1L’objet de cet article est d’analyser le travail de catégorisation et les usages sociaux du stigmate racial opérés par des jeunes de quartiers populaires. Pour ce faire, on s’appuie sur une ethnographie comparée, menée entre 2006 et 2011, dans une salle de boxe anglaise aux États-Unis et dans une salle de boxe thaïlandaise en France, dans des quartiers urbains situés en périphérie de Paris et New York. Ces espaces étaient les cibles de politiques publiques ambivalentes, à la fois sociales (« lien social » et « empowerment ») et pénales (« tolérance zéro » et incarcération de masse) (Wacquant 2009). Du fait de l’homologie de leurs positions dans les structures nationales de classe, ethno-raciale et spatiale, les jeunes habitants de ces espaces étaient, et sont toujours (Roux, Purenne et Talpin 2023), l’objet de catégorisations stigmatisantes qui imbriquent des rapports sociaux de race, de genre, de classe. Qui plus est les boxeurs enquêtés ont toutes les chances d’être étiquetés comme déviants, et ce d’autant plus qu’ils pratiquent un sport de combat lui-même perçu comme violent, pratiqué par des minorités arabes et noires, réputées violentes, sexistes, homophobes (Guénif-Souilamas et Macé 2004, Berry et Smith 2000). La compétence qu’acquièrent les boxeurs est non seulement peu ou pas perçue comme une ressource culturelle (Oualhaci 2019), mais elle est aussi délégitimée et requalifiée en propriétés sociales stigmatisantes (« sport de racailles ») et racialisantes.
2L’objet principal de cette enquête était d’analyser, de manière comparée, la domination raciale et la marginalité urbaine en France et aux États-Unis en saisissant cette domination par des pratiques corporelles. On entend par domination raciale un processus historique et social de différenciation et de hiérarchisation, par lequel certaines identités sont instituées comme universelles, légitimes et non marquées négativement, tandis que d’autres sont produites comme des altérités racialisées, minorisées et socialement disqualifiées. Elle repose sur des opérations de classement, de nomination et d’assignation identitaires, qui transforment des différences historiquement et socialement construites en propriétés essentialisées et naturalisées. La domination raciale contribue ainsi à la stabilisation de frontières sociales et symboliques et à la légitimation des inégalités (Essed 1991, Guillaumin 1972, Barth 1969). On portera ici la focale sur la façon dont les catégories de la domination raciale sont construites et se (re)déploient de manière contrastée en France et aux États-Unis en montrant les spécificités de chaque terrain mais aussi ce qui est commun aux deux, en articulant la production de ces catégories aux processus sociaux qui rendent celle-ci possible.
3Pour donner à voir comment le processus de domination raciale se rejoue à l’échelle de groupes racisés, on présentera dans un premier temps l’ethnographie comparée qui rend possible son analyse. On mettra au jour, dans un second temps, les modalités d’incorporation et d’activation des classifications raciales par les boxeurs et les entraîneurs ; le poids des contextes institutionnels et politiques sur la (re)production de ces classifications ; enfin les usages sociaux, multiples, du stigmate racial par ces minorités racisées. La domination raciale est incorporée et naturalisée, mais les usages sociaux du stigmate permettent sa contestation.
4L’enquête ethnographique comparée menée en France et aux États-Unis visait, pour partie, à analyser les cadrages par lesquels les boxeurs perçoivent, classent et interprètent les différences de niveau ainsi que les assignations sociales et raciales dans le cadre de leur pratique. La comparaison a été construite selon un principe de similarité contrôlée : dans chaque pays, l’enquête a été conduite dans des clubs présentant des caractéristiques structurelles comparables (implantation urbaine en quartier marginalisé, recrutement populaire, pratiques amatrices et compétitives), afin de rendre les situations observées analytiquement comparables et d’isoler les effets des configurations nationales différenciées. Menée sur une durée prolongée (six ans), l’observation participante a constitué le cœur du dispositif et a porté sur des situations ordinaires de classement : constitution des binômes d’entraînement, évaluations informelles du niveau, commentaires sur les corps et les performances, assignations de rôles par les entraîneurs, ainsi que sur les interactions périphériques (vestiaires, déplacements, temps de récupération). Ces scènes ont été systématiquement consignées dans des carnets de terrain afin d’identifier les catégories émiques mobilisées, les conditions d’activation de celles-ci et leurs effets pratiques. Une attention particulière a été accordée aux modalités d’énonciation (euphémisations, reformulations, silences) par lesquelles les différences racialisées sont rendues plus ou moins visibles selon les contextes nationaux. Des entretiens biographiques ont complété les observations et ont permis de reconstituer les trajectoires sportives et sociales des boxeurs, mais également, appuyés sur des situations observées, de faire émerger les cadres interprétatifs mobilisés dans l’action.
5L’intérêt heuristique d’une ethnographie de pratiques corporelles comme la boxe est double : elle permet d’une part l’analyse de l’incorporation en acte du social. Comme tout travail pédagogique, le travail de transmission de compétences pugilistiques effectué dans les salles de boxe implique l’incorporation de schèmes classificatoires et de catégories de perception du monde social. L’enquête ethnographique permet d’autre part d’observer les stratégies, entendues comme des modes d’action et des conduites, par lesquelles des individus racisés appartenant aux classes populaires tentent de rétablir dans la pratique de la boxe un honneur social (Weber 1978 : 934), estimé négativement par les groupes dominants. Il s’agissait aussi d’interroger empiriquement une des dimensions fondamentales du rapport de domination raciale, en France comme aux États-Unis : le travail de catégorisation des corps par l’attribution de marqueurs phénotypiques, les individus racisés, a fortiori celles et ceux appartenant aux classes populaires, étant largement réduits à leurs dimensions corporelles, et dévalorisés sur le plan intellectuel.
