1Cet article retrace le processus qui a conduit sur une courte période (1954-1966) à un complet renversement des jugements portés sur les performances sportives des coureurs noirs. Avec la montée en puissance sportive de coureurs est-africains, les anciens stéréotypes racialisants utilisés pour expliquer leur infériorité ont laissé la place à de nouveaux stéréotypes, convoquant la physiologie et l’environnement, pour expliquer leurs succès. L’article montre que tout au long de ce processus, les performances sportives des coureurs africains ont été interprétées par le biais de l’appartenance de leurs auteurs à un groupe, laissant intact le préjugé sur l’altérité physique du corps noir.
2Jusqu’aux années 1950, les courses à pied étaient considérées comme l’apanage des coureurs européens ou nord-américains d’origine européenne, qui dominaient toutes les distances, du sprint le plus court jusqu’au marathon (Tamini 2009). Les exploits passés de Jesse Owens aux Jeux olympiques de Berlin en 1936 étaient interprétés comme une exception strictement individuelle et les athlètes noirs n’étaient pas pris au sérieux dans les courses de fond. Tout au plus commençaient-ils, dans le contexte nord-américain, à être perçus comme menaçants dans le sprint, une modalité censée solliciter des qualités « naturelles » (Jobert 2006). Quant aux sportifs indigènes des colonies européennes, ils étaient au mieux considérés comme de « nobles sauvages » (Charitas 2017). David Lewis (1974) donne un bon exemple de ce stéréotype dans une description qui se réfère très probablement (Cobley 2017) à la course de 6 miles du Kényan Lazaro Chepkwony du 9 juillet 1954 au White City Stadium de Londres :
Lorsque de temps en temps, un administrateur colonial bienveillant recommandait qu’un de ses gars soit envoyé courir sur une véritable piste cendrée européenne, les spectateurs savaient très bien à quoi s’attendre […] lorsque le coup de feu retentissait, il s’enfuyait le plus souvent comme un lièvre sur la piste, ouvrant un écart de 30 à 40 mètres sur ses rivaux blancs les plus « sérieux ». Ils le laissaient généralement faire, sachant qu’il ne durerait que quelques tours avant de redescendre et de disparaître à l’arrière du peloton. Finalement, il finissait par se faire doubler d’un tour, et souvent, l’air froid, malheureux et loin de chez lui, il abandonnait. L’Africain était le clown à la cour de l’athlète européen.
3Dans les années 1950, à une époque où la colonisation devenait délicate à justifier, le maintien de distinctions claires entre les groupes raciaux sur le plan des compétences était important pour le groupe dominant des nations européennes. Le sport servait cet objectif. Dans les courses de fond et de demi-fond, relate David Lewis, « les traits typiquement “britanniques” comme la discipline, la force de caractère, la prévoyance et la réserve étaient au premier plan [et] les échappées exubérantes des Africains semblaient clairement ridicules » (Lewis 1974). Ici le préjugé racial d’altérité physique des Noirs s’exprime sous la forme des stéréotypes négatifs de l’impulsivité, de l’absence d’intelligence tactique, mais aussi de l’inconstance dans l’effort physique.
4Conséquence tout à fait logique de ce stéréotype : la sincère surprise qui accueillit la victoire de l’Éthiopien Abebe Bikila au marathon olympique en 1960. En tant qu’Africain, Bikila n’était pas censé être capable de réaliser un tel exploit, et encore moins d’établir un nouveau record olympique. Comme Jesse Owens quelques décennies auparavant, son succès ne pouvait être attribué qu’à des facteurs individuels, laissant intacts tous les traits stéréotypiques affectant les autres athlètes noirs. Par la suite, à mesure que des coureurs africains commencèrent à gagner d’autres courses internationales, la surprise déclina peu à peu et fut remplacée par une incompréhension croissante, jusqu’à ce qu’un argumentaire justifiant les nouvelles compétences en course de fond des sportifs noirs soit formulé et génère un nouveau stéréotype rendant compte plus adéquatement de la nouvelle situation.
5Après sa médaille olympique à Rome, Abebe Bikila est invité à courir d’autres marathons. En 1961, il ne s’aligne que sur quelques-uns, mais les remporte tous : Athènes, Osaka et Kosice. En 1962, les autorités éthiopiennes décident d’envoyer deux coureurs, au lieu d’un, participer à des compétitions en Europe : à Malmö, Bikila remporte une course d’une heure et à Berlin, à l’ISTAF, Mamo Wolde remporte sa première course internationale, un 10 km, suivi de Bikila. À l’occasion de cette tournée, le monde de l’athlétisme découvre ainsi que Bikila n’est pas le seul coureur de fond africain apte à monter sur un podium.
