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Hors dossier

Pour une approche intersectionnelle de l’engagement politique de « femmes asiatiques » en France. Une typologie de la conscientisation des rapports de race et de genre

Yong Li et Simeng Wang
Traduction(s) :
Intersectional Approach to the Political Engagement of “Asian Women” in France. A Typology of Trajectories Toward Race and Gender Awareness [en]

Résumé

À partir des récits de vie de femmes diplômées de l’enseignement supérieur originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est recueillis dans le cadre de l’enquête REACTAsie, cet article vise à étudier la façon dont ces personnes prennent conscience de l’imbrication des rapports sociaux de race et de genre, et s’engagent pour lutter contre ces minorisations croisées. Il s’agit de complexifier l’analyse intersectionnelle de la politisation des personnes racisées en croisant deux variables jusqu’ici peu étudiées en France : les positions sociales d’origine et d’arrivée (trajectoire sociale ascendante ou reproduction sociale) d’une part et la génération migratoire (descendant·e ou migrant·e) d’autre part. En soulignant l’importance des espaces nationaux de socialisation et la temporalité de la prise de conscience des différents rapports sociaux de domination, est construite une typologie avec trois cheminements qui conduisent ces femmes s’identifiant comme « Asiatiques » et socialement dotées à se politiser autour de la race et du genre.

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Notes de l’auteur

Nous remercions les évaluateurs·trices anonymes de cet article, les rédacteur·trices en chef de la revue Appartenances & Altérités Jocelyne Streiff-Fenart et Dominique Vidal, ainsi qu’Élodie Druez pour sa lecture attentive des versions précédentes de ce papier.

Texte intégral

1. Introduction

1À partir de cas de femmes originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est – primo-arrivantes et descendantes – de classes moyennes et supérieures, cet article a pour objectif d’étudier la façon dont ces personnes prennent conscience de l’imbrication des rapports sociaux de race et de genre, et s’engagent pour lutter contre ces minorisations croisées. Prolongeant une approche intersectionnelle de l’engagement politique (Garcia 2012, Direnberger et El-Shikh 2023, Karimi 2023), nous montrons comment la trajectoire migratoire, tout comme les positions de classe, de genre et de race, participent à façonner l’expérience de la minorisation et le rapport au politique des jeunes diplômées issues de minorités asiatiques. Ici, le politique est entendu au sens large et renvoie au rapport au monde et à la politique des individus (Druez et Durand 2024 : 549). Il s’agit de s’intéresser au processus par lequel l’individu prend conscience de sa minorisation et la manière dont cette conscientisation le conduit à s’impliquer et se positionner dans les conflits fondamentaux qui structurent la société, ce que Duchesne et Haegel désignent par le terme de conflictualisation (2003). Notre hypothèse postule l’existence de différents cheminements de conscientisation des rapports sociaux de domination dans lesquels les individus articulent différemment le féminisme et l’antiracisme. Nous proposerons une typologie autour des temporalités et des espaces de la conscientisation à partir des biographies des femmes d’origine asiatique enquêtées.

2Il convient préalablement de rappeler que, dans le contexte français, la catégorie d’« Asiatiques » résulte d’un processus d’altérisation qui est intrinsèquement lié à l’histoire de l’impérialisme français et du colonialisme (Gandon et Wang 2023). Dans la représentation majoritaire, les personnes originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est, quel que soit leur pays d’origine, constituent une communauté discrète et non revendicative, même si les historiens nous livrent des récits de « protestation » voire de « révolte » de travailleurs chinois et indochinois depuis plus d’un siècle (Dornel 2023, Luguern et al. 2023). Les années 2010 ont vu les manifestations organisées par des personnes de classes populaires d’origine asiatique contre le racisme (Chuang 2017, Li, Hayakawa et Wang 2023). Plus récemment, dans le contexte de la pandémie du Covid-19 (Wang et Madrisotti 2023), nous assistons à l’émergence d’un « nouvel antiracisme asiatique » faisant référence au concept d’intersectionnalité (Crenshaw 1991) et au mouvement décolonial, porté par une frange de descendant·es originaires de l’Asie de l’Est et du Sud-Est et de jeunes migrant·es diplômé·es (Luu et Zhou-Thalamy 2022). Dans ce mouvement, la catégorie d’« Asiatiques » est de plus en plus revendiquée et appropriée par les acteurs et actrices en lutte. Elle constitue une identité politique face à l’universalisme républicain et au racisme systémique, à l’image des autres identités minoritaires comme « Noires » et « Arabes », tel que l’écrit la journaliste et militante antiraciste d’origine vietnamienne Linh-Lan Dao (Dao 2025).