6Les salles de boxe anglaise et de boxe thaïlandaise constituent des terrains d’enquête ethnographique particulièrement éclairants pour examiner les processus de naturalisation des compétences corporelles, par lesquels des dispositions socialement produites sont perçues et légitimées comme des qualités naturelles et individuelles, tant par les pratiquants que les profanes. Alors que les travaux sur la boxe montrent que l’entraînement constitue un dispositif de socialisation corporelle et morale, fondé sur la répétition, la discipline, l’ascèse, le renoncement et l’exposition contrôlée à la violence (Wacquant 2000), ces sports de combat codifiés (Gaudin 2009) génèrent des interprétations essentialisantes de la performance, fondées sur des catégories telles que le « don » (Schotté 2012), le « mental » ou la « dureté naturelle ». Ces lectures de la pratique et de la performance occultent les processus de socialisation qui produisent ces compétences. La catégorisation raciale s’y situe comme principe structurant de classification. L’étude ethnographique de la boxe fait apparaître ces processus et pointe le décalage entre, d’une part, l’intensité du travail de production et d’incorporation des compétences et, d’autre part, les catégories émiques mobilisées pour expliquer les différences de niveau et de performance. La naturalisation des compétences pugilistiques est en réalité indissociable des rapports sociaux de classe, de race, de genre ainsi que des formes de domination symbolique qui traversent le champ sportif (Azzarito et Harrison 2008).
7Ce processus renforce la naturalisation des compétences en l’affiliant à des formes de classification ayant partie liée avec les rapports coloniaux et postcoloniaux, et contribue à la production de hiérarchies symboliques entre boxeurs (Jobert 2006a). Les boxeurs enquêtés dans les contextes étatsuniens et français font référence, par moments, à ces legs historiques, s’identifient à un groupe racial, mobilisent une catégorisation raciale articulée à des compétences pugilistiques, ou mettent au contraire à distance des formes d’essentialisation, voire les contestent. La boxe constitue ce faisant un terrain paradigmatique pour distinguer analytiquement naturalisation et biologisation des compétences sportives, en ce qu’elle permet d’observer des opérations symboliques distinctes souvent confondues. La naturalisation opère d’abord comme un principe ordinaire de compréhension et de codage des performances, par lequel des dispositions socialement acquises – endurance, sens pratique du combat, tolérance à la douleur ou agressivité contrôlée – sont perçues comme « naturelles », sans qu’il soit nécessaire d’articuler cette opération à un registre explicitement biologique. Cette opération repose sur une impression d’évidence produite par l’incorporation des compétences et habiletés et sur l’éclipse du travail de socialisation pugilistique. En revanche, la biologisation fonde un registre explicatif spécifique, mobilisant à la fois des référents biologiques et pseudo-scientifiques (morphologie, fibres musculaires, prédispositions génétiques) qui visent à légitimer des différences de performance déjà naturalisées (Gaudin 2017). Ethnographier la boxe permet de montrer que la biologisation des compétences n’est pas une opération effectuée en amont des explications de la performance, qu’elle n’est pas systématique, mais qu’elle est souvent articulée à une naturalisation qui la précède. La biologisation vient ainsi renforcer le caractère légitime et évident des hiérarchies sportives et sociales en les inscrivant dans un ordre des corps présenté comme naturel.
8Le décentrement de la comparaison internationale et le double terrain permettent d’analyser les manières dont des jeunes hommes socialisés dans des quartiers populaires ségrégués appréhendent le stigmate racial de la « racaille » et une position sociale dominée dans leur quotidien. Ce dispositif permet de saisir conjointement les logiques de classement propres au champ de la boxe et les modalités de leur mise en forme cognitive et pratique différenciées selon les contextes nationaux. L’analyse de la racialisation des compétences sportives invite dès lors à déplacer le regard vers les opérations de catégorisation des boxeurs par lesquelles des différences socialement produites sont transformées en hiérarchies naturalisées et stabilisées dans les pratiques et les représentations, mais qui peuvent être brouillées, voire remises en cause. Ainsi, l’objet de cet article est de montrer en quoi des jeunes hommes de quartiers populaires marginalisés incorporent un rapport de domination raciale, comment ils l’interprètent et le recodent en articulation à d’autres rapports sociaux, notamment la classe sociale, le genre et l’âge. On se focalisera sur le travail de catégorisation des enquêtés à travers deux processus imbriqués : la catégorisation de soi et de l’autre par les enquêtés (boxeurs et entraîneurs) qui se voient attribuer et portent sur leur corps les stigmates de la domination raciale dont ils sont les cibles, d’une part ; les usages sociaux du stigmate racial par ces mêmes enquêtés, d’autre part, en montrant les points de convergence et de divergence entre les terrains étatsuniens et français.
