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1Qui n’a pas vu d’images de danse tahitienne, de hula hawaïen ou encore de haka polynésien, que ce soit en contexte touristique, sportif, ou alors dans la cinématographie hollywoodienne du XXe siècle1 ? Si l’on peut être tenté d’assimiler ces spectacles à du folklore répondant aux stéréotypes et injonctions issus du regard (post)colonial, les résultats de notre enquête – auprès des personnes concernées par leur mise en spectacle en France hexagonale – racontent une histoire plus nuancée. Ces spectacles et leurs coulisses, pourraient-ils être qualifiés de lieux d’agentivité et de revalorisation d’appartenances ethniques, qui plus est par la race ? À partir d’un programme de recherche portant sur les trajectoires de mobilité et les pratiques sociales et culturelles polynésiennes dans l’Hexagone, cet article aborde les processus de (dé)construction de frontières de l’ethnicité dans les espaces de production de spectacles polynésiens. L’enquête s’inscrit ainsi dans la continuité de recherches récemment émergées qui s’intéressent aux pratiques sociales et aux mobilités de personnes issues des collectivités françaises du Pacifique résidant en France hexagonale (Bréant 2022, Fardeau et al. 2021, Gay et al. 2025, Sierra-Paycha 2022, Flipo-Boucontet et Jézéquel 2024, Jézéquel et al. 2024, Néa 2024).
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- 3 La minorisation est comprise dans le sens établi depuis Colette Guillaumin (1985), en tant que dyna (...)
2La notion d’ethnicité s’emploie ici dans sa conception théorique établie depuis Fredrik Barth (1969), en tant que « processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders », où l’intérêt scientifique se porte sur les processus de (dé)construction des frontières entre des « nous » et des « eux », et non pas sur les contenus ou « cultural stuff » des catégories ainsi produites (Wimmer 2013). Les constructions ethniques impliquent parfois la mobilisation de symboles raciaux2, notamment dans les pratiques physiques et sportives (Gaudin 2017, Nauright et Wiggins 2016). La place centrale du corps dans ces pratiques les rend particulièrement propices à la (ré)habilitation d’une idéologie réduisant les femmes ou les « Autres » à une « nature » ancrée dans le corps, tandis que l’intelligence et la rationalité demeurent l’apanage des majoritaires (Guillaumin 1978). Bien que ces formes de biologisation s’inscrivent dans des rapports de pouvoir producteurs d’assignations minoritaires3, les personnes racisées peuvent reprendre à leur compte les discours biologisants, tout en revalorisant les contenus (Mazouz 2020, Wimmer 2013, Garner 2010). Dans le cadre des pratiques et prestations polynésiennes, ces assignations et revendications, ainsi que leurs enjeux, forment le cœur de l’analyse.
- 4 Pour une population de 279 000 en Polynésie française selon les données de l’INSEE en 2018.
3Les enjeux de l’ethnicité en Polynésie française s’inscrivent dans une longue histoire de jeux de pouvoir impliquant missionnaires, négociants britanniques, et plus tard colons, soldats et fonctionnaires français. Les îles qui constituent l’actuelle Polynésie française sont passées du statut de protectorat et de colonie française, au statut de Territoire d’outre-mer (TOM) en 1946 et de Collectivité d’outre-mer (COM) en 2003, avec une autonomie interne progressivement renforcée à partir de 1984. L’organisation politique et administrative (post)coloniale de l’État français a largement influencé les mobilités des fonctionnaires métropolitains vers ces archipels du Pacifique Sud, notamment dans le cadre des services publics tels que l’enseignement, la justice ou la santé, auxquels se rajoute l’armée (Schuft 2007, 2010). Or, le statut administratif de ces archipels au sein de la République française semble avoir peu contribué aux mobilités dans l’autre sens, vers la France hexagonale. Outre les mobilités militaires des Bataillons du Pacifique lors des deux guerres mondiales, les mobilités vers la France hexagonale décollent, selon les données de l’Institut de la statistique de la Polynésie française (ISPF) (Dixte 2006), à partir de l’ouverture de l’aéroport international de Fa’aa (1960) et de l’installation du Centre d’Expérimentation (nucléaire) du Pacifique (CEP) en 1963, qui s’accompagne de transformations sociales et économiques majeures (Vrignon et Meltz 2022). La présence en France hexagonale des personnes nées en Polynésie française a depuis augmenté, passant de 10 600 personnes en 1990 à 17 186 en 20204 (Gay et al. 2025). Les personnes nées à Wallis-et-Futuna, autre COM française de l’aire polynésienne, protectorat devenu TOM en 1961 et ensuite COM en 2003, sont moins nombreuses à résider dans l’Hexagone (811 en 2020) en raison de la faible population de ce territoire (Gay et al. 2025). Toutefois, depuis les années 1980, la Nouvelle-Calédonie compte une proportion importante de personnes venues de Wallis-et-Futuna. Les migrations de Nouvelle-Calédonie vers l’Hexagone comprennent ainsi bon nombre de personnes originaires de Wallis-et-Futuna (Gay 2014).