6Peu après, Bikila court avec Wolde à Copenhague, dans une course d’une heure, puis une course de 20 km, où ils terminent à chaque fois premier et deuxième. Puis Bikila rentre en Éthiopie et Wolde continue à concourir à Oslo, où il termine troisième d’une course de 10 km avant de gagner un autre 10 km à Bruxelles. Ce tour d’Europe a montré que les coureurs éthiopiens étaient aussi entraînés pour gagner des courses de 10 km et d’une heure, plus courtes que le marathon.
7Pendant des années, le Kenya avait participé aux championnats régionaux d’Afrique de l’Est (EAC) sans dominer ses voisins. À partir de 1961, les athlètes kényans semblent défiés par la victoire de Bikila et, pour la première fois, remportent les premières places des podiums dans toute la gamme d’épreuves d’athlétisme de l’EAC : sprint, fond et demi-fond, courses de haies, sauts et lancers. Cette compétition ne les oppose qu’à la Tanzanie et à l’Ouganda, mais avec de tels résultats, l’équipe kényane gagne en confiance, un facteur clé dans les compétitions sportives.
8En novembre 1962, les Jeux de l’Empire britannique et du Commonwealth sont organisés à Perth, en Australie. Quelques jours avant ces Jeux, Kip Keino participe à sa toute première compétition internationale (sur 2 miles) où il finit troisième derrière un Britannique et l’Australien Ron Clarke, un concurrent qui opposera une forte résistance aux ambitions kényanes des années suivantes. Lors de ces Jeux, le Kényan Seraphino Antão, un membre de la communauté indienne originaire de Goa, remporte les médailles d’or du 100 yards et du 200 yards. Un autre sprinter kényan, Kimaru Songok remporte une médaille de bronze (400 haies) mais le reste de la délégation kényane n’est pas encore à la hauteur de ses concurrents étrangers : Keino termine 11e dans les 3 miles, derrière Arere Anentia (10e). En 1962, le Kenya est loin de représenter une menace au niveau international en courses de demi-fond et encore moins en fond.
9Pendant ce temps, les Éthiopiens repartent en tournée internationale : Mamo Wolde innove en participant à deux épreuves de cross-country en Espagne (Juan Muguerza et San Sebastian), devenant en 1963 le premier vainqueur international de l’une et le premier vainqueur est-africain de l’autre. En mars, il court aux USA et remporte la course Hyde Shoe AA, à Cambridge (MA), où Bikila termine 3e. Les deux participent également au marathon de Boston où Bikila termine 5e et Wolde 12e. À ce stade, les coureurs de fond éthiopiens ne peuvent plus être qualifiés de « coureurs inconnus » : la surprise ne peut plus être la réponse adéquate à leurs bonnes performances.
10En août 1964, c’est en tant que pays nouvellement indépendant que le Kenya remporte ses premières médailles internationales lors du Championnat d’Afrique de l’Est (EAC). À cette occasion, un nouveau coureur kényan apparaît dans le 10 km : Naftali Temu, qui remporte également une course de 6 miles dans une épreuve parallèle, se qualifiant pour les Jeux olympiques de Tokyo. Quelques mois plus tard, en octobre 1964, ces JO ne rapportent qu’une médaille au Kenya (sur le 800 m) et une pour l’Éthiopie (marathon). On ne peut pas vraiment parler de raz-de-marée est-africain, ni même de domination dans un quelconque secteur de la course à pied. Kip Keino a fait face à des compétiteurs internationaux forts, terminant 5e du 5 000 m et manquant la qualification dans le 1 500 m. La médaille d’or d’Abebe Bikila dans le marathon, quant à elle, crée l’événement : pour la première fois dans l’histoire olympique, un athlète remporte deux marathons consécutifs. De retour en Éthiopie, il est promu capitaine et accède au statut de demi-dieu : ses exploits sont chantés, son portrait est distribué parmi la population, les artistes s’inspirent de ses exploits… et les jeunes garçons le prennent comme modèle et se mettent à s’entraîner à la course de fond. Le statut local de la course du marathon, et plus particulièrement du marathon olympique, se trouve encore renforcé par cette seconde médaille olympique. En dehors de l’Éthiopie, comme après sa victoire à Rome, le prestige de Bikila se répand sur tout le continent. Il est élu « Africain le plus populaire de l’année » par le magazine Jeune Afrique (Tamini 2004).