3Or, les trajectoires biographiques des jeunes d’origine asiatique engagés politiquement restent peu connues et font rarement l’objet d’investigation dans les sciences sociales françaises. Par quel processus biographique et réflexif les jeunes asiatiques socialement doté·es se politisent-ils et elles autour des thèmes de la race et du genre ? Comment se construit leur relation avec la critique féministe et antiraciste ? Comment la conscientisation des rapports de domination imbriqués influe-t-elle sur leur rapport au monde, leur orientation politique, et leurs pratiques d’engagement quotidiennes ? Ces questions soulèvent des enjeux scientifiques et politiques d’autant plus importants que les Asiatiques font l’objet d’une invisibilisation dans les discours publics français, dans le contexte de la centralité du conflit de la société française avec l’immigration maghrébine et sur un axe « christianisme-islam » (Lamont 2001, Pingault 2004, Hajjat et Mohammed 2016). Ce statut d’invisibilité aurait des impacts sur les modalités de socialisation politique des jeunes d’origine asiatique et sur leurs formes de (non) engagement politique (Santarromana et Wang 2023). Pour comprendre les postures des jeunes d’origine asiatique face à différentes formes de minorisation, il est nécessaire d’étudier plus attentivement les mécanismes, agent·es, instances et contextes de socialisation politique (Bargel et Darmon 2017, Bargel 2009).

4Dans cet article, l’analyse sera centrée sur les trajectoires féminines de politisation. La focale sur les femmes engagées s’appuie sur un pan de travaux soulignant l’effet conjoint du genre et de la classe dans la conscientisation de race ou l’engagement politique de personnes d’origine asiatique (Wang et Madrisotti 2023, Wang et al. 2023). Elle est en phase avec le constat selon lequel plusieurs femmes d’origine asiatique de classes moyennes et supérieures – Linh-Lan Dao, Grace Ly, Julie Hamaïde – sont des actrices majeures des luttes antiracistes postcoloniales et décoloniales au cours de la dernière décennie (Humbert Wozniak 2019, Wang 2023). Par cette approche, nous réinterrogeons la notion d’intersectionnalité (Collins et Bilge 2020), qui est à la fois un outil réflexif, une pratique politique pour les acteurs sociaux (Chun, Lipsitz, et Shin 2013, Roth 2021) et une perspective conceptuelle pour les chercheur·es qui s’efforcent de saisir une réalité sociale (Direnberger et El-Shikh 2023). En France, la perspective intersectionnelle a été mobilisée dans l’étude des trajectoires de militant·es minorisé·es, notamment les femmes musulmanes luttant contre le racisme, le sexisme et l’islamophobie (Direnberger et El-Shikh 2023, Garcia 2012, Karimi 2023). En nous focalisant sur les femmes d’origine asiatique de classes moyennes et supérieures, cet article invite à ne pas « réduire les rapports sociaux de pouvoir à leur partie dominée » (Trawalé 2018 : 23), à prêter attention à l’expérience des individus occupant des positions ambivalentes : privilégiées sur le plan de la classe sociale et minorisées sur d’autres plans (Dazey et al. 2024).

5Notre contribution se distingue de la plupart des travaux existants sur l’engagement politique de personnes d’origine asiatique en France, qui mettent leur focale sur les mobilisations collectives (Chuang 2017, Wang 2019). Nous nous efforçons d’introduire une perspective processuelle de l’engagement politique des minorités (Fillieule 2001). Dans le triptyque « socialisation-conscientisation-politisation », c’est la socialisation qui fournit les soubassements de la construction de l’individu. Les dispositions incorporées dans le passé constituent le filtre des expériences à éprouver et incorporer plus tard (Darmon 2023), conditionnant en large partie les possibilités et les modalités de conscientisation des rapports sociaux de domination et de politisation de l’individu. Nous accordons une attention particulière aux processus de socialisation raciale (Brun 2022, Blassel 2021) et de socialisation politique.

6Dans un premier temps, nous présenterons le corpus de l’enquête REACTAsie afin de mieux cerner les spécificités des femmes politisées autour des rapports de race et de genre ici étudiées. Dans un deuxième temps, nous nous attellerons à étudier les différents cheminements de la conscientisation des rapports de race et de genre chez ces femmes de classes moyennes et supérieures. Dans un dernier temps, nous discuterons une typologie de conscientisation des rapports sociaux et soulignerons les principaux apports de l’article.

2. Corpus empirique de l’enquête REACTAsie et profils des femmes asiatiques politiquement engagées

  • 1 Né d’un partenariat entre le réseau de recherche « Migrations de l’Asie de l’Est et du Sud-Est en F (...)

7Cet article s’appuie sur les données empiriques recueillies dans le cadre de l’enquête REACTAsie1, comportant un volet recherche et un volet action. Le volet recherche vise à comprendre les expériences du racisme et des discriminations des jeunes diplômé·es perçu·es comme asiatiques en France. Entre décembre 2020 et juillet 2022, l’équipe de recherche a réalisé 32 récits de vie auprès de jeunes diplômé·es originaires des pays et des régions de l’Asie de l’Est et du Sud-Est (Chine continentale, Japon, Corée, Hong Kong, Taïwan, Vietnam, Cambodge, Laos, Philippines). Parmi les enquêté·es (20 femmes et 12 hommes), 26 possèdent un niveau d’études bac+5 ou supérieur (dont 4 titulaires d’un diplôme de doctorat), 17 appartiennent à la catégorie « cadres et professions intellectuelles supérieures », 4 sont artisans, commerçants et chefs d’entreprise, et 10 sont étudiant·es. Les entretiens biographiques ont été menés en français, en anglais, en japonais ou en chinois, et traduits et retranscrits intégralement en français.

