1Le sport, en tant qu’« ensemble des situations motrices codifiées de façon compétitive et institutionnalisées » (Parlebas 2007) porte l’empreinte des institutions qui, pour l’organiser, doivent résoudre le défi de répartir la diversité humaine dans des catégories distinctes où chacun serait en situation d’égalité de chances de gagner. De ce fait, la séparation des modalités de compétition en catégories étanches (de sexe, handicap, poids, âge) est de règle dans quasi toutes les disciplines sportives.
2À côté de ces catégories institutionnelles, d’autres catégories, bien que dépourvues de toute légitimité comme critères de différenciation entre sportifs, n’en jouent pas moins un rôle important quoique non officiel dans la distribution sociale des activités sportives. C’est le cas de l’appartenance de classe, mais aussi de l’assignation raciale. Ainsi l’espace des sports est-il marqué, dans les représentations sociales contemporaines, par une hiérarchie socio-économique des disciplines selon l’appartenance de classe de leurs pratiquants et de leurs publics, sur un gradient allant des sports élitistes comme le golf, le ski, l’équitation, jusqu’aux sports populaires comme le foot, le vélo ou la boxe. Les plus populaires combinent assignations classistes et raciales, parfois sous l’appellation de « sports de racailles », et croisent aussi fortement des questions de masculinité, comme l’illustre l’article de Akim Oualhaci sur les boxeurs des quartiers populaires en France et aux États-Unis.
3Si les catégorisations classistes et raciales restent non officielles, elles n’en sont pas moins puissantes, à l’instar de ce que montre l’article de Benoit Gaudin sur les athlètes africains : dans les courses d’endurance en athlétisme, la catégorisation de sportifs en fonction de leur couleur est si prégnante qu’elle résiste à l’invalidation par des résultats sportifs contraires aux attendus sociaux.
4Les activités physiques et sportives constituent donc un lieu privilégié d’observation des relations complexes qui se sont nouées entre, d’un côté, des catégorisations de classe, de genre et de race (pour ne citer que celles-ci), et, de l’autre, des modes d’organisation d’un domaine instituant des segmentations d’activités et des modalités d’évaluation de performances. Sport et race se rejoignent sur la question du corps, ou plus précisément sur celle de la comparaison entre des corps, l’un étant en charge de l’aspect concret de la comparaison (le sport), l’autre d’un de ses aspects symboliques (la race). Pour démêler l’écheveau des relations entre ces deux domaines, nous examinerons d’abord comment, dans leurs épaisseurs historiques respectives, les relations entre sport et race se sont croisées autour de la question du corps, qui leur est consubstantielle.
5Historiquement, les compétitions du sport moderne ont longtemps été réservées aux seuls représentants du pôle dominant des catégories instituées par les organisations sportives, au premier rang desquels les institutions de l’olympisme moderne : les minoritaires (femmes, handicapés, colonisés et descendants d’esclaves) en étaient exclus. Aujourd’hui encore, ils restent discriminés symboliquement, sinon factuellement. Le caractère élitiste des compétitions s’étendait aussi aux classes sociales par le biais de l’idéologie de l’amateurisme qui excluait toute forme de rémunération du travail sportif et réservait de facto les compétitions aux seuls oisifs. Un tel mode d’organisation et de conception des activités physiques est clairement contingent : il est le fruit d’une histoire et l’expression d’une réalité institutionnelle et sociale, alors même qu’il passe pour une façon « naturelle » d’organiser les activités physiques et que ses contingentements sont perçus comme relevant de faits strictement biologiques. Sur ce point, sport et race partagent un premier point commun, celui de passer pour des faits de nature, alors qu’ils sont des faits sociaux et culturels.
6La race est un mode de « vision et division du monde » (Wacquant 2024) au même titre que le genre et la classe sociale. Il s’agit donc, ici aussi, d’une façon contingente, construite historiquement, de traiter et hiérarchiser des subdivisions au sein de la diversité humaine. Tout comme le genre crée la binarité sexuelle (Delphy 2001, Butler 2005), il n’est en rien « naturel » de regrouper, ni de hiérarchiser des individus selon un critère corporel, qu’il soit phénotypique ou généalogique (Brun et Cosquer 2022, Mazouz 2020). L’origine de cette façon de penser est datée, remontant à l’avènement des Lumières. Si le terme « race » existait auparavant pour se référer à des groupes humains, c’est uniquement dans son acception généalogique, en synonyme de « lignée » (Doron 2018). Pour distinguer les différences entre populations humaines, Marco Polo et autres voyageurs antérieurs aux Lumières ne mobilisaient pas de traits corporels, qu’ils soient morphologiques et encore moins physiologiques, dans leurs descriptions : pour eux, les visages de Alter reflétaient davantage des traits moraux, psychologiques ou leur âme qu’ils ne configuraient une morphologie spécifique.