11Au cours de cette période, toutes les nations noires se sentaient impliquées dans la campagne contre l’apartheid sud-africain, qui faisait écho aux luttes pour les indépendances coloniales. En 1962, une association sportive sud-africaine antiraciste s’adresse au Comité international olympique (CIO) pour demander l’expulsion de l’Afrique du Sud des Jeux olympiques de 1964. Le CIO n’exclut finalement ce pays des Jeux de Tokyo qu’en 1964, après avoir opposé beaucoup de résistance. Cette bataille renforce l’image conservatrice du CIO, ainsi que la prise de conscience de la nouvelle puissance des nations africaines, dont le lobbying a été décisif.
12Après les résultats obtenus aux Jeux du Commonwealth de 1962, on assiste au Kenya à la montée en puissance de sportifs militaires, récents vainqueurs de médailles dans les compétitions est-africaines. À cette date, l’indépendance était déjà en cours de négociation – elle sera acquise en décembre 1963. Depuis les premiers mois de 1962 où le soldat Kipchoge Keino avait été officiellement « repéré » au cours d’une compétition d’athlétisme de la police kényane, il avait été promu instructeur d’éducation physique à l’école de formation de la police de Kiganjo, tout comme son compatriote Arere Anentia quelques années auparavant. À ce poste, Keino commence à suivre un programme d’entraînement de course de demi-fond et à participer régulièrement à des compétitions de plus haut niveau de façon plus régulière (Noronha 1970), dans une forme de professionnalisme déguisé (athlètes d’État), similaire à ce qui existait alors en URSS et en Éthiopie. Ainsi, tous les médaillés olympiques kényans de 1964 (Wilson Kiprugut) et 1968 (Kipchoge Keino, Naftali Temu, Amos Kipwabok Biwott et Benjamin Jipcho), sans exception, ont-ils servi dans les forces armées kényanes ou la police nationale. S’il y a une tribu à laquelle appartiennent tous ces coureurs, c’est bien la tribu des uniformes, des casernes, de l’hymne national et du salut au drapeau, exactement comme leurs homologues éthiopiens.
13Pour les athlètes kényans, qui servaient en uniforme dans l’armée ou les forces de police kényanes, le patriotisme figurait en bonne place parmi leurs sources de motivation. Il faut sortir les coureurs africains des grilles de lectures ethnicisantes et culturalistes, pour reconnaître à cette première génération d’athlètes sa forte motivation politique et patriotique. Comme l’ont dit Bale et Sang (1996) : « Chaque titre remporté par un Kényan dans un grand championnat est un triomphe pour ses compatriotes à domicile. Ils imitent leurs anciens oppresseurs, mais maintenant ils les dominent ». Pour les coureurs kényans, la motivation politique, déclenchée par la médaille olympique de Bikila et alimentée par la campagne contre l’apartheid, a été renforcée par la lutte pour l’indépendance.
14La perception croissante d’un groupe homogène de coureurs africains dominateurs sur le plan sportif masque une réalité historique de résultats sportifs beaucoup moins caricaturaux, impliquant des individus plus ou moins performants et constants, bref des sportifs normaux enchaînant victoires et défaites. Pendant les années 1960 et 1970, les coureurs éthiopiens et kényans n’exercent pas une domination claire ni totale, mais affichent plutôt les résultats standards d’un groupe de challengers qui accumule de l’expérience et de la confiance. Comparés au nouveau stéréotype qui émerge progressivement (et qui les présentera in fine comme « avantagés par nature »), leurs résultats sportifs sont beaucoup moins tranchés : ils témoignent simplement d’une progression lente et continue des compétences tout au long de la période.
15En prenant les années 1950 comme point de départ, on peut dire qu’il n’y avait alors quasiment pas de coureurs de fond au Kenya ou en Éthiopie. Il y avait certainement des gens qui couraient, mais à peine une poignée d’entre eux participait à des compétitions sportives. Nyandika Maiyoro (Kenya) a débuté la compétition en 1951, Wami Biratu (Éthiopie) en 1953, Arere Anentia (Kenya) en 1956 (Tamini 2003-2004). Ces coureurs restent des pionniers, et non des modèles, car aucun d’entre eux n’a remporté de victoire, ni même de médaille dotée d’une valeur véritablement symbolique. Leur niveau sportif n’était pas assez élevé pour atteindre plus qu’une médaille de bronze dans les 6 miles aux Jeux du Commonwealth de 1958 (Anentia) et une médaille de bronze dans la course de 3 miles aux Jeux gallois de 1960 (Maiyoro). Wami Biratu n’a pas participé à des compétitions en dehors de son pays pendant cette période. Tel était le niveau sportif de l’athlétisme kényan et éthiopien avant la victoire d’Abebe Bikila dans le marathon olympique de 1960.