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4Aujourd’hui, la communauté polynésienne dans l’Hexagone est davantage reconnue et visible dans certaines villes dotées de garnisons militaires importantes, notamment les bases navales de Toulon et de Brest (Gay et al. 2025). Leur présence est aussi notable dans les grands centres universitaires de la moitié sud de l’Hexagone, où de nombreuses associations polynésiennes se développent autour d’activités culturelles comme la danse, la musique, la pirogue (va’a) ou l’artisanat (Camus-Le Pape 2022, Gay et al. 2025), et où l’on observe une recrudescence de spectacles polynésiens devant des publics divers, issus du Pacifique et/ou de l’Hexagone. Nous avons retenu dans cet article la danse tahitienne et le rugby comme espaces privilégiés pour analyser en contexte hexagonal ce que Kaeppler (2010) conceptualise comme « un spectacle de l’identité ethnique » : des pratiques ou rites traditionnels vidés de leur sens originaux, « transformés et recyclés en un nouveau type de rituel identitaire »5.
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5De nos jours, les structures sociales héritées de la colonisation et des relations centre-marge entre la « Métropole » et « l’Outre-mer » (Gay 2026) et entre leurs ressortissant∙es – que l’on pourrait décrire en termes de « colonialité du pouvoir » (Quijano 2000, Grosfoguel et al. 2015) – continuent de peser sur la distribution de ressources matérielles et de statut social dans un ordre social ethnicisé et genré (Schuft 2013). Outre les inégalités matérielles et économiques, les populations polynésiennes sont de longue date investies de représentations exotiques dans le regard métropolitain. Ce phénomène colonial s’est consolidé dans le temps avec l’usage politique et économique de spectacles mettant en scène des représentations ethniques et genrées – notamment le mythe de la vahiné6 – à des fins de promotion politique ou touristique du territoire (Schuft 2012, Schuft et Massiera 2012). Notre enquête visait à étudier les enjeux et mécanismes des reconfigurations ethniques et raciales qui s’opèrent autour de spectacles polynésiens en contexte hexagonal, où les populations polynésiennes expérimentent diverses formes de marginalité (Jezequel 2025). Dans quelle mesure ces représentations exotisantes sont-elles opérationnelles dans l’Hexagone ? Comment influent-elles sur le vécu et sur les « reconfigurations raciales » (Le Renard 2016) des Polynésien∙nes qui y résident ?
6L’analyse prend appui sur une enquête par entretiens semi-directifs et observations auprès de personnes engagées dans la production de spectacles polynésiens. Prendre comme point de départ les espaces associatifs a permis d’observer les dynamiques collectives, de s’intéresser au « faire » plutôt qu’à l’« être » (Brun et Cosquer 2022a). Même si nos observations sont peu mobilisées dans cet article, l’immersion dans ces espaces nous a donné accès aux pratiques et aux discours en contexte. Cette entrée sur le terrain permettait d’éviter l’écueil méthodologique de groupism (Brubaker 2009), consistant à prendre un « groupe » essentialisé comme objet de recherche plutôt que les mécanismes sociaux qui créent l’apparence de son existence. Ceci s’avérait d’autant plus important que dans plusieurs espaces de regroupement collectif – notamment dans le sport militaire en ce qui concerne notre terrain – l’identification s’élargit à un « nous » issu des « îles » ou du « Pacifique » (Jezequel 2025), englobant plusieurs échelles d’identification dans ce contexte d’éloignement, alors que de telles identifications ne sont pas observées dans les îles d’origine.
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Méthodes d’enquête
Les analyses reposent sur une démarche qualitative constituée d’entretiens semi-directifs et d’observations menés autour de Toulon dans le Var en région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) et autour de Brest dans le Finistère en Bretagne. Il s’agit de deux départements où réside un grand nombre de personnes issues de l’outre-mer océanien, le Var étant le premier département d’accueil, le Finistère le cinquième (Gay et al. 2025). L’enquête s’est déroulée entre mai 2022 et juillet 2025. Les observations ont été menées dans plusieurs salons et événements polynésiens ponctuels organisés par des associations polynésiennes ; dans deux stages collectifs d’une équipe militaire de rugby chargée de représenter les Bataillons du Pacifique ; et dans des cours de danse tahitienne hebdomadaires en PACA et en Bretagne. Ces espaces – aussi fortement genrés – contenaient systématiquement des moments de préparation et de mise en scène de spectacles culturels, notamment la danse tahitienne accompagnée de musique, mais aussi des sports traditionnels (va’a – pirogue, levée de pierre), des chants et des représentations du haka chez l’équipe de rugby.
