1Dans la capture d’écran de la figure 1, un utilisateur des réseaux sociaux a publié un message sur X (anciennement Twitter) qui citait un message d’un autre utilisateur suggérant une composition potentielle d’équipe type pour le club anglais de Premier League, Arsenal, pour la saison de football 2025/2026. Dans le message cité, l’utilisateur insistait sur le fait que la composition suggérée plaçait les joueurs blancs « aux bons postes » et les joueurs noirs « aux bons postes ». On peut se demander : quels sont ces « bons postes » ? Dans cette composition hypothétique, les joueurs noirs étaient concentrés dans les positions défensives et d’ailiers, tandis que les joueurs blancs étaient concentrés dans les positions créatives du milieu de terrain. Le sport, en général, a longtemps été façonné par des récits sur les qualités et les compétences naturelles des groupes (Berns et al. 2025, Maguire 1988, Edward 1973, Loy et McElvogue 1970). Différents groupes ethniques et raciaux se sont vu attribuer certaines qualités naturelles qui les rendraient plus ou moins aptes à pratiquer un sport ou à occuper certains rôles dans le sport (Berns et al. 2025, Maguire 1988, Mills et al. 2018). Les joueurs blancs ont tendance à se voir attribuer des qualités naturelles de leadership, ainsi que l’intelligence et les capacités cognitives nécessaires à une réflexion approfondie, ce qui les rend aptes à occuper des postes centraux créatifs avec plus de responsabilités quant à l’issue du match (Berns et al. 2025, Edward 1973, Loy et McElvogue 1970). En revanche, les joueurs africains sont le plus souvent décrits en fonction de leurs qualités physiques supposées, telles que la vitesse, la force et l’endurance, qui les rendent aptes à occuper des postes d’ailiers et de défenseurs (Berns et al. 2025, Mills et al. 2018, Edward 1973, Loy et McElvogue 1970).
2Quatorze jours seulement après sa publication, le message sur les réseaux sociaux mentionné ci-dessus avait attiré plus de 8 millions de vues, 83 000 likes et 5 000 reposts. Le fait que l’utilisateur de X qui a publié ce message ait estimé qu’il n’avait pas besoin d’explications supplémentaires pour être compris et que ce message ait trouvé un large écho auprès d’autres utilisateurs de X montre à quel point ces opinions essentialistes qui naturalisent les compétences sportives sont largement partagées. Ces « présomptions de compétence » (Belhadj 2006) fondées sur leur naturalisation ont été utilisées pour justifier l’inclusion ou l’exclusion de certains groupes, ainsi que la nature de la participation de ceux qui sont inclus (Berns et al. 2025, Mills et al. 2018, Edward 1973, Loy et McElvogue 1970). La littérature a montré que dans le football européen, les décisions que prennent les institutions en matière de recrutement et de dotation en personnel peuvent être influencées par les qualités naturelles supposées de différents groupes ethniques et raciaux (Maguire 1988, Berns et al. 2025, Mills et al. 2018). Dans d’autres cas, les individus peuvent même élaborer des stratégies et plaider en faveur de leur inclusion en se comportant conformément aux qualités naturelles supposées de leur groupe (Engh et al. 2017, Ungruhe 2013, Edward 1973).
3Cette situation est fondée sur l’essentialisation des caractéristiques des groupes. L’essentialisme est la croyance selon laquelle « les membres d’un groupe partagent des qualités propres, ou essences, qui sont innées et immuables et qui déterminent la nature, le comportement ou les aptitudes des membres du groupe » (Roth et al. 2003 : 41). Cela présuppose l’attribution exclusive de qualités supposées « naturelles » (ou leur absence) à des groupes spécifiques, qui déterminent leurs capacités et conditionnent leur comportement. À travers les récits essentialistes, les compétences et les capacités acquises sont naturalisées ou enracinées dans la génétique, suggérant un état fixe et immuable qui est presque impossible à modifier par l’entraînement (Dar-Nimrod et Heine 2011, Byrd et Hughey 2015). En conséquence, un « type idéal » pour une fonction donnée ne peut être trouvé que parmi le groupe supposé posséder les aptitudes naturelles adaptées à cette fonction. Dans le sport occidental, cela s’est traduit par un placement sélectif raciste (« racist stacking »), une situation dans laquelle « l’appartenance à un groupe racialisé influence la perception de l’adéquation des joueurs à différents postes » (Berns et al. 2025). Cela a conduit à une sous-représentation des joueurs noirs aux « postes centraux, tactiques et de leadership (e.g. capitaine, gardien de but) » et à une surreprésentation « aux postes décentralisés et physiques (e.g. attaquant, ailier) » (Berns et al. 2025). Par exemple une étude menée par Nobis et Lazaridou (2023) a passé en revue les 36 clubs de la Bundesliga (première et deuxième divisions allemandes) lors de la saison 2020/2021, et a montré que les joueurs noirs représentaient environ 20,6 % des joueurs dans les deux divisions. Cependant, aucun des 967 joueurs de l’échantillon n’était un gardien de but noir. Les joueurs noirs étaient également moins nombreux aux postes de milieu de terrain, mais plus nombreux aux postes plus athlétiques tels que ceux d’ailier et d’arrière latéral, 37 % de tous les ailiers droits et gauches étant classés comme noirs.