16On entend parfois que si les Kényans et les Éthiopiens ne dominaient pas les compétitions internationales dans les époques antérieures aux années 1960, c’est parce qu’ils n’avaient pas accès aux compétitions sportives. Or cette idée ne résiste pas à la confrontation aux sources historiques : si les premiers compétiteurs éthiopiens et kényans qui participent à des épreuves internationales avant les années 1960 ne parviennent pas à y occuper les plus hautes places, c’est simplement parce qu’ils n’en ont pas le niveau.
17Il faut du temps pour faire un champion, principalement parce que la performance sportive est multifactorielle, en Afrique comme partout ailleurs. Parmi ces facteurs, l’un des plus difficiles à gérer est la perception sociale des attributions de compétences entre communautés ou nationalités : qui est perçu comme légitime dans les rôles de gagnant, de challenger et d’outsider (Schotté 2015) ? Ces préjugés créent d’un côté des attentes et de la confiance et, de l’autre, des blocages et des pensées comme « ce n’est pas pour nous » ou « ils sont trop forts » jusqu’au jour où un outsider brise le plafond de verre et ose gagner comme Abebe Bikila l’a fait aux Jeux olympiques de Rome de 1960. L’exploit de Bikila a servi de catalyseur aux dynamiques nationales kényane et éthiopienne qui s’étaient amorcées indépendamment l’une de l’autre dans les années 1950 (Gaudin 2022).
18À partir de 1960, ces dynamiques s’influencent et se nourrissent mutuellement, par un jeu de multiplication des forces qui conduit à une amélioration des résultats sportifs des coureurs des deux pays. La montée en puissance sportive des coureurs d’Afrique de l’Est doit ainsi beaucoup aux apports techniques des « grandes » nations d’athlétisme. Le Kenya et l’Éthiopie ont reçu l’appui technique d’entraîneurs et de spécialistes des pays qui dominaient l’athlétisme de l’époque : le suédois Onni Niskanen, qui avait entraîné Bikila pour les JO de Rome, a continué à l’entraîner ainsi que Mamo Wolde et leurs coéquipiers jusqu’aux Jeux olympiques de Montréal de 1976. L’entraîneur britannique John Velzian a indéniablement apporté un savoir-faire à l’athlétisme kényan en formant des coureurs (Kip Keino, Ben Kogo, Naftali Temu, Wilson Kiprugut et Daniel Rudisha) qui seront par la suite médaillés olympiques. Il a notamment servi d’entraîneur national pour les délégations kényanes dans leurs compétitions à l’étranger. Bale et Sang (1996) le présentent comme étant le principal contributeur à l’émergence de l’athlétisme kényan.
19Outre ces entraîneurs permanents, d’autres spécialistes sont venus occasionnellement, le plus souvent au Kenya mais aussi parfois en Éthiopie, animer des stages et autres sessions de formation. Bale et Sang citent plusieurs champions européens et nord-américains, d’envergure nationale ou olympique. Certains d’entre eux, dont Mal Whitfield, étaient des Noirs qui venaient avec le sentiment de soutenir leurs « frères » africains. Au Kenya, la plupart de ces actions de formation ont été menées dans la police, l’administration pénitentiaire et les forces armées, qui hébergeaient et rémunéraient la totalité des coureurs de l’époque.
20Lorsque les séances d’entraînement sont dispensées par des champions olympiques ou des entraîneurs d’équipe nationale de pays sportifs de premier plan, le transfert de compétence est réel et le niveau de l’athlétisme local progresse beaucoup plus rapidement qu’avec l’ancien soutien technique colonial des professeurs d’éducation physique, des missionnaires religieux et des administrateurs provinciaux. Grâce à cet apport technique de niveau mondial, les coureurs kényans et, dans une moindre mesure, éthiopiens ont eu accès, dès la seconde moitié des années 1950, à certaines des compétences en athlétisme les plus avancées au monde.