9Dans le champ pugilistique, les boxeurs sont confrontés à des classifications racialisées imposées par les entraîneurs, les pairs, les clubs, les fédérations et, plus largement, les médias spécialisés (Jobert 2006b, Wilson 1997). En France, ces institutions tendent à euphémiser les catégories raciales, privilégiant des critères techniques et sociaux, ce qui rend les opérations de racialisation souvent implicites et subtiles, et donc plus difficiles à saisir. Aux États-Unis, en revanche, les classifications raciales sont plus explicites, structurées par l’histoire des ségrégations, des communautés sportives et des médias spécialisés (Wiggins 1988), et influencent directement la visibilité et la légitimité des performances. Parallèlement, les boxeurs développent des principes d’auto-classification racialisée, mobilisant et réinterprétant les catégories héritées d’autres sphères sociales. Ces cadres cognitifs leur permettent de se situer dans les hiérarchies, d’anticiper les évaluations et parfois de contester ou contourner les classements imposés. Le croisement dynamique de ces logiques révèle que la racialisation, la naturalisation des compétences et le caractère contestable des classements sont coconstruits dans l’interaction, mais se déploient différemment selon les contextes nationaux : en France, la contestation prend souvent des formes indirectes ou symboliques, tandis qu’aux États-Unis, elle peut être plus visible et explicite. Ce mécanisme produit une incorporation différenciée de la domination raciale, où les hiérarchies, les normes et les stéréotypes ne sont ni simplement imposés ni simplement intériorisés, mais restructurent les pratiques, les dispositions et les trajectoires sociales. L’analyse de ce croisement montre comment la domination raciale se reproduit de manière située, en articulant assignation sociale et cadrage subjectif, et permet d’identifier les stratégies d’ajustement, de contournement ou d’affirmation identitaire déployées par les enquêtés pour négocier leur place dans l’espace social.
10L’auto-catégorisation raciale des boxeurs s’analyse comme un processus produit par l’articulation de mécanismes sociaux, corporels et interactionnels. Les dispositions incorporées issues de trajectoires de socialisation différenciées – familiales, scolaires et sportives – structurent la perception de soi et des autres et orientent la manière dont les compétences corporelles sont interprétées comme « naturelles », participant à la naturalisation des performances et à la légitimation implicite des hiérarchies. Les boxeurs peuvent mobiliser et réinterpréter les catégories raciales héritées d’autres sphères sociales pour se situer stratégiquement et négocier leur place dans les hiérarchies locales, dans la salle de boxe comme dans le quartier. Dans les interactions concrètes d’entraînement et de compétition, des cadrages de ce type sont activés, ajustés et parfois contestés, donnant lieu à des classifications situées qui ne se superposent pas nécessairement aux catégorisations produites au sein des espaces familiaux, scolaires ou professionnels. Ces dernières sont recyclées et recontextualisées dans le champ pugilistique, produisant des formes contingentes de légitimation ou de contestation des hiérarchies (Majors 1990), et révélant la plasticité des rapports de domination et des normes incorporées.
11Ainsi, les enquêtés français se réfèrent davantage au « quartier », entendu comme lieu de vie, marqué par l’appartenance aux classes populaires et à des minorités racisées, et plus rarement à une appartenance raciale revendiquée. Les enquêtés étatsuniens, quant à eux, tout en se référant aussi à leur quartier, font plus souvent un usage explicite de catégories raciales, comme catégories de la pratique, croisant parfois les deux cadres référentiels, racial et territorial. Le quartier étatsunien enquêté est perçu comme « spécial » par les boxeurs. Ces derniers affirment qu’il leur confère une force particulière qu’ils puisent dans l’environnement dur, au moyen d’un langage bestial – ils parlent d’« animaux », de « férocité » –, ou encore militaire – ils évoquent les « guerriers », la nécessité d’« aller au combat » –, mais aussi un sentiment communautaire, l’ensemble de ces attributs du quartier leur permettant de devenir de bons boxeurs, qui « ont faim ». Les boxeurs étatsuniens vont avoir tendance à parler d’eux comme de « hood nigga » (« renoi de quartier »), là où les enquêtés français vont se dire des « mecs de cité » ou « de quartier ». Cela ne veut pas dire pour autant que les rapports de pouvoir raciaux ne jouent pas dans le quotidien des enquêtés français, surtout lorsque, comme les enquêtés étatsuniens, ils sortent temporairement du quartier et sont confrontés à des individus ou groupes qui portent un regard biaisé sur eux et les traitent de manière discriminatoire (Anderson 2021, Druez 2016). L’usage très fréquent par les enquêtés français et étatsuniens d’expressions telles que « frère », « fréro », « gros », « son », « nigga », « bro », témoigne du fait que ces derniers se réfèrent principalement à deux principes d’identification (Brubaker 2001) : d’une part, l’importance du groupe de pairs ancré dans le quartier et l’intensité des relations qui y sont entretenues, un sentiment d’expériences de vie communes, de destin social commun, et, d’autre part, la conscience d’appartenir à une minorité racisée (Du Bois 1994). L’enquête le montre : le travail d’auto-catégorisation que les boxeurs et entraîneurs opèrent n’échappe pas totalement au travail de catégorisation opéré par les autres, qui les assignent à une position dominée, même si l’auto-catégorisation est aussi associée à une contestation du stigmate racial ou territorial. Ce travail est pris dans un jeu de miroirs avec la catégorisation de l’Autre qui participe de la domination raciale.