La prise de contact avec des personnes originaires de la Polynésie française s’est d’abord faite via des associations polynésiennes listées dans le Journal officiel de la République française et sur le site web de « Tahiti en France ». Nous avons également pu rencontrer des Polynésiennes et Polynésiens non engagés dans des associations, par l’effet « boule de neige ». Il s’agit d’une méthode d’échantillonnage non probabiliste, fondée sur les premières rencontres effectuées dans les réseaux associatifs. Si cette méthode présente un biais de sélection – puisqu’il s’agissait d’aller vers un groupe de personnes identifiables et accessibles – il a pu être réduit par la diversité des personnes rencontrées au fil de l’enquête en termes d’âges, de profils socioéconomiques, de motifs et trajectoires de mobilité, et de formes de (non) engagement associatif. Au total, soixante-six entretiens ont été menés auprès de personnes nées en Polynésie française ou de parents nés en Polynésie française, trente-huit du côté du Var et vingt-huit du côté du Finistère. À cela se rajoutent des rencontres et cinq entretiens auprès de personnes de Wallis-et-Futuna fréquentant ces mêmes espaces de mise en spectacle. Certaines personnes ont été rencontrées plusieurs fois dans des espaces associatifs, en dehors des temps d’entretien formalisés.
Avec leur accord, les entretiens ont été enregistrés, retranscrits et rendus anonymes à travers des pseudonymes. Les entretiens avaient une durée variable, allant d’une cinquantaine de minutes à deux heures. Le déroulé des entretiens a suivi les thématiques d’un guide d’entretien construit collectivement et visant à couvrir un ensemble d’informations sur les motifs, projets et trajectoires de mobilité et sur les activités et pratiques sociales dans l’Hexagone.
La méthode d’analyse des entretiens consistait en une analyse de contenu sur la base des catégories thématiques constituées par le guide d’entretien, complétées par des sous-thèmes créés lors de récurrences thématiques (e.g., les sous-thèmes « Renvoi à l’altérité » ou « Phénotype, sang, gènes »). Les observations et codages effectués ont été confrontés entre eux, et entre chercheuses et chercheur, permettant une triangulation des analyses et un relatif consensus sur les interprétations – conçues comme le produit d’une rencontre de subjectivités entre chercheur∙es et personnes enquêtées (Smith et McGannon 2018). En resituant les propos codés, chaque témoignage peut être réinscrit dans le récit et la trajectoire propre de l’individu rencontré.
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7Afin de saisir les enjeux de l’ethnicité dans les mises en scène culturelles polynésiennes, notre analyse débute par l’expérience sociale des Polynésiennes et Polynésiens en France hexagonale. Cette expérience se révèle marquée par le renvoi à une « différence » des majoritaires. Cette altérisation est alimentée par une méconnaissance générale de la Polynésie française, mais aussi par des représentations exotiques et certains « stéréotypes positifs » (Fiske et al. 2002). Ce dernier élément contribue à distinguer le regard sur les Polynésiennes et les Polynésiens dans l’Hexagone par rapport aux personnes issues d’autres anciennes colonies, davantage soumises à des clichés négatifs. Une comparaison s’avère toutefois difficile en raison du manque de données macrosociales sur les traitements discriminatoires des Polynésien∙nes dans l’Hexagone, contrairement aux personnes issues des départements et régions d’outre-mer (DROM) (Haddad 2018, 2022, Soune-Seyne 2025).
8Malgré l’intégration de ces îles du Pacifique au sein de la République depuis la première moitié du XIXe siècle, dans une relation de pouvoir asymétrique, les personnes rencontrées ont souligné une méconnaissance générale de leur territoire d’origine. Hina, qui a vécu dans plusieurs villes avant de s’installer dans le sud à Toulon, note par exemple une tendance générale « à confondre Tahiti avec Haïti », eu égard à leur paronymie, ou à demander, « Mais la Polynésie, c’est français ? ». Hina y formule une réponse ironique : « Non, c’est pas français. On a été colonisé mais c’est pas français ». Cette méconnaissance se double parfois par des formes de dénigrement :
Il y a énormément de manque d’informations aussi pour certaines personnes qui savent pas où est la Polynésie ou qu’est-ce que la Polynésie française. […] Des fois, on a même affaire à des personnes, je dirais pas des propos racistes mais limite discriminatoires dans le sens où : « Rentrez chez vous. Bande de sauvages ! » Parce que ça aussi, j’ai eu ça. […] Quand j’étais dans le Nord. Sinon, c’est du genre : « Vous nous appartenez. Tahiti, c’est à nous ». […] ça peut être des gens qu’on croise dans la rue ou même des fois tout bêtement dans un restaurant. On est en train de manger tranquillement. Puis on entend des messes basses derrière.
9Cet extrait souligne la méconnaissance du territoire dont sont originaires les personnes rencontrées, participant à la négation de la francité des Polynésien∙nes, mais également l’expression d’un rapport de pouvoir par l’appropriation (« c’est à nous ») et par l’altérisation assortie de rejet (« rentrez chez vous »), voire de dénigrement (« bande de sauvages »). Ces formes de « déni de francité », fréquemment relatées, et de racisme ouvert, plus rare, peuvent être vécues simultanément, à l’image de ce que relatent des personnes racisées habitant en quartier populaire (Roux et al. 2023) ou issues des DROM (Soune-Seyne 2025). De la sorte, les personnes interviewées font état d’une accumulation d’expériences individuelles altérisantes dans l’espace public. Enfin, l’expérience d’altérité peut prendre d’autres formes, tels que des regards indiscrets sur le corps notamment masculin, par exemple : « on me regarde de haut en bas. Et ça, c’est un petit peu énervant » (Tetua, à Brest). L’ensemble de ces « atteintes à la dignité » expérimentées dans des interactions sociales peut dès lors provoquer, en réaction, des modalités de revalorisation ethnique (Lamont et al. 2016), comme nous verrons plus loin.