21Dans la première moitié des années 1960, la montée en puissance sportive des athlètes éthiopiens et kényans a mis en évidence l’invalidité du stéréotype selon lequel les Noirs seraient inaptes à la course d’endurance. La contradiction empirique est progressivement devenue flagrante et elle s’est régulièrement confirmée par de nouveaux résultats sportifs. Pour autant, les faits invalident uniquement le stéréotype d’inaptitude, mais pas le préjugé d’altérité physique : la croyance en l’altérité biologique du groupe minoré reste intacte, rendant nécessaire la formulation d’un nouveau stéréotype. L’idée selon laquelle « préjugés et stéréotypes sont indubitablement liés » (Salès-Wuillemin 2006) se trouve ici singulièrement complexifiée.
22Au milieu des années 1960, la formulation d’un nouveau stéréotype sur les sportifs noirs va prendre quelque temps à s’énoncer. Le cadre discursif imposé aux commentateurs sportifs était très contraint par l’évitement d’arguments pouvant être dénoncés comme racistes (Van Sterkenburg 2011). Depuis l’avènement du principe d’égalité dans les textes fondateurs de nos démocraties, les arguments raciaux sont tabous, du moins dans la sphère publique, en raison de leur absence de légitimité morale, juridique et politique. Ainsi, un nouveau discours sur des différences raciales, ici en course de fond, ne peut-il se formuler dans la sphère publique que s’il reçoit le soutien d’arguments émanant d’une institution forte et légitime. Traditionnellement, c’est vers le milieu scientifique, et plus précisément médical ou en sciences de la vie que le milieu sportif se tourne pour chercher des arguments légitimants. Il s’agit de trouver des arguments scientifiques, ou d’apparence scientifiques, susceptibles de légitimer la croyance selon laquelle certaines populations sont biologiquement dotées de caractéristiques physiques spécifiques qui les rendent plus performantes dans certaines activités sportives. Un tel argumentaire, parce qu’il s’appuie sur les sciences de la vie, est particulièrement en phase avec l’aversion traditionnelle et viscérale des grandes organisations sportives pour tout sujet lié à la politique (Defrance 2000).
23À l’époque où les coureurs africains étaient considérés comme des « clowns » par les commentateurs européens, ce stéréotype n’était que le dernier avatar des traditionnels stéréotypes d’infériorisation impliquant tous les sportifs noirs. Suivant une tradition de près de deux siècles, les sciences biologiques et médicales ont été sollicitées (Peiretti-Courtis 2021) pour débusquer l’argument de confirmation de l’altérité supposée des Noirs dans des éléments anatomiques tels que la taille de l’os du talon, l’épaisseur des coussinets de leurs pieds, la minceur de leurs cuisses (Wiggins 1989) puis dans les années 1950, dans de mystérieux « chromosomes noirs » (Martin-Breteau 2020). Lorsque les coureurs éthiopiens, puis kényans, commencèrent à gagner des courses qu’ils n’étaient pas censés gagner, toute la rhétorique pseudo-scientifique portant sur l’effet de différences anatomiques supposées sur la répartition des compétences entre les races s’en est trouvée contestée. Les arguments, un temps à la mode, en faveur de la « vitesse pour les Noirs » versus « l’endurance pour les Blancs » comme la répartition des fibres musculaires « rapides » et « lentes » entre ces groupes respectifs ont dû être revus et rapidement enterrés. L’anatomie dans son ensemble perdait du terrain dans ce débat. Lorsque l’argument de l’altitude commença à se formuler, il fallut intégrer une discipline scientifique plus complexe : la physiologie.
24Dans la presse sportive, la difficulté d’articuler entre eux des arguments scientifiques complexes, tels que ceux portant sur l’altitude ou sur les différences physiologiques entre populations humaines, a conduit à des formulations qui se sont plutôt faites dans l’implicite, par évocations, sous-entendus et insinuations progressives, sans grand souci de rigueur logique. Le résultat final est donc pétri de malentendus, d’approximations et de quiproquos sans que les approximations scientifiques et les failles logiques du raisonnement posent véritablement problème dans le domaine des commentaires sportifs, où l’expression des émotions prévaut toujours sur celle des argumentations rationnelles.