Figure 1. Une composition d'équipe proposée par un utilisateur de X pour l'Arsenal Football Club pour la saison 2025/2026
Source: X (auparavant Twitter).
4Alors que la recherche universitaire s’est principalement concentrée sur les espaces et les institutions sportives en Occident, les points de vue essentialistes dans le sport concernant les groupes ethniques et raciaux ont une portée beaucoup plus large, même lorsqu’ils trouvent leur origine dans la dynamique de l’économie politique et du discours racial occidentaux. Néanmoins, un intérêt croissant pour la recherche sur le rôle que jouent les tropes essentialistes et racialisés dans les espaces et les lieux sportifs en dehors de l’Occident commence à émerger. Par exemple, des chercheurs commencent à explorer la dynamique des hiérarchies raciales et des compétences essentialisées et racialisées, et à s’intéresser à la manière dont elles façonnent les processus et les interactions intergroupes dans les centres de formation de football en Afrique (Kovač 2022, 2025, Ejekwumadu 2025). Les centres de formation de football en Afrique sont des « installations ou des programmes d’entraînement conçus pour former des talents » dans le but principal de les exporter à des fins lucratives (Darby et al. 2007 : 148) qui se sont développés à travers le continent au cours des deux dernières décennies (Dubinsky 2022, Kovač 2021, Onwumechili et Perry 2019). Ils présentent des profils variables en termes de propriété, d’affiliation, de qualité du personnel et d'installations, et selon leurs objectifs (Darby et al. 2007). Dans ce secteur, les intermédiaires européens et les acteurs locaux jouent un rôle central par leur volonté de maximiser leurs positions sur le marché et d’en tirer profit (Ejekwumadu 2025, Kovač 2022, 2025). Tout en étant très importantes pour le développement des talents, ces institutions constituent également des canaux et des espaces importants dans la reproduction des dynamiques essentialistes et racialisées du sport commercialisé (Ejekwumadu 2025, Kovač 2025).
5À cet égard, Kovač (2025) a expliqué comment la présence du corps blanc dans les centres de formation de football au Cameroun s’établit sur la dynamique des hiérarchies racialisées courantes dans le sport. Premièrement, la présence de recruteurs blancs « signalait des opportunités de migration » (Kovač 2025, 7226). La présence de Kovač en tant que personne blanche, bien qu’il ne soit qu’un chercheur, avait même de telles connotations (Kovač 2022). Deuxièmement, la blancheur est utilisée par les propriétaires des centres de formation pour signifier la « méritocratie », suggérant que la sélection par des entraîneurs ou des intermédiaires blancs suit des critères objectifs, ce qui n’est pas supposé être le cas avec le personnel local (Kovač 2025). Troisièmement, la présence d’entraîneurs blancs était censée engendrer la « discipline ». Étant donné que la noirceur est perçue comme un manque de concentration et de discipline nécessaires pour le football d’élite, les entraîneurs blancs sont censés mettre en place des programmes d’entraînement qui préparent les joueurs africains au football d’élite en Europe (Kovač 2025). En me centrant plus directement sur la façon dont les dynamiques racialisées se manifestent dans l’accès et le parcours de développement des talents, j’ai montré comment les constructions essentialistes prédominantes de l’Afrique façonnent les résultats dans les centres de formation de football au Nigeria. Partant de l’interaction entre la race et la division internationale du travail, on peut voir comment les structures enracinées dans des siècles d’interactions politiques, sociales et économiques asymétriques entre l’Occident et l’Afrique dictent les impératifs contemporains du développement des talents dans les centres de formation locaux, augmentant ainsi le risque d’un stock monoculturel de joueurs au niveau junior (Ejekwumadu 2025).
6Le présent article explore ce phénomène dans lequel s’entremêlent plusieurs dimensions – une logique sportive qui valorise de plus en plus les qualités physiques, les stéréotypes racistes et l’exploitation néocoloniale – ainsi que la manière dont il se manifeste dans le recrutement, le développement et l’exportation des talents dans les centres de formation de football au Nigeria. Il poursuit le propos entamé dans Ejekwumadu (2025). L’objectif est de réinterpréter les données et d’articuler davantage les résultats à travers le prisme du capitalisme racial et de l’essentialisme stratégique et du rôle qu’ils jouent dans l’essentialisation et la naturalisation des compétences sportive dans les centres de formation de football au Nigeria.
7L’article montre comment les impératifs économiques des centres de formation de football au Nigeria, situés dans le cadre du capitalisme racial et appuyés par l’essentialisme stratégique, contribuent au phénomène de la sélection aux « bons postes » et, par conséquent, à la reproduction de l’essentialisme racial du corps sportif africain
8Développé théoriquement par Cedric Robinson (1983), le concept de capitalisme racial décrit un système dans lequel les hiérarchies raciales sont fondamentales pour l’accumulation du capital, le racisme n’étant pas seulement un sous-produit, mais un facilitateur nécessaire et permanent du développement et de l’expansion capitaliste (Bright et al. 2025). Le racialisme, « la légitimation et la corroboration de l’organisation sociale comme naturelle par référence aux composantes “raciales” de ses éléments », est l’une des idées fondatrices du développement économique occidental (Robinson 1983 : 2). Robinson soutient que le capitalisme s’est construit sur les fondements du colonialisme, de l’esclavage et de la différenciation raciale, créant une société stratifiée où différents groupes raciaux sont exploités différemment pour en extraire de la valeur. Il soutient que les premières classes prolétariennes en Europe, telles que les Slaves, étaient des sujets raciaux (Robinson 1983). Le caractère du capitalisme est donc ancré dans un ordre féodal européen fondamentalement racialisé. Il en résulte une division raciale du travail, dont l’objectif principal est l’asservissement et l’exploitation des autres, qui sont voués à être marginalisés (Robinson 1983).
