autre passage du Lünyu (les Entretiens) – l’un des plus célèbres –, c’est celui où Confucius considère rétrospectivement les différents âges ou étapes du chemin de sa vie :

  • 41 Confucius, Entretiens, II, 4, op. cit., p. 35. Dans la traduction de P. Ryckman, le texte dit : « l (...)

À quinze ans, ma volonté était d’étudier. À trente ans, je l’avais établie. À quarante ans je n’avais plus de doutes et, à cinquante ans, je connaissais le destin que m’avait imparti le Ciel. À soixante ans, j’avais l’oreille accueillante et à soixante-dix je pouvais me laisser aller à tout ce que mon cœur désirait sans enfreindre les bornes41.

  • 42 Voir Daisetz T. Suzuki, « Les dix tableaux du dressage de la vache », in Essais sur le bouddhisme z (...)

44Les différents moments de cette description peuvent s’entendre à plusieurs niveaux ; par exemple, l’oreille accueillante est susceptible de renvoyer aussi bien à la capacité de « prêter l’oreille au secret des torrents qui bruissent en roulant du sommet des montagnes » qu’à la capacité d’entendre des comportements, discours et pensées qui nous sont étrangers. Une scansion du même ordre relative aux étapes conduisant à l’éveil se retrouve dans le bouddhisme dans les fameux dix ou douze tableaux de la domestication de la vache ou du buffle, d’un éléphant, dans les bouddhismes respectivement tibétain, chan, puis zen, ou encore, – d’un cheval dans le taoïsme42.

45Pour conclure, les âges de nos vies s’inscrivent sur la toile de fond à la fois de leur appartenance à l’âge d’une génération donnée – et à cet égard nous sommes plus les fils de notre temps que de nos parents – et aux âges historiques qui les précèdent. C’est sur cette toile de fond que la singularité et la valeur intrinsèque de chacune des saisons de la vie demande en ce sens à être pensée et vécue et que la vieillesse demande à être revalorisée à l’encontre de la triste tendance des sociétés occidentales ou occidentalisées contemporaines à réduire le déploiement de la vie à celui d’une certaine jeunesse.

46Dans cette perspective, les catégories permettant de penser le passage d’un âge, d’une saison ou d’une époque de la vie à une autre sont de deux ordres selon que l’on considère ce qui est en question dans le passage, ou selon que l’on considère les modalités du passage lui-même. Dans le premier cas, ce sont les catégories non tant du gain et de la perte que de l’ouverture et de la fermeture, de l’appropriation créatrice, et dans le second, ce sont les catégories de la transformation insensible dont peut rendre compte la métaphore végétale d’un côté et la rupture épochale de l’autre. Mais le plus décisif tient en réalité à la manière dont on conçoit la vie, à la question de savoir si elle n’est que le moyen de satisfaire les penchants naturels et les exigences de la vie sociale. Car c’est là ce qui détermine ses âges ou ses époques effectives.

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Notes

1 Wilhelm Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques » (1875), in Le monde de l’esprit I, trad. M. Remy, Paris, Aubier Montaigne, 1947, p. 42, ou trad. S. Mesure mod., in Critique de la raison historique, Paris, Cerf, 1992, p. 48.

2 W. Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques », op. cit., p. 42, ou trad. S. Mesure mod., op. cit., p. 49.

3 Idem.

4 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., p. 112.

5 Ibid., p. 113.

6 W. Dilthey, La vie historique, trad. C. Berner, J.-C. Gens, Villeneuve d’Asq, Éd. du Septentrion, 2014, p. 117 mod.

7 Voir Guillaume Fagniez, Comprendre l’histoire. Heidegger et Dilthey, Paris, Hermann, 2019, p. 336-350, et, en l’occurrence, p. 345 sq.

8 José Ortega Y Gasset, « Prologue à l’Introduction aux sciences de l’esprit » (1946), in Hegel, Dilthey, trad. A. Bardet, Bruxelles, Presses de l’Université Saint-Louis, 2017, p. 113.