8Bien que le volet recherche et le volet action aient été réalisés de façon autonome – la participation à un volet ne conditionne nullement la participation à l’autre –, plusieurs enquêté·es ont décidé de participer au volet action du projet sous forme d’une mini-série comprenant 5 épisodes de vidéos, diffusés sur les réseaux sociaux. C’est le cas des deux enquêtées, Amélie et Mia (voir infra) qui se sont posées en héroïnes dans deux épisodes de la mini-série. Ici, notre analyse tient compte non seulement des discours recueillis lors de l’entretien avec elles, mais également des actes et des discours de ces enquêtées durant le tournage de la mini-série.

9Bien que la question de recherche soit centrée sur les discriminations et le racisme, la méthode de récit de vie permet d’éclairer les expériences de minorisation des enquêté·es dans différents domaines sociaux, mais également leur processus de conscientisation des rapports sociaux. L’analyse des données révèle la diversité de postures individuelles face à la minorisation raciale chez les jeunes d’origine asiatique socialement doté·es (Wang et al. 2022). Si la quasi-totalité des enquêté·es, hommes et femmes, rapportent des épisodes d’injustice et de violence que les chercheur·es peuvent qualifier de racistes, les enquêtés ne mobilisent pas tous une grille de lecture raciale pour interpréter leur vécu. Cette tendance à nier ou minimiser les incidents rapportés, récurrente chez les migrantes japonaises interrogées, peut être interprétée comme une posture de déni ou d’indifférence face aux micro-agressions, et interroge la connaissance de l’individu sur le racisme (Hayakawa 2025). De plus, les personnes qui reconnaissent le caractère raciste de leur vécu ne considèrent pas nécessairement leurs expériences comme relevant d’une condition minoritaire partagée, ou d’une inégalité structurelle. À ce titre, Léna (26 ans, née en Chine et ayant grandi en France, étudiante en médecine) interprète le harcèlement raciste qu’elle a vécu au lycée sur un plan strictement individuel (« j’ai tourné la page, ça ne m’affecte plus »). Pour faire face au racisme anti-asiatique, elle défend une intégration color blind basée sur les mérites et les efforts personnels : « Ils [les Français] discriminent parce que je pense aussi ils trouvent que nous on reste trop entre nous… après pour réagir c’est sur le long terme : plus on essaye de s’intégrer, plus ça sera facile de ne plus avoir des préjugés ».

10Les vécus de la violence à caractère à la fois raciste et sexiste/sexuel constituent une expérience partagée pour les migrantes et les descendantes d’immigrés issues de pays et de régions divers, ce qui les distingue de leurs homologues masculins. Cette violence se traduit souvent par du harcèlement et des agressions dans la rue (interjection verbale, regards appuyés, harcèlement, violence verbale et physique), ou par du harcèlement sexuel dans le monde du travail. Dans les entretiens, les enquêtées soulignent également le lien entre les représentations stéréotypées et la fétichisation du corps des femmes asiatiques dans la sphère intime, dans des relations amoureuses (voir les cas de Selma et d’Amélie infra). Néanmoins, seule une partie minoritaire des femmes enquêtées considèrent la race et le genre en tant que principes de clivages fondamentaux de la société, et appellent à lutter contre simultanément ces deux rapports de domination structurels.

11Dans cet article, nous nous pencherons sur cette frange de femmes politisées autour de la race et du genre. Parmi elles, nous pouvons identifier trois profils distincts : tout d’abord, les descendantes des migrant·es prolétaires originaires de Wenzhou, ayant connu une ascension sociale. Wenzhou est une ville-préfecture dans la province du Zhejiang à l’est de la Chine. Les flux migratoires en provenance de cette contrée, constituant une main-d’œuvre non qualifiée, se sont intensifiés à partir des années 1980, alimentant le marché ethnique du travail en France et constituant le socle de l’entrepreneuriat diasporique (Yun, Lévy et Poisson 2006, Poisson 2005). Pour migrer, les membres des familles Wenzhou (maris, femmes, parfois les enfants aînés) se sont souvent séparés et arrivent en France en plusieurs temps. Comme beaucoup de descendant·es relatent : les premières années de leur séjour en France sont marquées par la grande précarité administrative et sociale mais les parents parviennent plus tard à une ascension économique (Wang 2017). Deuxièmement, les descendantes des réfugié·es sud-est asiatiques, appartenant aux élites sociales de leur pays d’origine avant l’émigration, qui ont accédé à la nationalité française et aux statuts de classe moyenne en France (Meslin 2023). Troisièmement, les migrantes primo-arrivantes issues des classes moyennes ou supérieures dans leurs pays de départ, ayant un parcours plus cosmopolite et souvent venues en France pour des études supérieures (Li et Wang 2021).

3. Trois chemins de conscientisation des rapports de race et de genre chez les migrantes et descendantes de classes moyennes et supérieures

12Dans cette section, nous examinons de plus près les trajectoires de conscientisation des femmes asiatiques politisées. Toutes ces femmes racisées occupant des positions en haut de l’espace social, leurs trajectoires se différencient pourtant de manière significative du point de vue de l’origine sociale et de la génération migratoire.