9Par conséquent, le projet de « civilisation européenne par le capitalisme » consistait à « exagérer les différences régionales, sous-culturelles et dialectiques pour en faire des différences “raciales” », créant ainsi un ordre naturel supposé de l’espèce humaine (Robinson 1983 : 26). Une fois la classe prolétarienne européenne fondée sur la race établie comme ordre naturel, « à l’entrelacement systémique du capitalisme au XVIe siècle, les peuples du tiers-monde ont commencé à remplir cette catégorie en expansion d’une civilisation reproduite par le capitalisme » (Robinson 1983 : 26). La construction de la noirceur – « le nègre » – comme « travail animal, stupide et non civilisé » trouve ses antécédents dans les « fabrications raciales » antérieures concernant les minorités européennes susmentionnées, et constituait un exercice « obligatoire » pour l’importance de la « main-d’œuvre noire » et son asservissement et son exploitation dans l’économie capitaliste (Robinson 1983 : 4).
10Non seulement cet ordre a fourni la justification « morale » de la traite transatlantique des esclaves et du colonialisme, mais il a également jeté les bases de l’essentialisation des Africains en tant qu’êtres principalement précieux pour leurs aptitudes physiques à effectuer des travaux manuels très énergivores (Inikori 2020). Cela a perduré au fil du temps et a façonné les interactions des Européens avec les personnes d’origine africaine dans différents domaines, y compris le sport. Le sport, en soi, est une activité très physique, et les notions essentialistes persistantes sur l’être africain peuvent y trouver une application qui semble naturelle. Cependant, il ne s’agit pas seulement de transférer des stéréotypes essentialistes déjà existants vers un secteur où ils semblent les plus applicables, mais d’une pratique stratégique enracinée dans l’accumulation capitaliste continue qui exploite les différences essentialisées et racialisées (Andrews et al. 2011, Andrews et Silk 2010). Ce projet capitaliste racial se manifeste de trois manières dans le sport : le rôle attribué aux Africains, la manière dont le talent africain est valorisé et la manière dont l’identité africaine est marchandisée. L’objectif et le résultat de ces trois dimensions sont l’exploitation du corps sportif africain.
11Le point de départ est le rôle que les Africains sont censés remplir le mieux dans le sport. L’hypothèse de départ s’articule autour de la notion essentialiste des prouesses physiques de « l’athlète noir », qui, dès le départ, prédispose les Africains à exceller dans une activité physique comme le sport (Carrington 2010). Cependant, ce cadre essentialiste et racialisé ne présuppose pas que l’Africain soit apte à tous les rôles dans le sport (Berns et al. 2025). Sur le terrain, les Africains sont supposés être les mieux adaptés aux postes où la force et la vitesse sont des qualités essentielles, tels que les postes défensifs et d’ailier, tandis que les postes exigeant de la vision du jeu, de la créativité, de la rapidité de réflexion et de prise de décision sont considérés comme moins adaptés à leurs qualités physiques primaires (Berns et al. 2025, Maguire 1988, Edward 1973, Loy et McElvogue 1970). En outre, en raison de leur désignation dans l’ontologie capitaliste raciale comme « main-d’œuvre stupide et animale » (Robinson 1983), les capacités cognitives requises pour ces rôles sont considérées hors de leur portée. Ces croyances s’étendent aux rôles hors du terrain, tels que l’entraînement, la gestion et l’administration (Murray et al. 2015). Il en résulte une situation où les sportifs africains ont des options de carrière limitées (Agergaard et Ungruhe 2016). De plus, en réduisant leur rôle à une fonction exigeant principalement des qualités physiques, on prépare le terrain pour traiter et rémunérer leur travail de la même manière que les emplois très manuels et « peu qualifiés » dans la production capitaliste (Farris et Bergfeld 2022, Cuban 2013). Cela crée une situation de faiblesse sur le marché pour les joueurs africains et les institutions africaines, les exposant à l’exploitation capitaliste.