9 Idem. On sait que c’est au nom de cette précédence qu’Auguste Comte défendait la primauté des devoirs par rapport à la revendication des droits de l’individu.

10 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, trad. G. Granel mod., Paris, Gallimard, 1976, p. 541, Husserliana, Gesammelte Werke VI, Die Krisis der europäischen Wissenschaften und die transzendentale Philosophie, La Haye, Martinus Nijhoff, 1954, p. 488.

11 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., trad. mod. p. 57 note.

12 Cicéron, De la vieillesse, X, 33, p. 59, et surtout XX, 76, trad. M. Cochereau et H. Parent, Paris, Allia, 2023, p. 59 et 121.

13 Invitant à concevoir le cours de l’histoire en suivant l’analogie avec celle d’un arbre, Herder écrit : « Il lui [l’arbre] faut traverser différents âges au cours de sa vie ! tous manifestement en progression [Fortgang, pas Fortschritt] continue ! effort prolongé de façon continue ! En chacun d’eux, il y a des moments de repos apparents, des révolutions ! des modifications ! et cependant chacun d’eux porte en lui-même son centre de félicité. Le jeune homme n’est pas plus heureux que l’enfant innocent et content ; et pas davantage le calme vieillard n’est plus malheureux que l’homme aux violents efforts », J. G. Herder, Une autre philosophie de l’histoire (1774), introduction et traduction Max Rouché, Paris, Éditions Aubier-Montaigne, 1943, p. 191 (souligné par Herder).

14 Wilhelm Dilthey, voir par exemple, L’Édification du monde historique dans les sciences de l’esprit, Œuvres 3, trad. S. Mesure, Paris, Cerf, 1988, p. 107, 124 et 136.

15 Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, (1945), trad. R. Cahen et Y. Le Lay, Paris, Buchet et Chastel, 1965, p. 183.

16 Ibid., p. 181.

17 Ibid., p. 176-188, ici p. 177. Jung ajoute plus loin : « Le matin, il naît de la mer nocturne de l’inconscient et regarde le vaste monde bigarré dont l’étendue s’élargit à mesure qu’il s’élève au firmament. À cet élargissement de son cycle d’action, qui résulte de son ascension, le soleil reconnaîtra son importance […]. Il atteindra à l’improviste le zénith, auquel il n’avait pas songé parce que son existence individuelle, qui est unique, ne pouvait pas connaitre d’avance son point culminant. À midi commence la descente, déterminant un renversement de toutes les valeurs et de tous les idéaux du matin » (op. cit., 181 sq.).

18 Cicéron, De la vieillesse, XIV, 49, op. cit., p. 83.

19 C. G. Jung, L’Âme et la vie, op. cit., p. 185.

20 Dilthey, « Sur l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques », in Le monde de l’esprit, op. cit., p. 44, ou in Critique de la raison historique, op. cit., p. 51.

21 Idem., trad. mod.

22 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, op. cit., p. 543, Husserliana VI, op. cit., p. 489.

23 J. Ortega Y Gasset, Hegel, Dilthey, op. cit., p. 114.

24 E. Husserl, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, appendice 26 au § 73, op. cit., p. 557, Husserliana VI, op. cit., p. 503.

25 Cicéron, De la vieillesse, XX, 76, op. cit., p. 121.

26 Sénèque, De la brièveté de la vie, VII, 9, trad. Xavier Bordes, Paris, Édition des Mille et une nuits, 1994, p. 21 (ou trad. Bréhier, in Les stoïciens, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1962, p. 703).

27 Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, XLVIII, trad. M. Meunier, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 77 (ou trad. Bréhier, in Les stoïciens, op. cit., p. 1168).

28 Carl Gustav Jung, L’Âme et la vie, op. cit., p. 179. Voir aussi : « Le vin de la jeunesse ne se clarifie pas toujours dans l’âge mûr ; il se trouble parfois » (ibid., p. 182).