3.1. Conscientisation précoce des rapports de genre et conscientisation tardive des rapports de race chez les descendantes issues des classes populaires

13Pour les descendantes, le fait d’avoir grandi en France et d’être exposées aux formes genrées de la racialisation ne préjuge pas la formation simultanée des consciences antisexiste et antiraciste. Nous pouvons identifier, dans une approche idéal-typique, un premier type de cheminement caractérisé par une conscientisation précoce des rapports de genre et une conscientisation tardive des rapports de race.

14C’est ce qu’a vécu Selma, née en 1983 à Paris, et créatrice de contenu sur Internet. Ses parents sont migrants économiques originaires de Wenzhou (Chine) venus en France dans les années 1980. Fille aînée de ses parents, Selma a grandi au milieu des machines de confection et des marchandises. Elle devait aider ses parents dans leur travail, faire du ménage, les accompagner dans leurs démarches administratives, mais également s’occuper de son petit frère. Elle décrit sa mère comme sexiste, et ses proches comme étant intéressés seulement par l’argent. Sa famille l’a par ailleurs empêchée de faire des études longues et l’a poussée à se marier avec un homme chinois.

15Très affectée par ces conditions d’existence difficiles, Selma a été très tôt consciente de sa condition de fille d’immigrés. Son récit montre comment, pendant son adolescence, le désir de s’émanciper des normes traditionnelles de genre de son milieu social d’origine et de prendre ses distances avec sa famille l’a amenée à rejeter le patriarcat ainsi que son identité asiatique. Selma souhaitait se construire sur ce qu’elle considère être le « modèle français » : poursuivre des études prestigieuses, exercer une profession qualifiée et être autonome dans ses choix matrimoniaux. Elle a brillamment réussi son DUT informatique (bac+2) et est devenue cadre dans une entreprise privée. Contre la volonté de ses parents, elle s’est mariée avec un homme ouzbek et a donné naissance à un petit garçon en 2019.

16Animée par une volonté d’assimilation à la majorité blanche, Selma était très peu consciente des rapports de race pendant son adolescence et une partie de l’âge adulte. Elle se considérait comme blanche. Elle estimait être relativement épargnée par le racisme parce qu’elle a la peau claire et de grands yeux. Les quelques manifestations du racisme qu’elle a vécues, elle les minimisait en les qualifiant de moqueries. Ayant intériorisé la dichotomie entre « l’égalité des sexes occidentale » et « le patriarcat asiatique » produite par les discours dominants (Pyke et Johnson 2016, Collins 2022), Selma tendait à idéaliser le groupe majoritaire. Dans ses relations amoureuses, elle se tournait uniquement vers des partenaires blancs ou métis (« j’avais une sorte de racisme internalisé »). Son premier petit ami français se révélait être fétichiste des femmes asiatiques (« il avait déjà toutes ses petites amies avant c’étaient des Asiatiques. Même après moi c’était une autre Chinoise… »). Dans son récit, Selma revient sur la honte qu’elle a éprouvée pendant sa scolarité à l’école primaire à Orléans, un univers qu’elle décrit comme typiquement blanc. Elle évoque l’état de déni dans lequel elle se trouvait pendant son adolescence et une partie de son âge adulte :

Petit à petit j’ai commencé à avoir honte de ce que mes parents faisaient j’ai commencé à… et moi j’avais cette envie d’être comme les petites filles blanches qui elles avaient beaucoup de choses […] et c’est injuste par rapport à mes parents qui ont galéré, qui sont immigrés. En fait ce statut d’enfant d’immigrés était très dur pour moi à gérer parce qu’il y avait vraiment ce décalage entre ce que je voyais, ce que je voulais, ce que j’étais et ce que mes parents attendaient de moi […]. Ils voulaient que je grandisse, que je me marie avec un Chinois, que j’ouvre un commerce. Et le truc c’est que je me disais, mais pourquoi ils me forcent à vouloir être comme eux alors qu’en fait c’est horrible, pour moi c’était vraiment horrible la façon dont à quel point ils travaillaient enfin c’est une expression chinoise, ils travaillaient comme des bœufs. […] Et euh moi je voyais ma liberté, j’étais plus en recherche de liberté, j’étais plus en recherche d’une affirmation de moi-même et de créer ma vie comme moi je le souhaitais et peut-être plus sur le modèle euh français. […] C’était quelque part bah à l’époque j’ai… j’étais plus dans le déni de ma culture asiatique je me présentais plus en tant que personne assimilée blanche.

17Cependant, plusieurs événements ont conduit Selma à prendre conscience de la discrimination raciale et à s’engager en tant que « femme asiatique ». Après six ans de vie professionnelle en tant que consultante en sécurité informatique, elle est devenue coach de vie pour aider d’autres femmes à « décharger le poids social » et à réussir leur reconversion professionnelle en utilisant son propre parcours comme une ressource pour aider les autres femmes :

Je pense qu’il y a beaucoup de mon mal-être que j’ai eu pendant toute ma jeunesse et jusqu’à la fin c’est parce qu’on m’a limitée, c’est parce qu’on m’a vue en tant que femme chinoise et qu’on a décidé pour ma vie et à chaque fois j’ai dû me battre pour m’émanciper…

18Selma s’est alors rendu compte qu’elle partageait la même expérience de minorisation de genre et de race que de nombreuses femmes racisées. C’est ainsi que les blogs qu’elle a publiés sur la condition des « femmes asiatiques », en parallèle avec ses activités de coach de vie, ont suscité de vives réactions de ses lectrices de différentes origines :