7Les révolutions du XVIIIe siècle et les Déclarations des droits universels ont rendu caduque la vieille grille de lecture, fondamentalement religieuse, qui séparait l’humanité en croyants et non croyants, ou entre confessions (Pichot 2008). L’âme cesse alors d’être le critère de « vision et division du monde » social dans le même temps où la religion cède la place à la science dans le rôle d’instance légitime d’entendement du monde (Joly 2020, Serres 2003). Dans cette nouvelle épistémè, la diversité phénotypique humaine, dont l’ampleur est apparue suite à l’expansion européenne sur l’ensemble du globe, trouve d’abord sa place dans la discipline de l’histoire naturelle, dans la continuité de la classification des espèces du vivant conçue par Linné. Au sein de cette discipline, la conformation des corps devient le critère de distinction entre les groupes subdivisant l’espèce humaine. Le corps acquiert ainsi une place centrale dans cette entreprise de classification, place qu’elle maintient jusqu’à aujourd’hui (Meyran 2024). Depuis lors, une spécificité phénotypique partagée par une population est vue comme l’indice d’une altérité biologique plus profonde.
8Cette nouvelle conceptualisation du vocable « race » va au-delà de l’adjonction de l’idée de classification à celle d’ascendance : dans la foulée, elle intègre aussi celle d’une hiérarchisation, puisqu’en ces temps de Droits universels, la classification des différentes populations humaines a aussi pour enjeu de rendre compte des rapports de force internationaux et de la domination européenne. La racialisation de l’espèce humaine transforme ainsi la diversité géographique en des points sur un axe historique, positionnés en termes de retards ou d’avances. Les décalages temporels sont d’abord expliqués en termes de dégénérescence, dans le sillage du mythe biblique de la déchéance humaine : issues d’une forme pure, les différentes variantes humaines seraient le résultat de dégénérescences transmises au fil des générations (Keel 2018). Mais, sur le plan logique, une telle conception n’est cohérente avec l’idéal des Lumières qu’à condition de concéder à l’être humain la possibilité d’être perfectible. Par ce biais, le principe de l’universalité des droits est ainsi à la fois reconnu à tous, mais ajourné, reporté dans le futur pour les « races inférieures ». De ce fait, l’argument de la perfectibilité contredit progressivement celui de la dégénérescence, ce qui fait basculer l’axe temporel : la pureté passe de point de départ à celui d’horizon à atteindre (Doron 2016). Dans ce mouvement, l’histoire naturelle cède la place à l’anthropologie et la perception de l’être humain comme susceptible d’amélioration au niveau individuel ouvre la voie à des projets eugénistes collectifs : mise à l’écart, voire élimination, des indésirables d’un côté, et « amélioration de la race » via la sélection ou l’éducation de l’autre (Pichot 2009, Taguieff 2020). Les termes du débat portant principalement sur le corps, l’« amélioration de la race » donne peu à peu naissance à des projets d’éducations physiques, qui se caractérisent au XIXe par leur dimension collective.
- 1 Coubertin (1934) : « Le sport est le culte volontaire et habituel de l’exercice musculaire intensif (...)
9Les peuples du monde n’ont pas attendu les Lumières, ni le baron de Coubertin, pour courir, sauter et nager, mais les éducations physiques modernes se distinguent des usages traditionnels des corps par leur inscription dans divers projets politiques souvent concurrents, mais toujours orientés vers un changement social porté par la révolution industrielle (Travaillot 2001). La plupart des éducations physiques qui précèdent la conception coubertinienne du sport visaient à compenser les effets néfastes de la révolution industrielle (urbanisation, anomie et individualisme, perte de vigueur physique, etc.) par des activités permettant un retour à notre « nature humaine », ou à sa pleine réalisation (Delignières et Garsault 2004). Coubertin s’en distingue en concevant un dépassement, un perfectionnement, de cette nature humaine (Ulmann 1965)1. Dans l’entreprise eugéniste d’« amélioration de la race », il vise moins à la récupération des faibles qu’à la sélection des meilleurs. De ce fait, son Olympisme servira à merveille tous les projets d’homme nouveau, qu’ils soient mussolinien, hitlérien ou soviétique. Le sport coubertinien n’est donc pas spécifiquement capitaliste, ni fasciste, il est d’abord productiviste, c’est-à-dire orienté vers un « toujours plus » comme l’illustre sa quête des records et comme l’expriment les superlatifs de sa devise : citius, altius, fortius (plus vite, plus haut, plus fort). Dans le champ des éducations physiques « régénératives », il émerge ainsi comme le plus élitiste, le plus en phase avec l’idéologique de son époque. Comme le note Vigarello (2000), « le sport, né avec la société industrielle, restituerait dans les loisirs les repères les plus spécifiques de cette société : libre initiative, investissement technique, compétitivité institutionnalisée ». Grâce à cette cohérence avec l’ordre socio-économique et symbolique de son temps, le sport coubertinien éclipse les autres modes de conception et d’organisation de l’activité corporelle des individus et constitue aujourd’hui l’« éducation physique » la plus évidente et la plus répandue, car la plus en phase avec les attentes contemporaines de dépassement de soi (Queval 2001).