29 Christiane Singer, Les âges de la vie, Paris, Albin Michel, 1990, p. 18 sq.

30 Ibid., p. 19.

31 Sur cette notion de rupture épochale, voir Hans-Georg Gadamer, « La continuité de l’histoire et l’instant de l’existence », in Langage et vérité, trad. J.-C. Gens, Paris, Gallimard, 1995, p. 72-75.

32 Sur le phénomène du « ternissement » de la fin de vie, je me permets de renvoyer aux analyses d’Eugène Minkowski, « Sur la psychologie de la vieillesse », in Le temps vécu, Paris, PUF, « Quadrige », 2013, p. 338-343.

33 Voir Yolaine Escande, « Les arts et les âges de la vie en Chine », in Communications, 109, 2021, Les arts et les âges de la vie, p. 49-61 (www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2021_num_109_1_3055) (consulté le 20 juillet 2023).

34 Christiane Singer, Les âges de la vie, op. cit., p. 203.

35 Oliver Sacks, Gratitude, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2017, p. 22 (Voir encore « rien ne m’émeut comme ce ciel constellé d’étoiles », O. Sacks, Gratitude, op. cit., p. 36 sq.)

36 Deux passages sont à cet égard très éloquents. Le premier déclare à propos de la vie dont Sacks a pu jouir : « Le sentiment qui prédomine en moi est un sentiment de gratitude » (O. Sacks, Gratitude, op. cit., p. 29 sq.) et : « Avant tout, j’ai été un être doué de sensations, un animal pensant sur cette magnifique planète, rien que cela a été un immense privilège et une grande aventure » (O. Sacks, op. cit., p. 32.)

37 Eugène Minkowski, Vers une cosmologie (1936), Paris, Payot & Rivages, 1999, p. 259 sq. et dans le même sens p. 263.

38 Voir Pierre Hadot, La philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, « Le Livre de poche », 2001, p. 69 sqq. et 152 sqq. et « Exercices spirituels », in Exercices spirituels et philosophie antique, Paris, Études augustiniennes, 1987.

39 Cicéron, De la vieillesse, XVIII, 65, et 66, op. cit., p. 105 et 107, Husserl, Ideen zu einer reinen Phänomenologie und phänomenologischen Philosophie, zweites Buch, Phänomenologischen Untersuchungen zur Konstitution, Husserliana IV, 1952, La Haye, Martinus Nijhoff, p. 266, trad. E. Escoubas, Recherches phénoménologiques pour la constitution, Paris, PUF, 1982, p. 361.

40 Confucius, Entretiens, XVI, 7, trad. A Cheng, Paris, GF-Flammarion, 1994, p. 113.

41 Confucius, Entretiens, II, 4, op. cit., p. 35. Dans la traduction de P. Ryckman, le texte dit : « le Maître dit : “À quinze ans je m’appliquais à l’étude. À trente ans, mon opinion était faite. À quarante ans, j’ai surmonté mes incertitudes. À cinquante ans, j’ai découvert la volonté du Ciel. À soixante ans, nul propos ne pouvait plus me troubler. Maintenant, à soixante-dix ans, je peux suivre tous les élans de mon cœur sans jamais sortir du droit chemin” » (Confucius, Entretiens, Paris, Gallimard, « Folio », 2014, p. 13).

42 Voir Daisetz T. Suzuki, « Les dix tableaux du dressage de la vache », in Essais sur le bouddhisme zen, (1930-1934), 1ère série, trad. J. Herbert dir., Paris, Albin Michel, 1972, p. 429-443, Catherine Despeux, Le chemin de l’éveil, Paris, L’Asiathèque, 2015, p. 110-112.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Claude Gens, « Les saisons et les époques de la vie », Alter, 32 | 2024, 23-45.

Référence électronique

Jean-Claude Gens, « Les saisons et les époques de la vie », Alter [En ligne], 32 | 2024, mis en ligne le 01 juillet 2026, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/alter/2882 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16lgc

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Jean-Claude Gens

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