25Quand, en 1963, le CIO attribue les Jeux de 1968 à Mexico, la décision déclenche de violents débats sur la question de l’altitude. À cette date, les connaissances scientifiques sur le sujet n’étaient pas aussi précises qu’aujourd’hui mais, au cours des Jeux Panaméricains de 1955 également tenus à Mexico, il avait été remarqué que l’altitude a un impact sur la performance : les temps étaient plus lents (Wrynn 2006). Dans sa candidature à l’accueil des Jeux, le comité organisateur mexicain argumentait sur le thème de la santé et non sur celui de la performance, affirmant à juste titre qu’avec une courte période d’adaptation, la santé des athlètes ne serait nullement affectée (Wrynn 2006). Pour le CIO, l’altitude n’était pas un problème en soi, le plus grand problème pour cette institution étant alors la défense de l’amateurisme.
26En 1963, pour la troisième année consécutive, les coureurs éthiopiens Wolde et Bikila partent en tournée en Europe. En Espagne, Wolde remporte de nouveau le Cross International Juan Muguerza (Bikila 3e) et le Cross de San Sebastian (Bikila 21e). Ces performances éthiopiennes répétées commencent à faire écho au débat olympique sur l’altitude et le lien entre la haute altitude de l’Éthiopie et celle de Mexico commence à poindre. Une première prémisse du raisonnement pose que les habitants des basses terres souffrent d’hypoxie (mal de montagnes) lorsqu’ils se rendent en haute altitude. Et un deuxième élément indique que les coureurs de haute altitude gagnent des courses de longue distance. La combinaison de ces deux assertions conduit à la conclusion, non fondée, que les montagnards bénéficient d’un avantage spécifique par rapport aux habitants des plaines lorsqu’ils sont en concurrence dans les zones de basse altitude.
27D’un point de vue physiologique, ce raisonnement est erroné : ce n’est pas l’altitude en soi, mais le changement d’altitude qui entraîne une augmentation du nombre de globules rouges dans notre sang et donc, potentiellement, une amélioration des performances sportives. Or les coureurs est-africains sont nés en haute altitude, ils y ont grandi et y ont passé toute leur vie. Ils n’ont pas subi de changement d’altitude, et donc pas de stress hypoxique. Leur taux de globules rouges dans le sang n’est pas supérieur à celui des habitants des basses altitudes. Les travaux en hématologie de Cynthia Beall (2002), spécialiste mondiale sur le sujet, le confirment.
28D’un point de vue empirique, le raisonnement sur l’altitude sera également contredit par les faits au cours des JO de Mexico de 1968, quand un coureur de basse altitude, le tunisien Mohamed Gammoudi, remportera une course de fond (le 5 000 m), à 2 450 m d’altitude, devant deux coureurs originaires de hautes altitudes, les Kényans Kip Keino et Neftali Temu.
29Mais, en 1964, un article scientifique publié par deux physiologistes qui ont revisité les Jeux panaméricains de 1955, affirme qu’à Mexico, « certains athlètes se sont effondrés ou ont perdu connaissance » à cause de l’altitude (Wrynn 2006). Les inquiétudes concernant les difficultés que devront surmonter les sportifs de basse altitude lors des prochains Jeux Olympiques s’intensifient encore davantage lorsque le CIO annonce que les épreuves équestres olympiques ne se dérouleront pas à Mexico, mais dans un lieu de plus basse altitude en raison de l’effet possible de l’altitude sur les chevaux (Wrynn 2006).
30Dans une tournée scandinave, Kip Keino termine 2e d’un 5 000 m aux Jeux mondiaux d’Helsinki, devant Ron Clarke, créant la surprise. Deux jours plus tard, il bat de nouveau Clarke, remportant un autre 5 km à Turku, avant de remporter un 1 500 m à Kiskon deux jours plus tard. Il perd ensuite contre Clarke à Stockholm, terminant 2e d’un 5 km. Ces bonnes performances introduisent l’élément kényan dans l’équation reliant l’altitude aux coureurs africains : les Éthiopiens ne sont pas les seuls coureurs compétents venant de hautes altitudes, il faut aussi compter avec les Kényans, qui viennent eux aussi d’un pays de haute altitude.
31La recherche d’arguments potentiels pour expliquer cette nouvelle percée de coureurs de fond venant de la même région négligeait plusieurs aspects essentiels : ils étaient noirs dans un secteur d’activité (le sport) polarisé par la race (et par des enjeux de représentation collective), ils étaient des soldats (donc patriotes) appartenant à des pays qui avaient des comptes à régler avec des pays européens, et ils étaient des voisins qui s’affrontaient dans une rivalité régionale. Les commentateurs internationaux ont préféré se concentrer sur un autre point commun : ils venaient de pays de haute altitude. Alors que le discours balbutiant sur l’altitude fournissait une explication prête à l’emploi, l’intrusion de Kip Keino dans le monde de l’athlétisme renforça l’hypothèse selon laquelle les montagnards bénéficiaient d’un « quelque chose » lié à l’altitude. Pourtant, le 14 juillet 1965, l’Australien Ron Clarke relève le défi et établit à Oslo un nouveau record du monde du 10 km, l’un des 18 records du monde de sa carrière. Il rappelle ainsi, par l’exemple, qu’un coureur originaire d’un pays de basse altitude peut être supérieur à tous les autres, est-africains inclus, en course de fond.
