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Compte-rendu

Seth M. Holmes, Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Paris, CNRS Éditions, 2024

Simeng Wang
Traduction(s) :
Seth M. Holmes, Fresh Fruit, Broken Bodies. Migrant Farmworkers in the United States. University of California Press, 2013 [en]

Texte intégral

1Anthropologue et médecin, Seth M. Holmes, dans cette version française de l’ouvrage tiré de sa thèse de doctorat (initialement publié en anglais, sous le nom de Fresh Fruit, Broken Bodies : Migrant Farmworkers in the United States, University of California Press, 2013), livre une ethnographie menée auprès de migrants mexicains (des indiens Triquis originaires de l’État d’Oaxaca au Mexique) immigrés aux États-Unis et travaillant dans le secteur agricole, dans les États de Washington et de Californie. Entamée en 2003, cette ethnographie mêle récits captivants et analyses théoriques, en suivant les migrants aux étapes d’émigration à immigration, incluant celle de la traversée des frontières.

2Ayant accompagné ses informateurs indiens triquis dans les voyages aux frontières américano-mexicaines, l’auteur décrit dans le chapitre 1 leurs expériences de traversée dans le désert. Dans une approche d’« anthropologie incarnée de la migration » (chapitre 2), Seth M. Holmes continue sa démarche ethnographique, en accédant aux terrains de la ferme de cueillettes de fruits, avec intention d’étudier les corps de migrants sans oublier d’examiner en même temps le corps de l’anthropologue.

3Une fois pénétré dans la sphère du travail à la ferme (qui sont également les lieux de vie de ces travailleurs), Seth M. Holmes dévoile les « hiérarchies en vigueur sur la ferme » (chapitre 3), en décortiquant cette ségrégation produite et renforcée par la division hiérarchique du travail, la citoyenneté, la langue, et l’ethnicité (cf. le diagramme conceptuel des hiérarchies, p. 147). Les migrants agricoles triquis (occupant les postes de « travailleurs/cueilleurs » payés à l’heure ou payés au poids) se trouvent tout en bas de l’échelle, dans cet univers de la ferme, sous la domination de tous ceux et toutes celles hiérarchiquement au-dessus : personnel dirigeant de la ferme, assistantes de la direction, responsables des récoltes et superviseurs, et contrôleurs. L’analyse intersectionnelle de cette hiérarchie est poursuivie dans le chapitre 4. L’auteur y décrit la dureté du travail physique et différentes formes de violence (p. 154) subies par les cueilleurs triquis subalternes et examine le mécanisme selon lequel la classe et la race agissent de concert.

4Avec le chapitre 5, l’auteur invite les lecteurs à se pencher sur les relations de soins et la prise en charge biomédicale de travailleurs agricoles triquis. Seth M. Holmes décrit le processus de racialisation de ces corps souffrants, tout en adoptant une approche structurelle. En avançant la thèse que les médecins et infirmières travaillant auprès de ces migrants rejettent sur ces derniers (c’est-à-dire aux patients eux-mêmes) la responsabilité de leurs maux, l’auteur rappelle en même temps, à juste titre, que les pressions exercées sur le système de santé public états-unien par l’actuel système capitaliste néolibéral imposent une double contrainte aux professionnels de santé, et que les médecins voient également leur quotidien négativement affecté par les structures sociales et politiques. Ainsi, Seth M. Holmes constate qu’une bonne partie de l’aveuglement de professionnels de santé aux conditions d’existence de leurs patients migrants (autrement dit, le fait que les professionnels de santé gomment systématiquement les déterminants structurels de la souffrance de leurs patients) est le résultat de leurs propres conditions de travail, qui se révèlent difficiles, épuisantes et chaotiques sur le plan émotionnel. L’auteur plaide pour que le « regard clinique biocomportemental » du soignant (le cœur de la formation médicale aux États-Unis d’aujourd’hui) soit transformé, pour y inclure une « compétence structurelle » du soignant, c’est-à-dire la bonne intelligence du fonctionnement des structures sociales et de leurs effets.