Je pensais être la seule à aussi mal le vivre […] et en fait depuis que j’ai lancé mon compte que j’ai fait « être femme asiatique » et euh y a des femmes vraiment asiatiques [mais aussi] de plein d’origines qui sont venues me voir en me disant « mais moi aussi je le ressens comme ça ». Mais il y a des femmes… de la communauté turque, cambodgiennes, thaïlandaises qui me l’ont dit…

19La maternité a aussi joué en faveur de son engagement antiraciste : après la naissance de son fils en 2019, Selma s’est efforcée de lui transmettre des images des Asiatiques les moins biaisées possibles, à travers la lecture des livres avec les personnages asiatiques positivement représentés. Ensuite, dans le contexte de la pandémie de Covid-19, devant une montée du racisme anti-asiatique, avec en point culminant l’appel à agresser des « Chinois » qui circulait sur Internet en octobre 2020, Selma, qui ne s’est jamais vraiment sentie visée par la violence raciste jusqu’alors, s’est inquiétée pour ses proches et a pris la mesure de la réalité du racisme anti-asiatique en France. En octobre 2022, elle a ouvert un compte Instagram intitulé « être une femme asiatique » pour dénoncer le racisme anti-asiatique, mais aussi pour s’approprier son identité asiatique et s’affirmer en tant que femme asiatique :

J’ai envie de vivre pleinement ma culture asiatique. Je n’ai pas à me justifier d’être asiatique. Je ne suis pas une personne qui a des tares ni rien. […] Ma culture elle est belle, ma beauté elle est belle, elle a besoin d’être célébrée. J’ai besoin d’être représentée. J’ai besoin de vivre pleinement cette vie en tant que personne asiatique en France. […] Alors qu’avant je voulais gommer toute cette partie de moi que j’ai voulu refuser et que j’ai reniée, voilà alors que ça doit pas être comme ça. Mais en fait plus il y aura du racisme, plus moi j’ai envie de revenir à ça et de m’affirmer en tant qu’Asiatique, en tant que femme asiatique.

20Le cas de Selma incarne le premier type de cheminement d’une conscientisation de genre qui précède celle de race. Ce type de cheminement invite à reconnaître la relative autonomie de la question raciale et de la question de genre dans la fabrique du rapport au monde et à la politique : la conscientisation et la politisation autour de la race et du genre ne vont pas toujours dans le même sens (Calderaro 2023, Keskinen 2018), ni de manière synchrone. Nous pouvons penser que, selon le contexte socialisateur et les trajectoires sociales, la prise de conscience par l’individu des rapports de genre peut favoriser ou, au contraire, freiner sa conscientisation des rapports de race, et inversement.

3.2. Conscientisation simultanée des rapports de genre et de race chez les descendantes issues des classes moyennes

21Toujours chez les descendantes, un deuxième type de cheminement se caractérise par une conscientisation synchrone des rapports de genre et de race, que nous retrouvons souvent chez les descendantes de classes moyennes. C’est le cas d’Amélie, 25 ans, née en France, et étudiante en cinéma d’animation. Ses parents sont tous les deux sino-cambodgiens. Le père d’Amélie, fils d’une famille aisée de commerçants sino-cambodgiens, a étudié le droit dans un établissement français au Cambodge, avant d’arriver en France dans les années 1970 pour échapper au régime des Khmers rouges. La mère d’Amélie, originaire du même village que son père, est venue le rejoindre en France en 1995. En France, le statut de « réfugié politique » ex-indochinois est mieux considéré que celui de « migrant économique », et l’opinion publique française de l’époque est très favorable à l’accueil des « boat-people » (Akoka et Hanus 2023). Après avoir suivi une formation professionnelle en France après son arrivée, le père d’Amélie a exercé des emplois manuels dans différents secteurs (hôtellerie, assurance, serveur) avant de devenir électronicien. Il est actuellement à la retraite. Dans la famille, c’est la mère d’Amélie qui lui a transmis l’histoire familiale, des langues du pays d’origine (cambodgien, teochew – un dialecte du sud-est de la Chine), des valeurs « traditionnelles » et « chinoises » selon les termes de l’enquêtée (« respect des anciens », « éthique de travail », « être sérieux », « être propre », etc.). L’emploi stable du père d’Amélie et l’accès au statut de la petite bourgeoisie semblent jouer en faveur d’une éducation familiale plus libérale. L’enquêtée dit avoir grandi dans un pavillon et décrit une aisance économique de la famille. (« [Mes parents] n’ont jamais souffert du… de… [manque d’argent] enfin ils ont toujours mangé à leur faim »). Amélie ne décrit ni la culture asiatique ni son environnement familial comme oppressants. Elle éprouve en outre une fascination pour les arts et les cultures asiatiques.