- 2 « Les races sont de valeur différente et à la race blanche, d’essence supérieure, toutes les autres (...)
10En tant qu’outil servant à la fois à forger autant qu’à exprimer l’hexis porteuse du productivisme, le sport coubertinien sert historiquement à la régénérescence et la valorisation du groupe des dominants : hommes, blancs, oisifs. Le projet coubertinien est explicitement porté par une « vision chevaleresque » du sport (Clastres 2005) et, plus concrètement, inspiré par les nouvelles pratiques physiques britanniques dont le baron a été témoin à Oxford et Cambridge (Coubertin 1887). Le sport moderne est donc l’apanage des élites sociales et politiques, et de ce fait il est hiérarchisant sous toutes ses formes (Brohm 2024), à savoir raciste autant que sexiste, validiste et classiste2. Ses performances visent à conforter, en le naturalisant, l’ordre social, comme le remarque Clastres (2010) : « l’élitisme sportif de Pierre de Coubertin est à l’évidence un élitisme de l’excès réservé aux meilleurs, qui a valeur d’exemple pour les sportsmen ordinaires, doublé d’une pensée sociale conservatrice en ce sens qu’elle défend l’ordre et la propriété ».
11Le sport coubertinien n’est pas uniquement l’outil de façonnage des hexis de l’idéologie productiviste : il est aussi rapidement devenu la vitrine de cette idéologie, avec ses compétitions montrant ses surhommes à des foules de spectateurs et à des médias. Par sa double dimension de vitrine de l’idéologie du superlatif et de fief des élites sociales et politiques, le sport moderne a dès ses débuts été perçu comme un terrain de lutte par les groupes qui en étaient exclus, motivés par la possibilité de battre le dominant à son propre jeu, sur une scène publique. Alors que pour les sportifs mâles, blancs, aisés, toutes les modalités de tous les sports sont ouvertes d’emblée, pour les autres, l’histoire du sport au XXe et au XXIe siècles se présente comme une chronologie de dates où femmes, travailleurs sportifs, colonisés, descendants d’esclaves et handicapés contestent, revendiquent, luttent et conquièrent difficilement des droits à participer aux compétitions internationales.
12La résistance des institutions sportives internationales à l’« intrusion » de ces populations s’articule à la très malléable « politique de l’apolitisme » (Defrance 2000), qui décrète une extériorité du sport par rapport au monde social, argument qui permet en outre de ne répondre d’aucune juridiction nationale et de se domicilier dans des paradis fiscaux. Dans les médias, la relégation du sport hors des informations « sérieuses », aux côtés de la météo, en marge du journal, vise aussi à le faire passer pour un divertissement ingénu, pas vraiment adulte, dénué de toute signification politique. De ce fait, les sportifs ne sont pas censés se mêler de politique, un peu comme les femmes à qui on refusait le droit de vote. Pourtant, quand une sportive égale ou surpasse les prouesses sportives d’un homme ou quand un colonisé performe mieux qu’un colonisateur, la symbolique politique de l’événement n’échappe à personne parmi le groupe minoré (Gaudin 2008).
13Lieu de défis, de revendications sociales et de symboles politiques, le sport est aussi lieu de construction de compétences, qui se transmettent dans le sillage du champion à tous ceux qu’il inspire. Les performances dont le succès se traduit en avancées sociopolitiques ont un effet d’entrainement et font école : les compétences se transmettent au sein du groupe minoré et acquièrent ainsi une dimension collective (Gaudin 2022). D’un autre côté, elles sont décrites par le groupe dominant en des termes biologisants, registre explicatif par excellence des caractéristiques des groupes minorés visant à leur ôter tout mérite (Gaudin 2017). Le registre explicatif de la biologisation pose que l’ensemble de la population à laquelle appartiennent les individus concernés est porteuse d’une spécificité corporelle d’ordre biologique qui leur confère un avantage ou au contraire les rend inaptes à une activité dans cette discipline (Lemerle 2024). De ce fait, certains corps spécifiés par le genre ou la race sont considérés comme plus ou moins aptes que d’autres à exceller dans une discipline ou une autre, à l’instar des « Noirs » dans les courses de sprint ou d’endurance (Guillou et Goldbaum 2018).