10Ces expériences se conjuguent aux difficultés administratives rencontrées au moment de l’arrivée dans l’Hexagone. Le système de sécurité sociale et la devise ne sont pas les mêmes en Polynésie française et dans l’Hexagone, et les Polynésiennes et Polynésiens n’ayant pas de numéro de sécurité sociale ou même de numéro de département, les administrations françaises les traitent souvent avec les personnes étrangères. Ce fait a poussé certaines personnes comme Hina à créer des structures associatives afin de fournir une aide administrative solidaire. Pour elle, « la grosse problématique qu’il y a ici en France [sic] quand on arrive en tant qu’étudiant ou même en tant que civil comme nous, c’est tout ce qui est machin, administratif ».
11La nature et l’étendue de ces obstacles participent au « déni de francité » vécu dans l’espace social, comme dénoncé et résumé par Heiata :
Ce qui était difficile c’était toutes les démarches administratives, sachant qu’on vient d’une île française […]. Quand t’arrives, t’es Français, t’as un passeport français, tu es Française, que tu te présentes aux administrations concernées et que là, on te sort un dossier, quand on te dit « vous devez prouver trois mois de séjour sur le sol français » […]. Mais c’est là que en fait, on se dit… en fait, au final, on est Français, mais quand on arrive ici, on a l’impression qu’on est traités comme des étrangers.
12En parallèle, l’exotisme associé à la Polynésie – et en particulier aux Polynésiennes – colorie les expériences d’altérité. Contrastant avec les difficultés précédemment évoquées, l’imaginaire associé à ces îles est globalement positif : « C’est le paradis chez toi », entend dire Ranitea. Comme dit Orihei, « Ils sont émerveillés en gros. […] Ils me regardent, ils me disent : “Vous êtes Tahitienne ? […] Ah ! J’aime bien Tahiti. J’aimerais bien y aller un jour.” ». L’imaginaire positif sur les territoires polynésiens s’étend à ses ressortissant·es, de sorte que le contact social semble facilité par la polynésianité, notamment au féminin.
13Face aux réactions d’émerveillement, les personnes enquêtées peuvent revendiquer voire biologiser les caractéristiques valorisantes qui leur sont attribuées, comme « le sourire » ou « la solarité ». C’est le cas de Hina :
On a une réputation de personnes chaleureuses […]. Et c’est vrai que ça fait partie de notre code génétique : la bienveillance. […] À Toulon, c’est ça. On est des personnes solaires, déclarées comme solaires. […] Il y a des gens qui s’arrêtent et qui nous parlent et qui disent […] : « Merci pour votre sourire » ou « Merci pour votre amabilité », alors qu’on n’a même pas parlé ! (Rires) […] Je pense que c’est lié à notre identité.
14Cet extrait illustre un mécanisme de transvaluation (Wimmer 2013 : 57), consistant en une revendication de la catégorie ethnique minorisée et « dévaluée » (Lamont et Bail 2005, Lamont et al. 2016) tout en « inversant » les normes ou valeurs qui y sont associées, afin de se positionner de manière avantageuse dans l’ordre social hiérarchisé. La racialisation figure comme une manière de renforcer ce processus, revendiquant les stéréotypes valorisés en les fixant dans le corps (dans « notre code génétique »).
15Bien que l’imaginaire exotique puisse participer à la minorisation des Polynésien∙nes dans les espaces sociaux de l’Hexagone, l’exotisme ressort comme d’autant plus « positif » lorsqu’il est mis en relief avec l’expérience de discrimination et de racisme vécue par les personnes provenant d’autres territoires postcoloniaux, comme les DROM (Haddad 2018) ou le Maghreb (Cuturello 2011). Une jeune danseuse – rencontrée dans les coulisses d’un spectacle lors d’un festival polynésien à côté de Toulon – souligne cette distinction dans le regard majoritaire. Souvent identifiée comme maghrébine, elle raconte comment les personnes changent de regard lorsqu’elle répond qu’elle est tahitienne. Elle prend un ton ironique pour critiquer la différence de traitement qu’on lui réserve après le dévoilement de ses origines. Similairement, Évelyne, fonctionnaire dans un service administratif – où le public qu’elle reçoit tente parfois d’identifier ses origines – affirme que la révélation de sa polynésianité engendre systématiquement une réaction positive.