22Plusieurs traits distinguent le parcours d’Amélie de celui de Selma : des expériences précoces de racisme et de discrimination, un rapport positif à son origine sino-cambodgienne et une proximité avec les milieux de gauche dès son plus jeune âge. La famille d’Amélie a toujours vécu dans la banlieue nord multiethnique de Paris. Depuis l’école primaire, sa socialisation raciale a été façonnée par ses expériences personnelles du racisme et celles de ses parents. À l’école, elle a vécu des insultes racistes des autres enfants et des enseignants (« quand j’avais 5-6 ans, il y avait pas mal d’insultes des autres enfants, “Oh, Chinetoque”, ils te poussent » ; « C’était au collège, [une professeure] m’a dit : “Oh, tu ressembles à ce cuisinier chinois…”, “ah on dirait que tu es la fille de ce type” »). À 6 ans, Amélie a vécu un épisode de racisme qui l’a marquée à vie : un jour à La Courneuve lorsqu’elle marchait à côté de sa mère qui trainait le caddie de courses, deux hommes blancs sont venus et les ont traitées de « péril jaune ». Sa mère ne maîtrisait pas parfaitement le français. Amélie a dû trouver toute seule le sens du mot qu’elle a entendu dans un dictionnaire.

23Pour Amélie, sa fréquentation de milieux de gauche a joué un rôle déterminant dans sa prise de conscience des rapports de race et de genre. Au collège, Amélie a fait la connaissance du père de sa meilleure amie, membre du Parti communiste français et historien de la décolonisation. Ce dernier lui payait chaque année des places pour la Fête de l’Humanité. À la même époque, à travers les forums en ligne (Tumblr, etc.), Amélie a découvert des articles sur le racisme systémique aux États-Unis (notamment les écrits de bell hooks) qui ont changé sa vision du monde. Parallèlement, le féminisme l’a aussi nourrie intellectuellement.

24Passionnée par le dessin depuis son plus jeune âge, Amélie s’est interrogée sur les normes esthétiques qui sont racialement codées : la beauté des minorités raciales ne peut qu’apparaître sous forme d’une déviance par rapport à la beauté blanche, ou comme un fétiche pour le groupe majoritaire (« Enfin si on dit la norme par exemple, c’est une femme blanche, blonde, du coup tout ce qui est déviant devient un peu un fétiche. »). Pour Amélie, le lien entre féminisme et antiracisme s’exprime à travers ses pratiques artistiques. Elle s’efforce d’accroître la représentation des groupes minoritaires dans ses créations animées, par exemple en dessinant Narcisse, personnage de la mythologie grecque, avec des traits asiatiques. Amélie établit également un lien entre les relations de pouvoir entre majorité et minorité d’un côté et le phénomène de fétichisation des femmes asiatiques de l’autre (« Je me dis comme on est dans la minorité, du coup l’intérêt pour nous, c’est un intérêt pour, le déviant de la norme […]. C’est vrai que quand on voit le fétichisme asiatique, ça peut être euh assez répulsif »). Selon elle, dans une relation fétichisée, les corps des femmes asiatiques incarnent une féminité subordonnée qui résulte d’une projection de la majorité. Quand une femme est prise dans le fantasme de l’autre, elle ne peut pas être elle-même. De surcroît, les stéréotypes cherchés par l’autre sont construits en opposition aux normes de la blanchité. Elle dit préférer une relation amoureuse avec une personne de la même origine.

3.3. Une articulation des rapports de race et de genre dans le contexte migratoire chez les migrantes primo-arrivantes

25Contrairement aux descendant·es qui sont racialement socialisé·es en France, les migrant·es asiatiques vivent des processus de socialisation raciale de façon condensée dans le contexte migratoire, après leur arrivée dans l’Hexagone. En effet, la plupart des primo-arrivantes interrogées ont grandi dans des sociétés asiatiques où elles faisaient partie de la majorité ethnique et raciale et n’étaient pas sujettes à une racialisation infériorisante durant leur socialisation primaire. Ainsi, pour la plupart des personnes interrogées, leur arrivée en France les confronte à des dynamiques raciales sur lesquelles elles n’ont pas de prise ni de connaissance. Le vécu de la violence raciste et sexiste constitue un choc, susceptible de réveiller une conscience réflexive de la racialisation genrée à laquelle elles sont soumises (Wang et al. 2022). Toutefois, certains milieux sont plus favorables à l’émergence d’un discours critique et à des actions contestataires, dans le contexte français, c’est notamment le cas des milieux artistiques marqués par un fort ancrage à gauche. À ce propos, le récit de Mia est illustratif.

26Née dans le quartier de Gangnam, Mia a grandi dans la banlieue bourgeoise de Séoul. Ses parents sont enseignants dans une école privée d’élite. Actuellement étudiante en première année de master en art et technologie dans un établissement parisien, Mia attribue sa seule motivation à venir étudier en France à une relation amoureuse qu’elle a nouée avec une étudiante française qui séjournait alors en Corée. S’identifiant comme lesbienne avant de venir en France, Mia était déjà consciente de l’oppression liée au genre et à la sexualité en Corée. Mais c’est à son arrivée en France qu’elle a pris conscience de la discrimination raciale et qu’elle a pu articuler l’antiracisme et le féminisme. Même si elle s’attendait à faire l’expérience du racisme en France, l’intensité de la violence et son caractère banalisé l’ont profondément bouleversée. Elle décrit « du harcèlement léger dans la rue, un chauffeur qui a essayé de l’approcher, et des garçons qui lui ont jeté des frites sur la tête… ». Dans son récit, elle a utilisé la métaphore d’une chaise pour souligner le dégoût ressenti par la victime d’un racisme gratuit :

Iel a l’impression qu’on s’assoit sur son visage, c’est dégoûtant, étouffant et même puant. Le fait de s’asseoir est un acte du quotidien. Quand quelqu’un marche et s’arrête devant iel, iel devient une chaise. D’autant plus que, iel ne peut pas dire grand-chose non plus.