12Le deuxième point concerne la manière dont les talents africains sont valorisés. Cela passe par un langage qui les présente comme étant à l’état naturel et manquant de raffinement. Souvent, les jeunes talents africains sont décrits comme des « diamants bruts », de « l’or noir » ou des « matières premières qui doivent être polies », ce qui dénote une qualité naturelle inhérente mais l’absence de culture (Lindberg 2025 : 8, Dubinsky 2023 : 858). Les talents sportifs en Afrique sont ainsi décrits dans le langage de l’industrie extractive européenne, suggérant que, tout comme les minéraux naturels africains, ils auraient besoin d’institutions blanches, telles que les usines en Europe, pour être raffinés et révéler leur véritable valeur (Dubinsky 2023). Ce discours ignore donc complètement l’investissement en temps, en formation et en intelligence qui a permis l’émergence de ces « diamants bruts ». Il en résulte la dévaluation des talents sportifs africains afin qu’ils puissent être acquis à bas prix par les institutions sportives occidentales (Poli 2006), la localisation de leur amélioration future dans les institutions sportives occidentales (Dubinsky 2023) et le transfert ultime de leur valeur vers les structures et institutions sportives occidentales (Darby 2000, 2007).
13Troisièmement, le capitalisme racial ne différencie pas seulement à des fins de fonction productive, il marchandise également la différence elle-même. Comme le soutient Leong, le capitalisme racial « repose sur la marchandisation de l’identité et la renforce » (Leong 2013 : 2152). Il transforme la race en « capital social » susceptible de produire des « rendements sur le marché » (Leong 2013 : 2175). Selon Leong, ce capital social se construit lorsque des personnes ou des institutions blanches améliorent leur position sur le « marché du statut » grâce à leurs interactions avec des personnes non blanches, créant ainsi une image d’inclusion et de « non-racisme » qui peut être exploitée à des fins lucratives. Kovač (2025 : 2725) a expliqué comment les intermédiaires blancs impliqués dans l’exportation de talents bon marché du Cameroun présentent leurs activités comme « l’autonomisation des jeunes hommes marginalisés, en particulier les hommes noirs », développant ainsi un capital social précieux en tant qu’acteurs positifs dans le domaine sportif africain. Plus directement liée à la marchandisation des différences raciales, la construction d’un « style de jeu africain naturel » offre un produit « exotique » susceptible d’attirer l’intérêt et l’admiration des entraîneurs, des fans et des médias (Ungruhe 2013), qui peut être exploité à des fins lucratives. De plus, grâce au discours sur l’inclusion, les clubs de football européens ont élargi leur base de supporters et leur pénétration du marché africain grâce à la popularité de leurs joueurs africains (Akpabli 2023, Onyebueke 2015).
14Le capitalisme racial crée un groupe dominant ancré dans les structures institutionnelles du capitalisme mondial qui détient le pouvoir de perpétuer ces structures, et la race constitue un puissant ancrage pour ces inégalités : « les marqueurs raciaux sont relativement faciles à observer, difficiles à changer et héréditaires, ce qui signifie que ceux qui sont pris au piège dans des systèmes racialisés oppressifs ne peuvent pas facilement s’en échapper » (Bright et al. 2025 : 1100). Les personnes marginalisées doivent donc trouver des moyens pragmatiques de manœuvrer ou de contourner les structures qui limitent leur épanouissement personnel. Cela nous amène à l’essentialisme stratégique en tant que pratique d’agentivité des personnes marginalisées.
15Alors que le capitalisme racial différencie, stratifie et exploite sur la base des identités raciales, l’essentialisme stratégique est une réponse adoptée par les groupes marginalisés pour surmonter leurs désavantages structurels (Spivak 1988). Il s’agit d’une situation dans laquelle les groupes marginalisés adoptent des identités de groupe qui leur sont attribuées afin de favoriser la solidarité, d’atteindre des objectifs politiques ou d’obtenir une représentation, malgré les limites et les problèmes potentiels inhérents à ces identités (Spivak 1988). Souvent adoptée comme mesure temporaire, il s’agit d’une approche tactique et pragmatique visant à atteindre un objectif. Elle consiste, pour les individus et les groupes à s’identifier ou se comporter d’une manière conforme aux étiquettes qu’on leur attribue lorsque cette identification ou cette conformité est comprise par l’individu ou le groupe comme offrant un avantage ou une opportunité de faire avancer leurs intérêts (Eide 2010). Il s’agit d’une expression fonctionnelle de l’agentivité visant à manœuvrer et à transformer une limitation en avantage.
16La pratique de l’essentialisme stratégique (parfois exprimée dans des concepts alternatifs) a été appliquée au sport afin de théoriser la manière dont les minorités raciales et autres acceptent ou se conforment aux étiquettes ethniques qui leur sont attribuées ou à d’autres identités afin d’accéder à la mobilité professionnelle. En utilisant un concept qu’elle décrit comme « privilégiant la différence », Allison (2021) analyse comment le football féminin américain utilise stratégiquement les récits essentialistes du football féminin pour projeter sa valeur et sa reconnaissance à la hauteur du football masculin. La différence est privilégiée en acceptant la « supériorité athlétique » du football masculin, mais en mettant l’accent sur une « moralité genrée » du football féminin supérieure à celle des hommes, démontrée par les « sacrifices de ressources matérielles des footballeuses pour une récompense émotionnelle et l’accent mis sur le changement futur plutôt que sur les conditions actuelles » (Allison 2021 : 158). La supériorité morale contrebalance donc la supériorité athlétique, établissant ainsi la base d’une récompense et d’une reconnaissance égales.