16Chez les hommes polynésiens, l’expérience de représentations et stéréotypes « positifs » est parfois partagée en entretien, bien que plus rarement. À l’inverse, les jeunes hommes polynésiens peuvent être associés à des comportements violents ou à l’abus de l’alcool, comme en témoignent différents échanges avec des résident∙es, une gérante de bar, un travailleur ou encore un élu municipal à Toulon. Bien que moins prégnantes dans l’Hexagone, des représentations dévalorisantes sur les hommes polynésiens (liées à l’alcool ou à la violence mais aussi aux antipodes de la « modernité », de la responsabilité ou de la maturité) circulent de manière saillante en Polynésie française (Schuft 2013).
17En définitive, l’expérience d’altérité participe à l’intériorisation d’une position sociale minorisée qui, si elle peut constituer une « pénalité » – dans le sens de désavantage social élaboré par Patricia Hill Collins (1990) – constitue aussi une position de « privilège » relativement aux autres altérités postcoloniales en France. Ce contexte permet de comprendre certains enjeux de l’ethnicité et de reconfiguration raciale à l’œuvre dans des espaces de mise en spectacle polynésien.
- 7 L’appropriation culturelle peut être définie en termes d’« exploitation de cultures marginalisées e (...)
18Face à ce contexte d’altérisation teinté d’exotisme, les regroupements et spectacles polynésiens constituent des lieux de ressourcement. La mise en spectacle de certaines des pratiques et compétences culturelles, développées dans ces espaces collectifs et associatifs, participe à les transformer en « ressources ethniques » (Waldinger 1993), converties par le spectacle en valeur symbolique et en bénéfice matériel. Dans ces conditions concurrentielles se joue le droit légitime à représenter et à transmettre de telles ressources. Si dans le cas de la « solarité » la « race » s’inscrit comme l’un des symboles d’appartenance ethnique permettant d’asseoir sa valeur sociale « transvaluée » (Wimmer 2013), dans le contexte du spectacle elle peut aussi renforcer la légitimité de la danseuse pour assurer l’authenticité du spectacle et récolter ses bénéfices. Comme le note Steve Garner (2010 : 20), cité dans un article par Adam Hochman (2019), donner du sens racial à sa propre catégorie d’appartenance, et lui attribuer des caractéristiques positives, constitue une pratique courante de groupes subalternes cherchant à se défendre et à se valoriser collectivement. Ces mécanismes d’auto-racialisation – dépendants des enjeux propres au contexte – soulignent l’importance de contextualiser les processus de boundary-making dans les enjeux sociaux, politiques et économiques à différentes échelles sociales (Wimmer 2013). Dans le cas des spectacles polynésiens, l’auto-racialisation permet de distinguer entre un « nous » ayant-droit et un « eux » moins légitimes et susceptibles d’opérer une appropriation culturelle7. L’affirmation de sa position de détenteur ou détentrice légitime de ressources culturelles immatérielles contribue à renforcer ces distinctions ethno-raciales.
19Les contours flous de la légitimité culturelle, et la place que peut y prendre la notion de race, apparaissent dans le discours de Maima, devenue enseignante de danse tahitienne après son arrivée dans le sud-est de la France hexagonale. Dans la continuité de propos sur la fierté d’être Polynésienne depuis son arrivée « en France » il y a quelques années, elle explique ressentir un devoir de protection et de revendication de la culture polynésienne face à des personnes ou des pratiques qui pourraient la déformer :
Tu te dis que toi, tu fais partie de ces gens-là. En même temps, je me dis que j’ai l’impression en fait de représenter mon île ici. C’est dans ce sens-là aussi que ça m’énerve de voir des gens enseigner ma culture et le faire mal. Des fois, j’en parle. Je dis : « Ah ! Ça m’énerve et tout ». Mais ils disent : « Ah mais c’est bien, ils partagent et tout ». Je dis : « Oui, mais c’est pas… La danse tahitienne, c’est pas juste danser. Ça vient d’une culture. Il y a une histoire ». Donc là, quand je vois ça, eh bien, ça fait pas honneur à ce peuple d’où vient cette culture. Mais je sais pas, depuis que je suis en France, ça a plus renforcé ce sentiment. J’ai l’impression que je dois défendre mon (rires) île, enfin, je sais pas, ma culture.
20Dans les échanges dont est tiré cet extrait, Maima questionne la légitimité de deux enseignantes de danse, et pondère leur légitimité à enseigner, sur la base de leurs compétences, certes, mais aussi sur la base de l’appartenance ethnique ou raciale, celle-ci déterminant celles-là. Une première danseuse, comme elle explique à un autre moment de l’entretien, semble « connue » en France, mais pas à Tahiti. La troupe de cette danseuse a gagné un prix de danse au festival Heiva à Paris, mais elle n’a pas gagné de titre individuel. Enfin, cette danseuse « a une mère tahitienne » donc « du sang tahitien », mais n’a jamais vécu à Tahiti. En développant ses propos, Maima donne ainsi des caractéristiques qui pourraient légitimer la place de cette danseuse (reconnaissance, lauréat, « sang ») mais aussi celles qui pourraient la délégitimer (inconnue à Tahiti, pas de distinction individuelle, pas de vécu à Tahiti).