14Avec la fin de la doctrine de l’amateurisme (à partir des années 1980), la montée en puissance du sport professionnel et l’internationalisation du marché du travail sportif, les institutions sportives sont devenues parties prenantes d’un ordre social mondial qui crée de la valeur à partir d’identités et de différences racialisées. L’article d’Ikechukwu Ejekwumadu témoigne ainsi de l’insertion dans le cadre de pensée racialiste de l’ensemble des acteurs institutionnels de la filière de production d’une élite sportive en montrant comment les centres de formation de football au Nigeria devancent les attentes raciales du marché du football professionnel européen en adoptant eux-mêmes des critères phénotypiques pour sélectionner leurs candidats à la formation.
15Ainsi le sport crée-t-il les races autant qu’il crée les genres (Bohuon 2013). Les compétitions sportives, par les compétences collectives qu’elles donnent à voir, façonnent les groupes raciaux et leur donnent une existence empirique, concrète et visible. Invalidée scientifiquement, l’idée de race humaine trouve, aujourd’hui encore, sa confirmation empirique dans le spectacle sportif, un peu comme dans les tests de quotient intellectuel aux USA ou encore à chaque fois que race makes biology, c’est-à-dire quand les politiques ségrégatives produisent des conditions de santé ou de développement ontogénique spécifiques, confortant la racial medicine (Kaplan 2010).
16Quand l’assignation raciale échoue à s’ancrer dans une caractéristique biologique, la rhétorique discriminatoire se fait culturaliste, démontrant encore, si nécessaire, que le sport coubertinien est avant tout une idéologie de hiérarchisation et donc de subordination. L’hypothèse culturaliste postule que la compétence dans une activité physique ou sportive particulière découle d’une appartenance à une tradition culturelle spécifique (Schotté 2015). Ici, on a affaire à une naturalisation sans biologisation. Dans les deux cas, les pratiques d’entrainement et d’acquisition des savoir-faire techniques sont occultées au profit d’une altérité inscrite soit dans la nature biologique des minorés, soit dans leur culture conçue comme une seconde nature.
17Du coté des individus assignés à une telle nature raciale, les réactions prennent plusieurs formes. Depuis le poing levé des athlètes noirs aux JO de 1968 jusqu’aux supporters de l’équipe de football d’Algérie n’ayant d’autre lien avec ce pays que l’origine de leurs parents, les formes d’investissement politique de l’événement sportif sont nombreuses. Pour d’autres sportifs racisés, la tentation de jouer le jeu de l’assignation raciale, de suivre le script des « présomptions de compétences » (Belhadj 2006) et des « dispositions naturelles » s’inscrit dans une démarche d’essentialisme stratégique (Spivak 1995) qui vise, en retournant le stigmate, à tirer profit de ces assignations de compétences et de leur corolaire, la présomption d’une absence d’avantage inné dans le groupe majoré. Cette démarche s’appuie en outre sur la motivation fournie par les perspectives de rémunérations et par le prestige social associé au statut de champion sportif. L’article de Laura Schuft, Jean Christophe Gay et Pauline Jézéquel fournit une illustration originale de ces démarches mêlant agentivité et auto-racialisation en montrant comment les populations polynésiennes présentes en France métropolitaine jouent de la valorisation des stéréotypes les affectant en investissant des activités, la danse polynésienne et le rugby, censés reposer sur des spécificités corporelles les caractérisant. Illustrant et prolongeant cette démarche d’auto-racialisation, l’article de Akim Oualhaci sur les boxeurs des quartiers populaires en France et aux États-Unis montre comment l’auto-catégorisation s’appuie sur des assignations et des stéréotypes largement déconnectés de la réalité de l’entrainement sportif (une innéité supposée versus une masse de travail colossale) mais qu’elle permet aussi un retournement du stigmate, une remise en cause de la domination raciale et l’accès à une respectabilité communautaire.
18Considérées ensemble, les études de cas réunies dans ce dossier apportent un éclairage sur les processus de naturalisation des compétences et sur la façon dont les spécificités corporelles y sont source de hiérarchisation, discrimination et esthétisation. Les articles apportent un contrepoint constructiviste aux perspectives essentialisantes qui naturalisent les compétences sportives comme des spécialisations corporelles de groupes sociaux. En retraçant les conditions historiques de production de ces « naturalités » assignées et perçues, ainsi que les conditions sociales de leur reproduction, ils offrent une palette des processus de naturalisation où les assignations de race et de culture s’articulent, de façon variable, avec les hiérarchisations de classe et de genre.