17Les minorités raciales dans le sport peuvent également pratiquer l’essentialisme stratégique. Chez les joueurs africains en Europe, on a observé l’utilisation stratégique d’identités essentialistes attribuées en réponse à leur altérisation (Ungruhe 2015, Engh et al. 2017). Adoptant le concept d’auto-charismatisation, une forme d’essentialisme stratégique, Ungruhe (2013 : 211) explique comment les footballeurs africains en Allemagne « jouent le rôle de l’homme noir » – un rôle qui promet un style habile et élégant différent de celui des footballeurs européens – afin d’obtenir une reconnaissance et une mobilité professionnelle. Engh et al. ont observé une situation similaire chez les footballeuses africaines en Scandinavie, où les joueuses confirment les croyances sur leur supériorité physique supposée, affirmant qu’elle est « unique » et « source de fierté » (Engh et al. 2017 : 78). Elles montrent ce faisant qu’elles comprennent la nécessité de « se comporter d’une certaine manière » afin d’« accroître leur visibilité et leur valeur auprès des clubs scandinaves » (Engh et al. 2017 : 78).
18L’essentialisme stratégique peut également se manifester sous la forme d’une « ségrégation par position » (Eitzen et Sanford 1975). Il s’agit d’un processus par lequel un groupe racial essentialisé se concentre dans des rôles qui correspondent aux forces naturelles supposées de son groupe racial. Également appelé « racist stacking » (Berns et al. 2025), ce processus peut être imposé de l’extérieur, les structures institutionnelles classant les joueurs dans des positions qui correspondent aux qualités essentialisées de leur groupe. Il peut également résulter d’une volonté des joueurs de réagir à ces structures afin de faire progresser leur carrière (Eitzen et Sanford 1975). À travers ce qu’ils décrivent comme une « ségrégation des positions initiée par les Noirs », Eitzen et Sanford affirment qu’en réponse aux structures racistes de sélection dans le football américain, « les Noirs eux-mêmes peuvent passer de positions “centrales” à des positions “non centrales” afin de pouvoir jouer, car ils estiment que leurs chances sont beaucoup plus grandes dans les positions “sûres” » (Eitzen et Sanford 1975 : 954).
19L’essentialisme stratégique, sous ses différentes formes, offre donc un excellent prisme pour comprendre comment les centres de formation de football en Afrique de l’Ouest réagissent au capitalisme racial et à la marchandisation du corps sportif noir dans le sport mondial moderne. Cet article illustre comment la macro-structure dans laquelle les centres de formations interagissent avec le marché international des talents est fondée sur les principes du capitalisme racial et comment leurs constructions de soi, leurs pratiques de sélection et de développement des talents constituent, bien que problématiques, une pratique d’agentivité sous la forme d’un essentialisme stratégique.
20Les données de la recherche sont basées sur quatre entretiens approfondis menés par l’auteur entre septembre et novembre 2024 avec des entraîneurs principaux de quatre centres de formation de football au Nigeria, identifiées ici comme R1-4, représentant respectivement les centres de formation 1 à 4. Les discussions avec R1 et R2 ont eu lieu dans le cadre d’entretiens en ligne en septembre et octobre 2024, respectivement, tandis que les discussions avec R4 et R3 ont eu lieu dans le cadre d’entretiens en face-à-face au Nigeria en octobre et novembre 2024, respectivement. R1-3 sont titulaires d’un diplôme universitaire ou d’un diplôme d’études supérieures et ont suivi des cours de coaching certifiés. R1 est titulaire d’une licence C de l’UEFA, tandis que R4 ne possède aucune certification officielle en matière de coaching.
21Chacun de ces centres de formation figure dans une typologie (types 1 à 4) des centres de formation de football en Afrique de l’Ouest, tels que les ont classés Darby et al. (2007). Le centre de formation 1 est de type 1 (c’est-à-dire un centre de formation fondé par des clubs africains locaux ou des fédérations nationales) ; le centre de formation 2 est un chevauchement entre le type 2 (c’est-à-dire les collaborations et les partenariats entre un centre de formation local et un club européen) et le type 1 ; le centre de formation 3 est de type 3 (c’est-à-dire des installations privées financées par des entreprises ou des fondations) ; et le centre de formation 4 est de type 4 (c’est-à-dire des installations temporaires, non affiliées et pauvres). Les centres de formation 1 à 3 fonctionnent de manière plus formelle et recrutent leurs stagiaires par le biais d’essais ouverts ou sur invitation, de recommandations et de repérage lors de compétitions locales. En outre, les stagiaires sont généralement hébergés dans les locaux des centres de formation, où ils sont nourris et pris en charge. Ces centres de formation visent principalement à exporter des talents vers les pays de deuxième rang de l’UEFA ou vers les divisions inférieures des pays de premier rang de l’UEFA. La plupart des recruteurs qui visitent ces centres de formation travaillent pour ces clubs européens ou pour des agences de recrutement liées à ces clubs.