21La délimitation de la frontière ethnique vise ici à négocier non seulement l’appartenance ethnique, mais aussi la légitimité de transmettre la culture polynésienne et de s’approprier sa mise en spectacle. Pour cela elle mobilise une conception d’appartenance racialisée (le « sang tahitien » de la « mère tahitienne ») parmi un ensemble de symboles, dont des compétences culturelles reconnues et reconnaissables. La légitimité de représenter et transmettre la culture met en jeu l’authenticité de la culture à travers l’authenticité de la personne qui la transmet.
22Deux autres danseuses, interviewées conjointement, ont questionné la légitimité d’une autre enseignante de danse contestée par Maima, toujours en mobilisant des symboles de (non) appartenance ethnique et raciale :
Heiana : Mais elle n’est pas Polynésienne. […] Non, pour vraiment bien apprendre [aux autres], il faut que ça soit quelqu’un qui soit minimum de là-bas. Ou tu as vécu, ou tu es née là-bas, enfin, nous, on dit…
Ravanui : C’est dans le sang. (Rires)
Heiana : Voilà. Nous, on le dit, c’est dans le sang.
23Si Heiana range les lieux de naissance ou de vécu parmi les éléments constitutifs de la légitimité à représenter et à transmettre la danse tahitienne, les deux s’accordent sur l’importance du « sang ». Il importe de noter ici que l’argument racial leur permet de se situer toutes les deux pleinement du côté polynésien, Ravanui ayant été adoptée, bébé, par un couple métropolitain en PACA.
24Une vision biologisante des compétences culturelles s’emploie également pour assurer aux Polynésiennes une place légitime et prioritaire dans la danse tahitienne. C’est le cas de Sylvie, qui parle de ses filles nées en France :
Toutes mes amies m’ont dit, mais où est-ce qu’elles ont appris ? C’est toi qui leur as appris ? Je leur ai dit, non. Elles ont ça en elles. La race polynésienne, et vous connaissez l’origine, c’est un scientifique qui a remarqué que nos mains n’étaient pas tournées de la même manière que la race blanche européenne. Et qui expliquerait cette souplesse qu’on a dans les gestes. […] Une Française qui danse très bien, elle n’aura pas cette souplesse. Même si elle est souple, il y a quelque chose qui échappera. Paraît-il que ça vient de l’ouverture de notre coude.
- 8 Notre traduction des propos de Wimmer sur les stratégies « that seek to modify existing boundaries (...)
25Les compétences de danse sont ainsi présentées comme l’apanage d’une « race », mais aussi d’une catégorie de sexe, et ainsi comme ancrées dans le corps et jamais entièrement transmissibles par l’apprentissage. Ce mécanisme rappelle le cas de pratiques musicales brésiliennes, où les compétences se décrivent par les ayants droit comme n’étant pas entièrement transmissibles, « [p]our des raisons “de sang”, “de culture native”, “de peau” » (Vaillant 2023). En dépit de l’activation des rapports sociaux de race, qui sont par ailleurs dénoncés et qui participent à la minorisation des Polynésien∙nes, l’auto-racialisation semble être ici un recours permettant d’assoir sa légitimité et de « remettre en question l’ordre hiérarchique des catégories ethniques »8 (Wimmer 2013 : 49).
26Si l’idée de race est mobilisée pour ériger certaines compétences valorisantes comme étant « naturelles » (Guillaumin 2002, 1978), le corps racisé en termes de phénotype peut aussi symboliser une appartenance ethnique « authentique », en particulier lors de spectacles culturels face à des spectateur∙ices extérieur∙es à la culture (Condevaux et al. 2016). L’authenticité peut être abordée sous l’angle d’une quête touristique moderne (MacCannell 2008), à laquelle répondent stratégiquement les offres culturelles, en particulier touristiques (Condevaux 2009). Les mises en scène de la danse tahitienne comme du haka – visant à représenter les sociétés et cultures du Pacifique face aux spectateurs et spectatrices dans l’Hexagone – peuvent être considérées dans ce contexte comme des « spectacles », dépossédés de leurs sens culturels originels (Kaeppler 2010). Dans ces circonstances, le corps racisé permettrait aux spectateur∙ices de l’Hexagone, peu en mesure de décoder les sens traditionnels du spectacle, de l’interpréter néanmoins comme un spectacle polynésien. Éloigné∙es de la culture polynésienne, ces « beholders » (celles et ceux qui contemplent le spectacle) (Kaeppler 2010) consommeraient ainsi une forme d’exotisme culturel auquel le corps « typé » confère une authenticité.