27Elle tenait un journal dans lequel elle a décrit ses nombreuses expériences d’agressions racistes et sexistes : « parce que ça fait mal quand je l’écris. Du coup j’ai utilisé un sujet comme “iel”, pas “je”. Je pouvais avoir une distance entre ce texte, ce personnage dans ce texte et moi, même si ce sont mes histoires ». Ce journal a donné lieu à une performance devant son jury de mémoire pour frapper les esprits de celles et ceux qui sont aveugles aux violences faites aux minorités de race et de genre et pour sublimer sa souffrance :

Pendant la performance, je me suis déshabillée devant le (les membres du) jury. J’imagine que c’était assez choquant pour eux. Je voulais performer mes pensées, pas juste les écrire sur le papier.

28Consciente du caractère imbriqué des violences racistes et sexistes qu’elle a subies, Mia s’est lancée dans plusieurs créations artistiques durant sa formation en France : d’abord, en licence, une sculpture représentant un herbivore sans tête, symbole de son impuissance et sa faiblesse ; puis, en master, une excavatrice hybride avec un corps humain, expression de sa colère et sa volonté de puissance. L’évolution de ses œuvres reflète le changement de sa posture face à l’imbrication du racisme et du sexisme, résultat d’un intense et permanent travail sur soi :

C’est maintenant, j’ai pas de colère, j’ai pas d’impuissance. Je ne ressens presque rien, ces jours-ci. Parce que, en venant en France, après avoir des expériences de discriminations, j’avais l’impression que mon monde est cassé. Du coup, maintenant je veux reconstruire mon nouveau monde avec mes travaux artistiques.

4. Conclusion

29Chez les femmes interrogées, l’expérience de minorisation joue pour toutes un rôle déterminant dans la prise de conscience de sa condition minoritaire. Mais il convient de souligner l’effet de la classe, en particulier celui du capital culturel dans la conscientisation : les impacts de la fréquentation des milieux de gauche, du suivi des formations universitaires en sciences sociales et arts (Druez 2021), tout comme de l’appropriation de la pensée critique à travers la lecture, qui offrent aux jeunes enquêtées un horizon désirable, une grille de lecture du monde, un vocabulaire pour décrire leurs expériences et un répertoire d’actions.

30En fonction des temporalités de la conscientisation des rapports sociaux (axe vertical), et de l’espace (uni-national ou pluri-national) de la socialisation (axe horizontal), nous pouvons établir une typologie de la conscientisation des rapports de domination chez les femmes d’origine asiatique enquêtées (figure 1).

Figure 1. Cheminements de conscientisation des rapports sociaux de genre et de race chez les femmes racisées comme « Asiatiques »

Socialisation dans un même espace national (née et grandie en France)

Socialisation dans plusieurs espaces nationaux (née en Asie puis immigrée en France)

Asynchronie des prises de conscience (de genre et de race)

Type 1

Conscientisation précoce des rapports de genre et conscientisation tardive des rapports de race

(Cas de Selma : descendante issue de milieux populaires français)

Type 3

Conscientisation du genre avant celle de race en Asie, et articulation des rapports de race et de genre en France

(Cas de Mia : primo-arrivante issue de classes supérieures coréennes)

Synchronie des prises de conscience (de genre et de race)

Type 2

Conscientisation simultanée des rapports de genre et de race

(Cas d’Amélie : descendante issue de classes moyennes françaises)

__________

31Chez les descendantes, les socialisations de genre et de race ont eu lieu dans le même contexte national. Elles n’impliquent pas toutefois le même processus de conscientisation en fonction de l’origine sociale, et de l’ordre temporel dans lequel certains évènements marquants ont été vécus au cours d’un cycle biographique. Ici, la trajectoire sociale de la famille (reproduction sociale ou ascension sociale, et à quels degrés) semble constituer un différenciateur majeur de la construction du rapport au monde et à la politique chez les enfants. Les descendantes des immigré·es de classes populaires ayant connu une mobilité sociale ascendante sont souvent conscientisés aux rapports de genre avant d’être conscientisés aux rapports de race (type 1). Pour ces personnes, avant de se soucier des inégalités raciales et de lutter contre le racisme, l’émancipation des normes de genre traditionnelles s’est imposée comme la lutte existentielle la plus urgente (Pyke et Johnson 2016). Le passage d’un féminisme aveugle aux rapports de race à un antiracisme intersectionnel s’avère particulièrement délicat pour ces femmes asiatiques issues des classes sociales les moins dotées, qui sont souvent contraintes, dans un premier temps, de concentrer leur attention sur un rapport de domination (le genre) et de faire des concessions sur un autre rapport (la race). Ce n’est qu’à travers un important travail sur soi que ces femmes parviennent à cette articulation. Tandis que pour les jeunes femmes originaires de classes moyennes, l’aisance économique de leur famille et un rapport intergénérationnel moins conflictuel laissent plus de place à l’exploration simultanée des questions liées au genre et à la race (type 2).