22L’étude a examiné les considérations et les pratiques en matière de recrutement de talents dans les centres de formation, ainsi que leurs relations avec leurs partenaires internationaux, tels que les intermédiaires et les clubs. Parmi les thèmes abordés au cours de l’étude, citons notamment les qualités que les centres de formation recherchent chez les joueurs africains, le profil type d’un joueur susceptible d’être recruté par les centres de formation et les raisons pour lesquelles ils se concentrent sur ce type de profil, ainsi que le rôle des partenariats internationaux dans le type de joueurs recrutés par les centres de formation, etc. Certaines des données contenues dans le présent document ont déjà été utilisées dans Ejekwumadu (2025). Les extraits d'entretiens sont utilisés ici pour étayer l’interprétation. Les opinions exprimées dans les citations reflètent généralement les sentiments communs qui se dégagent de l’ensemble des données.
23Il est important de rappeler que les centres de formation de football en Afrique de l’Ouest sont principalement créés pour former de jeunes talents destinés à l’exportation (Darby et al. 2022, Dubinsky 2022, Kovač 2021, Darby et al. 2007). À cet égard, ce sont des institutions dont les activités s’inscrivent pleinement dans la dynamique de la production capitaliste mondiale dans le domaine du sport et sont dictées par celle-ci (Darby et al. 2022). Dans cette section j’analyserai le discours et les pratiques de ces centres de formation et la manière dont ils s’alignent stratégiquement sur les points nodaux à travers lesquels le projet capitaliste racial se manifeste dans le sport : le rôle attribué aux Africains, la manière dont les talents sont valorisés et la manière dont l’identité est marchandisée.
24Les répondants des centres de formation de football participant à cette étude partageaient l’opinion selon laquelle les Africains sont dotés de qualités physiques exceptionnelles, telles que la force, la vitesse et l’endurance, supérieures à celles des joueurs européens et d’autres groupes. Selon eux, cela distingue les Africains et les rend particulièrement aptes à remplir certains rôles sur le terrain. À cet égard, R3 a déclaré que la meilleure qualité de la majorité des joueurs africains est leur « force ». R4 était encore plus catégorique :
La force, l’énergie, est l’un des meilleurs atouts que Dieu a accordés aux joueurs africains. Ils sont très physiques. C’est un don. Il est très rare de voir un joueur africain qui ne soit pas énergique. C’est très, très rare. Très rare. Ils peuvent s’entraîner pendant quatre heures et ils veulent encore s’entraîner davantage. Ils peuvent jouer trois matchs dans la même journée et se sentir encore en forme (R4).
25J’ai proposé d’interpréter cette forme de discours comme « l’internalisation de l’essentialisme de l’africanité », résultant d’un racisme intériorisé (Ejekwumadu 2025 : 7-9). Si le racisme intériorisé offre une perspective significative, il ne permet pas de comprendre pleinement le rôle de ces centres de formation de football dans le contexte structurel du capitalisme racial. Un examen plus approfondi des récits sur l’exceptionnalisme physique du corps africain par ces répondants révèle à quel point cet essentialisme est également stratégique. Soutenant cet exceptionnalisme physique et tissant un récit qui positionne stratégiquement l’essentialisme à son avantage, R2 a fait valoir que si l’éducation peut améliorer les qualités physiques d’autres groupes, elle ne peut rivaliser avec les qualités physiques forgées par la nature – « un paramètre par défaut » :
Les homologues européens se sont également améliorés en termes de nutrition et de travail physique sur le terrain de football, etc. Ici, c’est plutôt une caractéristique par défaut pour les Africains […]. Si vous retirez le footballeur et que vous laissez la personne, l’être humain dans sa configuration par défaut, vous trouverez toujours la personne physiquement dominante (R2).
26Si le racisme intériorisé peut contribuer à ces notions essentialistes du soi, en éliminant la possibilité d’atteindre l’idéaltype de la perfection physique par l’entraînement, R2 réduit la disponibilité des qualités physiques idéal-typiques essentialisées au groupe africain. Ici, il adopte les constructions essentialistes et le langage du capitalisme racial pour créer un marché du travail exclusif qui sert les objectifs d’exportation de talents des centres de formation de football. Cela devient plus évident dans les commentaires suivants, où il affirme que les clubs européens qui cherchent à pourvoir certains postes ont tout intérêt à se tourner vers les talents africains :
Chaque club recherche un certain type de joueur pour occuper un certain poste ou remplir un certain rôle. Ainsi, si vous êtes une équipe qui apprécie les milieux défensifs capables de récupérer le ballon, de contrer les attaques, de couvrir beaucoup de terrain, votre profil correspondra très probablement à celui d’un joueur africain, car l’histoire a montré que ce type de joueurs provient généralement d’Afrique (R2).
27Ayant créé une exclusivité et un marché de niche, les centres de formation de football sélectionnent donc stratégiquement les stagiaires afin de pourvoir « les bons postes ». La sélection des talents dans ces centres de formation de football suit donc le cadre essentialiste du capitalisme racial, en donnant la priorité aux joueurs dotés de qualités physiques exceptionnelles telles que la taille, la vitesse et la force :
Dans le football, bien sûr, on recherche des milieux de terrain qui ont une certaine carrure. Ce n’est pas seulement important, c’est très important. La carrure du joueur, sa taille, sa quantité d'énergie. Certains joueurs ont un VO2 max très faible. Et il y a une limite à ce que l’on peut faire pour s’améliorer. Peut-être que cela est dû à la taille de leurs côtes et à leur incapacité à retenir beaucoup d’oxygène. Ils ont donc des difficultés en matière d’endurance et autres (R1).