27Dans le milieu marchand de prestations dansées, la recherche d’authenticité peut s’exprimer par la recherche de corps et de visages « typés » lors de certaines demandes de prestation, comme l’explique Ravanui :
Quand on a une association, il vaut mieux être typée, enfin, être [geste qui montre le visage] enfin, c’est ce qu’ils recherchent. Parce que si on voit quelqu’un, qui n’est pas de là-bas, je sais pas, ils vont pas […] identifier, voilà, les personnes. C’est comme, je sais pas, quand tu prends n’importe quelle danse… Des danses africaines, tu vois (rires). Tu vois plus d’authenticité, on va dire, sur… Il y a un Monsieur qui veut nous… qui fait […] un évènement avec je sais plus si c’est une entreprise. Il nous a demandé de venir. Mais il m’a alors (rires) il m’a un peu dit « Oui. Alors je ne veux pas vous vexer ou quoi que ce soit, mais est-ce que vous êtes typée ? ». Il m’a vraiment demandé ça. Et c’est pas la première fois. Mais en même temps, c’est pas bête.
28Un certain phénotype « polynésien » est alors recherché pour mettre en scène une culture – mais aussi la vahine – représentée comme « typique » ou « authentique ».
29Cet intérêt du paraître polynésien dans la représentation ressort aussi parmi les hommes de l’équipe militaire de rugby ayant pour mission de promouvoir les cultures des îles françaises du Pacifique et de rappeler l’histoire de leur participation militaire au sein de la République française. L’un des membres dirigeants souligne cette « mission de rayonnement » de l’armée, du rugby et, « surtout », de « la mémoire des volontaires du Pacifique qui sont venus se battre pour les deux guerres » (Alenato). Face au déni de francité et à la méconnaissance vis-à-vis de l’outre-mer français du Pacifique, évoqués en entretien, il s’agit alors de revaloriser et visibiliser les personnes et les cultures polynésiennes, en soulignant leur place et leur participation (voire leurs sacrifices) dans l’histoire de la France. Pour ce faire, la sélection des joueurs comporte – comme l’explique Alenato – des critères sportifs, culturels, genrés et phénotypiques :
Il faut qu’ils soient déjà joueurs de rugby. Il faut qu’ils soient licenciés. Il faut qu’ils soient Océaniens. Il faut qu’ils sachent chanter, danser. Il faut qu’ils sachent chanter, faire la cuisine et être proches des traditions. […] On a affaire vraiment à des gamins qui sont d’abord des rugbymans. Et ensuite, derrière, là, sur nos derniers stages, […] on a eu un joueur qui est tahitien, mais qui a été adopté. […] Et qui ne parle pas du tout la langue. Donc, il est venu… Parce qu’en plus, lui, il est gabarit tahitien. Il est bronzé. Il a tout sauf qu’il ne connaît pas du tout sa culture. Donc, lui, un très, très bon joueur. Il est recruté pour l’instant.
30C’est ainsi que le corps racisé – et de fait genré – constitue l’un des principaux critères de sélection (via le « gabarit » et le corps « bronzé »). Si les traditions s’apprennent – et font partie de la formation lors des séjours partagés – ce n’est pas le cas du corps sélectionné pour les représenter.
- 9 « Dans la culture Mäori, haka est le terme générique pour tout type de danse ou performance cérémon (...)
31En parallèle de cette sélection par le phénotype, les compétences sportives sont parfois associées à des données qui seraient, comme pour la danse, liées à l’idée de caractéristiques « raciales » polynésiennes. La promotion de l’équipe nationale néo-zélandaise de rugby, à travers le spectacle médiatisé du haka9, a contribué à la racialisation des compétences sportives et rugbystique des Polynésiens (Hokowhitu 2004, Jackson et Hokowhitu 2002). Les membres de l’équipe de rugby en question, sélectionnés pour représenter les Bataillons du Pacifique – provenant non seulement de la Polynésie française, mais aussi de Wallis-et-Futuna et de la Nouvelle-Calédonie – réalisent aussi un haka avec les groupes scolaires et devant les équipes adversaires. Si le haka mis en scène par cette équipe est composé d’un format rituel propre à Wallis-et-Futuna (appelé le soamako et non pas le haka), les circulations et origines culturelles de ces pratiques ont peu d’importance dans le rite devenu spectacle, détaché de son sens culturel traditionnel (Jackson et Andrews 2025). Il s’agit désormais d’un spectacle ethnique et genré, devenu iconique des hommes ma’ori, qui circule particulièrement à l’occasion de spectacles sportifs, et qui vient renforcer l’association stéréotypée entre corps polynésien masculin et force physique.
32Comme pour les compétences de danse tahitienne chez les Polynésiennes, la racisation des aptitudes physiques des hommes polynésiens est aussi revendiquée et naturalisée par des Polynésiens. Un des membres dirigeants de l’équipe nous dit, par exemple, que le rugby « c’est un sport qui est adapté à nous, à notre morphologie, à notre éducation » (Pierre). L’auto-racialisation ici renforce une aptitude valorisée en forme de stéréotype ethnique genré positif, transformant le rugby – en particulier par le haka – en espace de transvaluation pour les hommes polynésiens – négativement stéréotypés dans d’autres contextes. En outre, la revendication de compétences particulières en tant que Polynésien et en tant qu’homme assure leur place privilégiée dans le recrutement sportif. La mise en scène du haka par les rugbymen polynésiens contribue au développement du rugby parmi les hommes dans l’aire géographique polynésienne (Hokowhitu 2004), et à leur surreprésentation dans les équipes professionnelles de rugby en France hexagonale (Gay 2018).