5Dans la continuité de l’analyse sur comment le corps en souffrance est perçu par le « regard clinique » (chapitre 5), le chapitre 6 examine les processus de naturalisation de la souffrance sociale, avec notamment la notion de « violence symbolique ». L’auteur distingue trois principales étapes (normalisation, naturalisation et intériorisation) et met en exergue la façon dont les migrants triquis incorporent eux-mêmes les stéréotypes dont ils sont l’objet (« Nous, les Triquis, sommes forts et endurants »). Le chapitre se termine par l’analyse d’un bref épisode de mise en grève de migrants agricoles. Ce mouvement social fugace est suivi par les mobilisations collectives plus récentes (depuis 2013, et notamment à partir de la pandémie de Covid-19) menées par des ouvriers agricoles triquis, étudiées dans l’épilogue co-signé avec Jorge Ramirez-Lopez, historien, spécialiste de l’indigénéité mondiale et des études relationnelles et comparatives de la race et des mouvements sociaux, présenté dans l’ouvrage comme « [un] triquis, originaire de l’État d’Oaxaca ».

6Seth M. Holmes conclut par l’appel à une dénaturalisation de la souffrance sociale, dont l’une des voies, selon lui, passera par une profonde réforme du système de santé états-unien. Dans son ensemble, l’ouvrage apporte de nouvelles connaissances au champ d’études sur le corps socialement dominé et souffrant. Au travers de regards simultanés d’anthropologue et médecin, Seth M. Holmes examine avec finesse les effets détériorants multiples du capitalisme néolibéral et de racialisation sur les corps de migrants agricoles dans la société nord-américaine.

7Sur le plan théorique, l’auteur puise dans les travaux et courants de pensées tant du côté d’anthropologues anglo-saxons de la santé (en particulier Nancy Scheper-Hugues, Paul Farmer, et Arthur Kleinmann) et du côté de penseurs francophones tels que Michel Foucault et Pierre Bourdieu, en maniant notamment les concepts de « regard clinique », « habitus », « doxa », et « violence symbolique ».

8Outre toutes les qualités de ce travail majeur, une interrogation demeure : il s’agit des usages des notions de l’« ethnicité » et de la « race ». L’auteur introduit l’« ethnicité » non pas comme « une donnée génétique ou biologique » mais comme « un facteur somatique et social » (p. 58). Plus loin, dans une note de bas de page précisant « les perceptions des corps à partir desquelles ceux-ci sont assignés à une ethnie » (p. 59), Seth M. Holmes renvoie aux travaux de Mary Weismantel et Stephen Eisenman pour « des descriptions plus détaillées de la catégorisation somatique, sociale et historique des corps en tant que corps raciaux ». Sans spécifier la définition de la notion de « race » dans le cadre de cette étude, ni les frontières poreuses entre « ethnicité » et « race » dans le contexte états-uniens, ces deux concepts sont, dans le reste du livre, parfois utilisés l’un à côté de l’autre, et parfois de façon séparée, sans que les lecteurs puissent saisir pertinemment dans quel contexte précis d’une interaction sociale, la domination se repose sur le critère ethnique plutôt que sur celui racial (sans oublier d’autres rapports sociaux), ou vice-versa ; ou encore les dynamiques ethniques et celles raciales convergent et se renforcent mutuellement.

9Trois perspectives pour les futurs travaux se dégagent à l’issue de la lecture stimulante de ce livre. La première consiste à croiser le champ d’études de la migration internationale dans le secteur agricole avec les enjeux environnementaux : réchauffement climatique, développement durable dans l’agriculture, etc. L’agriculture avec ou sans pesticide et la procédure de certification du label « bio » transforment non seulement le métier de « cueilleurs » à la ferme mais également le corps, la santé et la santé mentale de travailleurs. La deuxième piste de travail futur revient à creuser davantage la place qu’occupent les femmes travailleuses migrantes. Parmi le groupe de Triquis étudiés, de rares cas de femmes (notamment Marcelina et sa fille Lucia) sont introduits. Y aurait-il des spécificités en termes de genre dans la sociogenèse, l’expression, la gestion y compris la politisation de souffrances ? Ces différences sont sans nul doute en lien avec les parcours migratoires genrés, la division sexuée du travail, les dynamiques familiales et plus généralement les conditions d’existence de femmes. Enfin, l’auteur mentionne les comportements racistes de patients blancs dans les salles d’attente de médecins envers les personnes racisées, dont les travailleurs triquis ici étudiés. Cette réalité qui donne des frissons dans le dos suscite également de l’intérêt scientifique, pour saisir le phénomène contemporain du racisme aux États-Unis dans toutes ses dimensions.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Simeng Wang, « Seth M. Holmes, Fruits frais, corps brisés. Les ouvriers agricoles migrants aux États-Unis. Traduit de l’anglais par Frédéric Joly, Paris, CNRS Éditions, 2024 »Appartenances & Altérités [En ligne], 6 | 2025, mis en ligne le 15 mars 2025, consulté le 12 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/alterites/1415 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13s0g

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Auteur

Simeng Wang

CNRS

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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