32Alors que les JO de Mexico approchent, plusieurs pays développés intensifient leurs recherches scientifiques sur l’altitude. Les Jeux de 1968 attirent le plus grand nombre de médecins et de physiologistes jamais réunis lors d’un événement sportif. Les années qui précèdent l’événement voient ainsi se réaliser une série de recherches sur les effets de la haute altitude, utilisant des sportifs comme cobayes. Ces travaux scientifiques s’accompagnent d’un débat entre scientifiques, entraîneurs et athlètes sur la meilleure méthode d’entraînement pour les compétitions en haute altitude (Wrynn 2006). Tous ces travaux avaient un point commun : ils se concentraient sur les athlètes de basse altitude. Leur préoccupation était l’acclimatation, c’est-à-dire la durée nécessaire pour qu’un athlète de basse altitude puisse faire face à l’hypoxie et retrouver en haute altitude le niveau sportif qu’il avait à basse altitude (Kasperowski 2009). Les conclusions de ces études divergeaient, allant de trois semaines à plus de trois mois. Le débat était entravé par le CIO qui considérait qu’en tant qu’amateur, l’athlète olympique ne pouvait rester loin de son travail pendant plus de quatre semaines. Aucune recherche n’a été menée sur les habitants des hautes altitudes, mais tout le monde supposait qu’ils se trouveraient dans une situation privilégiée à Mexico par rapport aux athlètes des basses terres, même après que ceux-ci soient acclimatés.
33Le malaise chez les coureurs blancs grandit lorsqu’un coureur marocain, Ben Assou El Ghazi, lui aussi membre des forces armées d’un autre pays africain nouvellement indépendant, remporte l’édition 1966 de l’ICCC devant un Irlandais et un Américain (The Glasgow Herald 21 mars 1966). Ce coureur inconnu est encore un autre compétiteur africain venant d’un autre pays africain. Quand les journalistes sportifs découvrent que les Marocains disposent d’un site d’entraînement à Ifrane à 1 665 m d’altitude, le lien entre les coureurs de fond africains et l’altitude se renforce encore.
34Au même moment, un colloque international consacré aux effets de l’altitude sur les performances physiques est organisé aux États-Unis et ses recommandations finales sont envoyées au CIO, avec l’intention d’infléchir leur position stricte : la durée recommandée pour l’acclimatation serait de 4 à 6 semaines (Kasperowski 2009). Pourtant, Avery Brundage, président du CIO, s’en tient à sa position précédente et, en avril 1966, décide qu’aucun athlète ne devait passer plus de quatre semaines dans un camp d’entraînement au cours des trois mois précédant les Jeux.
35Deux ans avant les Jeux, l’avenir s’annonçait sombre pour les coureurs de fond blancs : la plupart d’entre eux étaient des coureurs de basse altitude, nécessitant une période d’acclimatation que les meilleurs scientifiques du moment recommandaient d’une durée supérieure à celle autorisée par le CIO. Des challengers venus de pays africains ne cessaient d’apparaître dans toutes les courses internationales et, de plus en plus souvent, ils remportaient des victoires ou se plaçaient sur le podium. En avril 1966, les athlètes britanniques expriment leur inquiétude dans une lettre publiée par le Times, accusant les athlètes de haute altitude d’un « avantage déloyal » et revendiquant, en conséquence, le déplacement de toutes les courses olympiques de longue distance vers un site de basse altitude (Kasperowski 2009).
36Pourtant, en 1966, si les coureurs est-africains gagnent des courses, leur domination n’est pas encore écrasante et leurs concurrents croient encore en leurs propres chances, même si certains coureurs commencent à douter. C’est le cas du Britannique Alan Simpson, qui a avoué en 1967 s’être dopé avant les Jeux de l’Empire britannique et du Commonwealth de 1966 à Kingston, où il a terminé deuxième derrière Kip Keino dans la course du mile (Noronha 1970). Il déclare : « À l’époque, je ne pensais et ne parlais que de Kip Keino, le policier volant du Kenya. Tout le monde me disait qu’il allait me battre ».