33S’appuyant sur les théories de l’ethnicité et ses processus de boundary-making entre des « nous » – (re)valorisés (Lamont et al. 2016) – et des « eux » minorisés, l’étude empirique des espaces de mise en spectacle polynésien montre certains enjeux et mécanismes d’auto-racialisation. Au préalable des reconfigurations ethniques et raciales qui s’organisent autour de spectacles polynésiens en France hexagonale, les Polynésiennes et Polynésiens font systématiquement l’expérience d’altérisation, dans des formes genrées. Allant de l’ignorance au dénigrement, du social à l’administratif, le renvoi à une différence de normes ou d’une pleine appartenance à la France participe au « déni de francité » (Roux et al. 2023). Si les Polynésiennes et Polynésiens font en cela l’expérience d’être une « minorité pas comme les autres » (Haddad 2018), leur position relativement « privilégiée » (dans le sens de Patricia Hill Collins 1990) vis-à-vis d’autres étiquettes postcoloniales – par des représentations exotiques notamment – contribue à la revendication et à la revalorisation de l’ethnicité.
34Les appartenances et compétences polynésiennes sont aussi monnayables. Nous avons vu comment, dans un contexte de marché concurrentiel, elles se transforment en ressources ethniques, converties par le spectacle en valeur symbolique voire en bénéfice matériel. La revendication d’une pleine appartenance polynésienne devient synonyme de droits à la propriété culturelle, à sa représentation, à sa transmission et à son échange économique. L’auto-racialisation fait partie des éléments symboliques mobilisés pour affirmer une légitimité, en l’ancrant dans le corps et dans une nature immuable. En parallèle, le corps racisé d’un point de vue phénotypique devient aussi une ressource pour légitimer son « authenticité » lors de représentations culturelles, face aux touristes dans l’aire polynésienne (Condevaux 2009) ou face aux majoritaires en France hexagonale.
35En revendiquant les dimensions valorisantes d’une « nature » polynésienne biologisée, les Polynésiennes et Polynésiens font preuve d’agentivité, s’appuyant sur l’altérité – subie – pour choisir de revendiquer des stéréotypes raciaux dotés d’un capital symbolique relatif. La revendication de symboles biologisés et revalorisés s’emploie pour s’assurer une place légitime – face aux non-membres – pour s’approprier, transmettre et mettre en spectacle la culture polynésienne, mais aussi à des fins de revalorisation ethnique – par un mécanisme de « transvaluation » (Wimmer 2013). Si la racialisation s’effectue d’abord par les majoritaires dans un processus d’altérisation subie, elle s’effectue aussi dans ces contextes par les personnes racisées elles-mêmes, qui biologisent des stéréotypes positifs choisis. En cela, ce travail empirique permet de prolonger les recherches sur l’agentivité et les stratégies d’acteurs face à la dévaluation inhérente aux positions sociales subalternes, tout en illustrant l’importance des enjeux contextuels, d’une part, et de la place que peut y prendre l’auto-racialisation, d’autre part.
- 10 Cette formule est empruntée du titre d’ouvrage de Sarah Mazouz (2017), La République et ses autres. (...)
36Enfin, nous avons pu constater la place importante du genre dans ces processus. Les représentations ethniques varient fortement selon le genre, que celles-ci soient davantage stigmatisantes chez les hommes ou exotisantes chez les femmes, ou dans les deux cas dotée d’un capital symbolique relatif face aux autres « Autres » de la République10. Les caractéristiques culturelles racisées dans les pratiques polynésiennes mises en spectacle sont aussi des caractéristiques typiquement genrées dans les pratiques physiques et sportives (souplesse chez les danseuses ; force chez les joueurs de rugby), pensées comme « naturelles » chez les femmes ou les hommes (Guérandel 2016). Ces affirmations traduisent alors une double valorisation identitaire, à la fois liée au genre et à l’origine polynésienne. Ces analyses démontrent la nature « consubstantielle » des rapports de genre et de race dans ce contexte, dans la mesure où ces rapports sociaux sont intriqués et se nourrissent mutuellement (Kergoat 2009, Collins 1990).
37La revendication raciale, genrée, ressort ainsi comme stratégie identitaire, élément d’agentivité mobilisable sous forme de lutte sociale discrète face à la minorisation et la marginalisation subies dans l’Hexagone. Les spectacles polynésiens émergent comme espaces de revendication et de (re)production de l’ethnicité et de la race. Cela, à des fins de valorisation, mais aussi de protection contre les risques d’appropriation culturelle de ces rares ressources possédées par la communauté polynésienne en contexte hexagonal. C’est ainsi que les enjeux posés par le contexte migratoire dans l’Hexagone postcolonial constituent les bases des « reconfigurations raciales » (Le Renard 2016) – genrées – dans les pratiques et mises en scènes polynésiennes qui s’y développent.