12Si, sur le terrain français, les entraîneurs récusent les références à la religion effectuées par les boxeurs au cours des entraînements comme étant hors de propos, arguant que seul le travail pugilistique génère des compétences, et si les interdits alimentaires sont parfois tournés en dérision (voir infra), une bonne partie des boxeurs se catégorisent comme musulmans et se réfèrent à leurs pratiques religieuses ordinaires. Contrastant avec la « panique morale » (Cohen 1972) autour de l’islam et des musulmans (Hajjat et Mohammed 2013), voire en y apportant une réponse, le rapport des boxeurs musulmans à l’islam s’est avéré être un rapport apaisé. Alors que la stigmatisation de l’islam participe de l’altérisation et de l’essentialisation des musulmans et des individus perçus comme tels (Brubaker 2013, Galonnier 2019), être un bon musulman et le donner à voir de manière ordinaire participe de la performance de l’identité et de la construction d’une respectabilité locale des boxeurs. C’est le cas d’Ayoub, un jeune algérien arrivé en France depuis cinq ans au moment de l’enquête. Celui-ci souffre d’un déficit de ressources sociales par rapport à d’autres boxeurs très ancrés localement, qu’il compense par la discipline, la volonté, l’endurance et l’énergie dont il fait preuve à l’entraînement ainsi que par la manifestation d’une pratique religieuse. Par exemple, il interrompt une interaction qui se prolonge avec un très bon boxeur à la fin d’un entraînement en s’empressant de dire qu’il allait à la mosquée pour ne pas rater l’heure de la prière du soir.
13Le contexte historique et institutionnel national et local des deux terrains de l’enquête diffère, posant un cadre institutionnel et cognitif qui nourrit, aux États-Unis, ou au contraire tend à freiner, en France, les formes de catégorisation et d’identification à un groupe racial. Aux États-Unis, les catégories raciales sont des catégories étatiques et bureaucratiques, mobilisées dans le recensement de la population (Nobles 2000), et des catégories de la pratique, relativement stables historiquement, marquées par un binarisme Blancs/Noirs très structurant. Il est ainsi probable que, pour un individu donné, les trois dimensions principales de cette catégorisation s’alignent au cours de sa trajectoire : l’auto-identification raciale, les catégorisations raciales bureaucratiques, l’assignation raciale sur la base du phénotype. En France, les catégories raciales sont moins institutionnalisées qu’aux États-Unis et moins stables historiquement, mais elles constituent des catégories de la pratique, bien qu’elles ne soient pas reconnues comme telles (Beaman et Petts 2020, Bonilla-Silva 2003), tout du moins des formes d’appréhension du monde social, d’ordre cognitif, à travers des différenciations qui relèvent d’un ordre racial. Quand bien même l’inexistence de races biologiques est généralement admise, l’irréductibilité et la naturalisation des différences culturelles restent bien ancrées. De plus, il existe bel et bien des pratiques institutionnelles qui impliquent des recours à ces classifications racialisées, notamment dans l’attribution de logement (De Barros 2005), qui remobilisent des catégorisations héritées de l’empire colonial (Nasiali 2016) et qui façonnent la ville contemporaine (Palomares et Roux 2021). Sur le terrain étatsunien, il n’y a pas de politique locale en direction du quartier enquêté visant explicitement à lutter contre le développement de pratiques sportives fondées sur une catégorie raciale, contrairement au terrain français où l’élu aux Sports, lui-même racisé, explique, en entretien, la politique de la municipalité vis-à-vis de ce qu’il désigne comme du « communautarisme » :
Ben nous notre façon de lutter [contre le communautarisme] c’est bien pour ça qu’on dit : « Ben une association doit accueillir l’ensemble des habitants de notre territoire », deux, on refuse, alors là c’est très clair, on refuse toute création d’association portant le même objet qu’une existante. Ils peuvent se créer, on les accueillera pas dans nos équipements. C’est-à-dire qu’à un moment donné, on peut pas avoir dix associations qui font du badminton, association de Comoriens badminton, association des Indiens... ça m’intéresse pas ça. Y’a du badminton, t’es comorien j’en ai rien à cirer, c’est pas mes affaires, tu vas dans l’assoc’, on leur dit très clairement. […]
14Les enquêtés étatsuniens se sont identifiés plus fréquemment à un groupe racial, qu’ils peuvent articuler à l’appartenance territoriale. Ainsi, Lamar indique : « J’ai fait des mauvaises choses quand j’étais jeune, mais maintenant j’essaie de reconstruire. Si je réussis dans la boxe, j’oublierai jamais les gens de mon quartier ». Il affirme clairement vouloir aider les gens de son quartier et de son groupe racial : « Je suis lié à des gens [par la boxe] qui peuvent me faire grimper l’échelle. Dès que j’ai des infos, je les redonne au quartier. Les Noirs quittent leur quartier et le laissent crever. Les autres races s’entraident. Moi je veux faire pareil ». Selon lui, « il y a trop de haine parmi les Noirs. Dès qu’un Noir fait quelque chose de bien, un autre Noir va le haïr ». À l’instar de Lamar, les enquêtés étatsuniens ont non seulement intériorisé la catégorisation raciale, mais ils sont également de ceux qui participent d’une socialisation raciale, quand bien même celle-ci viserait aussi à résister à la domination