37Ainsi, en août 1966, quand Keino arrive aux Jeux du Commonwealth à Kingston, en Jamaïque, sa réputation le précède. Et elle en ressort encore grandie à la fin, puisqu’il remporte les courses du mile et de 3 miles, cette dernière juste devant Ron Clarke, établissant en passant un nouveau record des Jeux du Commonwealth. Au cours de ces Jeux, Ron Clarke perd également dans la course de 6 miles contre un autre coureur kényan, encore presque « inconnu » : Naftali Temu. Cette défaite a eu un grand impact dans le monde de l’athlétisme (Ndoo 1974), car elle a révélé que Keino n’était pas le seul coureur kényan compétent, renforçant l’impression d’une marée de challengers africains envahissant les pistes de l’athlétisme mondial. Comme l’a écrit David Lewis (1974) :
D’une certaine manière, une douzaine d’années seulement après que le Dr Bannister a établi le record d’athlétisme le plus célèbre de tous [le mile en moins de 4 minutes], l’athlète africain n’était plus un clown. Un public occidental déconcerté regardait le bouffon usurper le trône de ses princes, les amateurs gentlemen, et ils cessèrent de se moquer de lui. Une fière procession de coureurs de fond noirs défilait dans les lieux saints où l’homme blanc célébrait ses rites sportifs, elle les envahissait et s’y installait.
38Un mois après les Jeux du Commonwealth, Roger Bannister, devenu médecin, publie un article dans le New York Times prédisant l’effondrement des coureurs de fond à Mexico. Bien sûr, il veut parler des coureurs de fond de basse altitude, et implicitement des Blancs. Selon lui, les coureurs de haute altitude possèdent un avantage aussi bien à haute altitude qu’à basse altitude. À titre d’exemples, il cite la victoire du kényan Naftali Temu sur l’australien Clarke au niveau de la mer, à Kingston, en Jamaïque, ainsi que les deux médailles d’or en marathon olympique de Bikila, toutes les deux conquises à basse altitude, avant de conclure : « À quel point nous sommes-nous éloignés du vrai sport ? » (1966). Dès lors, le ton est donné : les athlètes des hautes altitudes, considérés comme favorisés par la nature, sont dépourvus de tout mérite. Leur stéréotype est maintenant celui d’une supériorité sportive « naturelle » dont l’argumentaire se fonde sur une hypothétique adaptation biologique à l’altitude qui positionne les sportifs est-africains dans une situation avantageuse, perçue comme injuste par leurs adversaires. Le nouveau stéréotype est établi et il remplit visiblement bien ses fonctions vu qu’il est toujours en vigueur aujourd’hui, assurant la permanence et la légitimation du préjugé de l’altérité fondamentale des Noirs.
39Cet épisode de l’histoire de l’athlétisme illustre l’observation de Schadron (2006) selon laquelle « l’impact des stéréotypes raciaux provient de la croyance implicite que les caractéristiques négatives attribuées à une race sont causées par un facteur sous-jacent associé à cette race ». En l’occurrence, le préjugé racial posant l’altérité physique du coureur noir s’est maintenu avec l’évolution des stéréotypes rendant compte de ces facteurs sous-jacents, pensés d’abord comme anatomiques, puis physiologiques et causés par l’environnement. Le préjugé sur la spécificité du corps noir a pu perdurer alors même que le stéréotype qui le cautionnait historiquement a été invalidé par des résultats sportifs contraires à ses attendus. Un nouveau stéréotype a été formulé, caractérisé par son inversion radicale par rapport au stéréotype précédent, faisant du coureur noir, autrefois jugé inapte aux courses d’endurance, un coureur de fond imbattable. L’altérité physique des Noirs reste inquestionnée, comme si un Africain, et plus généralement un Noir, ne pouvait jamais être considéré sur un plan d’égalité avec un Blanc : dans un cas la réussite sportive est attribuée au mérite individuel de l’athlète, dans l’autre on l’explique par les caractéristiques stéréotypées de son groupe. Ici, on voit que la fonction du stéréotype est de donner une extériorité expressive à un préjugé qui vise à justifier un ordre social inégalitaire. Se trouve ainsi confirmée la remarque de Macé (2024) selon lequel « les inégalités sociales produisent des hiérarchies que, par une inversion des causes, les stéréotypes expliquent et légitiment comme étant le produit de différences plutôt que comme le produit d’un différend ».