28Pour obtenir un avantage concurrentiel, il faut se conformer, séparer et classer (Eitzen et Sanford 1975, Berns et al. 2025) selon les profils physiques et les positions qui « conviennent » au corps sportif africain racialisé et essentialisé :
Si vous voulez atteindre les cinq meilleures ligues européennes, vous avez besoin de joueurs qui correspondent à ces caractéristiques physiques, en particulier lorsqu’ils viennent d’Afrique (R2).
29Dans le cadre du capitalisme racial, les qualités essentialisées sont considérées comme communes et immuables, ce qui implique qu’elles sont reproductibles dans le temps au sein d’une population donnée. Ce sentiment s’exprime dans les activités des intermédiaires qui recherchent des talents dans ces centres de formation. Non seulement ils recherchent les qualités physiques idéales associées au corps sportif africain, mais ils cherchent également à reproduire d’autres qualités qui lui sont associées chez un jeune doppelgänger (sosie) de joueurs africains établis en Europe. Cette « recherche du prochain Paul Pogba » (Ejekwumadu 2025) fournit un marché pour l’approvisionnement du prochain joueur X ou joueur Y. Ironiquement, alors que les cadres essentialistes fonctionnent sur la notion de qualités de groupe existant dans un état naturel immuable – base de l’abondance et de la reproductibilité des qualités supposées au sein du groupe –, les centres de formation de football ne cueillent pas ce type de joueurs sur des arbres à talents, elles les forment et les élèvent, ce qui va à l’encontre du principe même d’un avantage naturel supposé :
Notre priorité, ce sont les joueurs qui sont devant nous. Peuvent-ils faire mieux que la semaine dernière ? Et se rapprochent-ils du modèle qui nous sert de référence ? À qui ce joueur doit-il ressembler ? Bien sûr, il doit rester lui-même. Mais bien sûr, il faut un modèle si l’on veut vendre, car les clubs européens sont toujours à la recherche de modèles : « Oh, nous avons besoin d’un milieu de terrain comme Pogba ; nous avons besoin d’un attaquant comme Lukaku ». Il faut donc aussi voir ces modèles réduits dans les talents que l’on a, même s’ils n’ont encore que 14 ans. Ce garçon ressemble à un Osimhen en devenir, alors commencez à le guider dans cette direction (R1).
30Cependant, la volonté de créer des « modèles réduits » est stratégique à plusieurs égards. Tout d’abord, elle soutient le cadre de l’exceptionnalisme africain qui crée une exclusivité et stimule la demande pour ces joueurs. R3 souligne cette exclusivité qui alimente la recherche de ces modèles :
On voit rarement un joueur européen capable de courir sur tout le terrain, de faire le tour du terrain, de courir pendant tout le match sans s’arrêter. C’est difficile. Une personne comme N’golo Kante, comme on l’a dit, couvre le terrain comme l’eau recouvre toute la surface… Les Européens en sont conscients… Ils vont maintenant l’intégrer à leur technicité (R3).
31Les « modèles réduits » incarnent également le très précieux « style africain authentique » qui est un argument de vente pour les joueurs africains en Europe (Ungruhe 2013). Par exemple, la démarche dégingandée de l’ancien international togolais et joueur d’Arsenal Emmanuel Adebayor et sa ressemblance avec un autre ancien joueur d’Arsenal et international nigérian, Kanu Nwankwo, ont souvent été un sujet de comparaison et d’admiration pour les fans et les médias. De la même manière, la carrure et le style de Lukaku, ainsi que son transfert à Chelsea, ont suscité des allusions similaires à Didier Drogba. Enfin les « modèles réduits » donnent une impression d’abondance. Après tout, un « milieu de terrain à la Pogba » ou un « attaquant à la Lukaku » peuvent toujours être reproduits ici.
32L’abondance est également présentée dans le discours sur les ressources naturelles. Les gisements de ressources naturelles en Afrique sont souvent décrits en fonction de l’importance de leurs réserves, par exemple « des milliers de milliards de mètres cubes de gaz », « des milliards de barils de pétrole » et « des millions de carats de diamants », etc. Le langage utilisé par ces centres de formation pour parler de l’extraction des ressources naturelles n’est pas seulement une forme de racisme intériorisé, mais aussi un moyen d’exprimer l’abondance.
Je pense également qu’il est important de mettre en place un mécanisme permettant de former ces joueurs professionnels africains, car beaucoup d’entre eux sont comme des diamants bruts et je pense que certains d’entre eux ne bénéficient pas de la visibilité qu’ils méritent ou dont ils ont besoin. Il y a donc beaucoup à faire pour les aider à devenir le produit fini que le marché européen ou étranger recherche (R2).