raciale. Tyler, qui se vit comme Noir, croît beaucoup aux capacités des membres de la communauté noire à améliorer leur condition, du moins le souhaite-t-il. Il a plutôt tendance à s’engager dans son quartier ou pour des causes sectorielles de la communauté africaine-américaine. Parce qu’il pense avoir une dette envers son quartier et qu’il a conscience des « problèmes » auxquels ce dernier est confronté, il veut « redonner à la communauté » afin que les relations sociales y soient pacifiées. Il a par exemple participé à une fête dans un autre quartier afro-américain pauvre de New York. Un ring était installé sur une place du quartier et Tyler initiait des enfants à la boxe. Il était « content de donner de son temps aux enfants » et pourquoi pas « leur donner envie de boxer », indiquant que la boxe peut les aider à « avoir plus confiance en eux ». Tyler conçoit ici les Noirs selon une catégorisation raciale courante aux États-Unis fondée sur l’ascendance (Davis 1991), qui lisse les différences et variations à l’intérieur du groupe, mais aussi sur une communauté d’expérience. La boxe est perçue ici comme un moyen de fournir aux jeunes des quartiers pauvres majoritairement noirs des compétences, corporelles et psychologiques, leur permettant de faire face à une situation de domination raciale, et implicitement de subordination de classe et de ségrégation spatiale qui a pour effet, selon lui, d’atrophier la confiance en soi des Noirs pauvres. C’est donc par la boxe qu’il « redonne à la communauté » et qu’il fait corps avec elle, la boxe agissant comme un vecteur de socialisation raciale et de classe en ce que son engagement se veut une manière de transformer les conditions de vie des newyorkais noirs pauvres. « Redonner à la communauté » est une manière de s’inscrire dans une relation d’échange de biens et services, comme l’a montré Carol B. Stack (1974), qui a pour fondement d’abord la race, la classe puis le quartier, communauté au sein de laquelle Tyler redistribue, de manière personnalisée, des compétences pugilistiques, acquises au sein de cette communauté.
15Les dispositions corporelles et langagières des boxeurs se forment au fil d’interactions répétées dans l’espace public (interpellations, regards insistants, évitements, contrôles, plaisanteries) au cours desquelles les corps sont continuellement évalués, interprétés et assignés. En France, ces interactions se déroulent dans un espace public où la référence raciale est souvent euphémisée, favorisant des formes de naturalisation implicite des différences. Aux États-Unis, la saillance plus explicite des catégories raciales dans les interactions publiques rend plus visibles les ajustements corporels et langagiers qui les accompagnent. Si les boxeurs associés à des minorités racisées ont toutes les chances d’être ramenés à une essence, ils ont eux-mêmes recours à des formes d’auto-catégorisation comme on l’a vu. Il leur arrive aussi de catégoriser l’autre, en particulier dans le champ pugilistique où certains peuvent associer des caractéristiques et habiletés physiques à un groupe racial spécifique, ce qu’on a davantage repéré aux États-Unis qu’en France. C’est ainsi que Tyler affirme que : « Les boxeurs mexicains sont durs. Ils ont la tête dure, ils ont du punch, mais ils ont des ventres mous. Mais ils ont aussi beaucoup de cœur, ils avancent sans arrêt ». À l’inverse, d’autres enquêtés étatsuniens dissocient les compétences pugilistiques d’une catégorisation raciale et rappellent le primat de la position sociale. Contestant l’idée reçue selon laquelle les Africains-Américains seraient naturellement doués ou meilleurs que les autres en boxe, Darrell affirme que les boxeurs minorisés sont de bons combattants, « durs au mal », non par essence, mais parce qu’ils viennent de quartiers défavorisés et qu’ils ont donc été socialisés à des conditions de vie difficiles dont ils souhaitent s’extraire :
C’est parce qu’ils viennent d’un milieu pauvre, peu importe d’où tu viens, tu viens d’un milieu européen pauvre, tu vas être un boxeur dur parce que tu boxes pour essayer de t’en sortir. Tu viens d’un milieu pauvre latino-américain, tu vas être un boxeur dur parce que tu vas te battre pour sortir de la pauvreté, tu sais. Et les mecs africains-américains où qu’ils soient dans les ghettos, c’est pareil, ils boxent tous pour sortir du ghetto, les Latinos boxent pour essayer de sortir d’el barrio, les Européens boxent pour se sortir de leur situation de pauvreté, tu sais, et ça te donne encore plus faim, tu deviens bon à cause de ça, ça n’a rien à voir avec la race.
16Sur le terrain français, l’enquête ne révèle pas de propos associant aussi explicitement que le fait Tyler aux États-Unis des habiletés pugilistiques et corporelles à un groupe racial. Les enquêtés tendent au contraire à départiculariser les boxeurs, en gommant les différences phénotypiques ou tout du moins morphologiques, en affirmant par exemple que leur adversaire reste un homme comme un autre, « avec deux bras, deux jambes », et qu’il n’y aucune raison a priori qui les empêcherait de le battre. Tout porte à croire que cette différenciation s’explique, en partie, parce qu’ils ont intériorisé l’incessante valorisation, par les entraîneurs, de l’éthique du travail et d’un discours plus égalitariste. Les associations entre hexis, assignation raciale et compétences pugilistiques peuvent se faire plus finement qu’en entretien, en situation.