32Les enquêtées primo-arrivantes issues de classes moyennes et supérieures dans leur pays d’origine en Asie, déjà socialisées et plus ou moins conscientisées aux rapports de domination dans ces pays, font face à l’imbrication des rapports de race et de genre dans un contexte migratoire (type 3). Si l’ordre temporel de la prise de conscience des rapports de domination du type 3 peut ressembler à celui du type 1 (le genre précède la race, puisqu’en Asie, les personnes d’origine asiatique sont majoritaires), le type 3 s’en distingue du fait que l’individu vit, dans plusieurs espaces nationaux, une « socialisation de renforcement » (Darmon 2023) sur le plan de genre et une « socialisation de transformation » (ibid.) sur le plan racial. Dans le cas de Mia, le fait de venir en France lui permet de vivre son homosexualité loin du contrôle social dans son milieu d’origine en Corée du Sud. En revanche, la socialisation raciale qu’elle a vécue en France revêt une intensité extrême, que le sujet décrit comme une transformation existentielle, accompagnée d’une souffrance psychique que des collègues transatlantiques qualifient de « racial trauma » (Liu et al. 2019). Nous pouvons penser que contrairement aux descendantes, dont la socialisation raciale s’étale dans un temps long, les migrantes vivent leur socialisation raciale dans le pays d’accueil de manière plus condensée ; ce qui peut engendrer des souffrances psychiques aiguës voire des troubles mentaux. D’autant que les migrantes sont souvent moins armées au niveau linguistique pour se défendre face aux agressions racistes et sexuelles, ce qui accentuerait l’angoisse, la colère et le sentiment d’impuissance.

33Cette typologie, construite à partir des données empiriques collectées auprès d’une population restreinte, n’épuise pas tous les cheminements possibles. Ainsi, la possibilité d’une synchronie de la prise de conscience (de genre et de race) dans une trajectoire de migration internationale aurait pu exister, même si nous n’avons pas observé une telle configuration sur le terrain d’enquête REACTAsie. De même, l’asynchronie de la prise de conscience des rapports de domination pourrait comporter une autre configuration, telle que la conscientisation des rapports de race dans un premier temps, et celle des rapports de genre dans un deuxième temps.

34Au-delà de la diversité des trajectoires sociales et des cheminements de conscientisation, ce qui réunit les enquêtées ici, c’est leur position paradoxale qui combine un statut social (d’arrivée) relativement privilégié et des positions minorisées sur les plans de la race et du genre. Cette position paradoxale offre aux femmes enquêtées l’élan et le sentiment de légitimité pour se mobiliser au nom de différentes causes : émancipation et féminisme, lutte antiraciste, défense de la « communauté asiatique ». Fortes de leurs capitaux culturels et sociaux, les enquêtées les plus politisées adoptent souvent des modes de contestation prenant des formes artistiques et intellectuelles : créations de contenus antiracistes (podcasts, audiovisuels, posts sur les réseaux sociaux, essais, BD), engagements civiques, promotion de la représentation au travers de spectacles vivants ou d’interventions éducatives, actions antiracistes menées en milieux associatifs.

35En résumé, cette étude a permis de complexifier l’analyse intersectionnelle de la politisation des personnes racisées en croisant deux variables jusqu’ici peu étudiées en France : les positions sociales d’origine et d’arrivée (trajectoire sociale ascendante ou reproduction sociale) et la génération migratoire (descendant·e ou migrant·e). En soulignant l’importance des espaces nationaux de socialisation et la temporalité de la prise de conscience des différents rapports sociaux de domination, nous avons montré trois types de cheminements qui conduisent des femmes asiatiques occupant des positions sociales privilégiées à se politiser autour de la race et du genre. De ce point de vue, cet article contribue aux débats français sur l’intersectionnalité, sur la conscientisation de rapports sociaux de domination, ainsi que sur la politisation de personnes racisées. Nous ne pouvons qu’appeler à approfondir les travaux sur ces questions, à travers la comparaison méticuleuse des profils sociaux des individus et l’explication minutieuse des mécanismes sociaux attentive aux multiples temporalités : celle d’une trajectoire sociale au rythme du cycle de vie, celle d’une famille à travers des générations, et celle du changement social caractérisé par des événements marquants tels que la pandémie de Covid-19.

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Notes

1 Né d’un partenariat entre le réseau de recherche « Migrations de l’Asie de l’Est et du Sud-Est en France » (MAF) et l’Association des Jeunes Chinois de France (AJCF), et financé par le Défenseur des droits, le projet a été conçu comme une recherche-action (Wang et al. 2023, Wang et al. 2024).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Yong Li et Simeng Wang, « Pour une approche intersectionnelle de l’engagement politique de « femmes asiatiques » en France. Une typologie de la conscientisation des rapports de race et de genre »Appartenances & Altérités [En ligne], 8 | 2026, mis en ligne le 01 mai 2026, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/alterites/3556 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16621

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Auteurs

Yong Li

Ingénieur d'études au Dysolab, Université de Rouen Normandie

Simeng Wang

Chargée de recherche au CNRS

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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