33R2 réitère la qualité « naturellement inhérente », mais ironiquement crée en même temps une contradiction avec le processus de culture, nécessaire pour amener le « diamant brut » à un état semi-transformé prêt à l’exportation. Comparer les talents du centre de formation à des minéraux naturels renforce non seulement l’exclusivité essentialiste naturelle du corps sportif africain, mais suggère également qu’une chaîne d’approvisionnement peut être mise en place pour répondre de manière durable à la demande de l’économie européenne des talents sportifs. On peut l’observer dans la manière dont R4 s’appuie sur un discours axé sur la nature en décrivant les stagiaires du centre de formation comme « doués » et « talentueux », tout en mettant l’accent sur le discours de l’abondance :
Nous avons beaucoup de bons joueurs que les gens louent et dont ils souhaitent même qu’ils soient repérés. Ces jeunes garçons sont doués, talentueux (R4).
34La rhétorique des ressources naturelles met également l’accent sur l’accessibilité financière, une composante importante du corps africain dans le capitalisme racial (Henry et Danns 2020). Non seulement il doit être présent en grande quantité, mais il doit également être bon marché, accessible et prêt à être expédié. En outre, la rhétorique des ressources naturelles traduit une volonté de transférer de la valeur aux institutions sportives européennes, un processus qui permet aux talents de bénéficier, comme le dit R2, de « la visibilité qu’ils méritent ».
35Si les discours sur l’inné et l’acquis semblent contradictoires, ils sont en réalité complémentaires dans l’utilisation stratégique de l’essentialisme par les centres de formation de football. L’inné, en tant que fondement des qualités intrinsèques des groupes, est indissociable du capitalisme racial. Il établit un « ordre naturel » des espèces, des hiérarchies de mérite et une différenciation des rôles. À cet égard, la création d’une niche exclusive n’est possible que sur la base de cet ordre naturel. Cependant, les « diamants bruts » doivent être extraits et traités jusqu’à ce qu’ils soient prêts à être expédiés. Ces centres de formation de football se présentent comme les mines qui jouent le rôle inévitable de sélectionner, trier et alimenter la chaîne d’approvisionnement des talents sportifs africains – la « matière première essentielle » de l’industrie du football (Darby et al. 2022 : 30) – afin de pourvoir les « bons postes » dans le football européen.
36La ségrégation par postes ou « racist stacking » (Eitzen et Sanford 1975, Berns et al. 2025), qui impose la concentration de groupes raciaux à certains postes, peut faciliter la répartition différentielle des récompenses entre les différentes nationalités dans le sport (Farnell et al. 2024), avec des salaires plus bas attribués aux postes défensifs (Butler et Coates 2022), qui sont principalement occupés par des minorités noires (Berns et al. 2025, Edward 1973). Même si la discrimination salariale a diminué pour d’autres minorités, les données montrent qu’elle persiste pour les joueurs noirs non européens (Deschamps et Sousa 2021), dont beaucoup sont de nationalités africaines. Afficher l’abondance et l’accessibilité financière est donc une garantie de main-d’œuvre sportive africaine bon marché pour occuper les postes à bas salaire où les joueurs d’origine africaine sont principalement concentrés et pour satisfaire les impératifs de profit du capitalisme racial.
37De plus, l’accessibilité financière signifie que lorsque le corps sportif africain, en tant que marchandise, est transféré vers des institutions sportives occidentales, les clubs peuvent maximiser leurs profits en revendant les joueurs à un prix plus élevé après leur « perfectionnement » (Poli 2006). Il s’agit là de propositions attrayantes pour les clubs européens qui souhaitent approfondir le marché d’exportation des talents africains (Darby 2000), au bénéfice des centres de formation de football.
38L’adoption de cadres essentialistes n’est donc pas seulement le produit d’un racisme intériorisé, mais aussi d’une agentivité : une démarche stratégique et pragmatique de la part des centres de formation de football afin de se créer des opportunités pour s’approprier la valeur d’un marché qui désavantage et exploite structurellement la main-d’œuvre noire. Cependant, cette situation est également source d’une multitude de problèmes. Tout d’abord, elle peut renforcer les stéréotypes et les préjugés à l’égard des peuples africains au-delà du sport. À cet égard, les croyances relatives à la différence et à l’infériorité sont considérées comme naturelles, ce qui nuit encore davantage à l’inclusion et au progrès des Africains marginalisés (Ungruhe 2013). Par ailleurs, j’ai souligné comment ce cadre essentialiste sape le développement des talents sportifs locaux, limite la progression des joueurs de petite taille et réduit la diversité du vivier de talents pour l’économie locale du football. J’ai également fait part de mes préoccupations concernant le cadre essentialiste qui oblige l’économie locale de développement des talents à dépendre excessivement du marché européen des transferts (Ejekwumadu 2025).
39Les données présentées illustrent la façon dont la dynamique du capitalisme racial dans l’industrie sportive mondiale façonne l’utilisation stratégique de récits et de cadres essentialistes dans les centres de formation de football en Afrique de l’Ouest. Elles montrent qu’il s’agit d’une expression de l’agentivité au sein de structures mondiales qui créent des barrières sociales pour les Africains et les exploitent. Si cela peut permettre aux centres de formation de football d’atteindre leurs objectifs commerciaux, cela peut également renforcer les préjugés et nuire au progrès social. Cette situation nécessite des efforts plus concertés pour démanteler les structures racistes profondément enracinées qui marginalisent les autres racialisés. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour trouver des moyens efficaces de lutter contre les institutions et les structures qui soutiennent ces cadres essentialistes et ces hiérarchies raciales.