À la fin d’une séance de boxe thaïe, deux entraîneurs discutent ; l’un et l’autre sont noirs. Alain est vraisemblablement sceptique à l’endroit de la qualité des boxeurs qu’il vient de regarder s’entraîner. Aimé, l’autre entraîneur, qui est particulièrement musclé et dont le corps est très sculpté, vient de féliciter « l’équipe », composée de boxeurs débutants et intermédiaires, aux phénotypes hétérogènes, qu’il a emmenée sur le ring pour faire du sparring intense. Pour nuancer les mérites qu’Aimé attribue aux boxeurs, Alain lui dit : « Ouais mais ils ont pas ton corps ! Ça fait combien de temps qu’ils s’entraînent ! Regarde ! » en pointant du doigt un jeune boxeur noir, grand de taille, d’environ 1m90, et assez fin qui vient juste d’aider à ranger un sac de frappe. Aimé lui répond : « Ouais mais au moins il est pas gros », Alain rétorque : « Ouais mais regarde depuis qu’il est rentré de vacances », en pinçant le gras du ventre du jeune, « il est allé en Tunisie, je sais pas ce qu’ils t’ont donné à manger Renoi mais ils t’ont carna [arnaqué] ! », le jeune boxeur ne répond pas mais sourit, comme par adhésion aux propos d’Alain et peut-être par révérence.
17Alain attend de tous les boxeurs de cette « équipe » qu’ils soient plus musclés, signe d’un entraînement adéquat et d’une tonicité musculaire qui servira l’explosivité des boxeurs en combat. On voit ici comment ce capital corporel est associé à une catégorisation racialisée du corps et de la pratique d’un boxeur noir par l’attribution de caractéristiques biologiques associant le phénotype noir à muscularité (Ezell et al. 2021, Saperstein 2012).
18Bien que beaucoup moins présentes que chez les enquêtés étatsuniens, on repère cependant des formes de catégorisation et d’identification des autres à un groupe racial chez les enquêtés français.
Un groupe de boxeurs du club de Bainville, banlieue populaire francilienne à la population très hétérogène, arrive dans le 13e arrondissement de Paris pour soutenir des boxeurs du club qui participent à une compétition. Nous sommes une dizaine à décider d’aller acheter des boissons dans un supermarché du quartier au pied de ce qui ressemble à des tours HLM. La présence imposante de ces tours provoque l’étonnement des boxeurs. Bastien surpris de trouver des barres HLM dans Paris intra-muros s’exclame : « On quitte la cité pour retrouver des cités en plein Paris ! ». Nabil lui emboîte le pas et indique qu’il n’a « jamais vu autant de Chinois, même à Bainville ! ».
19« Chinois » dit ici le phénotype « asiatique », puisqu’il est impossible à Nabil de distinguer spontanément des personnes d’ascendance ou de nationalité chinoises. Le marquage racial du territoire dans les représentations communes fait du 13e arrondissement parisien « le quartier chinois », alors que 11,9% des Chinois d’Île-de-France y résident et y sont en réalité faiblement représentés, contre 24,5% dans le 19e (Attané, Chuang et Wang 2023). Certains des jeunes boxeurs ne s’étaient jamais rendus Paris et ont probablement eu très peu l’occasion de pénétrer une « canopée cosmopolite » (Anderson 2012). Cette présence inédite leur donne l’occasion d’interroger la différence morphologique entre Paris et sa banlieue, fondée à la fois sur la position de classe et sur l’assignation raciale des habitants, qu’ils prenaient auparavant pour évidente et qui participaient de leur vision du monde social.
20Les enquêtés français comme étatsuniens ont conscience qu’ils sont institués en problème (Du Bois 1994), ce qui peut les pousser parfois, sans aller jusqu’au passing, à développer des stratégies de déstigmatisation, par l’hypercorrection langagière par exemple, lorsqu’ils se rendent dans des espaces moins populaires, en dehors de leur quartier, ou dans des administrations où ils perçoivent des regards qu’ils jugent comme d’emblée suspicieux.
Omar : Moi franchement je l’ai vécu ça, te faire contrôler trois, quatre fois dans la journée, des fois par la même équipe, je dis : « Ouais ça vous amuse ?’ », [le policier :] « Ouais mais on fait notre boulot », [Omar :] « Vous l’avez fait y’a une heure ! », y’a une heure tu l’as fait pourquoi tu le refais ! Nan, franchement c’est relou, c’est énervant, c’est énervant, c’est énervant. Alors que tu sais que y’a des gens qui vivent dans d’autres quartiers plus résidentiels, ils se font rarement contrôler, alors que toi, comme tu vis dans un quartier, dans une cité, tu vas te faire contrôler quinze fois, franchement c’est relou…
Enquêteur : ou au supermarché, le vigile…
Omar : [prononcé quasiment en même temps] …le vigile ouais te faire suivre par le vigile ouais ça m’est arrivé plusieurs fois. C’est pareil, c’est énervant, c’est énervant de le vivre quotidiennement, tu vas quelque part, ta façon d’être habillé, ils vont te regarder : « Ouais, lui, c’est un banlieusard, il va foutre la merde », on s’attend à ce que tu foutes la merde. Les gens s’attendent à ce que tu fasses quelque chose, ils ont plein de préjugés et en fin de compte moi ça m’est arrivé plusieurs fois d’aller dans des administrations ou même d’aller sur Paris, bon c’est vrai que j’avais une dégaine à l’époque de banlieusard, capuché ou casquette, des petites lunettes Cartier [sourire], et c’est bizarrement quand t’arrives et que tu commences à parler, ils s’attendent je sais pas que j’arrive et que je parle comme une caillera : « Ouais excuse-moi » [il change le ton de sa voix et parle de façon exagérément polie] et j’arrive déjà : « Bonjour excusez-moi », je parlais comme ça calmement, gentiment : « Excusez-moi, je voudrais… », avec un langage soutenu et tout et je voyais dans leurs yeux, ils étaient un peu : « Ça va quand même, il parle bien le sauvage ! ». En gros, c’est l’impression que j’avais et après quand tu dis : « Merci, ben bonne journée à vous, au revoir », ils te répondent : « Ouais merci à vous aussi », mais ça se voyait qu’ils étaient surpris de la façon dont tu parlais. Sur ta dégaine en fait limite tu leur parles comme une caillera ben pour eux ça aurait été plus évident que si tu parles correctement, c’est ça qui est un peu dommage. On dit que l’habit fait pas le moine, mais je pense que si, justement, malheureusement l’habit fait le moine dans la société dans laquelle on vit actuellement. Y’a qu’à voir ce qu’ils font avec le voile intégral en ce moment, l’habit fait le moine.
21Une manière, récurrente, de manier le stigmate, dans sa composante raciale, consiste pour les enquêtés à avoir recours à l’humour ou l’ironie. Dans l’extrait de carnet de terrain suivant, qui révèle d’ailleurs un rapport à la religion ordinaire et apaisé, comme nous l’avons évoqué supra, très peu visible à l’intérieur de la salle, et qui ressort finalement assez peu des entretiens (Omar est l’un des rares à indiquer : « je ferais peut-être une petite doua (invocation) avant de monter sur le ring avant un combat »), un boxeur a recours à une forme d’autodérision dans son rapport à l’islam, en affirmant que même si les apéritifs contenaient du porc, il les mangerait, alors que les apéritifs n’en contiennent pas et que tout le monde en est convaincu :
À la fin de l’entraînement, Seb, le champion du club, doit célébrer sa récente victoire au cours d’un combat de haut niveau. Les boxeurs arrivent progressivement, alors que Seb installe les boissons, les apéritifs à grignoter, les Curly, les boules au fromage, du Coca, de l’Oasis et du thé froid. Aziz se sert sans attendre les autres qui sont encore dans les vestiaires. Omar lui dit en rigolant qu’il se sert avant les autres, et il répond que c’est l’heure de la prière et qu’il doit aller à la mosquée. Aimé demande si les apéritifs sont halal, il rigole, et dit : « Je lui ai demandé si c’était halal, il [Aziz] a fait une tête ! ». Sur le ton de l’humour, des boxeurs insinuent qu’il y a du porc dans les apéritifs, et Fouad dit à Karim : « Je m’en bats les couilles si y’a du porc ! » en rigolant. [Extrait de carnet de terrain, 09/06/2010]
22La scène qui suit illustre l’imbrication des catégories raciales, de classe et de sexe dans l’usage que fait un entraîneur du stéréotype sur les jeunes Noirs défavorisés et l’humour y est utilisé afin de mieux faire passer un message injonctif. Alain, tout sourire, mais manifestant de l’impatience, s’adresse aux jeunes boxeurs, alors que les entraîneurs ont exceptionnellement obtenu un créneau pour une séance de piscine récréative : « Hé, les renois, ne venez pas en slip s’il vous plait ! », ce qui fait rire les boxeurs, parce qu’Alain joue avec le stéréotype des jeunes garçons noirs portant un slip à la piscine au lieu d’un maillot de bain par manque d’argent et/ou parce qu’ils n’auraient pas été socialisés aux activités nautiques. Mais à qui Alain s’adresse-t-il vraiment en se référant a priori principalement au phénotype et à une catégorie circonscrite ? N’est-ce pas un cas typique de ce que Rogers Brubaker (2004 : 8) nomme le « groupisme », c’est-à-dire « la tendance à représenter le monde social et culturel comme une mosaïque multichrome de blocs ethniques, raciaux et culturels monochromes » tout en occultant les différenciations entre les minorités raciales (Haddad 2018) ? Puisque parmi les boxeurs noirs du club, certains sont d’ascendance antillaise (dont certains convertis à l’islam), d’autres sub-saharienne, comorienne, haïtienne, certains boxeurs sont noirs de peau et d’ascendance marocaine ; se différencient le long d’un continuum de différentes teintes de couleur de peau (Monk 2021, Telles 2004) ; par leur classe d’âge ou génération : certains sont pères, d’autres adolescents ou encore jeunes adultes ; et leur position sociale : certains sont en emploi, d’autres au chômage. Les boxeurs dont on pourrait présupposer au regard de leur couleur de peau qu’ils sont Noirs se reconnaissent-ils tous dans la catégorie « renoi », préexistante, et plus spécifiquement ceux d’entre eux qui seraient supposés « venir à la piscine en slip » ? (Sansone 2003, Waters 2001). Considèrent-ils l’injonction d’Alain, émise d’une position de pouvoir dans l’espace de la salle, comme leur étant également adressée ? L’injonction n’est-elle pas néanmoins performative et ne fait-elle pas précisément exister le groupe « renois » (versus les autres) en unifiant les différents phénotypes, origines nationales et éléments socio-culturels individuels, les classes d’âge, voire les fractions de classe ?
23La rhétorique d’Alain contraste et coexiste avec le discours récurrent des entraîneurs établissant le club comme « une famille » où chacun est l’égal de l’autre. L’allusion au slip à la piscine dessine les contours et les normes de ce que doit être un corps, de la manière dont celui-ci doit être présenté et ses usages sociaux. Elle met en exergue l’inégalité entre ceux qui ont les compétences culturelles permettant de se comporter correctement et ceux (le groupe racial désigné comme « renois ») qui sont dépourvus des capacités (savoir nager, porter une tenue spécifique) attendues des usagers de cet espace.
24L’enquête menée sur le terrain français montre le caractère flou, instable et ambivalent des catégorisations raciales et le rôle de l’incorporation du stigmate dans la socialisation raciale. Elle montre également que les enquêtés peuvent adopter des stratégies visant à mettre à distance ce stigmate, dans sa composante raciale notamment, et à le contester.
25Les différents aspects du travail de catégorisation auquel se livrent les enquêtés, comme les catégorisations forgées à leur endroit par d’autres acteurs et groupes sociaux, participent de luttes pour la définition légitime – à la fois symbolique et politique – des corps et des représentations des corps, et donc, par extension, de la redéfinition des frontières entre les groupes sociaux. La socialisation des enquêtés à la boxe obéit à au moins deux logiques contradictoires faisant du corps des boxeurs racisés à la fois un vecteur d’essentialisation et de désessentialisation. Ces boxeurs déploient un ensemble de pratiques, affichent des signes, adoptent des attitudes corporelles qui manifestent leur statut social et leur appartenance raciale, assignée ou assumée, et mobilisent des catégorisations raciales en situation. Sur les terrains de l’enquête, se socialiser à la boxe dans un univers clos et homogène sur le plan racial – bien que le cas français le soit moins – nourrit les logiques (dé)racialisantes, au croisement du travail de catégorisation et des usages sociaux du corps (Boltanski 1971) à la salle. Les salles de boxe sont des espaces performatifs qui font exister et réactivent des caractéristiques raciales associées aux sports de combat. Paradoxalement, à l’entraînement, les enquêtés performent leur assignation raciale dans la mesure où ils mettent en scène une des composantes du stigmate qui leur est apposé, à savoir une propension naturelle au combat et aux formes élémentaires de la violence physique – alors même que devenir boxeur c’est y renoncer –, et une muscularité qui serait naturelle.
26Les sociabilités développées dans les salles de boxe enquêtées, qui sont pour partie le résultat de la ségrégation raciale et socio-spatiale, sont un moyen d’unifier les différenciations sociales entre boxeurs. Un important travail symbolique de cohésion du groupe produit des effets observables, notamment de recul de la domination sociale en donnant de l’espace, du temps « pour soi », et des ressources symboliques aux enquêtés qui sont ainsi, partiellement et temporairement, préservés des jugements et des sanctions extérieurs et, de manière différenciée, valorisés dans cet entre-soi. Lorsqu’ils exécutent ce travail symbolique, séance après séance, les entraîneurs écartent tout un ensemble de caractéristiques sociales, de formes d’identification, de normes et de pratiques, comme la délinquance, ou la religion sur le terrain français, pour ne retenir et valoriser que celles qu’ils trouvent essentielles et pertinentes dans l’enceinte de la salle, comme l’éthique du travail, le mérite, l’endurance, ou encore la solidarité en France et le leadership aux États-Unis. Ces pratiques symboliques ne sont toutefois pas sans engager des processus contradictoires – notamment des classements, des catégorisations, des divisions, des hiérarchies et des jugements à l’intérieur du groupe – et peuvent reproduire une essentialisation des positions sociales et des assignations racialisées attribuées à ces jeunes par le monde des « autres » mais aussi par des acteurs locaux (agents de l’administration ou policiers).
27Si le corps des boxeurs racisés est un vecteur de désessentialisation en ce que les enquêtés acquièrent des ressources culturelles et une respectabilité locale grâce à leur pratique de la boxe, il est aussi un vecteur d’essentialisation en ce que ces boxeurs racisés sont pris dans un jeu de représentations et de classifications les assimilant tantôt à des « racailles », tantôt à des boxeurs performants certes mais « bons qu’à ça », incultes et violents. Ce faisant, les sports de combat pratiqués dans les quartiers populaires de l’enquête participent de la reproduction des fondements de la domination raciale. Les enquêtés sont renvoyés à leur condition de jeunes racisés issus des classes populaires qui valoriseraient le corps au détriment de l’intellect, quand ils ne sont pas accusés de déviance, là où eux voient leur pratique comme une « école de vie », un « style de vie », une « mixture d’émotions », une « science », un « jeu d’échecs », fondé sur des savoirs, des stratégies, de la réflexivité, en somme un univers social qui fait sens, qui les socialise et qui les institue en tant qu’acteurs de leur trajectoire sociale. In fine « performer sa race » pour des jeunes de quartiers populaires procède à la fois d’une dynamique de reproduction et de remise en cause de la domination raciale.